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La Méditerranée, une géographie paradoxale

L'approvisionnement en eau : une préoccupation partagée dans le monde méditerranéen

Publié le 21/12/2012

L'eau dans les régions de climat méditerranéen (ressource, gestion, consommation)

Le climat méditerranéen (voir le glossaire), du fait de sa saison sèche estivale, de sa variabilité interannuelle, d'un régime de précipitations concentrées en automne (principalement) et en hiver, pose un certain nombre de défis environnementaux dont celui de la gestion des ressources en eau. Par ailleurs, celles-ci ne seraient pas à l'abri des conséquences d'un changement de climat dont les échéances, la nature et l'ampleur sont encore très incertains, sont difficilement quantifiables et ne peuvent même faire l'objet d'estimations de probabilité.

Les pays méditerranéens qui disposent seulement d' 1% des ressources en eau douce du globe, rassemblent plus de la moitié de la population “pauvre en eau” (pays disposant en moyenne de moins de 1000 m³/hab/an). Dans de nombreux pays méditerranéens, les prélèvements en eau approchent l'ordre de grandeur des ressources disponibles alors que la croissance démographique et les mutations économiques suscitent des pressions toujours plus fortes sur la ressource. Pour ne prendre qu'un exemple, l'Afrique du Nord, avec 5% de la population mondiale ne dispose que de 1% des ressources mondiales en eau. Cette inégalité originelle est aggravée par une gestion de la ressource qui, dans bien des cas, se révèle désastreuse. Avec des écarts de 1 à 5 en matière de productivité selon les modes d'irrigation mis en œuvre, on comprend bien que l'équation de l'eau se révèle, trop souvent, impossible à résoudre dans les conditions actuelles.

Abondance et rareté coexistent. Les apports naturels renouvelables, qui déterminent les degrés d'indépendance des pays quant aux ressources en eau, sont très inégalement répartis dans l'espace entre les pays (72% au nord, 23% à l'est, 5% au sud) et entre les populations. On constate un fort contraste entre la rive nord (Turquie comprise), adossée à des régions tempérées qui lui apportent des ressources en eau abondantes, et les rives du sud et du sud-est, adossées à des régions arides, avec des ressources en eau très limitées (à l'exception du Nil en Égypte). Ces apports sont aussi très irréguliers dans le temps. Les années sèches, de fréquence décennale, peuvent enregistrer une chute du tiers des précipitations moyennes. Aussi la mobilisation des eaux de surface exige-t-elle partout des aménagements de stockage régulateurs (barrages, réservoirs) coûteux et inégalement durables.

L'indice d'exploitation des ressources en eau, c'est à dire le rapport entre les prélèvements et le flux moyen des ressources naturelles renouvelables, dépasse déjà 50% dans des pays comme la Jordanie, Malte ou la Tunisie ainsi que dans la partie méditerranéenne de l'Espagne. L'indice est supérieur à 90% pour l'Égypte et Israël, ce qui impose de faire appel à la réutilisation des eaux usées et de drainage. Cet indice va au-delà de 400% pour la Libye qui ne dispose guère que de ressources souterraines "fossiles" non renouvelables. Les surexploitations de nappes souterraines à ressources renouvelables, en particulier dans les aquifères littoraux où l'équilibre entre eau douce et eau marine est fragile, se multiplient et peuvent provoquer des invasions d'eau salée quasi-irréversibles : des nappes souterraines côtières ont été déprimées au-dessous du niveau de la mer par des pompages excessifs en Espagne, en Italie, en Grèce, à Chypre, en Israël, en Libye, conduisant à abandonner les captages.

Certains pays dépendent de ressources extérieures à leur territoire : c'est le cas bien connu de l'Égypte à près de 100% (voir le bassin-versant du Nil qui s'étend très au-delà de son territoire), mais aussi de la Syrie à 80% (Euphrate), ou d'Israël à 55%. Une telle dépendance ne manque pas de soulever des difficultés d'ordre politique en matière de partage de ressources : l'exemple des ressources du Jourdain et du plateau du Golan est souvent évoqué. La coopération régionale tente de s'organiser autour de projets de transferts d'eau très discutés (France-Espagne, Turquie-Israël etc.), de projets de recherche et développement (Centre de recherche sur le dessalement pour le Moyen Orient, etc.), de transfert de savoir-faire.

