Vous êtes ici : Accueil Informations scientifiques Dossiers thématiques (transversaux) Le développement durable, approches géographiques Apport d’une démarche prospective pour la gestion de l'eau du bassin versant du Blavet (Bretagne)

Apport d’une démarche prospective pour la gestion de l'eau du bassin versant du Blavet (Bretagne)

Publié le 29/06/2009
Auteur(s) : Thomas Houet, laboratoire GEODE UMR 5602 CNRS, université Toulouse le Mirail,
Jean-Baptiste Narcy et Xavier Poux, AScA – ENGREF RGTE

1. La démarche prospective : une méthodologie fondée sur la réalisation de scénarios

2. Des scénarios pour identifier les leviers d'actions de la gestion de l'eau : le suivi, l'orientation et l'accompagnement des pratiques agricoles

3. Le SAGE du Blavet à une période charnière

Le bassin versant du Blavet, deuxième bassin versant breton par sa superficie (2 130km²), se distingue, dans le contexte régional, par sa bonne qualité relative et par la sécurité qu'il apporte à l'ensemble de la Bretagne sur le plan de l'adduction en eau potable. Ces caractéristiques flatteuses lui sont notamment conférées par une pluviométrie abondante et par l'existence du barrage de Guerlédan, situé dans sa partie amont, qui permet un confortable soutien d'étiage. Bien qu'il présente de fortes disparités internes sur le plan qualitatif, compte tenu de l'impact des bassins de production agricole (porcins, laitiers…) et de leur niveau d'intensification, il constitue à l'échelle régionale une entité incontournable.

Cette étude vise à présenter la démarche prospective mise en place pour aider les décideurs à élaborer une gestion de l'eau efficace à long terme intégrant les problématiques relevant des échelles locales et globales (Houet, 2006a ; Narcy et al, 2006).

Bassin versant du Blavet, localisation des sites d'étude et chevelu hydrographique

On pourra retracer les limites approchées du bassin versant sur la carte du chevelu hydrographique ci-contre (partie morbihanaise du bassin versant).

La démarche prospective : une méthodologie fondée sur la réalisation de scénarios

Le bassin versant du Blavet, localisé dans la zone centrale de la Bretagne (carte ci-dessous) est très largement dominé par une utilisation agricole des terres. Les territoires agricoles occupent plus de 80% de la surface du Blavet, contre 4,5% de territoires artificialisés et 13,6% d'espaces forestiers.

L'analyse des déterminants territoriaux de l'évolution de la gestion de l'eau et des milieux aquatiques montre ainsi que ce bassin versant est en réalité constitué de trois entités territoriales très différentes et particulièrement typées (carte ci-contre). Ainsi, l'amont du bassin constitue un territoire en marge, rattachable à la Bretagne centrale, dominée par une problématique de déprise et de vieillissement de la population. La section médiane, autour de Pontivy, est fortement structurée par ce qu'il est convenu d'appeler le modèle agricole breton, impliquant l'existence d'une agriculture particulièrement intensive et par la présence d'un important complexe agro-industriel garantissant un relatif dynamisme économique. Enfin, la section aval, orientée vers le littoral et marquée par la présence de Lorient, connaît un réel dynamisme du fait du tourisme et de la reconversion réussie de Lorient vers le tertiaire. Au total, ce bassin versant est en fait traversé par des dynamiques sans lien entre elles, ce qui lui confère une absence d'identité sociologique, économique et politique.
Un gradient amont - aval

Représentatifs de cette diversité paysagère et agricole, trois sous-bassins versants du Blavet ont été choisis pour affiner, à l'échelle locale, les implications possibles sur les ressources en eau des évolutions futures possibles des usages des sols. Le site du Lestolet, situé dans la zone amont du Blavet, dans les Côtes d'Armor, est représentatif d'un paysage agricole au bocage dense et aux zones humides de fonds de vallées bien présentes. La plupart des exploitations agricoles sont spécialisées dans la production laitière, quelques unes possédant des ateliers hors-sol avicoles ou porcins. Le site du Coët-Dan situé dans la zone médiane du Blavet est représentatif d'une agriculture intégrée et intensive, basée sur le modèle agricole breton (Canévet, 1992). Les productions porcine et avicole y sont dominantes, souvent complétées avec une production laitière. Les paysages sont plus ouverts que sur le Lestolet, le bocage et les zones humides y étant aujourd'hui relictuels. L'agriculture sur le sous-bassin versant du Stang-Varric, est dominée par la production laitière et présente aussi quelques élevages hors-sol. Le paysage de ce site est caractérisé par une dichotomie marquée entre des plateaux ouverts et des versants et des fonds de vallées largement boisées.

