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La Chine entre espaces domestiques et espace mondial

Les divisions de la ville à Shanghai : les mots de la croissance métropolitaine

Publié le 01/10/2003
Auteur(s) : Christian Henriot, Directeur scientifique adjoint, Département des Sciences de l'Homme et de la Société, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

De la ville fortifiée à la métropole internationale : fragmentation, expansion, intégration

Shanghai, la grande métropole du bas-Yangzi, offre un cas d'espèce singulier pour étudier les "divisions de la ville". Elle compte au nombre des cités qui se sont développées à l'époque contemporaine sur la base d'une segmentation très poussée de leur territoire.

À la veille de son ouverture forcée par les puissances européennes en 1845, Shanghai est un centre commercial prospère qui abrite entre 300 000 et 350 000 âmes et tire sa richesse du commerce du coton et de son rôle de plate-forme de transbordement entre les provinces de l'intérieur et les régions côtières. À l'arrivée des Occidentaux, elle est constituée d'une ville fortifiée (xian) parcourue de multiples canaux et protégée par une longue muraille circulaire, et de faubourgs plus ou moins développés, essentiellement au sud et à l'est, le long des rives du fleuve Huangpu.

Le destin urbain de la ville change avec l'implantation successive, à sa périphérie septentrionale, des concessions anglaise (1846), américaine (1848) et française (1849). Le colonialisme, en établissant des distinctions entre la "ville indigène" et les concessions étrangères, a inscrit des divisions dont les traces sont encore perceptibles de nos jours tant dans l'espace que dans les esprits. Situées à l'origine sur des terrains agricoles et des marécages, les concessions se sont étendues à plusieurs reprises au point de surpasser les quartiers chinois en population et superficie vers 1910. Elles deviennent alors le véritable coeur de la ville alors que la ville fortifiée, dont la muraille est rasée en 1912, est marginalisée.

L'extension des concessions étrangères de 1846 à 1914

D'après l'Atlas de Shanghai, référencé ci-dessous

La vieille ville fortifiée et ses faubourgs vers 1870

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Ainsi, au tournant du siècle, Shanghai, sous juridiction chinoise, est constituée de deux entités urbaines majeures : Nanshi, l'ancienne ville fortifiée et ses faubourgs au sud, et Zhabei au nord. D'autres termes très variés sont utilisés pour nommer les différentes parties de la ville : du nom des hameaux qu'elle a progressivement grignotés à partir de la racine hu (Hudong, Hubei, Huxi, Hunan pour désigner, successivement, l'est, le nord, l'ouest et le sud), hu étant un mot ancien qui désigne à l'origine une sorte de piège à poissons mais aussi le lieu où s'est érigé Shanghai. La manière dont les Occidentaux désignent la ville chinoise ne recèle pas la même variété de termes. Ils désignent d'abord la ville fortifiée par walled city, un terme tout à fait neutre. Mais aussi par le terme de native city, qui renvoie à un distinguo plus net entre "eux" et "nous", entre Occidentaux et indigènes. Sur nombre de cartes reproduites par les occidentaux, la ville chinoise, avec ou sans fortifications, n'est tout simplement pas représentée. Un trait circulaire définit un espace blanc dénommé native city ou "ville chinoise". On observe la même dichotomie dans la désignation des concessions étrangères. Le terme conventionnel zujie (concession selon l'acception française) n'est pas utilisé. Les Chinois lui préfèrent l'expression yichang (espace des barbares), tant dans la langue courante que dans les documents officiels. Les Occidentaux ont demandé l'abandon de ce terme qui sera progressivement supplanté par yangchang (espace des Occidentaux) et par bien d'autres désignations. Le terme officiel, zujie, s'est toutefois imposé dans la langue commune. Il signifie littéralement "territoire cédé en location" et n'implique aucune cession de territoire contrairement à la signification que lui donnent les Occidentaux.

