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Entre rumeurs et réalités, les médias témoignent

Publié le 10/01/2013

 

 

Au-delà de ces éléments visibles, depuis la fin de la dernière décennie, des rumeurs, insistantes au point de faire l'objet de discussions à la Douma, circulent sur des opérations foncières pratiquées en sous-main. Les médias russes ont rapporté des informations selon lesquelles la direction et l'encadrement des exploitations collectives rachetaient les lots des employés pour "une bouteille de vodka" ou "une caisse de vodka" selon le cas et constituaient ainsi clandestinement de vastes domaines. Les agrariens (liés au parti communiste) parlaient de constitution de vastes latifundi. L'interview d'un fermier de la région de Krasnodar (la zone de tchernozium la plus riche du pays) publiée par "Le Monde" du 23 juin 2002 parait corroborer ces rumeurs :

"le gouverneur, Tkatchev, se dit communiste, mais il contrôle d'immenses terres. On dit que 8 000 paysans (des fermes collectives) travaillent pour lui. Il a une entreprise de commerce de céréales."

Dans les statistiques, ces mouvements n'apparaissent pas puisque les paysans qui se seraient dessaisis de leur lots restent dans le cadre de l'exploitation collective. Tant que les terres restent "attribuées" mais non physiquement distribuées, les paysans continuent à travailler sur les terres du collectif sans qu'il soit possible de connaître le propriétaire nominal de ces terres. Le meilleur spécialiste des structures agraires russes (Wegren, 2004, p. 231) n'accorde cependant pas, pour l'instant, de crédit à ces "bruits".

Ce mécanisme paraît analogue à celui qui a été utilisé par plusieurs oligarques russes pour s'accaparer la propriété industrielle publique (rachat massif et frauduleux des parts distribuées aux ouvriers lors de la "privatisation"). Le phénomène n'est peut-être pas général, mais il serait étonnant que la "nomenklatura" rurale ne se soit pas inspirée, au moins par endroits, du modèle des groupes oligarchiques de la "nomenklatura" urbaine.

Le rachat de terres par de grands groupes est un autre aspect, attesté quant à lui par de très nombreux témoignages précis. Ces dernières années, la plupart des oligarques de l'industrie russe, ont acquis des terres par achat d'exploitations collectives entières (voir "Les Échos" du 22 octobre 2002 ou le "Figaro-Économie" du 6 mars 2003). D'après "Le Monde" (23 juin 2002), on compterait ainsi une vingtaine de holdings ayant mis en place des "structures intégrées allant parfois de la production à la vente en magasin". Il y a donc constitution de groupes capitalistes intégrant tout le complexe agro-alimentaire. Là encore, le phénomène n'est pas mesurable car n'apparaissant pas dans les statistiques, les exploitations gardant leur identité juridique.
Entre les groupes agro-alimentaires et la "nomenklatura", d'autres formules sont possibles comme le montre un exemple rencontré par des journalistes en 2001

Libéralisation à petits pas au Tatarstan

Nabiola Khazïaïev est le premier individu à avoir reçu officiellement de la terre de la part du gouvernement tatar. C'était le 17 octobre 1990, l'URSS existait encore. Celui qui était jusqu'alors chef d'un kolkhoze obtient 220 hectares de terres "de médiocre qualité"…
En 1997, le chef de l'administration locale fait appel à lui. Un appel à l'aide en vérité, tant l'état des structures collectives dans le district est désastreux, les rendements médiocres, les paysans démobilisés. L'administration lui demande de prendre de larges pans de terre en location, à charge pour lui de dynamiser les exploitations …
Khazïaïev a donc pris des terres en location, 3 780 hectares au total, appartenant à d'anciens employés de kolkhozes et sovkhozes, à des instituteurs, à tous ceux qui se sont manifestés auprès de l'administration locale pour récupérer leur lot. Il loue ces espaces pour trois ans … . "Chaque année, je donne comme loyer (pour le lot) 300 t de blé, une tonne de foin et de la paille. Tout le monde est content". …
Juridiquement, les 140 employés de Khazïaïev sont les véritables propriétaires des terres sur lesquelles ils travaillent, mais ils ont renoncé par contrat aux droits d'exploitation. Une véritable entreprise privée avec obligation de résultat, dont les salariés ont profité puisque leur revenu a doublé (entre 50 et 100 dollars par mois).
Khazïaïev pour sa part continue de suer sans vraiment faire fructifier ses années d'efforts … Il gagne entre 800 et 1 000 dollars par mois.

Source : Le Figaro-Économie, 18 avril 2001

 

Pascal Marchand,professeur à l'Université de Lyon II - Pôle d'études en politiques sociales et économiques, Grenoble II

 

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