La prospective est une discipline à laquelle on fait appel afin d'avoir "un regard sur l'avenir destiné à éclairer l'action présente" (Hatem, 1993 ; de Jouvenel, 1964). L'élaboration de scénarios constitue une des approches la plus communément utilisée en prospective. La "méthode des scénarios", méta-méthode conceptualisée par Godet (1986, 1992) en est un cadre méthodologique général utilisé ici pour réaliser des scénarios d'une part à l'échelle du Blavet, et d'autre part à l'échelle de trois sous-bassins versants du Blavet.

Qu'est-ce que la prospective ?

La prospective a véritablement émergé en France au début des années 1950 grâce à G. Berger et B. de Jouvenel. Le terme même de "prospective" est créé par G. Berger en 1957 (Berger, 1957 & 1958), néologisme exprimant que le regard porte vers l'avenir par opposition au terme "rétrospective" qui regarde vers le passé. La prospective est une manière originale "de regarder au loin et de loin" une situation déterminée (Decouflé, 1972). C'est avant tout une attitude de l'esprit qui inverse le changement traditionnel, en partant de futurs possibles ou souhaitables pour revenir au présent. Les tendances passées et présentes sont utilisées "comme support à la réflexion" et non comme une cage qui emprisonne le futur dans les limites du présent (Massé, 1965). La prospective constitue un va-et-vient entre le présent et le futur, non pas pour prédire celui-ci mais plutôt pour aider une société à se construire un avenir désiré.

Les scénarios réalisés à l'échelle du Blavet doivent avoir une portée stratégique, éclairant la cohérence des différents objectifs visés en matière de gestion quantitative de l'eau et des moyens disponibles, compte tenu des dynamiques territoriales. Ces considérations ont amené à envisager la construction de plusieurs types de scénarios. Le scénario de référence est un scénario tendanciel : il envisage l'évolution plausible des différents territoires du bassin versant (amont, médian, aval) et les conséquences pour la gestion de l'eau "si rien de plus qu'aujourd'hui n'est entrepris", c'est-à-dire si le SAGE n'était pas mis en place, afin de justifier son existence, de cerner précisément ses plus-values potentielles et voir si les dynamiques externes (économique, démographique) se poursuivent à l'identique. Partant au contraire d'objectifs de reconquête de la qualité des eaux et des milieux, des scénarios contrastés sont confrontés à ce scénario tendanciel et font apparaître l'organisation d'acteurs et les outils de gestion nécessaires pour atteindre ces objectifs (Narcy et al, 2006).

Les scénarios réalisés sur les trois sous-bassins versants ont eu pour objectifs de mettre en évidence les répercussions possibles sur la qualité de l'eau des changements d'usages des sols au regard de la réforme de la Politique agricole commune (PAC) de 2006 et de l'agrandissement des exploitations agricoles (Houet et al, 2008a).

En pop-up, méthodes d'élaboration des scénarios :

- la méthode générique des scénarios,

- des scénarios en quatre étapes,

- typologie des scénarios (scénarios exploratoires ou normatifs ; scénarios tendanciels ou contrastés)

Des scénarios pour identifier les leviers d'actions de la gestion de l'eau : le suivi, l'orientation et l'accompagnement des pratiques agricoles

À l'échelle du Blavet, en résumé des scénarios élaborés, les disparités territoriales internes au Blavet s'accentuent entre 2000 et 2030. Ainsi en 2030, la zone amont est représentative d'une agriculture en marge du modèle agricole breton, où la spécialisation dans la production laitière est très marquée au sein d'exploitations de plus en plus grandes et extensives, avec quelques ateliers avicoles très concentrés. L'occupation des sols est dominée les surfaces en herbe et les bois. Les plateaux continuent de s'ouvrir (arasement du bocage) et les milieux humides de fonds de vallées poursuivent leur fermeture. Les problématiques liées aux nitrates et aux pesticides, et dans une moindre mesure aux phosphates, ne constituent plus un enjeu significatif sur ce secteur.

