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Savoirs, pratiques, innovations et changement de paradigme
de l'agriculture dans la région du lac Alaotra (Madagascar) (Eric Penot, Rakotoarimanana Andriatsitohaina)
Les
parcs naturels d'Afrique australe : d'autres territoires
de conflits (Sylvain
Guyot)
L’État-nation en Afrique subsaharienne,
un modèle en crise ? (Eric Bordessoule)
Les camps
de réfugiés du Kenya : des territoires
sous contrôle (Luc Cambrézy)
Agriculture
et conflits en Côte d'Ivoire : terroirs
maraîchers, territoires disputés
(Audrey Fromageot)
Darfour
: impacts ethniques et territoriaux d'une guerre
civile en Afrique
(Marc Lavergne)
À propos
de l'Afrique subsaharienne, des pages indépendantes
de ce dossier :
L’infection
à VIH/sida, image de la fracture Nord-Sud
? (Jeanne-Marie Amat-Roze, mai 2005)
Brève
n°1, 2006 - Pauvreté et mobilités
circulaires campagne - ville au Niger
(Patrick Gilliard)
Brève
n°5, 2005 - Places marchandes, places
migrantes dans l'espace saharo-sahélien
(Martine Drozdz, Sylviane Tabarly)
Brève
n°3, 2005 - La pêche dans le
lac Victoria : un exemple de mal-développement
?
(Jean-Louis Carnat, Sylviane Tabarly)
Brève
n°3, 2003 - Johannesburg : équité
et eau, une étude géographique
(David Blanchon)
L’État-nation en Afrique
subsaharienne, un modèle en crise ?
(Eric Bordessoule)
Le morcellement
de l’Afrique en 52 États, record
à l’échelle continentale,
permet d’évoquer un phénomène
de balkanisation et conduit à s’interroger
sur la viabilité d’un certain nombre
d'entre eux. Par ailleurs, les crises récentes
(guerres civiles, coups d’État) pourraient
paraître susceptibles de remettre en cause
ces configurations territoriales.
Depuis les indépendances, l’Afrique
a connu un grand nombre de conflits armés
et les conflits continuent à y faire plus
de victimes que dans toutes les autres guerres
réunies à travers le monde. Ce constat
va à l’encontre de la réduction
du nombre des conflits observée dans le
monde depuis le début des années
1990 [1]. Nombreux sont ceux qui considèrent
que le continent est en situation "d’extrême
urgence de paix" [2].
En 2004, une vingtaine de pays africains était
impliquée dans des affrontements armés
ou des situations de crise plus ou moins résolues
(R.D. du Congo, Libéria, Côte d’Ivoire,
Burundi, Rwanda, Angola, Soudan, Somalie, Congo
Brazzaville, Ouganda, Tchad, par exemple). Par
ailleurs, les conflits qui affectent aujourd’hui
le continent africain présentent des aspects
originaux. Il ne s’agit pas de guerres conventionnelles
mais d’exactions commises par des "saigneurs
de la guerre" agissant très largement
en dehors de réelles motivations ethniques
ou idéologiques.
Avec des frontières tracées par
les colonisateurs au mépris des réalités
ethniques, le modèle de l’État-nation
a-t-il un avenir en Afrique subsaharienne ? En
fait, attribuer à l’héritage
colonial la fragilité actuelle des États
africains semble relever d’une vision par
trop manichéenne. L’absence de véritable
démocratie, les contextes de crise économique
et sociale, y sont sans doute les causes profondes
de la déstabilisation de l’État.
Les héritages
: frontières et ethnies
Les frontières actuelles,
héritées de la colonisation, ont
souvent été considérées
comme artificielles et source de nombreux problèmes
actuels. Ce jugement doit être nuancé.