Parallèlement, des quartiers nouveaux sont apparus au nord et à l'ouest des concessions en territoire sous juridiction chinoise. Ces entités qui se sont longtemps ignorées ont fini par se rapprocher sous la pression de l'urbanisation jusqu'à la fusion progressive.

Les concessions ont été formellement rétrocédées en 1943 au régime chinois de collaboration avec le Japon. Puis l'année 1949 marque un second basculement fondamental sous le contrôle d'un pouvoir communiste, délibérément anti-urbain. Ce qui se traduit par l'établissement d'une municipalité à deux niveaux, une zone urbaine restreinte et une large zone rurale, ainsi que par la disparition de toute mobilité résidentielle entre les deux parties de la ville et entre la ville et les zones rurales extérieures. Jusqu'au milieu des années 70, c'est la croissance démographique naturelle qui assurera le développement régulier de la population.

La richesse de vocabulaire qui caractérisait le Shanghai prérévolutionnaire a fait place à un registre plus banal et largement standardisé. Jusqu'en 1949, la perception de l'espace urbain par la population chinoise est restée profondément ancrée dans un système de marqueurs physiques que le pouvoir révolutionnaire a ensuite presque systématiquement détruits. De nombreux référents spatiaux ont disparu : détruits (temples, guildes, maisons de thé et autres lieux de la sociabilité chinoise), reconvertis (champs de course, temples) ou rebaptisés pour être plus conformes à l'ordre nouveau. Une expression est alors apparue spontanément au sein de la population, reprise ensuite dans les écrits universitaires, pour différencier le "coin d'en haut" (shangzhijiao) du "coin d'en bas" (xiazhijiao), le nord-est et le sud-ouest de la ville, sa zone industrielle et sa zone résidentielle. Les deux coins ne sont pas égaux : au premier les pollutions sonores et chimiques dans un quartier densément peuplé, hérissé de barres d'immeubles, sans espaces verts ; au second une tranquillité relative, un habitat individuel (même s'il est surpeuplé) et les espaces verts, les bonnes écoles et les meilleurs hôpitaux.

La fin de l'hibernation urbaine s'amorce au début des années 1980 avec l'extension des réformes au secteur moderne de l'économie et, par suite, aux villes. Mais Shanghai a manqué le premier train de réformes pour se réveiller après 1990 avec, sur le plan urbain, l'adoption du vaste projet de développement de Pudong.

La municipalité de Shanghai et ses arrondissements en 1998

D'après l'Atlas de Shanghai, référencé ci-dessous

 Le plan d'aménagement de Pudong en 1991

Engagée dès les années 1930, la réflexion sur le franchissement du Huangpu et l'extension de la ville s'est heurtée à des obstacles techniques avant 1949, puis politiques et financiers après cette date. Le lancement des réformes à Shanghai, mises en oeuvre tardivement et de manière timorée jusqu'à la fin des années 1980, a néanmoins remis ce projet au goût du jour. Il a été approuvé définitivement en 1990 par le gouvernement central et fait l'objet de deux moutures dont on peut voir ci-dessus la version ultime.

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Évolution du bâti entre 1840 et 1997

Les noms désignent les arrondissents urbains de la municipalité.

Le coeur urbain de Shanghai est resté relativement stable jusqu'à la fin des années 1970, avec une extension limitée aux marges occidentales et septentrionales. Depuis la fin des années 1990, en revanche, la ville semble avoir éclaté brutalement pour conquérir de vastes étendues tout au long de sa périphérie, y compris sur la rive opposée du Huangpu.

Évolution de la zone urbaine de 1951 à 1980

Les noms désignent les arrondissents urbains de la municipalité.

Alors que les limites de la municipalité n'ont pratiquement pas varié depuis 1958, celles de la zone urbaine (shiqu) ont été soumises à un remodelage permanent. On relève le caractère artificiel de certaines délimitations qui répondent en fait à une logique purement administrative et politique et non à des critères objectifs d'administration.

