| De
la ville fortifiée à la métropole
internationale : fragmentation, expansion,
intégration
Shanghai,
la grande métropole du bas-Yangzi,
offre un cas d'espèce singulier pour
étudier les "divisions de la
ville". Elle compte au nombre des cités
qui se sont développées à
l'époque contemporaine sur la base
d'une segmentation très poussée
de leur territoire.
À la
veille de son ouverture forcée
par les puissances européennes
en 1845, Shanghai est un centre
commercial prospère qui abrite
entre 300 000 et 350 000 âmes
et tire sa richesse du commerce
du coton et de son rôle de
plate-forme de transbordement entre
les provinces de l'intérieur
et les régions côtières.
À l'arrivée des occidentaux,
elle est constituée d'une
ville fortifiée (xian)
parcourue de multiples canaux et
protégée par une longue
muraille circulaire, et de faubourgs
plus ou moins développés,
essentiellement au sud et à
l'est, le long des rives du fleuve
Huangpu.
Le destin urbain de la ville change
avec l'implantation successive,
à sa périphérie
septentrionale, des concessions
anglaise (1846), américaine
(1848) et française (1849).
Le colonialisme, en établissant
des distinctions entre la "ville
indigène" et les concessions
étrangères, a inscrit
des divisions dont les traces sont
encore perceptibles de nos jours
tant dans l'espace que dans les
esprits. Situées à
l'origine sur des terrains agricoles
et des marécages, les concessions
se sont étendues à
plusieurs reprises au point de surpasser
les quartiers chinois en population
et superficie vers 1910. Elles deviennent
alors le véritable coeur
de la ville alors que la ville fortifiée,
dont la muraille est rasée
en 1912, est marginalisée.
|
La
vieille ville fortifiée et
ses faubourgs vers 1870
D'après
l'Atlas de Shanghai, référencé
ci-dessous
L'extension
des concessions étrangères
de 1846 à 1914
D'après l'Atlas
de Shanghai, référencé
ci-dessous
|
Ainsi, au
tournant du siècle, Shanghai, sous
juridiction chinoise, est constituée
de deux entités urbaines majeures
: Nanshi, l'ancienne ville fortifiée
et ses faubourgs au sud, et Zhabei au nord.
D'autres termes très variés
sont utilisés pour nommer les différentes
parties de la ville : du nom des hameaux
qu'elle a progressivement grignotés
à partir de la racine hu
(Hudong, Hubei, Huxi, Hunan pour désigner,
successivement, l'est, le nord, l'ouest
et le sud), hu étant un
mot ancien qui désigne à l'origine
une sorte de piège à poissons
mais aussi le lieu où s'est érigé
Shanghai. La manière dont les Occidentaux
désignent la ville chinoise ne recèle
pas la même variété
de termes. Ils désignent d'abord
la ville fortifiée par walled
city, un terme tout à fait neutre.
Mais aussi par le terme de native city,
qui renvoie à un distinguo plus net
entre "eux" et "nous",
entre Occidentaux et indigènes. Sur
nombre de cartes reproduites par les occidentaux,
la ville chinoise, avec ou sans fortifications,
n'est tout simplement pas représentée.
Un trait circulaire définit un espace
blanc dénommé native city
ou "ville chinoise". On observe
la même dichotomie dans la désignation
des concessions étrangères.
Le terme conventionnel zujie (concession
selon l'acception française) n'est
pas utilisé. Les Chinois lui préfèrent
l'expression yichang (espace des
barbares), tant dans la langue courante
que dans les documents officiels. Les Occidentaux
ont demandé l'abandon de ce terme
qui sera progressivement supplanté
par yangchang (espace des Occidentaux)
et par bien d'autres désignations.
Le terme officiel, zujie, s'est
toutefois imposé dans la langue commune.
Il signifie littéralement "territoire
cédé en location" et
n'implique aucune cession de territoire
contrairement à la signification
que lui donnent les Occidentaux.
Parallèlement, des quartiers nouveaux
sont apparus au nord et à l'ouest
des concessions en territoire sous juridiction
chinoise. Ces entités qui se sont
longtemps ignorées ont fini par se
rapprocher sous la pression de l'urbanisation
jusqu'à la fusion progressive.
Les concessions ont été formellement
rétrocédées en 1943
au régime chinois de collaboration
avec le Japon. Puis l'année 1949
marque un second basculement fondamental
sous le contrôle d'un pouvoir communiste,
délibérément anti-urbain.
