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Le développement durable, approches géographiques

Scénario optimiste / scénario pessimiste pour le sous-bassin versant du Lestolet : les récits et les cartes en 2014 et en 2027

Publié le 30/06/2009

1) Scénario optimiste sur le Lestolet : une gestion fonctionnelle et durable du bassin versant par les agriculteurs et les gestionnaires de l'eau

Entre 1998 et 2005, le paysage du Lestolet a peu changé, les proportions des principales classes d'occupation des sols restant relativement stables. En novembre 2005, les modalités de la PAC de 2006 sont enfin révélées et les agriculteurs découvrent le montant des primes qu'ils toucheront annuellement jusqu'en 2013-2014. Le système complexe du Droit à paiement unique (DPU) incite les agriculteurs à produire au moins la même quantité de céréales voire à l'augmenter de 5% pour conserver la totalité des "Aides aux grandes cultures". Le prix du blé sur le marché mondial poursuit, en 2006, la tendance à la baisse observée mais les agriculteurs du Lestolet sont éleveurs avant tout. Tout concorde pour ne pas engendrer de modification profonde et immédiate des assolements au niveau du système de production.

Au cours de la même année, le SAGE Blavet est adopté. Le Syndicat mixte de gestion des eaux du Lestolet (SMKU) s'étant lancé dans une politique forte en matière de gestion des zones humides de fonds de vallées et du bocage, trouve dans la mise en place du SAGE un nouveau soutien politique et financier. Le SAGE voit dans le site du Lestolet un site "témoin" qui servira d'exemple aux démarches futures sur d'autres bassins versants. Une structure partenariale (SAGE Blavet, SMKU, Chambre d'agriculture, agriculteurs et élus locaux) est instaurée pour une mise en place efficace et durable de ces objectifs. Trois exploitations "témoins", choisies sur la base du volontariat, entament un changement de leur système de production. Le travail collaboratif avec la Chambre d'agriculture apporte une nouvelle vision des possibilités de gestion du système de production notamment en lien avec les contraintes économiques de la PAC de 2006 et l'augmentation de leur Surface agricole utile (SAU) et de leur Surface fourragère principale (SFP) liée à la restauration des prairies permanentes des fonds de vallées. Des formations sont prises en charge par la Chambre d'agriculture ainsi que des Aides à la reconversion par la Région et l'Agence de l'eau Loire-Bretagne.

Les exploitants réduisent ainsi la taille de leur cheptel du fait de l'optimisation de la production laitière par vache (efficacité alimentaire, génétique). Ils amorcent en parallèle un changement progressif (sur 5 ans) de cheptel qui accompagne les modifications d'assolement. Le passage progressif à l'herbe amène les agriculteurs à adopter de façon toute aussi progressive soit la race Normande, soit la Montbéliarde, plus adaptées à cette alimentation que la Prime Olstein. Ils passent au bout de 5 ans à un mode de gestion extensif avec un système "Tout herbe". Ils réduisent ainsi considérablement leurs charges liées aux achats d'intrants et à l'arrêt du recours à des Entreprises de travaux agricoles (ETA) pour les semis et récoltes des cultures de blé et de maïs. Durant la même période, quelques opérations de protection des cours d'eau et de restauration de quelques haies de ceintures stratégiques, de défrichements et de déboisements à partir de l'inventaire des zones humides du Haut-Blavet, ont été réalisées, notamment pour les parcelles des exploitations témoins. Certaines friches et landes sont conservées et entretenues pour leur potentiel dénitrifiant et leur richesse patrimoniale (mégaphorbiaies, magno-cariçaie, landes humides).

Les autres agriculteurs du bassin versant n'ont jusqu'alors pas changé leur système de production. Lors d'une journée de démonstration en 2010 où sont conviés l'ensemble des exploitants, l'ensemble des résultats obtenus sur les trois exploitations sont présentés : estimations des retombées financières, investissements du nouveau système de production et simulations "temps/coûts" en cas d'adoption du système présenté. La mobilisation des agriculteurs est totale lors de cette journée car les cours du blé continuent de descendre et parce qu'une bonne partie d'entre eux ont perdu une partie de leurs aides en raison du non respect du principe d'éco-conditionnalité faute d'entretien des zones humides et du bocage issu de l'agrandissement des exploitations. De plus, les crises sanitaires (grippe aviaire) de 2006 et 2008 ont sérieusement touchés les producteurs de lait + volaille. Près de la moitié des agriculteurs du Haut-Blavet (dont 60% des agriculteurs du Lestolet) sont convaincus par les arguments présentés et adoptent la même démarche de changement de système de production en se réfugiant vers la valeur refuge, le lait.