À partir de 1980, toujours en vertu de critères administratifs, la zone urbaine fera l'objet d'une extension massive par l'inclusion intégrale de plusieurs districts ruraux (xian), dont la nouvelle zone de Pudong. Il n'en reste pas moins qu'en termes de population et de surface construite, il s'agit pour l'essentiel de zones rurales.

 

Le nouveau Shanghai : divisions administratives et perceptions de l'espace

Au terme de cette évolution, quels sont les modes d'appréhension et de désignation des différentes entités de l'espace urbain de Shanghai ?

Selon l'époque la ville se divise en arrondissements (qu), en circuits (jiedao), etc. Mais les divisions administratives ou politiques ne disent pas grand-chose sur la perception concrète de l'espace et de l'environnement urbains par les habitants eux-mêmes. Du point de vue officiel, la notion de "quartier" n'existe pas en Chine, il n'existe que des "lieux" dont l'objet de référence peut être extrêmement varié : hôpital, imprimerie, parc, temps, champ de courses, centre d'amusement, quai, etc. Ces référents sont très instables en fonction des périodes mais certains peuvent perdurer bien après la disparition de ce qui leur avait donné naissance. Le processus d'apparition de toponymes accompagne aussi la croissance urbaine : la formation d'un espace construit autour d'un lieu, parfois en relation avec l'émergence d'un marché (shi), à mesure que la nappe urbaine s'étend vers l'extérieur.

Dans les usages vernaculaires, trois termes sont principalement utilisés pour définir l'espace dans lequel les individus s'inscrivent : arrondissement (qu), rue (lu) et ruelle (lilong). Selon la personne à laquelle on s'adresse et son degré, supposé ou réel, de familiarité avec la ville concernée, on aura recours à l'un ou à l'autre terme.

L'arrondissement est toutefois une unité plutôt vaste avec laquelle un résident ne peut guère s'identifier pleinement. Son univers de référence se situe à un niveau plus réduit. Dans le cas de la Chine, le "circuit" pourrait apparaître sans doute comme un espace de référence. En réalité, la population ne considère pas le "circuit" comme un "quartier". Le jiedao a des fonctions administratives ainsi qu'économiques (il existe des entreprises de circuit - jiedao qiye). De fait, un jiedao n'est pas très grand : à Pékin, 6 000 résidents en moyenne, dix fois plus à Shanghai. À un échelon encore plus petit, on trouve un espace qui représente à notre sens le véritable point focal de l'identité urbaine : Pékin est célèbre pour ses hutong, Shanghai l'est pour ses lilong. Il est incontestable que ces ruelles, qui désignent non pas une simple allée mais un ensemble de venelles unissant plusieurs blocs d'habitations, représentent le lieu premier d'identification des citoyens à la ville. Le lilong est une communauté : il y a une culture du lilong, un mode de vie qui amène les résidents à des formes variées d'interaction. Mais cette unité n'a jamais acquis de véritable statut aux yeux des autorités. Dans la Chine d'après 1949, l'organisation sociale qui a prévalu est plutôt celle de l'unité de travail (danwei), instance de référence dans la vie quotidienne. Celle-ci est en passe de disparition mais les lilong également sont menacés de disparition sous les coups des pelleteuses.

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Un exemple de quartier de lilong d'après un plan de 1939

Les quartiers les plus densément construits sont aussi les plus denséments peuplés. Or il ne s'agit nullement de zones d'habitat collectif de grande hauteur mais des quartiers traditionnels de lilong. Actuellement menacés de disparition sous les coups des pelleteuses, ils représentaient dans le Shanghai traditionnel une forme d'organisation de l'espace originale. Unité autant spatiale que sociale, le lilong regroupe au sein d'un large bloc ceint de quatre rues principales et bordé de boutiques, habitations, commerces et activités diverses. On y accède par des passages (lilong) qui irriguent l'ensemble en fonction d'une subtile gradation de l'espace public et de l'espace privé.

