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La France : des territoires en mutation

Les résineux en procès : une passion française ?

Publié le 08/02/2013

Si au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la forêt feuillue s'est développée sur des surfaces bien plus importantes que la forêt résineuse, l'accroissement de la proportion des conifères durant cette période est en revanche principalement due aux plantations résineuses réalisées avec les aides du FFN. En effet, les premiers boisements et reboisements financés par le FFN étaient très majoritairement composés d'espèces résineuses : 87% des surfaces mises en plantation de 1955 à 1979 (Cottin, 1995). De 1980 à 1989, l'engouement pour les résineux demeurait encore très vif puisque la proportion de résineux utilisés avoisinait les 75%. Elle était encore de 64% de 1990 à 1999 (ministère de l'Agriculture, de la Pêche et de l'Alimentation, 1996). Les peupliers ont été les seuls à se maintenir aux alentours de 10% sur toute la période 1947 à 1999. À titre d'exemple, 99% des surfaces mise en œuvre grâce au FFN en Ardèche ont été plantées en conifères. Les plantations de conifères aidées par le FFN représenteraient les trois-quarts (75%) des nouvelles surfaces résineuses apparues dans la forêt française au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Si l'on intègre aux statistiques du FFN, les boisements et reboisements volontaires, ceux ayant fait l'objet d'un autre mode de financement que le FFN (y compris les améliorations avec introduction de plants forestiers), alors la part de l'ensemble des plantations résineuses serait encore plus élevée.

Même en petite quantité, les résineux sont présents partout, ce qui accroît l'impression d'une augmentation importante. Vincent Moriniaux (1999) a consacré sa thèse à l'étude de l'enrésinement en France depuis le XVIe siècle. L'enrésinement, dont il n'existe pas de terme équivalent dans les autres langues que la nôtre, a été plutôt mal vécu par les Français. Alors que la forêt française est au deux tiers feuillue (9 millions d'hectares soit 64% des surfaces forestières françaises [1]) et que l'introduction artificielle de conifères y a été plus modérée qu'ailleurs (en Allemagne et en Irlande, les résineux couvrent respectivement les deux tiers et 90% de la surface forestière), le rejet de l'enrésinement révèle surtout un conflit autour des résineux plantés récemment lorsqu'ils constituent des peuplements monospécifiques et équiennes (ou futaie résineuse pure composée d'une seule essence du même âge).

En matière de paysages forestiers, les résineux sont parfois désignés comme des boucs émissaires, par une population en prise avec un environnement en pleine mutation qu'elle ne maîtrise pas ou plus. Mais, en réalité c'est souvent l'arbre qui cache la forêt. L'ère de l'enrésinement irréfléchi est révolue. D'une part, les forestiers sont aujourd'hui de plus en plus attentifs aux conséquences, non seulement écologiques, mais également paysagères, de la gestion des forêts [2]. D'autre part, les conifères ont, dans beaucoup d'endroits, réussi à se faire une place dans le paysage. Enfin, la diminution des crédits d'État alloués à l'investissement forestier (la loi de finance de 2000 a mis fin au FFN) a freiné les nouveaux boisements.

Toutefois, certaines espèces de conifères très colonisatrices puisque pionnières, comme le pin sylvestre, le pin d'Alep en région méditerranéenne et localement le pin maritime, se sont développées sur des surfaces relativement importantes en France sans qu'elles n'aient été plantées [3]. Dans le Massif Central, l'exemple du pin sylvestre est très marquant puisqu'il y occupe tout de même prsè de 360 000 ha comme espèce principale dans les futaies et les peuplements mélangés, soit 10% de la surface des formations boisées de production [4]. À la différence du douglas et de l'épicéa commun, le sapin pectiné et le pin sylvestre ont été peu plantés.

L'arbre choisi, que l'on plante de manière ordonnée, n'a pas la même signification pour le paysan ou l'agriculteur que l'arbre qui pousse, symbole de la nature non domestiquée, du saltus, signe paysager d'un enfrichement douloureux. Choisi, l'arbre est symbole de la vie, de la force, de l'ancrage à la terre (Giono, 1983). Il a été préféré à la friche, symbole de l'abandon, de la défaite, qui portait atteinte aux valeurs et à la morale paysanne. Mais s'agit-il de l'arbre en général, d'un arbre ou de tous les arbres ? Certains plaisent-ils plus que d'autres (Corvol, 2009) ? Qualifiés par leur famille botanique, certains conifères se sont attirés les foudres des Français principalement à partir des années 1970 (Moriniaux, 1999).

Pourtant, planter des arbres n'est-ce pas la promesse d'une terre accueillante pour ses descendants ? N'est-ce pas témoigner de sa présence sur terre quand l'homme sera mort, l'arbre vivra encore ? C'est le pari que nombre de propriétaires terriens issus de la paysannerie ont fait dans les moyennes montagnes françaises dès lors que fut créé le FFN. L'arbre était pour eux une valeur d'avenir. Il s'agissait de planter des arbres, des milliers peut-être sur une parcelle de quelques hectares, mais certainement pas d'en faire une forêt. Mais à qui et à quoi serviraient leurs bois ? Ils ne le savaient pas : aux constructeurs, aux papetiers, pour la fabrication de biocarburant, pour la combustion ou pour fixer du carbone ?

Notes

[1] En 1998 : année moyenne pour l'ensemble des départements français et pour les seules formations boisées de production (source : IFN).

[2] Les références législatives, réglementaires est contractuelles sur le paysage sont nombreuses (loi paysage - 1993, convention européenne du paysage - 2000, prise en compte du paysage dans les documents cadre de gestion forestière (Orientations et Schéma régionaux de gestion sylvicole), et les documents d'aménagement (Plan simple de gestion approuvé par le CRPF, Plan d'aménagement forestier réalisé par l'ONF), politique paysagère des Parcs naturels régionaux, guide pour la prise en compte du paysage dans la gestion forestière, etc.). Toutefois, en matière de gestion forestière l'application de ces mesures reste très limitée. Voir l'article de Simon Laurent et Fourault Véronique (2004). Les paysages forestiers méditerranéens : d'un objet de connaissance dévalué à une reconnaissance législative émergente ? [en ligne] Actes du colloque SYMPOScience 2004, Bordeaux : Cemagref. Disponible sur : www.symposcience.fr/exl-doc/colloque/ART-00001260.pdf
(consulté le 27/09/2010).

[3] Selon l'IFN, le pin sylvestre occupe 110 000 ha dans les Alpes-de-Haute-Provence, 90 000 en Lozère, 80 000 dans la Drôme et en Haute-Loire, 60 000 dans les Hautes-Alpes et les Alpes-Maritimes, 45 000 en Ardèche, 42 000 en Corrèze, 35 000 dans le Puy-de-Dôme, etc. soit au total 1,1 million d'ha en France.

[4] Pour l'ensemble des 58 Régions Forestières Nationales de notre base de données en lien avec le Massif Central.

Clément Dodane, post-doctorant, université de Lyon, UMR 5600, EVS,

université Jean Monnet Saint-Etienne,

pour Géoconfluences le 4 octobre 2010

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