Ce qui se traduit par l'établissement
d'une municipalité à deux
niveaux, une zone urbaine restreinte et
une large zone rurale, ainsi que par la
disparition de toute mobilité résidentielle
entre les deux parties de la ville et entre
la ville et les zones rurales extérieures.
Jusqu'au milieu des années 70, c'est
la croissance démographique naturelle
qui assurera le développement régulier
de la population.
La richesse de vocabulaire qui caractérisait
le Shanghai prérévolutionnaire
a fait place à un registre plus banal
et largement standardisé. Jusqu'en
1949, la perception de l'espace urbain par
la population chinoise est restée
profondément ancrée dans un
système de marqueurs physiques que
le pouvoir révolutionnaire a ensuite
presque systématiquement détruits.
De nombreux référents spatiaux
ont disparu : détruits (temples,
guildes, maisons de thé et autres
lieux de la sociabilité chinoise),
reconvertis (champs de course, temples)
ou rebaptisés pour être plus
conformes à l'ordre nouveau. Une
expression est alors apparue spontanément
au sein de la population, reprise ensuite
dans les écrits universitaires, pour
différencier le "coin d'en haut"
(shangzhijiao) du "coin d'en
bas" (xiazhijiao), le nord-est
et le sud-ouest de la ville, sa zone industrielle
et sa zone résidentielle. Les deux
coins ne sont pas égaux : au premier
les pollutions sonores et chimiques dans
un quartier densément peuplé,
hérissé de barres d'immeubles,
sans espaces verts ; au second une tranquillité
relative, un habitat individuel (même
s'il est surpeuplé) et les espaces
verts, les bonnes écoles et les meilleurs
hôpitaux.
La fin de l'hibernation
urbaine s'amorce au début des années
1980 avec l'extension des réformes
au secteur moderne de l'économie
et, par suite, aux villes. Mais Shanghai
a manqué le premier train de réformes
pour se réveiller après 1990
avec, sur le plan urbain, l'adoption du
vaste projet de développement de
Pudong.
La
municipalité de Shanghai
et ses arrondissements en 1998

D'après l'Atlas
de Shanghai, référencé
ci-dessous
|
Le
plan d'aménagement de Pudong
en 1991
Engagée
dès les années 1930,
la réflexion sur le franchissement
du Huangpu et l'extension de la ville
s'est heurtée à des
obstacles techniques avant 1949, puis
politiques et financiers après
cette date. Le lancement des réformes
à Shanghai, mises en oeuvre
tardivement et de manière timorée
jusqu'à la fin des années
1980, a néanmoins remis ce
projet au goût du jour. Il a
été approuvé
définitivement en 1990 par
le gouvernement central et fait l'objet
de deux moutures dont on peut voir
ci-dessus la version ultime. |
En
l'absence de moyens de franchissement du
fleuve, la rive orientale du Huangpu était
restée à l'état de
jachère urbaine, malgré l'existence
d'installations portuaires et de quelques
cités ouvrières. Dès
lors, c'est toute la ville qui a été
prise de frénésie de démolition
et de construction. Les habitations anciennes
disparaissent par quartiers entiers. Des
milliers de tours et de gratte-ciels remodèlent
l'organisation de l'espace urbain. Les repères
passés s'effacent et font place à
un univers physique et symbolique inachevé,
incertain et fluctuant. La dernière
décennie écoulée a
davantage bouleversé la donne urbaine
que les quatre décennies de socialisme
triomphant, voire que les trente glorieuses
du premier décollage urbain (1914-1949).
Évolution du bâti entre
1840 et 1997
Les
noms désignent les arrondissents
urbains de la municipalité.
Le coeur urbain de Shanghai est
resté relativement stable
jusqu'à la fin des années
1970, avec une extension limitée
aux marges occidentales et septentrionales.
Depuis la fin des années
1990, en revanche, la ville semble
avoir éclaté brutalement
pour conquérir de vastes
étendues tout au long de
sa périphérie, y compris
sur la rive opposée du Huangpu.
D'après l'Atlas
de Shanghai, référencé
ci-dessous
|
Évolution de la zone urbaine
de 1951 à 1980
Les
noms désignent les arrondissents
urbains de la municipalité.
Alors que les limites de la municipalité
n'ont pratiquement pas varié
depuis 1958, celles de la zone urbaine
(shiqu) ont été
soumises à un remodelage
permanent. On relève le caractère
artificiel de certaines délimitations
qui répondent en fait à
une logique purement administrative
et politique et non à des
critères objectifs d'administration.
