Les articles des brèves sont indépendants des dossiers. Ils portent
sur des sujets souvent liés
à l'actualité et aux préoccupations
de nos sociétés ou sur des thèmes délimités. Ils pourront
faire l'objet de développements et
d'approfondissements ultérieurs au
sein de dossiers plus complets : voir
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des dossiers thématiques.
Pauvreté
et mobilités circulaires campagnes
/ villes au Niger
(Patrick Gilliard [1])
Depuis la saison 2004 - 2005,
le Niger est affecté par une nouvelle
grave crise alimentaire qui nous rappelle
l’extrême fragilité des
conditions de vie des populations sahéliennes.
Face à ces difficultés, les
populations rurales et urbaines ont adopté
des stratégies de survie. Les agriculteurs
survivent grâce à des opportunités
urbaines, tout comme certains pauvres dans
les villes survivent grâce à
des activités rurales. Globalement,
l’utilisation de l’espace à
travers différentes formes de migrations
est l’une des réponses essentielles
à la paupérisation de la population
nigérienne. L’étude de
la pauvreté au travers de ces dynamiques
migratoires est particulièrement féconde
pour l’approche géographique
parce qu’elle met en évidence
les interactions sociales existant entre les
différents milieux.
Cette étude basée, entre autres,
sur une approche biographique et immersive
[2], tente de montrer le caractère
"dynamique" du processus de paupérisation
de cette société sahélienne.
Elle est distincte de l’approche standard
et "statique" de la Banque mondiale
[3] et de la République du Niger, qui
se base essentiellement sur des enquêtes
de budget et de consommation des ménages
[4]. L’étude "micro"
de la mendicité au Niger nous a montré
comment nous pouvons, à partir d’acteurs
de la pauvreté, comprendre l’ensemble
des transformations "macro" de cette
société en voie de paupérisation
[5]. Comme le souligne Franco Ferrarotti (1983)
: "elle permet d’atteindre des
faisceaux sociaux et des structures de comportement
qui, par leur caractère de marginalité
et leur état d’exclusion sociale,
échappent irrémédiablement
aux données acquises et élaborées
formellement ainsi qu’aux images officielles
que la société se donne d’elle-même."
La pauvreté ne se définit pas
uniquement par des seuils de revenus, mais
aussi par la mise en évidence d'un
ensemble de processus, d’actions, de
dynamiques spatiales et de changements sociaux
en cours au Niger. L’observation des
victimes de la misère permet de mettre
à jour les mécanismes de la
pauvreté dans la société
sahélienne. L'analyse des dynamiques
de régulations socio-économiques
existant entre les milieux urbain et rural
témoigne, bien avant la famine contemporaine,
de l'extrême fragilité de la
société nigérienne.
Insécurité
alimentaire et pauvreté rurale
L’équilibre
fragile de la population par rapport à
ses ressources
Le problème d’insécurité
alimentaire n’est pas uniquement d’ordre
conjoncturel, il a des causes avant tout structurelles.
L’agriculture nigérienne reste
une agriculture d’autosubsistance, peu
productive et incapable de satisfaire les
besoins de sa population. Les projections
démographiques, le contexte économique
général et l’apparente
inadéquation des encadrants et de certaines
interventions extérieures seraient
potentiellement générateurs
de famines à répétition.
Le
Niger, un pays en faillite
La croissance démographique
du Niger est explosive : la population
estimée à 11 millions
d’habitants en 2000, croît
au rythme rapide de 3,3% par an depuis
les années 1980 ; un individu
sur deux a moins de 15 ans. L’inégale
répartition de la population
s’explique par les contraintes
climatiques. Les 4/5e des Nigériens
sont concentrés au sud, sur
une étroite bande de 150 à
200 km de large où l’agriculture
peut être pratiquée.
Au Niger, la terre reste la principale
source de revenus modiques, c’est
pourquoi la question de la pauvreté
se pose avec une particulière
acuité. Depuis les années
1970, un profond déséquilibre
écologique est apparu avec
l’aridification progressive
de la bande sahélienne. La
pression anthropique, aggravée
par les différentes sécheresses
de 1973, 1984 et 1987, a entraîné
non seulement la réduction
des terres cultivables, mais aussi
la diminution des jachères,
et par conséquent l’épuisement
des sols. Depuis les années
1980, le Niger, s’enfonce dans
une crise économique majeure.
Sa principale ressource provenant
de la rente de l’uranium s’effondre
face aux aléas de la demande
sur le marché mondial.
