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De villes en métropoles

Des territoires métropolitains à l'heure de l'économie de la connaissance : Nantes et Sarrebruck, études comparées

Publié le 20/05/2008
Auteur(s) : Jacques Fache et Marion Gobin, Institut de Géographie de l'Université de Nantes (IGARUN)

Introduction générale

Comment, face aux nouvelles contraintes liées à l'innovation (voir cette entrée dans le glossaire du dossier), les territoires urbains se comportent-t-ils ?

Les politiques d'aménagement du territoire sont profondément marquées par l'histoire politique de chaque État. Ainsi, le système centralisateur français, héritier de l'absolutisme et du jacobinisme, contraste singulièrement avec le système fédéral allemand dans lequel les Länder jouissent de larges prérogatives, ou encore des systèmes hérités du socialisme soviétiques dans lesquels les réflexes planificateurs restent forts. Pourtant, tous ces systèmes, dans leur diversité, sont confrontés à un défi majeur : l'innovation.

Celle-ci a pris, en l'espace de quelques décennies, une place centrale dans la production, mais aussi dans la société et la culture, comme peuvent en attester les bouleversements liés aux télécommunications, par exemple, et à la consommation d'une information désormais omniprésente, mais aussi incontrôlable, dans tous les sens du terme, manipulable à dessein. Désormais, l'espace et le territoire ne peuvent plus se concevoir de la même manière. Les pratiques spatiales ont très fortement évolué, voire muté : développement des transports rapides à grande vitesse, développement du e-business, des services publics en ligne, des organisations entrepreneuriales flexibles ... le territoire est donc à réinventer. Et face à ce défi, les manières d'aménager le territoire changent et innovent à leur tour.

Comprendre ce défi et ces enjeux signifie tout d'abord de mieux cerner le rôle de l'innovation à tous les niveaux. En effet l'innovation est souvent perçue à travers certaines dimensions très médiatisées de l'activité, à commencer par les hautes technologies. Désormais, les biotechnologies, nanotechnologies, et autres termes en "gie" ou en "ique" fleurissent dans les journaux, les discours politique et la communication territoriale. Mais la question de l'innovation est beaucoup plus profonde et ancienne. Même si ce dossier aborde essentiellement l'innovation technologique, il est évident qu'aujourd'hui, le marketing, les outils de production, les organisations, et même l'action politique, relèvent de l'innovation et ont un maximum d'impacts lorsqu'ils sont innovants. Avant de parler d'aménagement, il faut donc définir les règles et les processus dont les politiques d'aménagement doivent tenir compte, pour les amplifier ou pour les prendre à revers, selon les enjeux territoriaux.

Face à ces enjeux, la diversité des territoires et des situations rend a priori très difficile l'étude des stratégies et des positionnements face à l'innovation. Les villes ont des histoires, des potentialités différentes, et les cadres institutionnels, dès lors que l'on adopte un point de vue international, donnent des possibles à profusion. Pourtant, la question de la convergence des actions et des stratégies se pose. En effet, face à certaines contraintes synthétisées par la théorie, il est possible de se demander dans quelle mesure les politiques menées, quels que soient les cas de figure, convergent sur le fond et sur la forme. Y-a-t-il de si nombreuses manières de bâtir une stratégie autour d'un parc scientifique ou d'un technopôle ? L'étude de Nantes et de Sarrebruck va nous procurer l'occasion d'entrer dans cette réflexion.

Le poids des deux villes et agglomérations
 
Nbre d'hab.
(x 1000)
Superficie
(km²)
Ville centre

- Sarrebruck
- Nantes


180
270


167
65
Communauté d'agglomération

- Arrondissement de Sarrebruck
- Agglomération transfrontalière
- Communauté urbaine de Nantes



350

600

580



411

1 000

530
Situation comparée des villes étudiées

Le rapprochement de ces deux cas est d'abord une histoire d'opportunité, liée à un partenariat entre deux universités. Mais c'est aussi le croisement de la connaissance de deux terrains qui amène les chercheurs à constater la proximité, au premier abord, de deux territoires que l'on pourrait penser très différents. Quels points communs pourrait-il exister entre une capitale de Land, dans un système fédéral, marquée par le charbon et la sidérurgie, et une simple capitale de région, située dans une marge européenne, fille de l'agroalimentaire et de l'industrie navale ? A priori, bien peu de choses.