À partir de 1980, toujours
en vertu de critères administratifs,
la zone urbaine fera l'objet d'une
extension massive par l'inclusion
intégrale de plusieurs districts
ruraux (xian), dont la
nouvelle zone de Pudong. Il n'en
reste pas moins qu'en termes de
population et de surface construite,
il s'agit pour l'essentiel de zones
rurales.
|
Le
nouveau Shanghai : divisions administratives
et perceptions de l'espace
Au terme
de cette évolution, quels sont les
modes d'appréhension et de désignation
des différentes entités de
l'espace urbain de Shanghai ?
Selon l'époque la ville se divise
en arrondissements (qu), en circuits
(jiedao), etc. Mais les divisions
administratives ou politiques ne disent
pas grand-chose sur la perception concrète
de l'espace et de l'environnement urbains
par les habitants eux-mêmes. Du point
de vue officiel, la notion de "quartier"
n'existe pas en Chine, il n'existe que des
"lieux" dont l'objet de référence
peut être extrêmement varié
: hôpital, imprimerie, parc, temps,
champ de courses, centre d'amusement, quai,
etc. Ces référents sont très
instables en fonction des périodes
mais certains peuvent perdurer bien après
la disparition de ce qui leur avait donné
naissance. Le processus d'apparition de
toponymes accompagne aussi la croissance
urbaine : la formation d'un espace construit
autour d'un lieu, parfois en relation avec
l'émergence d'un marché (shi),
à mesure que la nappe urbaine s'étend
vers l'extérieur.
Dans les
usages vernaculaires, trois termes sont
principalement utilisés pour définir
l'espace dans lequel les individus s'inscrivent
: arrondissement (qu), rue (lu)
et ruelle (lilong). Selon la personne
à laquelle on s'adresse et son degré,
supposé ou réel, de familiarité
avec la ville concernée, on aura
recours à l'un ou à l'autre
terme.
L'arrondissement est toutefois une unité
plutôt vaste avec laquelle un résident
ne peut guère s'identifier pleinement.
Son univers de référence se
situe à un niveau plus réduit.
Dans le cas de la Chine, le "circuit"
pourrait apparaître sans doute comme
un espace de référence. En
réalité, la population ne
considère pas le "circuit"
comme un "quartier". Le jiedao
a des fonctions administratives ainsi qu'économiques
(il existe des entreprises de circuit -
jiedao qiye). De fait, un jiedao
n'est pas très grand : à Pékin,
6 000 résidents en moyenne, dix fois
plus à Shanghai. À un échelon
encore plus petit, on trouve un espace qui
représente à notre sens le
véritable point focal de l'identité
urbaine : Pékin est célèbre
pour ses hutong, Shanghai l'est
pour ses lilong. Il est incontestable
que ces ruelles, qui désignent non
pas une simple allée mais un ensemble
de venelles unissant plusieurs blocs d'habitations,
représentent le lieu premier d'identification
des citoyens à la ville. Le lilong
est une communauté : il y a une culture
du lilong, un mode de vie qui amène
les résidents à des formes
variées d'interaction. Mais cette
unité n'a jamais acquis de véritable
statut aux yeux des autorités. Dans
la Chine d'après 1949, l'organisation
sociale qui a prévalu est plutôt
celle de l'unité de travail (danwei),
instance de référence dans
la vie quotidienne. Celle-ci est en passe
de disparition mais les lilong
également sont menacés de
disparition sous les coups des pelleteuses.
Un
exemple de quartier de lilong
d'après un plan de 1939
Les
quartiers les plus densément
construits sont aussi les plus denséments
peuplés. Or il ne s'agit nullement
de zones d'habitat collectif de grande
hauteur mais des quartiers traditionnels
de lilong. Actuellement menacés
de disparition sous les coups des
pelleteuses, ils représentaient
dans le Shanghai traditionnel une
forme d'organisation de l'espace originale.
Unité autant spatiale que sociale,
le lilong regroupe au sein d'un large
bloc ceint de quatre rues principales
et bordé de boutiques, habitations,
commerces et activités diverses.
On y accède par des passages
(lilong) qui irriguent l'ensemble
en fonction d'une subtile gradation
de l'espace public et de l'espace
privé.
|
Division
administrative de la zone urbaine
en "circuits de rue" (jiedao)
en 1990
Les
arrondissements urbains de la municipalité
forment des entités trop importantes
(population, parc immobilier, etc.)
pour permettre une gestion adéquate.
