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La Chine entre espaces domestiques et espace mondial

De l'ouverture aux déséquilibres territoriaux

Publié le 26/03/2004
Auteur(s) : Laurent Carroué (professeur à Paris VIII - UFR Territoires, Économie, Sociétés)

Réformes internes et ouverture économique ont profondément modifié les rapports entre l'État, la société et l'économie. Les inégalités sociales se creusent et les déséquilibres entre la côte et l'intérieur s'accentuent.

En rompant avec le modèle maoïste, les réformes (introduites par Deng Xiaoping à partir de 1978) ont dopé l'économie nationale : le PIB a augmenté de 72%, la production agricole de 47% et le niveau de vie, initialement très bas, a été multiplié par 2,5 depuis 1978. Dans l'industrie, la profonde crise d'un secteur d'État hypertrophié et obsolète s'accompagne du dynamisme d'un puissant secteur coopératif et de l'émergence d'un secteur privé : à eux deux, ils réalisent désormais 70% de la production. Enfin, l'ouverture accélère les exportations (multipliées par vingt), faisant du pays la neuvième puissance commerciale mondiale. Dans le même temps, 250 milliards de dollars d'investissements directs étrangers (IDE) s'y investissent entre 1992 et 1998, en provenance de la diaspora chinoise, des "Dragons" asiatiques et des grandes firmes des pays de l'OCDE. Les firmes étrangères emploient, en 2000, 20 millions de salariés, participent à un quart de la production industrielle et réalisent 45% des exportations.

Cependant, la contrainte démographique demeure, malgré la baisse sensible de la natalité : selon les prévisions des Nations unies, la population va augmenter de 25% d'ici 2015 (soit un accroissement de l'ordre de 300 millions d'habitants). Les fossés entre gagnants, perdants et exclus des réformes se creusent, au prix de graves tensions internes (grèves, émeutes rurales, délinquance et insécurité) : on estime ainsi que 10% des ménages possèdent 50% du stock de l'épargne nationale. Enfin, privatisations, décentralisation administrative et libéralisation économique revalorisent les avantages comparatifs de certaines municipalités et de certaines provinces, mais aggravent les déséquilibres internes.

De vieilles lignes de fracture réapparaissent, qui traduisent une plus ou moins grande capacité à intégrer les dynamiques du marché. Fractures géopolitiques entre la majorité han et les 55 minorités périphériques qui représentent 9% de la population mais occupent 64% du territoire. Fractures géo-économiques entre villes et campagnes, où les ruraux (68% de la population) ne disposent que de 49% du revenu national annuel ; entre campagnes surpeuplées qui peinent à sortir de leur archaïsme et campagnes en voie de modernisation où l'activité se diversifie ; enfin, fractures entre villes elles-mêmes et entre populations urbaines : les 20% de ménages urbains les plus riches détiennent ainsi 48% du stock de richesses, contre 4% pour les 20% les plus défavorisés.

Les disparités régionales explosent : 7 provinces sur 32 réalisent 50% du PIB national et 8 provinces sont à l'origine de plus de la moitié de la production industrielle ou agricole. 80% des investissements étrangers et 75% du commerce extérieur sont polarisés sur 8 provinces. Trois Chines se dessinent : la prospérité des zones côtières contraste avec les blocages socio-économiques et démographiques des régions intérieures (les plus peuplées), ainsi qu'avec la marginalisation de l'Ouest, qui garde cependant un intérêt stratégique majeur pour le pouvoir central. L'intérieur et l'Ouest, privilégiés durant la période maoïste grâce à de puissants transferts financiers et industriels, subissent de plein fouet la refonte des industries d'État qui en constituent l'ossature, alors que les régions littorales, en se tournant vers les marchés mondiaux, sont dopées par les investissements étrangers et les capitaux locaux.

Réalisation cartographique : Nelly Jacques

Alternatives économiques, n° 187, décembre 2000 -www.alternatives-economiques.fr

Ces nouveaux clivages sont favorisés par un processus de déconcentration qui dote les provinces de pouvoirs politiques, économiques et fiscaux considérables. Jalouses de leurs particularités et concurrentes, elles défendent vigoureusement leurs intérêts économiques, leurs traditions industrielles, agricoles ou artisanales et leurs spécificités culturelles. À ceci s'ajoute la déficience structurelle des transports intérieurs et le sous-équipement d'un pays immense, équivalent à l'Europe géographique, qui constitue un handicap majeur : ainsi, les 700 kilomètres entre Shanghai et Wuhan demandent plus de 48 heures de voyage par la route. C'est pourquoi, trompées par le mirage de l'immensité du marché chinois, de nombreuses entreprises occidentales se plaignent amèrement de l'atomisation du pays, constitué en minimarchés régionaux ou locaux, souvent indépendants et aux frontières parfois imperméables aux échanges intraprovinciaux.

Face à ces contradictions, le pouvoir central cherche à maintenir un minimum de cohérences sociales et territoriales : mise en place d'un système généralisé de sécurité sociale, réformes fiscale et administrative limitant les pouvoirs provinciaux, stratégie de jumelage entre régions riches et pauvres, programme d'investissement dans les infrastructures afin d'unifier le marché intérieur et de soutenir le développement.

Laurent Carroué (professeur à Paris VIII - UFR Territoires, Économie, Sociétés),

d'après Alternatives économiques, n° 187, décembre 2000

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- La partie ressources du dossier
 

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Mise à jour :   26-03-2004

 


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