Face à cette rareté, les demandes sont fortes. Au total, quelques 300 milliards de m³ sont utilisés aujourd'hui dans l'ensemble de la région. Dans deux pays méditerranéens sur trois on utilise aujourd'hui plus de 500 m³/an par habitant, surtout du fait de l'importance de l'irrigation. Mais ces demandes par tête sont inégales et varient suivant une large gamme : d'un peu plus de 100 à plus de 1000 m³ annuels. Les demandes ont doublé globalement depuis le début du XXe siècle et ont augmenté de 60% au cours des 25 dernières années. Cette tendance devrait globalement se poursuivre du fait de la littoralisation croissante des populations et des activités.

De plus, la consommation est irrégulière dans l'année et elle est particulièrement forte en saison sèche du fait de deux sources essentielles de consommation :

  • l'irrigation, secteur dominant de consommation dans la plupart des pays méditerranéens qui représente 60% des quantités d'eau totales utilisées, mais 82% au sud,
  • le tourisme, en développement régulier (le bassin méditerranéen est la première destination touristique mondiale), amplifie beaucoup les demandes locales (notamment dans les îles) et estivales en eau potable. Par exemple, en Espagne la population de 27 municipalités de la Costa Brava passe de 150 000 habitants en hiver à 1 100 000 à la mi-août (données 2000).

 

Une décroissance des demandes brutes en eau (c'est à dire des productions d'eau nécessaires) et plus particulièrement de celles de l'agriculture irriguée, s'est amorcée en fin du XXe siècle dans plusieurs pays méditerranéens à bout de ressources en eau conventionnelle : à Chypre, les quantités d'eau utilisées ont diminué de plus de moitié entre 1985 (540 hm³/an) et 1998 (235 hm³/an) ; en Israël, elles ont chuté de 2000 hm³/an en 1985 à moins de 1500 hm³/an en 1991, puis remonté à 1700 hm³/an en 1994. Ces décroissances résultent de la conjonction d'efforts d'économies d'eau, notamment des gains d'efficience d'usage, et de réduction des pertes de distribution.

Des progrès sont également enregistrés en matière de réutilisation des eaux usées : par exemple, la réutilisation d'eau de drainage, la réutilisation partielle d'eaux usées urbaines est poussée en Égypte. De telles économies, en théorie également possibles dans d'autres pays grands consommateurs d'Afrique du nord par exemple, trouveront cependant leurs limites. La pression sur les ressources en eau conventionnelles ou non conventionnelles ne peut que rester forte. Le ratio rapportant les quantités d'eau utilisées aux prélèvements primaires (il égale 100% lorsque le volume prélevé a été réutilisé au moins une fois) définit un indice de réutilisation qui s'élèverait, par exemple, à 136% en Égypte et 114% en Israël (fin du XXe siècle).

 

Barrages et retenues

La politique des barrages et autres retenues colinaires est généralisée sur l'ensemble du pourtour méditerranéen. Ces aménagements sont devenus des éléments familiers des paysages. Au début du XXIe siècle, l'irrigation en est l'objectif prioritaire et non plus la production hydroélectrique comme au début du XXe siècle.

Mais il est à prévoir un certain nombre de difficultés dans les décennies à venir. En effet, ces aménagements régulateurs des eaux ne sont pas pérennes : les charges élevées en sédiments des eaux de crue, dans les pays méditerranéens, surtout au sud, envasent rapidement les retenues. Les pertes de capacité utile des réservoirs sont couramment de 0,5 à 1% par an, parfois plus, jusqu'à 3% : en Algérie la durée de vie de réservoirs de capacité moyenne est de 30 à 50 ans ; au Maroc la diminution de capacité régulatrice imputable à l'envasement équivaut actuellement à la perte d'un potentiel d'irrigation de 6 000 à 8 000 ha par an et on prévoit que la moitié des capacités des réservoirs construits avant 1988 sera perdue en 2050.
Or, les sites aménageables sont en nombre limité et en partie déjà équipés. Les efforts de prévention (reboisement des bassins versants, pièges à sédiments) pourront au mieux retarder le processus d'envasement. Ce qui entraînera une régression inéluctable des ressources en eau maîtrisables par régularisation.