Ils sont donc subdivisés en
unités territoriales plus petites,
les "circuits de rue" (jiedao)
qui sont les unités de base
des autorités pour l'administration
de la population (enregistrement,
état civil, recensement, etc.).
Chaque quartier se subdivise en entités
plus petites d'administration informelle
par les comités de quartier
(jumin weiyuanhui)
D'après
l'Atlas de Shanghai, référencé
ci-dessous
|
Une nouvelle notion est apparue récemment,
celle de "petite zone résidentielle"
(zhuzhai xiaoqu, juzhu xiaoqu)
pour désigner de nouveaux espaces
urbains. Elle découle des politiques
de réforme urbaine des années
1980, quand des "zones résidentielles"
ont été sélectionnées
par le ministère de la Construction
pour servir de points d'appui à une
nouvelle politique de réhabilitation.
En général, il s'agit d'un
groupe d'immeubles dans un espace délimité
par quatre rues principales, un "block"
au sens américain du terme.
La tendance la plus récente en matière
de catégories de l'urbain est le
développement de quartiers de villas
(bieshu), un terme apparu dans
les années 1920-1930 pour désigner
un habitat individuel bourgeois. Dans les
années 1990, c'est un phénomène
nouveau qui révèle l'enrichissement
croissant de la société urbaine
chinoise. Ces espaces sont bâtis principalement
à la périphérie où
les terrains sont moins chers et où
la congestion est moindre. Ils prennent
la forme de lotissements pratiquement sans
espace extérieur privatif. Les villas
sont situées dans un espace protégé
par un mur et gardé jour et nuit.
Résider dans un tel ensemble constitue
une marque de distinction sociale qui n'est
accessible qu'à une minorité.
Ainsi, la langue vernaculaire a subi un
double processus paradoxal : d'enrichissement
à travers l'assimilation d'une partie
du registre officiel et d'appauvrissement
par l'effacement progressif des référents
spatiaux traditionnels. Le langage des chercheurs
et des technocrates véhicule de nombreux
termes qui se réfèrent à
des unités spatiales, mais il s'agit
d'entités administratives. Ils soulignent
l'implication constante et croissante des
autorités dans des tentatives récurrentes
pour établir des systèmes
de surveillance et de contrôle de
la population.
Un trait marquant de la culture urbaine
chinoise, dans la dénomination des
parties de l'espace urbain, est le large
usage qui est fait de la toponymie. Les
"quartiers", les divisions de
l'espace, n'existent véritablement
qu'à travers des noms de lieux dont
la pérennité tranche avec
les découpages successifs imposés
par le pouvoir municipal. À Shanghai,
Waitan (le Bund) évoque depuis plus
d'un siècle et demi cet espace vibrionnant
adossé au fleuve, où bat le
coeur économique de la ville. Il
n'a jamais été institutionnalisé,
mais aucune autre "division de la ville"
ne possède une telle puissance évocatrice.
Adaptations :
- du texte de Christian Henriot et Zheng
Zu'an : Les divisions de la
ville à Shanghai (XIXe
- XXe siècles)
in Topalov, C. - Les mots de
la ville - Actuellement disponibles,
les tome 1 (Nommer les nouveaux territoires
urbains) et 2 (Les divisions de la ville).
À paraître : le tome 3 (Langues
de la ville - Essais sur les registres urbains)
- Co-édition des Éditions
UNESCO et de la Maison des sciences de l'homme
- 2002 - 2003. Présentation par le
service "Publications" de l'Unesco
:
http://upo.unesco.org/keywordsearch.asp?keyword=411
- des cartes et de leurs commentaires d'après
:
Christian Henriot et Zheng Zu'an, auteurs
- Olivier Barge et Sébastien Caquard,
cartographes - Atlas
de Shanghai, espaces et représentations
de 1849 à nos jours
- CNRS Editions - collection Asie Orientale
- Paris, 1999
Avec l'aimable autorisation de Christian
Henriot, Directeur scientifique
adjoint, Département des Sciences
de l'Homme et de la Société,
Centre National de la Recherche Scientifique
(CNRS)
Pour
compléter, sur le web
Sur le site de l'Institut d'Asie Orientale
- http://sdocument.ish-lyon.cnrs.fr/IaoDatabase/
:
- Shanghai en images : http://sdocument.ish-lyon.cnrs.fr/IaoDatabase/ShanghaiPictures/index.php
- Cartes de Shanghai (XIXe et XXe siècles)
: http://iao.ish-lyon.cnrs.fr/francais/cartesh.html
Mise en page web : Sylviane Tabarly - octobre
2003
|