La zone médiane constitue à l'inverse, le "cœur" du modèle agricole breton, où l'accentuation de la spécialisation hors-sol est prononcée tant pour les productions porcine et avicole que laitière. L'occupation des sols est dominée par des cultures, laissant une forte part de sols nus en hiver au sein d'un parcellaire qui ne cesse de s'agrandir. Les zones humides de fonds de vallées ont été soit abandonnées, soit drainées, soit artificialisées et la baisse des fonctionnalités écologiques (biodiversité, épuration) est notoire, sauf sur certains secteurs de la rive droite. Les usines de traitements de lisiers permettent de réduire la problématique liée aux nitrates, mais l'intensification de la production agricole induit une augmentation des concentrations en phosphates et pesticides, ainsi que l'émergence de nouvelles pollutions (antibiotiques…).

La zone avale, quant à elle, subit une pression foncière non agricole sensible. L'urbanisation s'y est largement développée à proximité de Lorient, et les zones agricoles restantes sont dominées par une production avicole hors sol très concentrée. Les milieux humides se sont considérablement réduits, au même titre que sur la partie médiane. La pression anthropique désormais plus forte engendre des flux importants de phosphates, de pesticides et de matières organiques.

Organisation du territoire du Blavet en 2030, scénario tendanciel

En pop-up, résumé du scénario tendanciel pour le bassin versant du Blavet, 2000 à 2030

- le cheminement 2000 - 2015

- l'image 2015

- le cheminement 2015 - 2030

- l'image 2030

La présentation du scénario tendanciel à l'ensemble des acteurs impliqués dans la gestion de l'eau du Blavet a été suvie d'un travail participatif par commissions thématiques (qualité de l'eau, milieux naturels, gestion de la ressource, tourisme) dnt l'objectif était de tester différentes options stratégiques ou différents niveaux d'ambitions. Ces scénarios ont permis de dégager le matériau nécessaire à la construction de stratégies alternatives d'ensemble pour le SAGE.

À l'échelle locale des sous-bassins versants, deux types de scénarios ont été réalisés : des scénarios exploratoires et des scénarios normatifs. Les premiers avaient pour objectifs de montrer les influences possibles de la PAC sur les modes d'usages des sols sur les trois sous-bassins versants ainsi que l'impact de l'agrandissement des exploitations agricoles sur le Lestolet, seul site où des données exhaustives sur les exploitations étaient disponibles. Les scénarios normatifs avaient quant à eux pour objectifs de délimiter l'espace des possibles et d'évaluer dans quelle mesure des facteurs endogènes et/ou exogènes au Blavet pouvaient faire évoluer favorablement ou non la qualité des eaux et des milieux. Cela a été réalisé uniquement sur le sous-bassin versant  du Lestolet.

Ainsi, pour les scénarios exploratoires, il a été défini que la PAC de 2006 pouvait induire trois stratégies possibles d'adaptation des agriculteurs volontairement contrastées : "Pas de changement", "Option Herbe" et "Option cultures". La stratégie "pas de changement" reproduit les mêmes pratiques agricoles (assolement, successions culturales) qu'avant la PAC 2006 jusqu'en 2020 et constitue le scénario de référence. La stratégie "Option cultures" prévoit une légère augmentation de la part en cultures de vente (céréales) pour s'assurer l'obtention des aides aux grandes cultures. Inversement, la stratégie "Option Herbe" se fonde sur le principe des primes à l'hectare, qui rend l'herbe plus lucrative que les céréales. Les scénarios, pour être les plus contrastés possibles, supposent une adoption de la même stratégie par l'ensemble des agriculteurs dès 2006. La spatialisation des résultats relatifs à chacune de ces stratégies produit des cartes d'évolution de l'occupation du sol entre 1998 et 2020. Les implications spatiales entre le scénario "pas de changement" et le scénario "option herbe" sont évidentes avec une forte hausse des surfaces en herbe. En revanche le scénario "option culture" ne produit pas des cartes et des proportions d'occupation des sols très différentes du scénario "pas de changement" ce qui peut sembler décevant dans un premier temps.