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Pendant
ces vingt dernières années,
la situation est devenue très
difficile pour les segments les plus
fragiles des sociétés
rurale et urbaine. L’aide internationale
a été passablement réduite
et les différentes mesures
d’assainissement des finances
publiques préconisées
par le FMI ont eu de lourdes conséquences
sociales. On assiste au déploiement
d’un ensemble d’activités
proches de la survie (économie
informelle), ainsi qu’à
diverses stratégies migratoires
de désespoir des agriculteurs,
réduits à mendier dans
les principales villes du Niger et
des pays côtiers.
|
Le premier point fondamental pour comprendre
l’insécurité alimentaire
est le déséquilibre existant
entre la croissance de la population et le
potentiel des ressources. Avec environ 600 000
naissances par an et 200 000 décès,
dont la moitié sont des enfants, la
population s’accroît au Niger
de 400 000 personnes par an ; elle
devrait être multipliée par deux
d’ici 2025 et passer à 50 millions
en 2050 (Guenguant J-.P, 2005) ! Ce constat
est inquiétant, même si, pour
un géographe, la notion de surpeuplement
est relative, puisque ce n’est pas la
densité de la population qui engendre
la pauvreté mais sa capacité
à générer des ressources,
alimentaires dans ce cas. Or, selon
le gouvernement du Niger, la croissance de
l'agriculture et de l'élevage n'a progressé
que de 2,2% sur la période de 1995-2000,
alors que la progression démographique
affiche un taux de 3,3% pour la même
période. La légère
amélioration de la production a été
obtenue par l'augmentation de la superficie
cultivée, passée de 5,8 millions
à 7 millions d'hectares de 1985 à
1989 (Banque mondiale, 2001). La forte croissance
démographique entraîne une pression
sur les ressources, une surexploitation des
sols. On estime le déficit chronique
des besoins alimentaires à environ
20% depuis la fin des années 1990.
Certains facteurs climatiques doivent être
pris en compte, comme l’irrégularité
et la forte diminution des précipitations
moyennes observées depuis 1970. Les
superficies cultivables en mil et en sorgho,
c’est-à-dire recevant au moins
400 mm de pluies par an, ont été
réduites de 25% à 12% du territoire
nigérien. Mais surtout, les systèmes
agraires locaux restent archaïques, avec
une faible utilisation du fumier et des engrais
ainsi qu’une maîtrise de l’eau
insuffisante.
L'extension des cultures a abouti
à une situation de blocage foncier
et de dégradation des terres.
En dehors des sécheresses historiques,
on est donc dans une situation de crise structurelle,
masquée jusqu’à maintenant
par l’exode et les transferts de revenus.
Face à cet écart constant entre
les ressources en milieu rural et la croissance
démographique, un certain nombre de
mécanismes régulateurs existent.
Entre campagne et
ville : survie, entraide et dépendances
Différentes activités peu rentables
permettent aux familles démunies de
survivre pendant la période de soudure
: la mobilité saisonnière vers
les villes ; la vente d'animaux ou la vente
de champs ; les petits métiers comme
la maçonnerie, la cueillette ; l'emprunt
; la recherche de l'aide auprès des
parents, amis ou connaissances ; plus marginalement,
la mendicité, qui prend ce terme lorsqu'il
s'agit de l’aide demandée à
des personnes inconnues.
La condition précaire de l'agriculteur
nécessite l'appui de ses proches ou
de son entourage. Bien souvent, les individus
investissent dans leurs réseaux de
relations sociales pendant les bonnes périodes.
Chacun va rendre visite à ses amis,
à ses connaissances, à des personnes
du même clan, pour apporter un poulet
ou un autre don symbolique qui entretient
la relation. Une personne aisée redistribue
pour assurer sa position sociale. Pendant
les périodes de soudure, celui qui
possède des réseaux de relations
assez larges est avantagé. Si la famine
s'abat sur le village, il est fort probable
que les réseaux de connaissances urbains
puissent fonctionner et apportent une aide
substantielle. L'individu qui se fait aider
devient alors débiteur pendant un certain
temps. Si l'année suivante s'avère
meilleure, il peut se positionner à
son tour dans une situation
de créditeur. Beaucoup d'échanges
existent ainsi entre les urbains et leur village
d'origine. La possession de réseaux
multiples permet de diluer les demandes dans
le temps et l'espace. L’aide
peut se faire sous forme de prêt d’un
champ, d’argent pour commercer ou de
dons sans autre contrepartie.