2012 est une année charnière dans l'évolution des exploitations agricoles : la gestion du DPU historique (fondé sur des subventions antérieures d'années de référence) étant trop complexe, la France rejoint l'Angleterre, les Pays-Bas et d'autres pays de l'Union européenne (UE) et adopte le principe du découplage total et la mutualisation des aides. La Région aura à l'avenir la gestion des subventions de la PAC : quel que soit le montant des primes allouées, celles-ci seront indépendantes des cultures implantées. Cette "pseudo réforme" de la PAC à l'échelle nationale prend effet en 2014. Ainsi, à cette date, les prairies deviennent prédominantes sur le Lestolet et les zones humides stoppent leur dynamique de fermeture. En 2014, la PAC 2006 est maintenue grâce à la présidence française de l'Union européenne et les primes sont désormais des primes à l'hectare. Rassurés face aux rumeurs de suppression des subventions de la PAC après 2014 et par les nouvelles modalités des primes, les agriculteurs du Lestolet qui n'avaient pas encore adopté cette démarche de changement de système de production y adhèrent.

En 2015, le canton est déclassé et n'est plus en excédent structurel et le label rouge, demandé en 2011, est obtenu l'année suivante. Quelques exploitants valorisent leur activité à l'aide de la réhabilitation de corps de ferme en gîtes ruraux parfois accompagnés de la transformation et de la vente directe des produits de la ferme. Toutefois, l'entretien du bocage constitue encore une véritable contrainte pour les exploitations qui ne cessent de s'agrandir. Une démarche concertée est engagée entre les agriculteurs, les gestionnaires de l'eau et les élus locaux pour définir une stratégie de gestion. Les agriculteurs proposent de réduire le nombre de haies n'ayant pas de rôle majeur sur les transferts de flux d'eau et de nutriments en contrepartie de l'entretien de l'ensemble des haies et notamment celles qui ont été et qui seront restaurés par le SMKU et le SAGE Blavet. Ils auraient souhaité re-négocier la densité bocagère à maintenir au final mais le marché du bois de chauffage, économie parallèle non négligeable (10 000 euros pour 50 cordes de bois), est très porteur en raison de la flambée des prix du pétrole et du gaz.

Enfin, malgré le désengagement financier du SAGE en 2018, "qui souhaite concentrer ses actions volontaristes sur des secteurs où les exigences de la DCE ne sont pas atteints", le Lestolet devient dès 2020 une région où agriculture et environnement cohabitent. De plus, l'augmentation des prairies permanentes hydromorphes a augmenté le potentiel hydrologique du bassin versant et permet de soutenir les étiages estivaux des sécheresses consécutives de 2018 et 2019 plus sévères que celles de 2003 et de 2005. En 2027, la SAU du Lestolet est totalement en herbe

 

2) Scénario pessimiste : du "modèle agricole breton" aux modèles couplés de la "production laitière hors-sol" hollandais et de la "Corn-Belt" américain

Entre 1998 et 2005, le paysage du Lestolet a peu changé, les proportions des principales classes d'occupation des sols restant relativement stables. En novembre 2005, les modalités de la PAC de 2006 sont enfin révélées et les agriculteurs découvrent le montant des primes qu'ils toucheront annuellement jusqu'en 2013-2014. Le système complexe du Droit à paiement unique (DPU) incite les agriculteurs à produire au moins la même quantité de céréales voire à l'augmenter de 5% pour conserver 100% des "Aides grandes cultures". Le prix du blé sur le marché mondial poursuit, en 2006, la tendance à la baisse observée mais les agriculteurs du Lestolet sont éleveurs avant tout. Tout concorde pour ne pas engendrer de modification profonde et immédiate des assolements au niveau du système de production. Au cours de la même année, le SAGE Blavet est adopté. La priorité est mise sur les bassins versants les plus intensifs : le Lestolet n'est pas concerné. Le SMKU ne possède que très peu d'outils juridiques et de moyens financiers pour lutter efficacement contre la dégradation de la qualité des eaux. L'objectif est donc de tout faire pour sauvegarder la situation telle qu'elle l'était en 1998.

Entre 2005 et 2014, quelques exploitations s'agrandissent de façon non négligeable à la suite du départ à la retraite d'un tiers des exploitants du Lestolet. La reprise des quotas laitiers, des DPU et des terres induit une intensification du système de production et une augmentation de la charge de travail. Le DPU incite l'exploitant à augmenter la part des cultures dans l'assolement dont la gestion (semis, récolte) est réalisée par une entreprise de travaux agricoles. Par incidence, seules les prairies permanentes hydromorphes localisées à proximité du siège d'exploitation sont encore utilisées, les autres sont abandonnées, faute de temps pour les entretenir. Suivant le même principe, les initiatives individuelles d'arasement des haies poursuivent la tendance des cinquante dernières années. Les haies situées autour du siège et des prairies qui l'entourent, en limite de propriété ou d'usage entre deux exploitations, ainsi que les haies de ceinture de fonds de vallées ne sont pas concernées.