Pourtant, pour qui regarde au-delà des apparences, les choses ne sont pas si simples. N'existerait-il pas en effet des convergences organisationnelles des territoires compétitifs qui s'imposent aux États et aux sociétés par delà leurs cultures ? Ce qui implicitement soulève la question du volontarisme du politique et de l'avenir des régions et des villes marginalisées dans ces nouveaux systèmes. L'idée est donc naturellement venue de faire ressortir une parenté peut-être surprenante, mais au final logique, entre Nantes et Sarrebruck à travers une étude qui implique à la fois les dynamiques en cours ainsi que les actions politiques à définir.

En effet, l'action politique dans les villes est multiforme, les orientations retenues sont diverses, elles ne recèlent pas toutes une dimension d'innovation. Trois dimensions ont ainsi été privilégiées.

La première concerne le centre-ville. Lieu emblématique et stratégique, l'action sur le centre est un élément décisif pour l'image et le contenu de la ville. La reconversion passe donc très souvent par une métamorphose délicate à mener de cet espace qui doit à la fois conserver le contact avec une identité bien ancrée, mais aussi préfigurer le devenir de cet espace et de cette identité renouvelée.
La seconde touche à l'action dans les domaines de l'innovation. Ce choix correspond à une mutation fondamentale du système économique, désignée par les anglo-saxons sous le terme de knowledge economy [1], ou économie de la connaissance. Ce changement s'impose à tous et repositionne les territoires dans le système productif. Chacun joue actuellement une partie décisive pour le moyen et le long terme puisque ce nouveau paradigme économique est probablement aussi important que le passage de l'économie agricole à l'économie industrielle.

Enfin, il est essentiel de replacer cette centralité métropolitaine dans une dimension régionale dont la donne est par obligation changée. En effet, cette nouvelle donne économique modifie sensiblement le fonctionnement de la centralité et des relations ville-région ainsi que des relations ville-réseau urbain. De nouveaux équilibres restent donc à trouver.

 

Note

[1] La Knowledge economy ou économie de la connaissance désigne un changement dans le moteur de l'économie qui reposerait désormais essentiellement sur de l'immatériel. L'économie de la connaissance inclue donc les champs économiques relevant de la haute technologie, mais va aussi bien au-delà en intégrant de multiples savoirs et savoir-faire constituant la valeur ajoutée de l'activité ou de la filière.

Accès aux deux études :

Nantes à la croisée des chemins (Jacques Fache)

À Sarrebruck, reconstruire la centralité d'un ancien foyer industriel (Marion Gobin)

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Conclusion générale

Face à l'innovation, les villes de Nantes et de Sarrebruck sont beaucoup plus proches qu'on ne pourrait le penser. La rupture technologique et technique induite par l'économie de la connaissance, la difficulté à se doter de nouveaux fondements industriels et scientifiques, à créer un milieu sinon innovateur du moins fonctionnant par et pour l'innovation, créent, par delà les différences économiques, culturelles et administratives, une communauté de destin dans le défi à relever.

Le passage à l'économie de la connaissance et la volonté de se hisser au rang de métropole, ou au moins parmi les villes qui ont la capacité à intégrer des réseaux d'innovation, s'effectue avec des outils concordants. Le parc scientifique et le technopôle sont de mise, intégrant pépinières et incubateurs. La volonté de tisser des liens entre recherche, université et activités industrielles et tertiaires ne se dément pas non plus, avec une action forte pour rendre les territoires concernés attractifs, passant tout particulièrement par des aménagements centraux et par des opérations de communication. Les dimensions architecturales et urbanistiques des projets sont significatives d'une volonté de changement en profondeur dépassant le simple cadre de la mutation d'activité. C'est une mue globale que tentent ces deux villes.