Évolution de l'occupation des sols sur le Stang-Varric pour les scénarios prospectifs exploratoires : le maïs

Scénarios des occurrences en maïs pour la période 1999 - 2020 

La culture du maïs présente un risque pour la qualité de l'eau puisqu'elle n'est pas sensible à une sur-fertilisation et qu'elle s'accompagne parfois de l'absence de couverture hivernale des sols favorable aux transferts de flux polluants de surface (phosphore, pesticides) et de sub-surface (nitrates).

La surface potentielle en maïs, c'est-à-dire celle présentant au moins une occurrence (une mise en culture du maïs de la parcelle entre 1999 et 2020) en maïs diffère suivant les stratégies d'adaptation. Dans les scénarios 1, 2 et 3 (cartes ci-contre), elle est respectivement de 738 ha, 717 ha et 755 ha, la part de céréales dans l'assolement semblant influencer l'évolution de la surface totale potentiellement en maïs ce qui s'expliquerait par le fait que dans certains cas un blé est implanté uniquement après un maïs.

Selon les scénarios retenus, la fréquence de retour peut être faible (moins d'une année sur trois, c'est-à-dire 7 occurrences), élevée (une année sur deux, soit 11 occurrences) ou très élevée (deux années sur trois, soit 15 occurrences).

Ces changements de stratégies possibles peuvent également faire évoluer la localisation des parcelles en maïs par rapport aux cours d'eau. Ainsi, les surfaces en maïs à proximité directe du cours d'eau (moins de 200m) sont moins importantes pour les scénarios 2 et 3 que dans le scénario 1.

Les scénarios prospectifs normatifs s'attachent à décrire des images du futur très contrastées (scénario idéal, scénario catastrophique, scénario alternatif) et à étudier les processus d'évolution qui conduisent à l'une ou à l'autre de ces situations. Le processus de modélisation est ici inverse aux scénarios exploratoires. La construction des scénarios normatifs s'effectue de façon rétrospective en partant d'images théoriques finales, fondées sur le croisement d'hypothèses plausibles et contrastées pour chacune des composantes paysagères en 2027 (bocage, zone humide et occupation des sols), et en reconstituant le cheminement jusqu'à la situation actuelle.

Paysages et occupation du sol du sous-bassin versant du Lestolet en 2005

Une sélection paysagère (de haut en bas, de gauche à droite, localisations ci-contre):

1) Partie aval du ruisseau du Lestolet, bordé de prairies permanentes à Juncus effusus (jonc épars, jonc spiralé) pâturées.

2) Petite parcelle de sol nu après maïs, entourée de talus et de haies sur talus.

3) Vue générale en direction du sud-ouest du bocage du Lestolet (talus et haies sur talus).

4) Prairie permanente partiellement située en zone humide de fonds de vallée présentant une très forte densité de Juncus effusus.

Extrait de la carte IGN (Géoportail)

Le Géoportail de l'IGN : www.geoportail.fr

Le pointeur .kmz sur l'image Google Earth ci-contre : la confluence du Blavet et du Lestolet, 48°23'14.19"N / 3°14'58.54"O

Image Google Earth

Appliqué au sous-bassin versant du Lestolet, un premier scénario projette ainsi un développement généralisé des cultures OGM (biocarburants, alimentation cheptel, cultures de rente) accompagnant la production laitière qui se fait alors sous forme d'élevages hors-sol, la fermeture quasi-totale des zones humides des fonds de vallées et une forte disparition des haies situées sur les versants. Ce scénario est dans le prolongement des trajectoires paysagères observées depuis les années 1980 et est jugé le plus probable par les acteurs locaux. Le second scénario envisage une gestion fonctionnelle optimale qui se traduit par le maintien et l'aménagement d'un bocage fonctionnel, une reconquête maximale des zones humides et la généralisation des surfaces en herbe résultant d'un changement des modes de production (extensification) largement accompagné par les structures agricoles en place et soutenu par l'Agence de l'eau. Le dernier envisage une évolution radicale des modes d'usages des sols : le territoire du Lestolet n'a plus de réelle vocation agricole et est devenu un espace largement privatisé. Les paysages ne sont guère différents du scénario précédent mais le paysage social et économique est exsangue, la dévitalisation du tissu rural sévère et par conséquent, la qualité de l'eau excellente.