Fin 2008, les exploitants de type "lait + viande" se réfugient dans la production laitière, suite aux crises sanitaires (grippes aviaires) de 2006 et 2008. D'autres abandonnent leur production de viande bovine par pessimisme (investissements, risque sanitaire – rumeurs d'une variante de la maladie de la vache folle –, etc.). De plus, en 2009-2010, la conjoncture internationale est défavorable à l'agriculture française pour trois raisons : la concurrence des pays de l'Europe de l'Est devient plus prégnante ; la pression internationale de la coalition "USA – Brésil – Grande-Bretagne" mise en place en novembre 2005 "contre la situation privilégiée de la France liée à la PAC" se fait de plus en plus ressentir ; l'augmentation des prix des carburants issue des crises pétrolières de 2006 et 2008 met sérieusement en péril la rentabilité des exploitations agricoles. Dès 2010, la production de biocarburants devient une nécessité et se généralise alors qu'elle était marginale avant 2008. Ainsi, après 2010, on observe une augmentation sensible de la production d'oléo-protéagineux (colza diester), de maïs et de céréales pour la production de bioéthanol. Les exploitations laitières tendent donc à augmenter la part de cultures dans leur assolement, à réduire au maximum les surfaces de pâturage pour tendre vers une production laitière quasiment hors-sol, telle qu'elle est déjà pratiquée depuis près de 10 ans aux Pays-Bas.

En 2014, le système d'aides de la PAC 2006 n'est pas fondamentalement remis en cause et il est prolongé jusqu'en 2022 grâce à la présidence de la France à l'UE. La pression de la DCE est forte et les tensions entre le monde agricole et les gestionnaires de l'eau se font de plus en plus ressentir. Les agriculteurs du Lestolet restent sensibles aux préoccupations environnementales de leur bassin versant et s'attachent à avoir des pratiques (de fertilisation) les meilleures possibles, tant que cela reste rentable pour eux. Mais les tensions avec le SMKU et ses exigences environnementales sont palpables et la scission imminente alors que le cours du blé continue de baisser et les prix du pétrole d'augmenter.

À partir de 2015, sous la pression de la communauté internationale s'appuyant sur des études scientifiques américaines et en raison de l'absence de résultats scientifiques fondés des laboratoires européens, l'État et l'UE autorisent l'utilisation de cultures transgéniques. Des sociétés américaines et brésiliennes implantent alors des usines de transformation pour la production de biocarburants. Certains OGM réduisent les coûts de traitements pour les agriculteurs. En l'espace de 2 ans, un réseau d'Industries agro-énergétiques (IAE) se structure pour absorber cette production massivement adoptée par les agriculteurs bretons. Le modèle américain de la "Corn Belt" des années 2000-2005 se met en place en Bretagne et dans d'autres régions françaises. La production céréalière est toutefois maintenue pour percevoir les "Aides grandes cultures".

À l'échelle de l'exploitation, la part des prairies se limite au strict minimum pour le pâturage du cheptel bovin afin de respecter le principe d'éco-conditionnalité (bien-être animal). Une partie de la production de maïs est destinée aux fourrages, le reste aux IAE. La production de céréales et d'oléo-protéagineux est maintenue pour toucher à la fois le DPU et la production personnelle de biocarburant. Les deux sécheresses consécutives de 2018 et 2019, encore plus sévères que celles de 2003 et de 2005, ont fini de convaincre les derniers agriculteurs réticents. Les cultures OGM ont beaucoup moins souffert de la sécheresse. Après 2020, l'agrandissement des exploitations se poursuit et engendre un abandon quasi-total des zones humides de fonds de vallées. Seules les prairies permanentes situées à proximité des sièges d'exploitation n'ont pas évolué en friches et en bois, et seules les haies situées autour du siège d'exploitation et des prairies qui l'entourent, en limite de propriété ou d'usage entre deux exploitations et les haies de ceinture de fonds de vallées n'ont pas été arasées. Au final, cette évolution se traduit essentiellement par une hausse des cultures OGM et une production laitière de type hors-sol.

Thomas Houet, Laboratoire GEODE UMR 5602 CNRS

Université Toulouse le Mirail,

pour Géoconfluences le 30 juin 2009

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