Le tracé des frontières
est effectivement pour l’essentiel
issu de la colonisation. Un décompte précis
des opérations de renégociation
post-coloniales, révèle que, de
1960 à 1985, seuls 13% de la longueur totale
des frontières ont été concernés
par des rectifications, le plus souvent de détail,
soit à peu près 10 000 sur
80 000 km. Pourtant, une bonne part des tracés
frontaliers n’ont jamais été
démarqués (41% en 1988) et pas seulement
dans des régions désertes parcourues
par les nomades.
Les frontières peuvent s’appuyer
sur des limites anciennes : on estime que le cinquième
des frontières africaines (15 000
km) correspond à des tracés précoloniaux.
Il s’agit, par exemple, des frontières
du Soudan avec la RDC, l’Ouganda, l’Éthiopie
qui se calquent sur les limites méridionales
des provinces turco-égyptiennes, en fait,
celles de l’aire de trafic des esclaves.
Même la limite entre le Niger et le Nigeria,
qui peut paraître arbitraire car elle coupe
en deux le groupe Haoussa, correspond en fait
à une réalité politique précoloniale.
Elle reprend en effet la frontière établie
au XIXe siècle entre l’émirat
de Sokoto, né de la Djihad conduite par
Oussman Dan Fodio, et des régions Haoussa
demeurées rebelles à son autorité.
Si les Européens s’étaient
bornés à fonder des frontières
sur un principe ethnique, leur légitimité
n’en aurait pas été forcément
accrue, beaucoup d’ethnies étant
en perpétuelle recomposition. Les colonisateurs
ont, dans de nombreux cas, pris en compte les
réalités locales avec des limites
fixées en accord avec les chefs locaux.
Ainsi, la fixation des limites entre le Tchad
français et le Soudan anglais s’est
fondée sur la prise en compte des pâturages
de saison sèche des peuples pasteurs. De
même au Kenya, la frontière initiale
avec le Soudan a été reportée
plus au Nord, en 1931, afin de l’adapter
à l’aire d’extension des pasteurs
Turkana dont elle recoupait les pâturages.
Il demeure un certain nombre de découpages
étonnants qui semblent défier toute
logique. Les territoires, perpendiculaires
au littoral, des "États tranches"
du golfe de Guinée peuvent apparaître
déconcertants. Ils s’expliquent par
la combinaison des anciens comptoirs côtiers,
points de départ de la colonisation, puis
de la pénétration vers l’intérieur
après 1885, en suivant les itinéraires
pré-coloniaux de la traite. Le couloir
de Caprivi, possession namibienne de 450 km de
long sur 30 à 90 km de large, ne doit rien
à la géographie ni au peuplement,
mais à la volonté de Bismarck d’obtenir,
entre les territoires anglais et portugais, un
accès au Zambèze. La situation de
la Gambie, curieux territoire enclavé au
sein du Sénégal, illustre bien aussi
l’ancienne rivalité coloniale entre
la France et l’Angleterre.
La carte de l’Afrique actuelle ne
correspond pas exactement à celle de la
fin de l’époque coloniale : la
balkanisation apparaît beaucoup plus importante.
En effet, les solutions fédérales
existantes ou projetées au moment des indépendances
(Afrique occidentale française, Afrique
équatoriale française, British
East Africa, Fédération d’Afrique
Centrale) ont été abandonnées
avec l’affirmation des premiers nationalismes
africains. Houphouët-Boigny
s'est opposé à une Fédération
d’Afrique occidentale française souhaitée
par Léopold Sédar Senghor, dont
la Côte d’Ivoire aurait fourni 40%
du PNB mais la capitale établie à
Dakar. Le panafricanisme imaginé par Nkrumah
n’a pas résisté à l’épreuve
de la décolonisation et à l'évolution
dictatoriale du régime ghanéen.
L'Organisation pour l'unité de l'Afrique
(OUA, fondée en 1963, aujourd'hui l'UA)
a adopté, lors de la conférence
du Caire de 1964, le principe de l’intangibilité
des frontières africaines qui ont finalement
acquis une certaine légitimité.