Scénarios prospectifs normatifs appliqués au sous-bassin versant de Lestolet

Cartes initiale, intermédiaire et finale des scénarios normatifs (optimiste et pessimiste) réalisés sur le sous-bassin versant du Lestolet

En pop-up, La Politique agricole commune (PAC) : glossaire et repères

Mots clefs : Accord de Luxembourg / Agenda 2000 / Aides directes (ou paiements directs) / Bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE) / Bonnes pratiques agricoles / Conditionnalités des aides / Découplage (des aides) / Droit à paiement unique (DPU) / Dégressivité des aides (ou modulation des aides) / Éco-conditionnalité / Fonds européen agricole de garantie (FEAGA) et Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) / Gel des terres / Jachère / Mesures agro-environnementales / Organisations communes des marchés (OCM) / Politique agricole commune (PAC) / Piliers / Prix d'intervention ("prix de soutien" ou "prix plancher") / Quotas laitiers / Régime de paiement unique (RPU) / Restitution à l'exportation / Surfaces et terres agricoles.
En encadré : Les aides directes à l'agriculture en France (2006) ; le service Tele PAC.

En pop-up, scénario optimiste / scénario pessimiste pour le sous-bassin versant du Lestolet, le récit et la carte

Ces récits, optimiste ou pessimiste relativement à la qualité prévisible de l'eau, s'appuient sur des hypothèses plausibles mais aussi sur des faits réels et/ou prévisibles.
Les présupposés communs à ces scénarios sont les suivants :
- la baisse du prix des céréales sur le marché mondial,
- des crises sanitaires touchent sévèrement les filières d'élevage,
- l'agrandissement des exploitations se poursuit (départs en retraite des exploitants, raréfaction des repreneurs),
- le contexte favorable de la présidence française de l'UE en 2014,
- les "Aides Grandes Cultures" sont maintenues au-delà de 2014,
- la récurrence de sévères sécheresses.

Dans ce même pop-up : un schéma des transferts (eau, nutriments) le long d'un versant vers un cours d'eau.



En rubrique "savoir faire", une proposition d'activité inspirée des scénarios et des récits ci-dessus :

Prospective et scénarios, des méthodes pour simuler et préparer l'avenir

Le SAGE du Blavet à une période charnière

D'une manière générale, les scénarios réalisés à l'échelle des sous-bassins versants ont apporté des éléments de compréhension indispensables pour une gestion spatiale de l'eau plus efficace (Narcy, 2004). Les scénarios exploratoires ont mis en évidence d'une part la complexité des processus de changements subtils des modes d'usages des sols et d'autre part, que ceux-ci ne doivent surtout pas être minimisés même s'ils représentent des quantités de changements très faibles. En effet, les changements d'occupation de sols simulés peuvent avoir des conséquences non négligeables sur la qualité des eaux en raison de leur localisation et de l'augmentation de la fréquence de retour du maïs. Par ailleurs, ils ont également démontré que la mosaïque des exploitations agricoles constitue potentiellement un facteur de risque structurel vis-à-vis de la ressource en eau en fonction de sa configuration par rapport au réseau hydrographique : plus les parcelles situées à proximité des cours d'eau correspondent à des parcelles éloignées par rapport au siège de l'exploitation dont elles dépendent, plus le risque sera important. Dès lors, la gestion foncière constitue un levier d'action essentiel à la gestion de l'eau.

À l'inverse, les scénarios normatifs produits exclusivement sur le Lestolet ont mis en évidence le fait que, dans un contexte économique structurant et contraignant, l'engagement ou non du SAGE localement pouvait avoir des répercussions diamétralement opposées tant sur le plan des ressources en eau, que sur le plan économique et social. Par exemple, si le positionnement du SAGE et l'animation autour de ses actions et de leur planification à court ou moyen terme ne sont pas clairement établis, cela peut engendrer des évolutions différenciées sur le Lestolet. Ils permettent également d'appréhender l'impact de facteurs exogènes tels que l'autorisation des cultures OGM dans un contexte énergétique difficile ou encore la baisse de la démographie agricole.