Mais la création de réseaux
nécessite du temps et des moyens. Les
personnes précaires bénéficient
généralement de réseaux
assez restreints. Dans les ménages
très appauvris, les réseaux
de sociabilité ne peuvent être
entretenus. À plus ou moins long terme,
la sociabilité s'épuise, l'isolement
s'installe et l'échange se brise. Cette
situation aboutit à une autre logique,
celle de l'assistance caritative, du don à
sens unique qui n'est que l'expression d'une
logique sociale issue des différents
chocs de pauvreté : d’une part
une atomisation des stratégies entraînant
l'individualisation des comportements, et,
d'autre part, le renforcement du droit des
pauvres à travers deux forces, l'Islam
et la modernité.
La paupérisation,
vecteur de transformations sociales en milieu
rural
La
pauvreté en aire Zarma-Songhaï
La pauvreté en milieu Zarma-Songhaï
comporte différents aspects sociaux
et économiques.
Le talaka, "c'est celui qui
n'est pas descendant du chef de canton",
dit l’un des nobles de Nasey. "Mais
parmi ces pauvres, il y a d'autres pauvres
qui sont les gens qui manquent de vivres,
c'est là la vraie pauvreté".
Cette remarque montre bien à quel point
la pauvreté déclenche un basculement
des valeurs dans ces sociétés
: les nobles deviennent les sujets "matériels"
des anciens esclaves. Selon J.-P. Olivier
de Sardan (1982), le talaka est à
la fois le dépendant, l'homme exclu
du pouvoir politique et le pauvre au sens
économique, souvent associé
pour les urbains au roturier. Historiquement
la sujétion et la pauvreté étaient
liées dans les sociétés
zarma-songhay. Ce lien a changé et
la pauvreté prend de plus en plus un
sens matériel. Cette évolution
est particulièrement remarquable à
Nasey dans le rapport entre les anciens esclaves
et les nobles.
Les
ethnies au Niger
Deux
pôles ethniques forment les
3/4 de la population sédentaire
: d’un côté les
Haoussas (53%), qui occupent la partie
centrale du pays et dont l’aire
culturelle est largement étendue
au Nigéria, et de l’autre
les Zarmas (ou Djerma, 14,7%) et les
Songhaïs (8,1%), qui occupent
l’ouest du pays. On peut dénombrer
environ 25 millions d’Haoussas
répartis dans les pays de l’Afrique
occidentale et centrale. Agriculteurs
dans la plupart des cas, ils se sont
forgés une réputation
d’habiles commerçants
et d’artisans. On peut considérer
les Zarmas et les Songhaïs comme
des cousins, puisqu’ils parlent
la même langue et se retrouvent
dans la vallée du fleuve Niger.
Les ethnies nomades sont essentiellement
les Peuls et les Touaregs. Les Peuls
(10%) sont présents un peu
partout en Afrique. Ils sont restés
nomades dans le Nord et se sont plutôt
sédentarisés dans le
Sud. Les Peuls Bororo, qui occupent
la bande sahélienne, forment
un sous-groupe ethnique bien distinct.
Les Touaregs (11%), descendants des
Berbères, se sont implantés
dans le massif de l’Aïr
dès le VIIe siècle.
Ils sont encore aujourd’hui
nomades, mais les sécheresses
ont contribué à sédentariser
certains d’entre eux. Leur dialecte,
le Tamasheq, est l’une des rares
langues africaines écrites.
De petits groupes ethniques minoritaires
se retrouvent à l’Est
du pays, comme les Kanouris ou Béri-Béris,
situés entre Zinder et le lac
Tchad. Les Kanouris travaillent la
terre et sont spécialisés
dans la préparation du sel.
Les Toubous, peuple nomade, vivent
également dans l’Est
du pays.
|
Les anciens esclaves recherchent une forme
de pouvoir symbolique à travers l'accumulation
matérielle, tandis que les nobles appauvris
ont des difficultés à maintenir
leur position, mais aussi à s'insérer
dans cette société en crise
et en pleine mutation. D’après
nos enquêtes, les anciens esclaves disposent
en moyenne d'au moins 100 kg de céréales
par habitant et par an de plus que les nobles.
La diversité de leurs activités
extra-agricoles en milieu rural est nettement
supérieure à celle des nobles.
Ils apparaissent à plus d'un titre
comme les innovateurs : ils possèdent
des charrettes, leurs enfants fréquentent
plus systématiquement l'école.
Parmi les stratégies extra-agricoles,
seuls 30% des ménages d’anciens
esclaves ont recours en priorité à
l'exode, contre 55% chez les nobles. Sur la
liste des problèmes cités en
période de soudure [6], les difficultés
alimentaires constituent une priorité
avec 81% de fréquence pour les nobles,
contre 31% pour les anciens esclaves.