L'espace-réseau s'impose aussi dans les deux cas. Même si les kompetenznetze diffèrent quelque peu des pôles de compétitivité (la différence d'appellation, "pôle" d'un coté et "réseau" de l'autre veut tout dire quant à la vision du territoire des deux États), l'idée est proche : cesser de concentrer et jouer sur un effet levier lié à une coordination des forces qui, prises individuellement, sont trop peu nombreuses, mais mises en réseau, permettent d'atteindre une masse critique (souvent floue d'ailleurs) à partir de laquelle un processus d'accumulation se met en route.

Ces deux villes qui veulent devenir métropoles sont donc très proches dans leurs actions, leurs projets et leurs objectifs à moyen et à long terme. Cette convergence soulève donc un problème majeur. En effet, une stratégie originale représente un risque car l'erreur est possible. Mais, si elle est bien ciblée, elle représente une force redoutable car elle est unique, ou rare. Lorsqu'une stratégie est par contre courante, elle devient d'une banalité telle qu'en fin de compte, elle ne fait plus la différence, car il se passe la même chose en tous lieux. Dès lors, tout repose sur l'habileté d'une personne ou d'un groupe d'acteurs à sentir ce qui va avoir un effet positif ou pas. Dans le cas de Nantes et de Sarrebruck, la convergence signifie le risque de voir ces stratégies s'annuler, car trop présentes ailleurs, et en particulier dans les métropoles de rang plus élevé.

La divergence entre ces deux villes résulte essentiellement d'un contexte différent. Dans le cas nantais, le dynamisme démographique et économique permet aux élus de disposer d'opportunités d'aménagement et d'action. Ainsi, les enjeux concernant l'Île de Nantes n'ont jamais été de savoir si l'on parviendrait à la remplir, mais avec quoi et comment la remplir, d'où des débats nombreux lors du lancement, mais aussi une méthode originale d'association des populations permettant d'obtenir l'adhésion au projet. Les dernières municipales ont eu lieu en phase de lancement de projets et le maire sortant a été réélu assez facilement. Nous sommes donc dans une situation d'actions offensives où les aménagements et l'innovation sont perçus comme des leviers pour aller de l'avant.

À Sarrebruck, la situation de crise transforme de nombreuses actions en plans défensifs. Il faut enrayer le déclin de la capitale de land, qui combine à la fois une dimension de choc démographique et de faible masse dans l'économie de la connaissance. De fait, les parcs scientifiques connaissent un certain succès mais ne parviennent pas à tirer Sarrebruck de l'ornière. Des projets comme ceux des gares TGV sont significatifs. À Nantes, le projet d'urbanisme qui y est lié est grandiose – trop, disent les opposants qui redoutent que les politiques aient vu trop grand. Ce pôle permettrait de renforcer le rayonnement de la ville sur le grand Ouest. À Sarrebruck, le pôle est bien plus petit et tente de faire une place à la ville, prise entre les deux grandes capitales. Pour le moment, il est bien périlleux de lancer un pronostic quant à la réussite qualitative. Pour ce qui est d'attirer des activités, cela a de fortes chances de se produire, mais s'agira-t-il de déconcentrations de fonctions métropolitaines à basses qualifications ou/et purement administratives, ou d'une véritable intégration à l'espace de la connaissance ?

Cette première approche est donc riche d'enseignements sur les effets liés à l'économie de la connaissance par delà les frontières et les systèmes nationaux. Elle permet également de faire ressortir le poids du local, inscrit dans la durée, définissant des trajectoires territoriales auxquelles il est très difficile d'échapper.

[1] Jacques FACHE, MCF, Institut de Géographie de l'Université de Nantes (IGARUN), jacques.fache@univ-nantes.fr

[2] Marion GOBIN, étudiante en Master 2 Villes et Territoires, Institut de Géographie de l'Université de Nantes (IGARUN), marion.gobin@googlemail.com

 

Des mêmes auteurs, un article complémentaire dans le cadre du dossier "Territoires européens : régions, États, Union" (nouvelle fenêtre) :

Innovation et territoire, enjeu essentiel des politiques d'aménagement en Europe

Jacques Fache et Marion Gobin,

Institut de Géographie de l'Université de Nantes (IGARUN),

pour Géoconfluences le 20 mai 2008

mise en page web : Sylviane Tabarly

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Mise à jour :   20-05-2008

 


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