Au total, si les litiges frontaliers de
la post-colonisation peuvent expliquer un certain
nombre d’affrontements, ceux-ci sont dans
l’ensemble demeurés limités.
On peut en identifier certains :
- la contestation des frontières coloniales
du Sahara entre l’Algérie et le Maroc,
entre l’Algérie et la Libye, la Libye
et l’Égypte,
- le conflit entre le Tchad et la Libye pour le
contrôle de la bande d’Aouzou,
- la guerre entre l’Ouganda
et la Tanzanie après l’annexion
du saillant de Kagera,
- le conflit entre la Mauritanie et le
Sénégal en 1989-1990,
- le conflit pour le contrôle de
la bande de l’Agesher en zone sahélienne,
le Mali invoquant un droit historique
des populations d’éleveurs
nomades venus du Nord, le Burkina Faso
s’appuyant sur des cartes coloniales
où apparaissaient les frontières
administratives intra-impériales,
- le litige entre le Cameroun et le Nigéria
au sujet de la presqu’île
de Bakassi dotée de ressources
pétrolières.
En fait, seule la guerre de l’Ogaden
menée en 1977-1978 par le dictateur
somalien Siyad Barre contre l’Éthiopie,
ainsi que le conflit ayant opposé,
en 1998-2000, l’Éthiopie
à l’Érythrée,
ont pris une dimension plus importante.
Les conflits relatifs à la question
des frontières ont davantage été
liés à des crises intérieures
aux États issus des indépendances.
Il s'agit, par exemple, des tentatives
de sécession, guerre du Katanga
de 1960 à 1963 dans l’ancien
Congo belge, guerre du Biafra au Nigéria
de 1967 à 1970, suscitées
d’ailleurs dans les deux cas par
la volonté d’une partie de
la population de s’approprier la
rente procurée par de riches gisements
miniers ou pétroliers.
On notera également l’existence
de conflits nés, non pas du désir
d’abolir les frontières coloniales,
mais au contraire de les maintenir : Érythrée,
Front Polisario de l’ancien Sahara
espagnol, Somaliland.
|
Principaux
conflits en Afrique
entre 1974 et 2003
Source
: Michel Gaudin "Questions Internationales.
les conflits en Afrique"*
- La Documentation française, janvier-février
2004.
Réalisation : Ceramac, Maison de
la recherche, Clermont-Ferrand
|
La question des frontières est surtout
posée non par ce qu’elles séparent
mais bien d’avantage par ce qu’elles
unissent (R. Pourtier, 2001), ce qui
amène à la question du rôle
des ethnies et des États. Un certain nombre
de troubles actuels semble relever de la question
ethnique : Tutsis et Hutus au Rwanda ; peuples
du sud de la Côte d’Ivoire Baoulés
et Bétés opposés aux nordistes
; descendants d’anciens esclaves et autochtones
au Liberia, en Sierra Leone.
Le fait ethnique africain est-il conciliable avec
l’État moderne et l’idée
de nation ? Il est effectivement difficile de
nier les tensions ethniques fondées sur
un certain nombre d’héritages historiques
: rôle de la traite des esclaves entre les
peuples négriers et leurs victimes, responsabilité
du colonisateur avec, en particulier, le système
de l’administration indirecte qui a privilégié
certaines ethnies au détriment des autres.
Il faut toutefois souligner que l’exacerbation
des rivalités a été souvent
ravivée dans la période récente
par des tensions religieuses (Nigeria), par le
contexte de pression démographique en l’absence
de possibilités d’ajustements positifs
(Rwanda, Kenya), par les manipulations politiques
que les gouvernements organisent eux-mêmes
sur fond de crise économique et de diminution
de la manne étatique (Côte d’Ivoire).