La plupart des ménages, agriculteurs
comme éleveurs, qui souffrent de pénuries
sont ceux qui n’ont pas adopté
par le passé des stratégies
urbaines sources de capitalisation et de réserves
économiques. Pour les agriculteurs,
le faible capital productif entraîne
l'épuisement des champs, empêchant
leur fumure. Les dettes contractées
d'une saison à l'autre s'accumulent.
Le manque de formation des plus pauvres leur
interdit aussi l'accès à un
exode lucratif.
Les dynamiques de
la pauvreté dans le village Haoussa
de Bazazaga
Le schéma ci-dessous
présente les dynamiques socio-économiques
perçues dans la population de Bazazaga.
Un premier groupe voit sa sécurité
économique assurée grâce
à la diversification de ses sources
de revenus au sein d’un ménage
possédant de nombreux enfants. La multiplication
des stratégies au sein du ménage
étendu permet de sécuriser les
apports alimentaires en anticipant les difficultés
inhérentes à l’agriculture
des zones sahéliennes. Certains membres
de la famille développent des stratégies
de mobilités saisonnières vers
les villes (boucherie, commerce), qui permettent
un investissement commercial dans le village
ou de mieux mettre en valeur des parcelles
agricoles par des intrants ou des ouvriers
agricoles.
Dynamiques
socio-économiques dans le village
de Bazazaga (aire Haoussa)
|
Un second groupe se trouve dans une situation
de vulnérabilité alimentaire
chronique, qui peut être compensée
soit par des prêts ou par des migrations
saisonnières vers les villes. La situation
économique de ce groupe est très
fluctuante d’une année à
l’autre. Un décès ou une
maladie peut briser cet équilibre précaire
et faire basculer les membres vers les "très
pauvres".
Ces derniers ont une marge de manœuvre
extrêmement réduite pour faire
face à leur déficit vivrier.
Ils sont contraints souvent de louer leurs
bras aux autres agriculteurs en délaissant
leurs propres parcelles. L’exode vers
les villes répond davantage à
des stratégies désespérées
et ne peut guère compenser les déficits
vivriers entraînant les membres du ménage
dans le cercle vicieux de la pauvreté
: endettement, vente du bétail à
bas prix, malnutrition et affaiblissement
physique. À ce stade, les ménages
font appel à leurs réseaux sociaux
(famille ou connaissances) qui peuvent les
soutenir temporairement. Si la situation ne
s’améliore pas et si le ménage
ne dispose plus de revenus sociaux, il peut
en dernier recours se livrer à une
mendicité publique.
L'urbanisation de
la pauvreté
Les migrations
de survie vers les villes
Au Niger, les migrations vers les villes
représentent l’une des réponses
majeures à la pauvreté rurale,
le paysan sahélien est aussi un urbain.
Derrière sa façade d’immobilisme,
le milieu rural s’est adapté
à la modernité urbaine. L’économie
rurale du Niger dépend de celle des
pays côtiers, qui absorbent les migrations
saisonnières ou définitives
des ruraux. Ce phénomène est
particulièrement bien représenté
au Niger. Des centaines de milliers de migrants
vont chaque année vers les villes de
l'intérieur du Niger et vers les villes
côtières comme Abidjan, Cotonou,
Lomé, Lagos. Ainsi, le niveau de pauvreté
du monde rural ne dépend pas uniquement
des aides de l'État mais aussi de la
santé économique des grandes
villes côtières. Un équilibre
précaire existe entre la misère
des paysans sahéliens et les stratégies
d'exode.
Le partage entre les activités rurales
et urbaines correspond à un division
du travail au sein de la famille. On observe
une spécialisation des activités
entre les deux milieux pour mieux en tirer
parti avec, souvent, un éclatement
saisonnier de la famille. Vivre au village
permet une existence meilleure que de s'agglutiner
dans les périphéries urbaines,
le coût de la vie y est moins élevé.
Le fait de ne pouvoir s'appuyer sur les deux
milieux peut être une source de pauvreté
supplémentaire.
