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Exploration urbaine (urbex) et ruin porn

Publié le 21/06/2021
Auteur(s) : Aude Le Gallou, docteure en géographie, attachée temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) - université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Sorbonne Université

L’exploration urbaine, appelée aussi urbex, mot-valise issu de l'anglais urban exploration, est définie par Bradley Garrett comme une « pratique consistant à documenter, redécouvrir et explorer physiquement des espaces éphémères, obsolètes, abandonnés, en ruine et infrastructurels au sein de l’environnement bâti, sans en avoir la permission » (2014, p. 1). Elle repose en théorie sur un corpus de règles qui sont en pratique inégalement respectées : ne rien forcer pour pénétrer dans un lieu, ne pas l’altérer d’une quelconque manière en le dégradant ou en emportant les objets que l’on y trouve, et enfin ne pas en divulguer la localisation. Objet d’une médiatisation croissante depuis quelques années, elle exprime un intérêt nouveau pour les lieux abandonnés et en fait des terrains privilégiés de déploiement d’un rapport à l’espace singulier. Celui-ci repose sur l’investissement d’espaces marginaux, habituellement relégués hors du champ des pratiques sociales formelles, et sur le primat de l’expérience corporelle et émotionnelle (Garrett, 2014). Au-delà de son aspect récréatif, plusieurs chercheurs prêtent à l’urbex une dimension politique et y voient un mode de contestation de la production capitaliste de la ville : dans la mesure où elle subvertit les dispositifs de régulation de l’espace urbain, l’urbex en constituerait une forme de réappropriation (Edensor, 2005 ; Garrett, 2014). Une même fonction émancipatrice lui est prêtée en matière mémorielle. Par la confrontation directe et personnelle qu’elle permet avec les traces du passé, l’urbex offrirait la possibilité d’un rapport alternatif à l’histoire des lieux et d’une valorisation de mémoires dominées (Garrett, 2015 ; Offenstadt, 2018). Pourtant, l’urbex reste souvent appréhendée par le seul biais de l’esthétique contemporaine de l’abandon qu’elle contribue à diffuser. En cela, elle fait l’objet de critiques l’associant à une forme de ruin porn.

L’expression ruin porn (pornographie ou voyeurisme de ruine) est née à Détroit où elle s’est répandue au début des années 2010 pour condamner un genre photographique consacré à la représentation de lieux abandonnés dont est privilégiée la dimension esthétique. Par ses contenus et ses modes de diffusion, le ruin porn susciterait la « satisfaction purement autocentrée apportée par une contemplation voyeuriste » des ruines de la ville (Mullins, 2012) mais contribuerait à l’ignorance des processus sociaux, économiques et politiques dont témoigne l’abandon massif (Apel, 2015). Certains auteurs voient en l’exploration urbaine une jouissance semblable, indifférente aux spécificités et à l’histoire des lieux explorés. Urbex et ruin porn offrent des prismes intéressants pour réfléchir en géographe aux modes de production et d’appropriation des espaces marginaux que sont les lieux abandonnés. La pratique s’affirme d’ailleurs depuis une dizaine d’années comme objet d’étude des sciences sociales mais aussi comme une méthode de recherche originale (Audin, 2017 ; Offenstadt, 2018).

Aude Le Gallou, avril 2021.


Références
  • Edensor Tim (2005), Industrial Ruins: Spaces, Aesthetics and Materiality, Berg, Oxford, 208 p.
  • Garrett Bradley L. (2014), “Undertaking recreational trespass : urban exploration and infiltration”, Transactions of the Institute of British Geographers, vol. 39 n° 1, p. 1-13.
  • Garrett Bradley L. (2015), “Urban Exploration as Heritage Placemaking” in Orange Hillary (2015), Reanimating Industrial Spaces: Conduction Memory Work in Post-Industrial Societies, Walnut Creek, CA, Left Coast Press, pp. 72-91.
  • Offenstadt Nicolas (2018), Le Pays Disparu. Sur les traces de la RDA, Stock, Paris, 250 p.
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