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Radicalisation, violence et (in)sécurité. Ce que disent 800 Sahéliens

Publié le 23/05/2019

La Clé des Langues Arabe, site partenaire de Géoconfluences, a publié une vidéo présentant un très ambitieux programme de recherche sur l’ « étude des perceptions des facteurs d’insécurité et d’extrémisme violent dans les régions frontalières du Sahel ».

Reda Benkirane, « Radicalisation, violence et (in)sécurité. Ce que disent 800 sahéliens », La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO, avril 2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/arabe/civilisation/histoire-de-la-pensee/reda-benkirane-radicalisation-violence-et-in-securite-ce-que-disent-800-saheliens

vers la Clé des Langues (vidéo)  
Résumé de l’intervention

Dans un temps très contraint (20 semaines), les chercheurs ont réussi à collecter un très grand nombre de données pour élaborer une série de neuf rapports commandée par l’ONU.

Reda Benkirane rappelle le contexte pendant les 55 premières minutes de l’intervention.

La question des États tout d’abord est importante. Ces huit États sahéliens postcoloniaux, en cours de construction et en phase de démocratisation, sont souvent vus comme artificiels, faibles. En fait, l’histoire révèle une très longue tradition historique d’expériences étatiques : royaumes, empires, cités-états, théocraties, et ce « depuis des temps immémoriaux » (18’35). L’état post-colonial, dans ces huit pays nés en 1960, n’a pas réussi à faire le lien avec ce passé (27’).

Ces pays sauf le Sénégal sont des régimes militaires, ou des régimes hybrides où les militaires ont un pouvoir important, avec un parti unique. Ce poids des militaires est le risque principal en Afrique, plus que la radicalité. À Plusieurs reprises, Reda Benkirane rappelle que les populations locales sont confrontées à une double violence, celle des radicalisés et celle de l’armée (cf à 43’).

Ces sociétés sont fortement marquées par l’esclavage et par la forte stratification sociale (23’) avec les castes (en Mauritanie), la stigmatisation des forgerons, les classes serviles ou esclaves). C’est pour l’intervenant un facteur caché de la radicalité : la violence de Boko Haram est aussi perçue comme une réponse à la violence sociale (26’).

Les bouleversements démographiques sont majeurs en raison de la fécondité très élevée des États sahéliens. Dans ces sociétés en changement sur le plan démographique, mais sur le plan des représentations mentales et des valeurs, il existe des archaïsmes, et ce différentiel crée des situations de violence qui peuvent être explosives.

Reda Benkirane rappelle le paysage religieux des pays de l’enquête (29’), l’Islam étant le dénominateur commun aux huit pays sahéliens étudiés, même s’il n’est pas partout majoritaire. La région a connu plusieurs phases d’islamisation des populations animistes. On peut distinguer une phrase d’islamisation par le Prince, par conversion des élites politiques, puis la phase des confréries qui visent à islamiser les masses. Contrairement à un cliché, l’islam soufi des confréries n’est pas pacifiste par essence, et cette islamisation a pu s’avérer brutale. La troisième phase, actuelle, est marquée par l’influence du salafisme. Cet arrière-plan est important pour comprendre les témoignages des Sahéliens, par exemple en Mauritanie, comme celui-ci évoqué plus tard dans l’intervention : « nos enfants ne se reconnaissent plus dans les confréries, ils critiquent notre façon d’adorer Dieu, ils refusent le soufisme, ils instaurent des espaces non-mixtes » (56’10).

L’intervenant aborde la question de la radicalisation (37’45) qu’il analyse au regard des notions de violence et de djihâd. La radicalité attire la jeunesse dans une société dominée par le respect des aînés, détenteurs du pouvoir mais très minoritaires dans des sociétés démographiquement très jeunes : la radicalité serait donc la demande d’une horizontalité dans une société très verticale. Il y a donc pour Reda Benkirane une composante démographique à la radicalité et à la violence. Parmi les enquêtés, les parents de plus de trois enfants sont très majoritaires (72,9 % des parents) et 11 % des mères ont dix enfants ou plus. Cette jeunesse massive est peu associée aux choix de société (55’30).

Après cette présentation nécessaire d’un contexte très souvent caricaturé et pourtant d’une très grande complexité, les paroles des enquêtés apparaissent davantage à partir de la minute 55’.

À propos du rapport entre Islam et violence, un enquêté en Mauritanie témoigne ainsi : « En un mot, quand on veut faire la guerre, on sort le Livre [le Coran], quand on veut faire la paix, on sort le Livre : en réalité, c’est l’Islam qui subit, ce n’est pas lui qui dicte. » (56’15).

Dans l’écrasante majorité des cas, le fondamentalisme religieux ne débouche pas sur la violence (58’30). La faible instruction religieuse est l’un des facteurs pouvant déboucher sur la violence. Certaines personnes interrogées condamnent le djihadisme et la violence, sauf dans le cas de la présence d’armées étrangères sur leur territoire, auquel cas ils les justifient. C’est une donnée à prendre en compte dans la manière de résoudre la radicalité au Sahel.

Le paysage religieux est également transformé par l’aide arabe apportée par les pétromonarchies (1 :05’) qui promeuvent l’islam wahhabite.

Sur le terrain, Reda Benkirane montre que le sens des mots est très important (1 :11’). Le mot « djihâd » qui a une connotation très négative en occident, peut au contraire avoir un sens très positif pour les interlocuteurs des enquêteurs. En effet, le mot « djihâd », qui peut signifier en arabe « effort sur soi, force intérieure », n’a pas nécessairement de connotation violente, et c’est un concept important de la foi islamique, auxquels les enquêtés ne peuvent pas renoncer. Ce malentendu est source d’incompréhension entre les acteurs internationaux et la population locale qui se réclame d’un djihâd sans pour autant justifier ni l’usage de la violence, ni la radicalité.

L’une des conclusions de l’intervenant est que le combat contre les mouvements djihâdistes, que n’ont pas réussi à gagner des coalitions occidentales au Moyen-Orient, ne trouvera de solution que mondiale, et qu’il est illusoire de demander à des États fragiles de cette région de mettre fin à la violence et la radicalité.

Plus de données sur les témoignages des Sahéliens sont disponibles dans les neuf rapports dont les liens figurent ci-dessous.

Pour aller plus loin

Carnet de recherche : Radicalisation, violence et (in)sécurité au Sahel

périmètre de l'enquête  
Les rapports

Rapport international

Rapports nationaux

 

 

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