Ainsi, les migrations circulaires rural-urbain
sont une dynamique structurelle qui permet
de faire face à des déficits
alimentaires chroniques. Il faut savoir composer
avec plusieurs espaces pour assurer le minimum
vital. Partir en ville pour l'exode ou la
mendicité relève du même
circuit. La ville offre une forme de sécurité
qui permet aux villageois de s'organiser différemment
et d'y trouver des formes d'activité
plus lucratives qu'en milieu rural et l'ouverture
vers l'espace urbain change fortement l'organisation
villageoise. Comme le souligne J. Giri (1989),
"l'existence de l'aide alimentaire, même
si elle n'atteint pas toujours les zones rurales
qui en ont besoin, et l'envoi de migrants
en ville, jouent désormais le rôle
d’assurance vie que jouaient autrefois
les greniers." On peut ajouter que l’envoi
des pauvres en ville remplace les formes de
solidarité villageoise tout en permettant
l’individualisation des stratégies
économiques des ménages.
Mais ces stratégies peuvent participer
à la stagnation du milieu rural en
entravant les innovations dans les systèmes
de production ruraux. Le manque d’investissement
productif est parfois un choix délibéré
en faveur des stratégies économiques
urbaines. À court terme, la probabilité
de voir la pauvreté rurale s'aggraver
et se reporter vers les villes est à
prendre en compte.
Niamey : une croissance
au risque de l'hypertrophie
C’est au sein de la capitale
macrocéphale que se joue l’avenir
politique et économique du Niger. Une
élite urbaine minoritaire occidentalisée
mais dominante sur le plan économique,
s’est formée. Cette ville attire
de longue date une population d’exodants
ruraux.
Les
étapes de la croissance de
Niamey
Historiquement,
la ville a toujours été
un lieu d’opportunité
économique pendant les années
de croissance et un espace refuge
pour les ruraux lors des sécheresses,
de telle sorte que d’importantes
dynamiques spatiales existent entre
les villes et la campagne, essentielles
pour comprendre la pauvreté
du pays.
La ville comptait 1 730 habitants
en 1931 et en possède près
d’un million actuellement. Sa
croissance depuis les années
1930 reste cependant relativement
modeste par rapport aux autres villes
des pays côtiers. L’économie
nigérienne jusqu’en 1975
est encore essentiellement agricole,
fondée sur l’élevage
et la culture de l’arachide.
Le moteur de la croissance économique
reste lié à l’implantation
de fonctionnaires dans la capitale
et à la réforme de 1964,
qui découpe le pays en sept
départements. Elle explique
l’exode rural vers Niamey ou
les centres secondaires qui ont pris
de l’importance.
Mais cette poussée reste modeste
par rapport à l’énorme
impact de la grande famine de 1972-1973
et au boom de l’uranium, période
de croissance la plus importante de
la capitale.
La population est en effet passée
de moins de 100 000 hab. en 1970
à 200 000 en 1975 (Alpha
Gado B. 1998) puis à 398 265
en 1986 (Motcho K.H. 1991).
L'arrivée d'un grand nombre
de ruraux à la fécondité
élevée fait passer la
taille des ménages de 3 personnes
en 1962 à 5 en 1978.
|
Depuis les années 1980 c’est
surtout le secteur informel urbain
qui draine une population rurale inactive
pendant plusieurs mois en raison de
la courte saison des pluies. La ville
de Niamey attire toujours d’une
manière saisonnière
une population itinérante.
Aucune statistique n’existe
sur cette dernière, mais on
estime que sa population pendant la
saison sèche et au cours des
périodes de sécheresse
peut s’accroître de 20%
(Motcho K.H. 1991).
La politique urbaine de Niamey consiste
à repousser vers l’extérieur
les quartiers pauvres peuplés
par les réfugiés des
famines.
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|
Pauvreté
urbaine et mobilités spatiales
À l’origine de
la croissance de la ville, on peut donc distinguer
une migration progressive de personnes venant
s’implanter dans les réseaux
familiaux ou de connaissances, et une migration
catastrophique et cyclique qui correspond
aux sécheresses localisée dans
les quartiers périphériques
informels qui s’étendent. Depuis
les années 1990, l’exode rural
a diminué au profit des migrations
circulaires. Deux mouvements peuvent être
observés : une migration intra-urbaine,
caractérisée par un départ
des quartiers centraux vers les quartiers
périphériques, et une migration
externe plus typique, qui correspond à
l’exode rural des personnes qui arrivent
à s’implanter en ville grâce
à leurs réseaux de relations.
Si beaucoup d’éleveurs et d’agriculteurs
repartent après les sécheresses,
ils gardent à l’esprit que la
ville peut leur venir en aide en cas de problème
et ils ont intégré cette dimension
sécuritaire de l’espace urbain.
À travers certains projets dispendieux
et une aide mal coordonnée, l’image
d’une ville riche et donatrice s’est
profondément ancrée dans le
milieu rural.