Pression
démographique et tensions ethniques
:
Agriculteurs bantous, pasteurs masaï
de l'ouest kenyan
(cliquer
pour agrandir)
|
Secteur
de forte densité en pays Kisii
(agriculteurs Bantous) sur les hautes
terres de l'ouest du Kenya. La pression
démographique est très forte
et l'espace agricole saturé (densité
moyenne : 500 hab./km²)
|
Exploitations
du pays Kisii s'organisant en lanière
le long du versant avec un étagement
des différentes cultures, l'habitat
est dispersé.
|
Limite
entre les zones cultivées du pays
Kisii à droite de la photo et la
steppe Masaï à gauche. Le
contraste du paysage traduit ici une frontière
ethnique entre les pasteurs nilotiques
et les agriculteurs bantous.
|
Secteur
de Magena, dernières cases du pays
Kisii en bordure de la steppe Masaï.
À l'arrière-plan des champs
temporaires ont été ouverts
sur les pâturages par les agriculteurs
bantous avec, dans certains cas, l'autorisation
des Masaï. Toutefois, ces empiétements
peuvent aussi conduire à une situation
de tensions ethniques, comme ce fut le
cas dans cette zone en février
1998.
|
Clichés : Eric Bordessoule,
février 1998
En réalité, si
les clivages ethniques ont souvent été
exploités, ils ne constituent pas obligatoirement
un obstacle insurmontable à l’édification
d’un État moderne. La désagrégation
de la Somalie, constituée pourtant par
un seul peuple, s’oppose ainsi à
la stabilité de la Tanzanie constituée
par un grand nombre d’ethnies. Dans ce dernier
exemple, la multiplicité des ethnies, sans
que l’une d’elles puisse s’imposer
aux autres, constitue plutôt un facteur
favorable d’édification de l’État-nation.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui
encore, l’appartenance ethnique ou clanique
est un facteur extrêmement important, à
des degrés divers, de la vie des populations
et de l’organisation des États. Les
réseaux d’immigration et de sociabilité
à la ville sont souvent à base ethnique
ainsi que certaines dynamiques agricoles qui voient
une ethnie contrôler l’ensemble d’une
filière de production.
Plus préoccupant, les oppositions traditionnelles
entre les ethnies n’ont pas été
effacées par les indépendances.
La traite des esclaves, pratiquée par les
populations sahariennes, a laissé de profondes
séquelles. Ainsi, dans un certain nombre
d'États de la bande sahélienne,
de la Mauritanie au Soudan, persistent de réelles
oppositions entre les anciens esclaves, des peuples
de cultivateurs noirs, et les descendants des
négriers arabes. Il a fallu attendre 1980
pour que l’esclavage soit interdit en Mauritanie
et il était encore récemment d’actualité
au Soudan dans le contexte de la guerre opposant
les populations du Nord et du Sud (voir
Marc Lavergne sur la situation au Darfour [3]).
La ville, si elle permet un certain brassage ethnique,
est bien loin d’effacer toutes les différences.
De nombreux quartiers sont organisés sur
une base ethnique et des guerillas urbaines peuvent
s'y dérouler comme à Brazzaville
ou encore à Monrovia, la capitale du Liberia.
Les tensions sont d’autant plus vives que
certaines ethnies peuvent prétendre à
une position dominante. Par exemple, au Kenya,
l’hégémonie Kikuyu, légitimée
à l’indépendance par son rôle
dans la révolte anti-britannique des Mau
Mau, a été contestée par
le successeur de Kenyatta. Daniel Arap Moï
a favorisé les Kalenjin [4],
groupe minoritaire et qui représente
plutôt une construction ethnique de circonstance.
Il faut bien noter que la résurgence actuelle
des problèmes ethniques et leur instrumentalisation
s’inscrit dans le cadre plus général
de la crise de l’État en Afrique.
