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Le Brésil, ferme du monde ?

Un marqueur des dynamiques spatiales d'un front pionnier : le taux de masculinité et ses variations

Publié le 21/12/2012

Comment caractériser et identifier un front pionnier au Brésil ? Parmi les données classiques, nous avons choisi de privilégier un indicateur particulièrement éclairant, le taux de masculinité (rapport entre le nombre des femmes et celui des hommes), particulièrement pertinent et intéressant pour observer la dynamique des régions pionnières, celles où les hommes s'en vont en avant-garde, laissant leur famille derrière eux pour un temps… ou pour de bon.

Plusieurs méthodes de calcul du taux de masculinité peuvent être employées. Par exemple en partant d'un indice qui donnerait 100 en cas d'égalité entre les effectifs des deux sexes et qui monte d'autant plus que la part des hommes est plus importante. Les régions où les hommes sont en surnombre apparaissent en brun - orangé sur la carte de la page principale, elles sont situées au long de la meia lua, la "demi-lune" caractéristique du principal front pionnier brésilien, ainsi nommée parce qu'elle a la forme d'un arc de cercle, allant du Maranhão au Rondônia. Ce front progresse du sud-est vers le nord-ouest et transforme depuis près de trente ans ces confins des cerrados – les savanes arborées caractéristiques du Centre-Ouest – et de la forêt amazonienne. Tous les municípios où le taux est nettement plus élevé que la moyenne brésilienne sont situés sur cet axe, avec une concentration particulièrement forte à l'ouest, à cheval sur le Mato Grosso, le Rondônia et le Parana.

C'est là que progresse le front du soja et de l'élevage, alimenté par des migrants venus du Paraná, via le Mato Grosso do Sul, et le taux de masculinité en signale la pointe avancée. Dans ces régions pionnières les hommes sont souvent seuls, pour au moins deux séries de raisons : soit ils ont quitté leur famille en même temps que leur région d'origine, gonflant la masse des aventuriers qui cherchent à refaire leur vie sur la “frontière” ; soit ils hésitent à la faire venir alors que les routes sont mal frayées, la future exploitation encore à conquérir sur la forêt, la maison à construire, pour ne rien dire de l'absence des services élémentaires (électricité, santé, enseignement, etc.). Les premiers sont plutôt les ouvriers agricoles, les peões, qu'emploient les seconds, les chefs d'entreprises agricoles qui investissent ici le petit capital obtenu en vendant une terre dans le Sud, jouant leur va-tout dans cette aventure où le succès n'est pas toujours au rendez-vous.

Les zones claires de la carte, celles où les femmes sont plus nombreuses que les hommes, correspondent dans l'ensemble aux régions littorales, au sens large, par opposition à l'intérieur pionnier. On peut toutefois y distinguer deux types, inégalement visibles sur la carte. L'espace le plus massivement "féminisé" est le Nordeste intérieur, terre traditionnelle d'émigration au moins depuis le XIXe siècle. Mais les taux les plus bas ne sont pas le fait de ces régions rurales, on les relève dans les grandes villes de tout le pays : il s'agit moins ici d'un faible taux de masculinité que d'un taux élevé de féminité. Il est induit, tout autant que par le départ des hommes, par l'importance du marché du travail domestique : les salaires sont si bas que beaucoup de familles brésiliennes peuvent encore avoir leur empregada, leur "bonne".

L'indice de masculinité aide donc à repérer les régions où commence la poussée pionnière, celles où les défrichements sont en cours, attirant une nombreuse main d'œuvre masculine, capable d'affronter les conditions difficiles de ce Far-west brésilien. Outre la demi-lune bien connue, il fait apparaître les avancées nouvelles, celles où le front arrivera sans doute demain, en Roraima, dans l'Amapá et au long de l'axe Porto Velho - Manaus - Venezuela.

D'après une publication d'Hervé Théry : Des hommes, des femmes, des migrants, Cahiers des Amériques latines, n°24, Iheal, 1997 : www.iheal.univ-paris3.fr/IMG/CAL/CAL24-dossier7.pdf

Remarque : les deux intervalles de temps étant différents, il n'est pas possible de comparer directement les valeurs des variations constatées.

 

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Hervé Théry, pour Géoconfluences le 15 mai 2009


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