Division administrative de la zone urbaine en "circuits de rue" (jiedao) en 1990

Les arrondissements urbains de la municipalité forment des entités trop importantes (population, parc immobilier, etc.) pour permettre une gestion adéquate. Ils sont donc subdivisés en unités territoriales plus petites, les "circuits de rue" (jiedao) qui sont les unités de base des autorités pour l'administration de la population (enregistrement, état civil, recensement, etc.). Chaque quartier se subdivise en entités plus petites d'administration informelle par les comités de quartier (jumin weiyuanhui)

D'après l'Atlas de Shanghai, référencé ci-dessous

Une nouvelle notion est apparue récemment, celle de "petite zone résidentielle" (zhuzhai xiaoqu, juzhu xiaoqu) pour désigner de nouveaux espaces urbains. Elle découle des politiques de réforme urbaine des années 1980, quand des "zones résidentielles" ont été sélectionnées par le ministère de la Construction pour servir de points d'appui à une nouvelle politique de réhabilitation. En général, il s'agit d'un groupe d'immeubles dans un espace délimité par quatre rues principales, un "block" au sens américain du terme.

La tendance la plus récente en matière de catégories de l'urbain est le développement de quartiers de villas (bieshu), un terme apparu dans les années 1920-1930 pour désigner un habitat individuel bourgeois. Dans les années 1990, c'est un phénomène nouveau qui révèle l'enrichissement croissant de la société urbaine chinoise. Ces espaces sont bâtis principalement à la périphérie où les terrains sont moins chers et où la congestion est moindre. Ils prennent la forme de lotissements pratiquement sans espace extérieur privatif. Les villas sont situées dans un espace protégé par un mur et gardé jour et nuit. Résider dans un tel ensemble constitue une marque de distinction sociale qui n'est accessible qu'à une minorité.

Ainsi, la langue vernaculaire a subi un double processus paradoxal : d'enrichissement à travers l'assimilation d'une partie du registre officiel et d'appauvrissement par l'effacement progressif des référents spatiaux traditionnels. Le langage des chercheurs et des technocrates véhicule de nombreux termes qui se réfèrent à des unités spatiales, mais il s'agit d'entités administratives. Ils soulignent l'implication constante et croissante des autorités dans des tentatives récurrentes pour établir des systèmes de surveillance et de contrôle de la population.

Un trait marquant de la culture urbaine chinoise, dans la dénomination des parties de l'espace urbain, est le large usage qui est fait de la toponymie. Les "quartiers", les divisions de l'espace, n'existent véritablement qu'à travers des noms de lieux dont la pérennité tranche avec les découpages successifs imposés par le pouvoir municipal. À Shanghai, Waitan (le Bund) évoque depuis plus d'un siècle et demi cet espace vibrionnant adossé au fleuve, où bat le coeur économique de la ville. Il n'a jamais été institutionnalisé, mais aucune autre "division de la ville" ne possède une telle puissance évocatrice.

 

Adaptations :

  • du texte de Christian Henriot et Zheng Zu'an : Les divisions de la ville à Shanghai (XIXe - XXe siècles) in Topalov, C. - Les mots de la ville - Actuellement disponibles, les tome 1 (Nommer les nouveaux territoires urbains) et 2 (Les divisions de la ville). À paraître : le tome 3 (Langues de la ville - Essais sur les registres urbains) - Co-édition des Éditions UNESCO et de la Maison des sciences de l'homme - 2002 - 2003. Présentation par le service "Publications" de l'Unesco :http://upo.unesco.org/keywordsearch.asp?keyword=411
  • des cartes et de leurs commentaires d'après : Christian Henriot et Zheng Zu'an, auteurs - Olivier Barge et Sébastien Caquard, cartographes - Atlas de Shanghai, espaces et représentations de 1849 à nos jours - CNRS Editions - collection Asie Orientale - Paris, 1999

 

Avec l'aimable autorisation de Christian Henriot, Directeur scientifique adjoint, Département des Sciences de l'Homme et de la Société, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

Pour compléter (mise à jour juillet 2012),

 

Mise en page web : Sylviane Tabarly - octobre 2003

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Mise à jour :   01-10-2003


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