Des États
en crise
Dans bien des cas, les
États indépendants ont fondé
leur politique sur le maintien des cadres coloniaux
sur le plan de l'administration territoriale
et sur le plan économique. L’organisation
territoriale est demeurée fondée
sur des systèmes centre - périphérie,
héritiers des spatialités coloniales
privilégiant les régions développées
par les Européens, dans le cadre d’une
économie de rente. Les autres parties du
territoire sont souvent apparues comme des périphéries
délaissées, abandonnées par
les pouvoirs publics. L’organisation des
réseaux de communication, fondée
sur de simples axes reliant la capitale aux régions
productrices de matières premières
ou de cultures d’exportation, s’est
opposée à l’unification des
États.
De même, les États indépendants
se sont souvent montrés incapables d'encadrer
les grands projets de développement, "éléphants
blancs" de l'aide et des financements internationaux
(aménagement de la vallée du Sénégal,
Office du Niger, etc.).
Enfin, ils se sont souvent comportés
comme des prédateurs, peu soucieux de redistribuer
les profits de l’économie de rente
à l’ensemble de la communauté
nationale. Cette attitude s’est accompagnée
de la mise en place de régimes autoritaires,
corrompus, accaparant le pouvoir au profit d’une
minorité. Cette situation pose évidemment
la question du nécessaire progrès
de la démocratie en Afrique, indispensable
à la construction d’une véritable
identité nationale commune. La faillite
des États, l’absence de démocratie
sont des éléments décisifs
des crises actuelles et jouent un rôle beaucoup
plus important que l’héritage du
découpage colonial. C’est finalement
moins la question de "l’État
importé" qui est en cause que sa faillite.
Depuis les indépendances les États
africains ont, par ailleurs, été
confrontés à des interventions extérieures,
de la part des anciennes métropoles, d’autres
puissances ou de la communauté internationale.
Ainsi la France parfois qualifiée de "gendarme
de l’Afrique" du fait de diverses interventions
: au Tchad à trois reprises avec les opérations
Tacaud (1978 1980), Manta (1983 1984), Epervier
(1986), au Rwanda (1994), en Côte d’Ivoire
avec l’opération Licorne en 2002
ainsi que, directement ou de façon plus
masquée, par pays africains interposés,
au Zaïre, en Centrafrique etc.. Les Belges
sont intervenus au Zaïre (Katanga) et au
Rwanda.
|
|
-
MINUEE : Mission des Nations Unies en Éthiopie
et en Erythrée, depuis juillet 2000.
- ONUB : Opération des Nations unies
au Burundi, depuis juin 2004 qui intègre
les forces de la Mission africaine au Burundi
(MIAB) sous l'égide de l'Union africaine.
- MONUC : Mission des Nations unies en RDC,
depuis novembre 1999. La MONUC a pris, en
2003, la relève de l'opération
Artémis de l'UE à Bunia (Ituri).
- FOMUC : Force multinationale en Centrafrique,
dirigée par la Communauté
économique et monétaire d'Afrique
centrale (CEMAC), depuis 2002
- ONUCI : Opération des Nations unies
en Côte d'Ivoire, depuis avril 2004.
Elle a intégré la MICECI (Mission
de la CEDEAO en Côte d'Ivoire) ainsi
que les soldats français de l'Opération
Licorne. Mandat en collaboration avec la
Communauté économique des
États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO)
- MINUL : Mission des Nations unies au Liberia,
depuis septembre 2003. Mandat en collaboration
avec la CEDEAO.
- MINUSIL : Mission des Nations unies en
Sierra Leone, depuis octobre 1999. En liaison
avec la force de maintien de la paix de
la CEDEAO, l'ECOMOG, en 1999 et 2000.
- MINURSO : Mission des Nations unies pour
l'organisation d'un référendum
au Sahara Occidental, depuis avril 1991. |
La Guerre froide a, en son temps,
transposé en Afrique subsaharienne l’affrontement
entre les deux blocs. L’URSS, souvent par
l'intermédiaire des forces cubaines, y
a soutenu des mouvements de libération
et certains gouvernements (Angola, Mozambique,
Éthiopie de Mengistu, le négus rouge,
etc.). De leur côté, les Occidentaux
sont intervenus, par exemple au Zaïre et
en Afrique du Sud, en soutien au régime
de l’apartheid contre ses voisins du nord.
