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L'Office du Niger au Mali : aménagements, développement et convoitises

Publié le 01/06/2011

Le delta intérieur du Niger, "grenier à riz" du Mali, est l'une des surfaces irriguées les plus étendues et les plus anciennes d'Afrique de l'Ouest. L'Office du Niger* au Mali gère un périmètre irrigué situé en rive gauche du fleuve Niger, à environ 30 km en aval de Ségou, 250 km en aval de Bamako. Les périmètres irrigués y représentent aujourd'hui environ 100 000 ha, installés dans le delta mort du fleuve, les productions principales sont le riz, le maraîchage, le sucre et les produits d'élevage. La croissance démographique, l'arrivée de migrants et les modes de gestion du périmètre entraînent une pression accrue sur les ressources en terres et en eau.

Aujourd'hui la population concernée représente environ 500 000 personnes, environ 25 000 exploitations familiales sont installées sur la zone, avec une superficie moyenne inférieure à 4 ha.

Les possibilités d'extension du domaine aménagé sont importantes : le potentiel estimé dès les années 1930, à la conception du projet, était d'environ 1 000 000 d'ha de sols aptes à la culture irriguée avec une irrigation gravitaire à partir du barrage de Markala. Cependant, les études sur la disponibilité en eau sont beaucoup moins optimistes et évaluent le potentiel irrigable avec les techniques actuelles d'irrigation (gravitaire) à 250 000 ha environ.

La zone de l'Office du Niger a connu une évolution spectaculaire des performances agricoles depuis les années 1980 ce qui en a fait une "success story" : entre 1980 et 2006, les rendements en riz ont été multipliés par 4 pour atteindre environ 6 t/ha selon les statistiques de l'Office du Niger. La production de riz est passée de 60 000 à plus de 500 000 t/an. Cette dynamique s'explique par la réhabilitation des infrastructures, l'introduction de techniques intensives, la libéralisation du système économique, la responsabilisation des producteurs et par une demande en riz et en produits maraichers (échalote) en forte progression.

L'extension des superficies aménagées constitue, depuis la fin des années 1990, l'enjeu majeur du développement de la zone. Pour poursuivre ce développement agricole, de nombreux projets d'aménagement de nouvelles surfaces irriguées sont prévus. Ils sont portés par des acteurs de type différent : entreprises maliennes et étrangères (éventuellement appuyées par leur État d'origine), investisseurs privés, organisations régionales, bailleurs de l'aide publique au développement. Les investisseurs étrangers auxquels le Président malien (Amadou Toumani Touré) a fait appel en leur allouant de larges superficies sont d'origine chinoise, libyenne, sud-africaine ou ceux de l'Union monétaire ouest-africaine. Les gros investissements réalisés ou prévus (plus de 2 000 ha) représenteraient plus de 300 000 ha. Or dans la réalité les projets d'aménagements sont loin d'atteindre ce niveau car les annonces dépassent amplement les réalisations.

Voici trois exemples de projets présentés : le projet Malibya ; deux autres grands projets conçus comme des projets de développement, le projet Millenium Challenge Account (MCA) et le projet UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine).

1) le projet Malibya résulte d'un accord bilatéral avec la Libye. La zone concernée, de 100 000 ha, est située à Kolongotomo, à environ 45 km à l'ouest de Macina. La réalisation de ce projet est confiée à Malibya, une société financée par la Libye basée à Bamako. Il s'agit d'une filiale du Lybia Africa Investment Portfolio, issue du fonds souverain libyen. Il est à noter que les termes de l'accord en question ne sont pas rendus publics. Les modalités d'attribution des nouvelles exploitations irriguées qui seraient liées à ce canal restent floues.

Le projet comprend, dans une première étape, la construction d'un canal d'irrigation de 40 km et d'une route goudronnée. En août 2010, les activités agricoles prévues (élevage, maraîchage, riz et leur transformation sur place) n'avaient pas encore débuté. La destination prévue des productions n'est pas claire : au-delà du Mali, la Libye et d'autres pays de la Communauté des Etats Sahélo- Sahariens ( CEN-SAD).