La pauvreté urbaine
est située plutôt en périphérie
ou dans des zones peu favorables à
la construction. Des poches de pauvreté
urbaine existent également dans les
quartiers centraux pour une population mouvante
ne possédant pas toujours de toit.
C’est dans ces quartiers que la probabilité
de pauvreté des ménages est
la plus forte. Mais bien souvent, la situation
économique des ménages dépend
des récoltes annuelles dans les villages.
Des échanges continus se sont établis
entre ces deux milieux pour minimiser les
aléas chroniques. Les bonnes années,
les familles qui ont entretenu leurs réseaux
de relations en brousse reçoivent des
vivres et peuvent aider financièrement
ou accueillir temporairement certains membres.
Or, pour déterminer le niveau de pauvreté
des ménages en milieu urbain, la méconnaissance
de cette dynamique peut entraîner des
erreurs d’appréciation.
La régression des revenus en milieux
urbain et rural atteint de telles proportions
que les stratégies de survie doivent
être multipliées. Parmi les pauvres
se retrouvent tous les migrants implantés
en ville qui n’ont pas réussi
à améliorer leur situation économique.
Ils sont d’autant plus précaires
qu’ils se trouvent "entre deux
mondes", c’est-à-dire sans
appuis de leur milieu d’origine et sans
connaissances en ville. À ce manque
de relations sociales s’ajoute un manque
de capital qui les empêche d’avoir
une activité suffisamment rentable.
Niamey
: Histoires de vie
On
peut voir à travers des extraits
d’histoires de vie issus d'enquêtes
(ci-dessous en pop-up), d’une
part l’attrait que peut susciter
la ville sur la population rurale
et d’autre part les transformations
de la solidarité sociale. Ces
éléments fins ne peuvent
ressortir d’une étude
par les seuils et les chiffres.
Les femmes précaires
La
pauvreté au Niger est associée
à l’isolement social.
C’est la raison pour laquelle
les femmes chefs de ménage
sont des groupes à risque.
On les retrouve bien souvent dans
les quartiers populaires. Certaines
s’en sortent grâce au
commerce alimentaire. Une des caractéristiques
de cette économie informelle
est la rapidité avec laquelle
les revenus peuvent évoluer
en fonction de la concurrence et de
la capacité à revendre
des produits au moment où la
demande est la plus favorable. Les
femmes dans les quartiers informels
soulignent le manque d’eau,
problème crucial. Certaines
nous ont avoué qu’elles
devaient se résoudre à
utiliser l’eau des flaques et
des marigots (mares temporaires) pour
étancher leur soif et celle
de leurs enfants. Le manque d’eau
ne permet pas le jardinage, activité
annexe qui peut aider les familles.
En outre, ce déficit hydrique
pose le problème de l’embouche
de caprins. Certaines femmes souffrent
de l’absence de leurs maris,
qui partent en exode pendant des mois
sans leur envoyer d’argent.
Leurs filles ne peuvent épouser
personne en dehors du quartier.

Une mendiante dans le centre ville
de Niamey. La ville c'est l'espace
anonyme où le mendiant évolue
sans honte. C'est un espace injuste
mais aussi un espace de redistribution
Cliché : Patrick Gilliard,
2002
|
En définitive, le quartier informel
est une réponse à la pauvreté
urbaine. Mais cette tendance manifeste surtout
des capacités d’adaptation et
d’innovation propres aux secteurs informels
des villes d’Afrique de l’Ouest.
Le quartier informel est créateur de
richesse, des niveaux de vie fort disparates
s’y côtoient, des emplois y sont
créés. Une solidarité
discrète y règne, conforme aux
prescriptions de l’islam : on doit aider
les plus pauvres si on en a les moyens. On
assiste cependant à une régression
de ces formes de solidarité primaires
dans le contexte actuel
(2005 - 2006) de crise économique.
Les ménages sont de plus en plus individualistes,
même si des formes d’entraide
subsistent. Le nombre de personnes capables
d’aider diminue face à l’amplification
de la pauvreté au Niger.
Nous constatons qu’il est excessivement
difficile pour les exodants de s’implanter
durablement dans ces quartiers informels.
La vision traditionnelle de l’exode
rural comme facteur de croissance des périphéries
urbaines paraît peu représentative.
L’implantation en ville nécessite
une assise économique dans le monde
rural et aussi en ville. À moins de
posséder un emploi stable ou rémunérateur,
l’économie des ménages
dépend des activités agricoles
(rurales ou urbaines) et s’installer
définitivement en ville de Niamey nécessite
des capacités d’adaptation que
ne possèdent pas tous les ruraux.
