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La Russie : des territoires en recomposition

Vingt années de conflits au Caucase

Publié le 15/09/2009

À la fin des années 1980, le Caucase semble s'embraser. On relève alors des dizaines de foyers de tension et certains voient déjà se profiler un scénario de type balkanique, aussi bien en Russie qu'en Transcaucasie (la dénomination russe du sud-Caucase). Cette crainte paraît confirmée en 1991-1992 quand cinq conflits majeurs se développent, provoquant des milliers de morts et entraînant le départ de centaines de milliers de réfugiés. En 2009, l'effet "domino" escompté par les uns, redouté par les autres, ne s'est pas produit mais avec ses conflits faussement gelés, le Caucase demeure un des points chauds majeurs de la planète.

Ces conflits ont des origines multiples. Sous Gorbatchev, la fin du régime soviétique affaibli vit la montée des mouvements indépendantistes des Baltes puis du Caucase et de l'Ukraine. Cette "parade des souverainetés" eut comme conséquence de relancer d'autres tensions interethniques dans toute l'URSS. Au Caucase, cela se traduisit par la réapparition d'anciennes revendications, masquées par le système mais jamais réellement traitées. Presque toutes avaient des antécédents historiques liés à la fin de l'empire tsariste et aux premières indépendances puis aux choix soviétiques de divisions administratives. Les deux régimes multiplièrent en effet les découpages et les déplacements de population dans leur volonté de contrôle de peuples aux fortes traditions autonomistes. Ce n'est nullement un hasard si tous les conflits majeurs portent sur des régions dont les frontières ont été dessinées sous Staline puis parfois modifiées sans tenir compte de la volonté des peuples concernés.

Ces découpages avaient établi des hiérarchies complexes et c'est le désir de changer certaines tutelles administratives qui va s'avérer déterminant dans l'apparition des principaux conflits sécessionnistes. Le facteur religieux est le plus souvent secondaire comme au Karabakh ou bien n'apparaît qu'ultérieurement à la faveur d'alliances externes comme dans le cas des islamistes tchétchènes qui trouvent des appuis au Proche-Orient à la suite du conflit afghan. Bien d'autres tensions naissent au début des années 1990 qui ne dégénèrent pas en conflit ouvert. C'est le cas pour des groupes qui ne disposaient pas de région ou république autonome (Taléchis, Lesghines) attestant du rôle de celles-ci dans la formation et la mobilisation des élites locales.

Même quand ils ne furent pas à l'origine directe de ce regain de tensions, les Russes jouèrent un rôle déterminant après 1991 car Moscou crut pouvoir utiliser ces conflits comme un moyen de pression sur ses nouveaux voisins sud-caucasiens que le Kremlin entendait garder dans sa zone d'influence exclusive.

Entre la mi-1992 et mai 1994, des cessez-le-feu sont signés pour les trois conflits sud-caucasiens. Ils seront respectés jusqu'en 2008 mais on peut parler à leur propos de faux conflits gelés. Les incidents sont permanents sur ces frontières, faisant de nombreuses victimes en dépit de la présence de forces d'interposition sous l'égide de la CEI, de l'OSCE ou de l'ONU. La faiblesse de ces dispositifs tient au rôle ambigu qu'y joue la Russie, à la fois impliquée dans le suivi des règlements et prenant parti alternativement pour celui des belligérants qui se conforme à sa politique du moment, alors que les Occidentaux, empêtrés dans la redéfinition de leurs rapports avec Moscou, ne parviennent pas à tenir une position claire. L'idée, entretenue par les diplomaties européennes de l'unicité du cas du Kosovo fait partie des ambigüités propres à l'UE qui tient un double langage vis-à-vis des États sud-caucasiens, jouant à la fois sur l'intégrité des territoires et sur l'autodétermination des peuples.

Plusieurs régions demeurent agitées par des tensions persistantes liées à l'évolution de la mosaïque ethnique comme au Daguestan et dans la région de Stavropol ("daguestanisation" des districts orientaux) ou aux effets de la crise économique. Plusieurs de ces peuples ont conservé un taux de natalité élevé et le chômage touche fortement ces populations très jeunes, facilement mobilisables par divers mouvements nationalistes ou religieux. Dans un contexte de mobilisation islamiste qui dépasse largement la scène caucasienne, la présence de groupes radicaux plus ou moins liés à l'islamisme proche-oriental est un défi sérieux tant dans les républiques nord-caucasiennes qu'en Azerbaïdjan. Ils forment dans plusieurs régions des groupes organisés qui s'en prennent aux autorités, elles-mêmes rongées par la corruption. Les réponses apportées jusqu'ici, essentiellement coercitives, ne peuvent remplacer de vraies politiques économiques et sociales.

 

Jean Radvanyi, professeur à l'Inalco,

Atlas géopolitique du Caucase. Une montagne sous tension.

texte à paraître aux éditions Autrement à partir du 13 janvier 2010

pour Géoconfluences le 15 septembre 2009

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