 

Crues

Les régions méditerranéennes, tant européennes qu'africaines, sont, pour des raisons climatiques, particulièrement exposées aux ravages de crues soudaines. En témoignent les récentes inondations catastrophiques en Algérie (Bab el Oued, novembre 2001), au Maroc, en France dans le Vaucluse, le Gard, l'Aude, l'Hérault (crues catastrophiques répétées de 1988 à 2003), etc.

Dans le Sud de la France, les crues de type "cévenol" sont typiques. Elles se produisent à l'automne (de septembre à novembre) et sont dues à des perturbations atlantiques ou du Golfe de Gênes. Les précipitations peuvent atteindre et dépasser 100 mm en 24 h sur les Cévennes et les Alpes du Sud et 300 mm voire plus en 10 jours. Les cumuls mensuels peuvent atteindre 500 à 1500 mm sur les Cévennes et 300 à 800 mm sur les Alpes du Sud et le couloir rhodanien.

Les précipitations intenses et soudaines en région méditerranéenne provoquent crues violentes et inondations, glissements de terrain et coulées de boue. Elles sont à l'origine des principaux risques de catastrophe naturelle dans la région. Ces risques sont amplifiés par la concentration croissante des peuplements et des activités humaines dans des zones exposées. Au cours du XXe siècle, au moins une quinzaine d'inondations ont fait chacune plus de 100 à 1 000 victimes dans les pays méditerranéens.

 

Agriculture irriguée

L'irrigation assure à la fois la régularité des récoltes et des rendements élevés. En Espagne, le regadio forme un espace agricole irrigué dans les plaines littorales et les grandes vallées, dont les célèbres huertas espagnoles, d'origine arabe, qui constituent des taches d'intensivité dans un monde rural qui était plutôt voué à l'extensivité et à l'occupation incomplète des terroirs. Le regadio s'oppose au secano, espace d'agriculture extensive aux maigres pâturages et à l'arboriculture ou à la céréaliculture sèche. L'irrigation a façonné des systèmes de production et des paysages tels que ceux du modèle des huertas espagnoles. Huerta, du latin hortus, jardin, désigne une agriculture jardinatoire qui caractérise d'ordinaire les plaines irriguées du pourtour de la Méditerranée. Leur importance est très variable : simples conques au débouché d'un torrent, petites plaines comme celle de Fondi entre Rome et Naples, grandes étendues du Levant ibérique.

Le plus bel ensemble de huertas est celui du Levant espagnol : autour de Valence, de Murcie, d'Alicante et, plus au sud, en Andalousie autour de Motril. En réalité, des interférences existent et les cultures spéculatives modernes prennent de plus en plus de place. Ainsi les invernaderos étalent leurs serres miroitantes dans les moindres recoins du littoral andalou, autour d'El Ejido par exemple, et assurent une production maraîchère destinée au marché du reste de l'Europe. Si l'irrigation par puits individuels demeure, l'irrigation collective prédomine, soit à partir de barrages, soit par dérivation ou transfert entre différents bassins hydrographiques. Traditionnellement, le droit à l'eau est lié à la possession du sol et un véritable code coutumier de l'eau a été élaboré par les collectivités de propriétaires. À Valence, les conflits sont tranchés par le tribunal de las aguas qui siège, depuis le Moyen-Age, sur le parvis de la cathédrale.

Mais, au delà de l'exemple espagnol, c'est tout autour du bassin méditerranéen que se développent rapidement les productions intensives de périmètres irrigués (Maroc, Turquie, Syrie, etc.) pour répondre aux besoins des marchés des arrières-pays : reste de l'Europe, pays du Golfe persique par exemple.

 

Sources et prolongements

 

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