Ce travail témoigne de la dimension stratégique du SAGE et de sa structure pilote aussi bien à l'échelle du Blavet qu'à celles des territoires qu'il englobe. Il démontre également que son élaboration intervient à une période charnière bien mise en évidence par les différents scénarios réalisés. À titre d'exemple, à l'échelle du Blavet, les indicateurs socio-économiques et démographiques tendent vers une extensification de l'agriculture dans la zone amont. À l'échelle locale, sur le Lestolet, les trajectoires d'évolution des modes d'usages des sols témoignent d'une tendance à l'intensification à travers la hausse de la part en cultures, l'ouverture des plateaux et la fermeture des fonds de vallées. Selon les échelles, les évolutions futures envisagées dans les scénarios normatifs peuvent tantôt converger, tantôt diverger avec celle du scénario tendanciel à l'échelle du Blavet. L'influence des échelles d'analyse est ici clairement soulevée. Mais cela témoigne néanmoins que la période 2000-2006 est une période charnière, à la suite de laquelle des évolutions fort diversifiées peuvent se produire. Si le SAGE, par son positionnement et le choix de sa stratégie de gestion de l'eau à long terme, ne peut au final qu'apporter une évolution favorable vis-à-vis des ressources en eau, il peut également contribuer au développement durable de l'ensemble de son territoire.

 

Conclusion

La Directive-cadre européenne sur l'eau (DCE) adoptée par le Parlement et le Conseil européens le 23 octobre 2000 inscrit la politique de l'eau dans des logiques de gestion à moyen / long terme et d'obligation de résultats afin d'atteindre le bon état écologique des eaux entre 2015 et 2027. Elle insuffle, d'abord et avant tout, une nouvelle dimension à la politique de l'eau en fixant des objectifs écologiques, une méthode de travail et des délais à respecter. Sa traduction dans la politique de l'eau en France se fait au niveau des SDAGE et des SAGE (voir l'encadré de la page associée : Politiques de l'eau en Europe et en France). Pour répondre à ces objectifs, à moyen ou à long terme, et pour être efficaces aux échelles locale (sous-bassins versant d'ordre 1ou 2) et globale (le bassin versant du SAGE dans son ensemble), les SAGE doivent être définis à la lumière d'une démarche prospective. Dans le cas du Blavet, l'approche méthodologique a consisté à réaliser des scénarios prospectifs à des échelles variées, celles du Blavet et de trois sous-bassins versants, qui se sont avérées complémentaires pour quantifier les changements futurs possibles, identifier les leviers d'action et les situations à éviter et pour élaborer diverses stratégies possibles de gestion de l'eau à long terme.

Notes

[1] Thomas Houet, Laboratoire GEODE UMR 5602 CNRS, université Toulouse le Mirail, 5 allée Antonio Machado, 31058 Toulouse Cedex. E-mail : thomas.houet@univ-tlse2.fr ; tel : 05 61 50 36 28
Jean-Baptiste Narcy et Xavier Poux, AScA – ENGREF RGTE
e-mail : jean-baptiste.narcy@asca-net.com / tel : 01 42 00 41 41

Remerciements : Les auteurs tiennent à remercier l'Institution du SAGE Blavet, la Chambre d'Agriculture des Côtes d'Armor, la Communauté de Communes de Plouay, l'INRA et le CEMAGREF de Rennes pour la mise à disposition des données. Que l'ensemble des personnes ayant participées aux réunions préparatoires à l'élaboration des scénarios prospectifs soient également remerciées.