Quant à la Libye du colonel Kadhafi a longtemps
accueilli, soutenu et armé de nombreux
mouvements recouvrant des causes très diverses
intervenant très activement au Tchad ainsi
qu’en Ouganda et au Soudan.
À l’aube des années 1990,
la fin de la Guerre froide et la disparition de
l’apartheid en Afrique du Sud n’ont
pas pour autant provoqué la fin des violences.
Les affrontements se sont régionalisés
comme le montrent les phénomènes
de contagion observés dans l’Afrique
des Grands lacs et le long du golfe de Guinée.
Le retrait des troupes étrangères
(les dernières troupes cubaines quittent
l'Angola en 1991) s'est accompagné d'un
accroissement des ventes d’armes aux plus
offrants. L’arrêt du soutien occidental
a déstabilisé le régime du
Maréchal Mobutu au Zaïre. Des recompositions
et de nouvelles alliances internationales sont
apparues dans la région : d’un côté
la RDC, le Zimbabwe, la Namibie, l’Angola
et de l’autre l’Ouganda et le Rwanda.
D'une manière générale,
l’affaiblissement des États a entraîné
de brusques flambées de violence alimentées
par la pression démographique et la question
foncière (Rwanda bien sur, mais également
Kenya, Côte d'Ivoire, etc.). Très
souvent les clivages d’ordre ethnique, socio-économique
ou religieux ont été manipulés
par des pouvoirs aux abois. En Côte d’Ivoire,
à l’issue de la période de
prospérité, la manipulation du concept
d’ivoirité a permis de mettre en
accusation, non seulement des émigrés
burkinabés mais également des populations
du nord, accusées de venir s’emparer
des ressources des "vrais ivoiriens",
les Bétés et les Baoulés
de la zone forestière (voir l'article d'Audrey
Fromageot [5]). Ces
oppositions ethniques sont, dans certains cas,
amplifiées par l’intolérance
religieuse. Toutefois, la progression de l’islam
en Afrique n’a pour l’instant donné
lieu qu’à des oppositions régionales
internes aux États (Nigeria, Soudan, Côte
d’Ivoire) sans provoquer, heureusement,
de véritables guerres civiles.
La perte de contrôle des États
sur le territoire national a suscité aussi
des phénomènes de recomposition
territoriale, en particulier au niveau
des marges et des zones frontalières (frontière
entre le Nigéria ou le Ghana et leurs voisins
francophones, région périphérique
de la République Démocratique du
Congo), où se sont développés
de nombreux trafics jouant sur les différentiels
des taux de change et sur les réseaux mafieux
(drogue, diamants, etc.). L’émergence
de ces territoires trans-étatiques informels
révèle certes la faiblesse actuelle
de nombreux États. Elle apparaît
également comme un élément
de réorganisation territoriale qui ne remet
pas en cause les frontières étatiques,
mais au contraire les exploite (Christel
Alvergne [6]).
En dépit des crises il faut souligner des
succès engrangés par un certain
nombre d’États, dans leur
construction nationale, depuis leur indépendance.
L’aménagement du territoire est un
moyen essentiel pour leur permettre d'entraîner
l’adhésion des populations à
l’idée nationale.
La Tanzanie offre ainsi un bel exemple de construction
d’une nation, en dépit de la multitude
d’ethnies, par la diffusion d’une
langue officielle, le swahili, et une politique
de justice spatiale (unification sur l’ensemble
du pays du prix des denrées de base, développement
des régions méridionales négligées
durant la période coloniale) menée
dans le cadre d’une politique volontariste
originale mise en œuvre par Julius Nyerere.
En dépit de déboires économiques,
elle a donné corps à l’idée
d’une nation tanzanienne.