D'ores et déjà des tensions sont apparues sur la question des prélèvements d'eau en période de contre-saison.

2) Le projet Millenium Challenge Account (MCA) est financé par l'aide au développement des USA, et mis en œuvre via le Millenium Challenge Corporation (MCC). Les projets MCA sont développés dans un ensemble de pays éligibles dont le Mali fait partie. Sur le volet agricole, il est prévu d'aménager 14 000 ha irrigués sur les territoires des communes de Diabaly et Dogofry et de construire une route bitumée de 81 km entre Niono et Goma-Coura (commune de Dogofry).

Les travaux d'aménagement ont démarré en janvier 2010 et il est annoncé que 1 000 ha sont prêts pour la campagne agricole 2010/2011. Ces surfaces ont vocation à être mises à disposition des « personnes affectées par le projet » (populations déjà installées sur ces terres) pour la production de riz.

Le projet MCA s'est donné pour objectif de fonctionner sur l'attribution de titres fonciers officiels pour les exploitants, ce qui est nouveau par rapport au fonctionnement du reste de la zone (en dehors d'expériences ponctuelles à valeur de test). Ainsi, pour la première phase, 5 200 ha seront divisés en lots de 5 ha chacun. Les titres doivent être vendus à des citoyens maliens, "remplissant un certain nombre de critères fondés sur la rentabilité économique, financière et la capacité technique de production dans le domaine de l'irrigation". Par ailleurs des titres fonciers pour le maraîchage seront attribués gratuitement à des associations de femmes faisant partie des « personnes affectées par le projet ».

Sur ces bases, des problèmes pourraient apparaître : la paysannerie "affectée par le projet" aura-t-elle à la fois les moyens d'acquérir les lots et de les mettre en production de façon efficiente ? La vente des lots ne bénéficiera-t-elle pas surtout à de grands investisseurs qui pourront faire la preuve de leur capacité à les valoriser ? La qualité de l'accompagnement technique, économique, du projet sera donc essentielle pour assurer son succès.

3) Le projet UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine) vise à aménager 11 000 ha irrigués dans la zone de la commune de Sokolo. L'irrigation sera permise par le prolongement du canal adducteur dans la zone de Kouroumari. La première phase du projet consiste à réaliser 5 000 ha avant 2012. La gestion des terres prévue dans ce projet repose sur l'attribution de titres fonciers, de manière relativement similaire au projet MCA. Les aménagements seront cédés à des citoyens des 8 pays de la zone UEMOA par lots de 9, 21 ou 48 ha, des lots plutôt grands par rapport à la taille moyenne des exploitations irriguées sur le reste de la zone de l'Office. La question du type de titre foncier à attribuer en fonction de la nationalité (citoyens maliens ou non) ne semble pas tranchée. Par ailleurs il y a peu d'information sur l'identité et la nationalité des agriculteurs qui exploiteraient ces terres. On ne sait pas si les populations locales pourront bénéficier de parcelles, ni si des mesures d'accompagnement sont prévues. Ce projet soulève le même type de question que le projet MCA : qui sera finalement détenteur des titres fonciers nouvellement créés ? Comment les populations déjà installées vont réagir face à ce nouveau système ?

Note

* L'Office du Niger, créé en 1932, est l'établissement public qui a la responsabilité de l'aménagement de la zone. Ses missions portent sur : la gestion de l'eau ;la gestion des hydro-aménagements, notamment les canaux primaires et secondaires (les canaux tertiaires sont de la responsabilité des agriculteurs) ; la gestion des terres. L'État, propriétaire du foncier, délègue la gérance des terres à l'Office du Niger qui attribue des surfaces aménagées aux agriculteurs (sous forme de contrat annuel
d'exploitation ou de permis d'exploitation agricole), qui en ont un droit d'usufruit, transmissible aux héritiers, sous réserve de respect du cahier de charges et du paiement annuel d'une redevance hydraulique.

Sources :

Adaptation : S. Tabarly, Géoconfluences, juin 2011

 

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