Article complémentaire : Mutations de l'agriculture et politiques de l'eau en région Bretagne

Ressources bibliographiques 

  • Berger G. - "Sciences humaines et prévision", Revue des Deux Mondes, n°3, pp. 417-426, 1957
  • Berger G. - "L'attitude prospective", Prospective, n°1, pp. 1-10, 1958
  • Canevet C. - Le modèle agricole breton, Presses Universitaires de Rennes, 397 p., 1992
  • Cheverry C. - Agriculture intensive et qualité des eaux, INRA Editions, Versailles, 298 p., 1998
  • Caubel V. - Influence de la haie de ceinture de fond de vallées sur les transferts d'eau et de nitrate, Thèse de doctorat, Ecole Nationale Supérieur d'Agronomie, 155 p., 2001
  • Decoufle  A.-C. - La prospective, Presses Universitaires de France, Paris, 124 p., 1972
  • de Jouvenel B. - L'art de la conjecture, Editions du Rocher, Monaco, 369 p., 1964        
  • Godet M. - Introduction to la prospective: seven key ideas and one scenario method. Futures, vol. 18, pp. 34-157, 1986
  • Godet M. - De l'anticipation à l'action, Dunod, 390 p., 1992
  • Godet M. et Roubelat F. - Creating the future: The use and misuse of scenarios. Long Range Planning, vol. 29, pp.164-171, 1996
  • Hatem F. - La prospective : Pratiques et méthodes, Economica, série "Gestion", Paris, 385 p., 1993
  • Houet T. - "Occupation des sols et gestion de l'eau : modélisation prospective en paysage agricole fragmenté (Application au SAGE du Blavet)", Thèse de Doctorat, Université Rennes 2, Rennes, 16 juin 2006, 368 p., 2006a
  • Houet T. - "Modélisation prospective de l'occupation du sol en zone agricole intensive : Evaluation par simulations dynamiques de l'impact de l'évolution des exploitations agricoles dans la France de l'Ouest", Norois, n°198, 2006/1, pp. 35-47, 2006b
  • Houet T. et Gaucherel C. - "Simulation dynamique et spatialement explicite d'un paysage agricole bocager : Validation sur un petit bassin versant breton sur la période 1981-1998", Revue Internationale de Géomatique, vol. 17/3-4, pp. 491-516, 2007
  • Houet T., Hubert-Moy L. et Tyssot C. - "Modélisation prospective spatialisée à l'échelle locale : approche méthodologique", Revue Internationale de Géomatique, Vol. 18/3, pp. 345-373, 2008a
  • Houet T., Hubert-Moy L., Corgne et Marchand J.-P. - "Approche systémique du fonctionnement d'un territoire agricole bocager", L'espace géographique, vol. 2008-3, pp. 270-286, 2008
  • Masse P. - Le plan ou l'anti-hasard, Gallimard, Paris, 250 p., 1965
  • Narcy J.-B. - "Pour une gestion spatiale de l'eau : Comment sortir du tuyau ?", Ecopolis n°4, P.I.E.-Peter Lang, Bruxelles, Belgique, 342 p., 2004           
  • Narcy J.-B., Poux X. et Houet T. - Méthode et apports d'une intervention prospective dans une problématique de gestion des eaux: le cas du Blavet, in Qualité de l'eau en milieu rural : savoirs et pratiques dans les bassins versants, Ed. P. Mérot, Editions Cemagref, Cirad, Ifremer, Inra, pp. 287-296, 2006
  • Poux X. - "Les méthodes de scénarios" in Prospectives pour l'environnement : quelles recherches ? quelles ressources ? quelles méthodes ?  Sous la direction de L. Mermet, Documentation francaise, Collection Réponses environnement, 103 pages, 2003
  • Viaud V. - Organisation spatiale des paysages bocagers et flux d'eau et de nutriments, Thèse de Doctorat, Ecole Nationale Supérieure d'Agronomie de Rennes, 281 p., 2004
Quelques ressources webographiques 

Thomas Houet, laboratoire GEODE UMR 5602 CNRS, université Toulouse le Mirail,

Jean-Baptiste Narcy et Xavier Poux, AScA – ENGREF RGTE,

édition web, Sylviane Tabarly,

pour Géoconfluences le 30 juin 2009

Retour haut de page

Mise à jour :   29-06-2009

 

Copyright ©2002 Géoconfluences - DGESCO - ENS de Lyon - Tous droits réservés, pour un usage éducatif ou privé mais non commercial

Actions sur le document