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La frontière, discontinuités et dynamiques

Le commerce des Moldaves en Roumanie au gré des changements de statut de la frontière

Publié le 16/10/2008

À l'époque communiste, la frontière entre la Roumanie et l'URSS était fermée et strictement contrôlée tout au long de ses 1 330 kilomètres. Ses fonctions militaires et sécuritaires passaient au premier plan, les échanges entre habitants étaient limités. Cette frontière faisait alors l'objet d'une politique de marginalisation territoriale. À partir de 1991, la frontière avec la Roumanie s'ouvre et divers types de mobilité (commerçante, de travail, familiale, de durée plus ou moins longue…) apparaissent. Depuis, la circulation transfrontalière a évolué au gré des transformations des conditions légales de passage d'un pays à l'autre, étroitement liées aux négociations pour l'entrée de la Roumanie dans l'Union européenne.

La première phase couvre l'ensemble des années 1990. La circulation est aisée, les ressortissants moldaves entrent en Roumanie en tant que touristes, avec une simple carte d'identité, et ne sont pas obligés de déclarer les biens qu'ils transportent. Ils en profitent pour développer une activité marchande, en jouant sur les différences de prix et sur la pénurie de biens de consommation courante en Roumanie. Les Moldaves y suppléent en acheminant des produits issus de l'industrie soviétique, ou des produits achetés en Turquie, mais également en faisant commerce de produits agricoles. La circulation transfrontalière sert aussi à la pratique de la contrebande : cigarettes, alcool et essence sont vendus sous le manteau par des Moldaves à des prix défiant toute concurrence sur le marché roumain.

À la fin de la décennie et au début des années 2000, les choses changent, tant pour la circulation transfrontalière que pour les places marchandes. Afin de satisfaire aux conditions d'entrée dans l'UE, les contrôles à la frontière sont renforcés. À partir de 2001, les Moldaves doivent détenir un passeport pour entrer en Roumanie. Par ailleurs le gouvernement roumain met en route un processus de restructuration du commerce : si les années 1990 étaient celles de l'improvisation et du commerce informel, les années 2000 sont celles d'un renforcement du contrôle de l'État sur les marchés et les bazars [1]. Les conséquences pour les Moldaves se font immédiatement ressentir : ils se voient obligés d'obtenir une autorisation de vente, tout comme leurs confrères roumains. Enfin, des limites sont imposées à la frontière sur les quantités de marchandises transportées. Ces nouvelles obligations entraînent des stratégies d'adaptation et de contournement, mais le coup est porté et le petit commerce transfrontalier est affaibli.

Au milieu des années 2000, l'heure est à la stabilisation. Les marchés sont de plus en plus organisés et contrôlés. Cela n'empêche pas les commerçants moldaves d'acheminer des quantités de marchandises supérieures aux limites autorisées aux frontières, ou de vendre certains produits sans y être autorisés. Mais le renforcement des contrôles à la frontière et sur les marchés a une contrepartie : le développement du commerce de gros. Une partie des touristes-commerçants moldaves change en effet de stratégie, afin de s'adapter aux nouvelles conditions de circulation et de négoce [2]. Les stratégies d'adaptation sont diversifiées : d'autres Moldaves transportent de petites quantités de marchandises, qui peuvent passer pour des effets personnels. À proximité de la frontière, ils les revendent à des Roumains qui feront eux-mêmes la vente finale sur les marchés.

Enfin, depuis le 1er janvier 2007, les ressortissants moldaves doivent avoir un visa pour passer la frontière et entrer en Roumanie (alors que les Roumains peuvent entrer en Moldavie sans visa). Ce visa est gratuit, permet des entrées multiples et son obtention est facilitée dans de nombreux cas de figure, par exemple pour les chauffeurs de bus et de convois de marchandise. Mais la mise en place de ce nouveau dispositif génère des tensions immédiates. D'abord, la procédure à suivre pour déposer une demande de visa semble inadaptée au contexte social moldave. Il faut prendre un rendez-vous auprès du Consulat pour déposer le dossier par Internet auquel de nombreux Moldaves n'ont pas accès. Beaucoup vont alors directement au Consulat, en espérant pouvoir y être reçus ce qui génère de longues files d'attentes et de forts mécontentements. Par ailleurs, les services consulaires sont immédiatement débordés par le nombre de dossiers à traiter. Les conséquences sur le commerce transfrontalier sont immédiates, il se heurte désormais à des obstacles importants et voit sa survie sérieusement remise en question [3 et 4].

L'attente devant le Consulat de Roumanie à Chisinau

Clichés : B.Michalon, juin 2008

De nombreux Moldaves se voient obligés de passer la nuit sur place pour pouvoir obtenir le rendez-vous nécessaire au dépôt de la demande de visa pour la Roumanie.

Notes

[1] Chelcea L., Radu C., Constantinescu L. - "Informalizare şi instituţionalizare : geografia compărării şi pieţele agricole din două sectoare ale Bucureştiului [Informalisation et institutionnalisation : géographie des achats et marchés agricoles dans deux secteurs de Bucarest]", in Chelcea L., Mateescu O. (coord.) - Economia informală în România: Pieţe, practici sociale şi transformări ale statului după 1989 [Économie informelle en Roumanie : marchés, pratiques sociales et transformations de l'État après 1989], Bucarest, Paideia, 2005

[2] Reportage sur les frontières de la Roumanie, Centrul Român pentru Jurnalism de Investigaţie (CRJI, Centre Roumain du Journalisme d'Investigation), 2003. Consultable sur www.crji.org

[3] Michalon B. - "New forms of mobility at the Romanian-Moldovan Border. European Enlargment and Changing Living Strategies", Cahiers du Cefres,  pp.106-127, 2007

[4] Michalon B. - "La périphérie négociée. Pratiques quotidiennes et jeux d'acteurs autour des mobilités transfrontalières entre la Roumanie et la Moldavie", L'Espace Politique, n°2, pp.97-120, 2007

 

Emmanuel Bioteau, Université d'Angers, CARTA (UMR n°6590)

et Bénédicte Michalon, CNRS, ADES (UMR n°5185),

pour Géoconfluences le 16 octobre 2008

 

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