De même, le Gabon, dépourvu de toute
construction étatique ancienne, a entrepris
une politique de grandes infrastructures de transport,
associant finalité politique et économique.
Le Transgabonais, construit entre 1974 et 1987
pour transporter jusqu’à la côte
le manganèse et le bois, est également
présenté comme le ciment de l’unité
nationale. D’autre part, la pratique des
fêtes nationales tournantes au Gabon permet
à l’État d’exercer sa
fonction redistributive sur l’ensemble du
territoire.
Au Nigéria, la structure fédéraliste,
subdivisée au cours de la période
récente par les pouvoirs militaires, est
apparue comme un moyen de contenir les forces
centrifuges en divisant les oppositions et en
assurant la redistribution de la manne pétrolière
à l’ensemble du pays. Il faut également
évoquer le transfert de certaines capitales
dans des régions intérieures (Abuja
au Nigéria, Dodoma
en Tanzanie)
ce qui a pour but, en se démarquant des
localisations coloniales littorales, d’affirmer
l’unité nationale.
De "nouveaux
conflits"
Pour les géopoliticiens,
les conflits africains de la période récente
sont indépendants de la logique des États.
Conflits "de basse intensité",
dans la mesure où ils ne remettent pas
en cause les équilibres internationaux,
ils se signalent par leur durée parfois
interminable, ainsi que par l’absence de
véritables fronts, de réelles idéologies
et par l’enrôlement des "enfants
soldats".
Cette situation découle en partie de l’incapacité
des États à assurer le contrôle
de leurs territoires et la sécurité
des populations. Cette impuissance est exploitée
par de véritables bandes armées
incontrôlées qui se substituent aux
États défaillants et pratiquent
le banditisme et le pillage des ressources nationales,
à peine dissimulées par des prétextes
ethniques ou des revendications politiques parfois
très vagues. La création de zones
d’instabilité permet, au-delà
de l’objectif de renverser certains pouvoirs,
de mettre la main sur les richesses du sous-sol.
Face à l’incapacité des appareils
d’État à assurer leur sécurité,
les populations cèdent souvent à
la tentation de constituer des milices à
leur tour manipulées par les acteurs du
conflit (exemple : Kamajors en Sierra Leone, Naparamas
au Mozambique, Maï-Maï en RDC ou encore
Murahelin au Soudan).
On peut ainsi évoquer la notion
de système de conflits, caractérisé
par l’absence d’un véritable
front, par le poids des logiques informelles,
par des phénomènes de contagion
et de prolifération. Ces mouvements ne
se limitent pas à un seul État,
ils se développent à l'échelle
de sous-ensemble régionaux créant
de vastes zones d’instabilité. En
voici des exemples, du génocide rwandais
en 1994 aux guerres du Congo Kinshasa en 1996-1998
qui ont déstabilisé une vaste zone
en Afrique centrale et dans la région des
Grands Lacs, des conflits libériens et
sierra léonais qui ont débordé
sur toute l’Afrique de l’Ouest.
Les conflits africains ne sauraient donc se réduire
à des violences ethniques. Ils font appel
à des facteurs complexes et à de
multiples acteurs. Il ne fait aucun doute qu’au-delà
de l’ingérence étrangère
plus ou moins bien acceptée (opérations
Turquoise au Rwanda, Restore Hope en
Somalie), l’Afrique doit trouver en son
sein les moyens de circonscrire ces conflits.
Les organisations africaines régionales
ont un rôle essentiel à jouer.
|
|
Des organisations
internationales en Afrique
Cartes réalisées par Hervé
Parmentier, ENS LSH
|
Ainsi, la CEDEAO est intervenue
dans les conflits de Sierra Leone et du Libéria
en créant une force internationale (voir
encart supra : Les opérations internationales
de maintien de la paix en Afrique). Il faut toutefois
retenir qu’en dépit des multiples
crises survenues depuis les indépendances,
aucun État africain n’a disparu et
que les troubles récents doivent être
interprétés davantage comme la résultante
d’une période de crise et de recomposition
que comme une véritable remise en cause
des cadres étatiques.