Conclusion
Nos différentes enquêtes nous
ont montré la diversité des
stratégies employées par les
ménages précaires pour faire
face à leurs besoins. Nous avons pu
confirmer le fait que la situation économique
du ménage repose sur des variables
dépassant de loin les critères
usuels des différentes études
sur la pauvreté. Il faut prendre en
compte l’emprise sociale et économique
des individus dans leur communauté
d’origine rurale, ainsi que l’importance
des liens noués avec les réseaux
familiaux ou les connaissances en ville. La
situation de pauvreté synchronique
d’un ménage dépend des
relations qui se sont construites dans le
passé (diachronie).
La pauvreté au Niger contredit les
thèses néo-malthusiennes. En
effet, la sécurité familiale
repose encore sur des stratégies natalistes,
même en milieu urbain. Les processus
conduisant à la pratique d’une
forme de quasi-mendicité, ou d’une
mendicité de rue, s’observent
lorsque sont présents les facteurs
résumés ci-dessous : structure
familiale réduite ; nombre réduit
d’enfants en âge de travailler
; réseaux de connaissance étroits
; décès ou départ du
conjoint ; stratégies économiques
réduites à un seul milieu urbain
ou rural ; ne pas avoir été
créditeur vis-à-vis de sa communauté.
Lorsque plusieurs, ou la totalité,
de ces facteurs ont été relevés
dans les ménages enquêtés,
on a pu observer un début d’activités
conduisant à une mendicité voilée
ou avérée.
Seule une politique davantage axée
sur une redistribution des revenus, visant
à sécuriser les gains des agriculteurs,
pourrait être une base solide pour transformer
des pratiques agricoles extensives et pour
endiguer la croissance explosive de la population
et son recours à des stratégies
migratoires.
Notes
[1] Patrick Gilliard
- L’extrême pauvreté au
Niger. Mendier ou mourir ? - Paris, Karthala
- 2005
Toutes les remarques présentées
sont issues de nos études sur l’extrême
pauvreté et la mendicité au
Niger, centrées directement sur un
groupe acteur et témoin de la pauvreté.
- Mourir ou mendier ? Dynamiques spatiales
de l’extrême pauvreté au
Niger - Université de Lausanne, thèse
de doctorat - Travaux et recherche de l’Institut
de géographie no 26 - 2004
[2] Claude Javeau - La société
au jour le jour, écrits sur la vie
quotidienne - De Boeck – Wesmael - 1991 ;
Sociologie de la
vie quotidienne, PUF - 2003
- Henri Lefebvre - La vie quotidienne dans
le monde moderne - NRF - Gallimard - 1968
[3] Direction de la Statistique et des comptes
nationaux, Niamey, Niger. Enquête sur
le budget et la consommation des ménages,
profil de la pauvreté, novembre 1994.
Direction générale du plan,
table ronde générale des aides
au développement du Niger pour le développement
durable. Avant-projet de rapport de synthèse,
mars 1995. Le document final qui fait actuellement
référence est celui qui a été
élaboré par le cabinet du premier
ministre : Secrétariat permanent du
Document Stratégique de Réduction
de la Pauvreté (SRP), janvier 2002.
[4] Notre approche identifie la pauvreté
dans la lignée des travaux de Amartya
Sen - Éthique et économie, et
autres essais, traduits par Sophie Mermat
- PUF - 1993 ; Un
nouveau modèle économique. Développement,
justice, liberté - Odile Jacob - 2000
[5] Selon les définitions adoptées,
l’on distingue donc deux groupes les
pauvres et "les non pauvres", deux
catégories distinctes que l'on sépare
par des indicateurs variables, comme les seuils
de revenus. Au Niger selon les seuils mentionnés
63% des Nigériens sont pauvres. On
utilise également un deuxième
seuil qui distingue la pauvreté de
l’extrême pauvreté (34%),
qui lui-même est pondéré
en distinguant le milieu urbain du milieu
rural. Ces 63% de Nigériens, soit 6
millions d'individus définis de la
sorte regroupent des situations fort diverses.
Cette subdivision assez grossière est-elle
véritablement un outil efficace pour
guider les actions sur le terrain ou n’est-elle
là que pour légitimer les fondements
des mesures macro-économiques actuelles
?
[6] La soudure,
pour les agriculteurs, est la période
située entre deux récoltes.
Généralement les vivres diminuent
à l’approche de la nouvelle récolte.
Bibliographie
- Banque mondiale - Global Development
Finance - 2001
- Bourdieu P. - Questions de sociologie -
Éditions de Minuit - 1980 ; La misère
du monde - Seuil - 1993
- Ferrarotti F. - Histoire et histoires. La
méthode biographique dans les sciences
sociales - Éditions Librairie des Méridiens
- 1983
- Gilliard P. - L’extrême pauvreté
au Niger - Éditions Karthala, Paris
- 2005 ; "L’instrumentalisation
de la pauvreté au Niger" Sahel-Alpes
: gérer des environnements fragiles
- IGUL, Université de Lausanne, Travaux
et recherches n° 27 - octobre 2005
; "Approche méthodologique d’un
tabou social : la mendicité au Niger"
- Cahiers de l’ILSL, n°
10 - 1998 ; "La mendicité urbaine
: une nouvelle logique socio-économique
? Étude d’un groupe vulnérable
dans la capitale Niamey", Actes du
colloque du Département de Géographie/FLSH/UAM.
Urbanisation et pauvreté en Afrique
de l’Ouest, numéro hors série,
1998
- Giri J. - Le Sahel au XXIe siècle.
Un essai de réflexion prospective sur
les sociétés sahéliennes
- Éditions Karthala - 1989
- Godbout J. (en collaboration avec Caillé
A.) - L'esprit du Don - Éditions La
Découverte - 1992
- Guengant J-.P. - "Niger : combien de
famines encore ?" - Le Monde,
19 août 2005
- Hoerner J-.M. - Le Tiers-Monde. Entre la
survie et l’informel - Éditions
L’Harmattan - 1995
- Javeau C. - La société au
jour le jour, écrits sur la vie quotidienne
- De Boeck – Wesmael, 1991 ; Sociologie
de la vie quotidienne - Éditions PUF
- 2003
- Motcho Kokou H. - Cadre de vie et systèmes
de santé à Niamey (Niger) -
Bordeaux, Université de Bordeaux III,
UFR de géographie et de gestion des
espaces - 1991 ; "Cadre de vie urbaine
: reflet de la pauvreté à Niamey"
- Actes du colloque du Département
de Géographie/FLSH/UAM. Urbanisation
et pauvreté en Afrique de l’Ouest,
numéro hors série - 1998
- Olivier de Sardan J-.P. - Anthropologie
et développement, Essai en socio-anthropologie
du changement social - Éditions Karthala
- 1995 ; Concepts et conceptions Songhay-Zarma
- Histoire-culture-société,
Nubia, 1982 ; "L’économie
morale de la corruption en Afrique" -
Politique Africaine, 63, octobre
1996 ; Les sociétés songhay-zarma
(Niger-Mali) Chefs, guerriers, esclaves, paysans
- Éditions Karthala - 1984
- République du Niger - Secrétariat
permanent du DRSP, cabinet du premier ministre,
Stratégie de Réduction de la
Pauvreté, Document interne - version
finale du 14 janvier 2002
- République du Niger - Direction de
la statistique et des comptes nationaux Niamey-Niger.
Enquête sur le budget et la consommation
des ménages, profil de la pauvreté
- novembre 1994
- République du Niger - Direction générale
du plan, table ronde générale
des aides au développement du Niger
pour le Développement Durable. Avant-projet
de rapport de synthèse - mars 1995
- République du Niger - Secrétariat
permanent du document Stratégique de
Réduction de la Pauvreté (SRP) -
janvier 2002
- Sen A. - Éthique et économie,
et autres essais, traduits par Sophie Merma
- Éditions P.U.F. - 1993 ; Un nouveau
modèle économique. Développement,
justice, liberté - Éditions
Odile Jacob - 2000
Patrick
Gilliard,
Intervenant à l’IGUL, université
de Lausanne et à l’IUED, université
de Genève
Pour Géoconfluences le 28 février
2005
À
propos du Niger, des ressources en ligne pour
aller plus loin, une sélection
- Le dossier
Afrique subsaharienne, territoires et conflits
- La FAO, information par pays :
www.fao.org/countryprofiles/index.asp?lang=fr&ISO3=NER
- Un rapport du Sénat (2004 - 2005)
- Niger : sortir de la crise alimentaire,
répondre à la malnutrition infantile
:
www.senat.fr/rap/r04-512/r04-512.html
- Par le CIRAD et Agrhymet,
www.cirad.fr/fr/index.php
un dossier sur la situation
de famine au Niger et sur les moyens à
engager pour un remédier :
www.cirad.fr/upload/fr/communique/famine_niger.pdf
- Parmi divers ONG, MSF France :
www.msf.fr/site/site.nsf/accueil/home