Notes
[1] Voir l'entrée
"conflits, conflictualité" du
glossaire
.
[2] Expression citée par Jean Du Bois de
Gaudusson dans l’introduction de la revue
Questions Internationales, les Conflits en
Afrique, janvier - février 2004
[3] Un article de Marc Lavergne dans
ce dossier de Géoconfluences :
Darfour, un exemple d'ethnicisation et d'internationalisation
des conflits politiques en Afrique
[4]
Kalenjin : groupe réunissant
des peuples de pasteurs nilotiques de la Rift
Valley (Massaï, Samburu, Turkana, Tungen),
le président Daniel Arap Moi était
lui-même issu de l’ethnie Tungen.
[5] Un article d'Audrey Fromageot dans ce
dossier :
Terroirs maraîchers, territoires disputés
en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso
ainsi que, par Christian Bouquet, des documents pour éclairer la
situation ivoirienne
[6] Christel Alvergne
- Quelle intégration régionale pour
l’Afrique de l’Ouest ? - XLème
Colloque de l’ASRDLF :
www.ulb.ac.be/soco/asrdlf
- Les politiques régionales
à l’épreuve des faits Bruxelles
– 1, 2 et 3 Septembre 2004 :
www.ulb.ac.be/soco/asrdlf/documents/Alvergne.pdf
Références
bibliographiques
- Brunel S. - L’Afrique - Bréal
- 2003
- Calas B. - "Les densités : introduction
à la géographie de l’Afrique
orientale" - Espace, populations, sociétés,
1999-1
- Collectif - "Les conflits en Afrique"
- revue Questions internationales, la
Documentation Française, janvier-février
2004
- Du Bois de Gaudusson J, Médard J-F. (dir.)
- "La crise permanente de l'Etat et la recherche
difficile de nouveaux modes de régulation"
in L’Etat en Afrique : entre le global
et le local, numéro spécial de la
revue Afrique contemporaine, n°199 -
octobre-décembre 2001
- Du Bois de Gaudusson J, Gaud M. (dir.), "Les
solutions constitutionnelles des conflits politiques",
in L’Afrique face aux conflits, numéro
spécial de la revue Afrique contemporaine,
n°180 - octobre-décembre 1996
- Foucher M. - Fronts et frontières, un
tour du monde géopolitique - Fayard, 1988,
réédition 1994
- Médard C. - "Les Kalenjin du Kenya
: entre ethnicité et territoires"
- BAGF, n° 2 , 2002
- Pourtier R. - Afriques noires - Collection Carré
géographie, Hachette - 2001
Des
ressources pour compléter
- Dans ce dossier de Géoconfluences :
> par Christian Bouquet, "Des documents pour éclairer la
situation ivoirienne"
> un article d'Audrey Fromageot :
Terroirs maraîchers, territoires disputés
en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso
> un article de Marc Lavergne :
Darfour, un exemple d'ethnicisation et d'internationalisation
des conflits politiques en Afrique
- Philippe Gervais-Lambony - Guerres, conflits
et recompositions territoriales en Afrique noire,
quelques remarques, Université de Paris
X-Nanterre et Institut Universitaire de France
lundi 10 février 2003 :
www.afdg.org/spip/article.php3?id_article=25
- Histoire de l'Afrique de l'Ouest, une banque
cartographique utile, intéressante :
http://www.histoire-afrique.org/rubrique7.html
- Sur Gallica, Voyages en Afrique :
http://gallica.bnf.fr/VoyagesEnAfrique
Eric
Bordessoule,
maître de conférences à l'université
Blaise Pascal, Clermont Ferrand.
Pour Géoconfluences le 15 janvier 2006

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à jour : 15-01-2006
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