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Image à la une : paysage d’urbicide, la destruction de la vieille ville de Diyarbakir (Sud-Est de la Turquie)

Publié le 22/01/2018
Auteur(s) : Matthieu Gosse, agrégé de géographie et professeur d’histoire-géographie - Lycée Marcel Cachin de Saint-Ouen
Entre 2015 et 2016, la vieille ville de Diyarbakir, dans le Sud-Est de la Turquie, a abrité, dans son bâti dense et son réseau serré de ruelles étroites, de jeunes combattants liés au PKK. Les représailles de l'État turc ne se sont pas arrêtées à une reconquête militaire des quartiers tenus par les rebelles mais consistent en une destruction de grande ampleur du bâti et de la vie urbaine de la vieille ville. C'est cette destruction matérielle mais surtout symbolique qui permet de parler d'urbicide.

Bibliographie | citer cet article

 

Urbicide sur Diarbakir Turquie photographie aérienne

Paysage d’urbicide, la destruction de la vieille ville de Diyarbakir (Sud-Est de la Turquie)
 
Date de la prise de vue

avril 2017

Auteur de l'image

Cette photographie a été prise par un drone en avril 2017 dans la vieille ville de Diyarbakir puis partagée sur la page facebook « Diyarbakir 21 ». Malgré les recherches de Matthieu Gosse, l’identité de son auteur n’a pu être établie. Cet anonymat n’a rien de surprenant tant les militants souhaitant documenter et dénoncer ces destructions s’exposent à la répression de l’État. La photographie peut aussi avoir été prise par une institution officielle et reprise sur les réseaux sociaux.

Localisation

La vieille ville (« Sur ») de Diyarbakir, dans le Sud-Est de la Turquie.

Localisation Diyarbakir Turquie carte

Le regard du géographe

Cette photographie aérienne partagée sur les réseaux sociaux peut être lue comme une synthèse donnant à voir les développements les plus récents comme le temps long de l'histoire urbaine de Diyarbakir (Assénat, 2014). 

La vallée du Tigre et les murailles

Point de fuite de l’image, le Tigre serpente à gauche de la photo. Dans son lit majeur, les jardins de l’Hevsel s’étendent en contrebas des murailles, dans le méandre rive droite. Ses jardins maraîchers fournissent la ville en légumes depuis des temps anciens puisque les jardins d’ « Amedu » sont cités dans des annales assyriennes du IXe siècle avant notre ère (Pérez, 2015).

La limite de Sur est marquée par les murailles noires à gauche de l’image. Celles-ci ont été transformées et ornées par les différents pouvoirs ayant administré la ville depuis l’Antiquité tardive (Lorain, 2011). Au premier plan, l’Içkale (forteresse) est séparée du reste de Sur par un segment de muraille. Elle regroupe une mosquée (XIIe s.), les murs d’une église antique (IVe s.) et un complexe d’édifices ayant servi de lieux de pouvoir (notamment une prison, de sinistre mémoire) lors de l'époque ottomane et de la période turque républicaine (Boucly, 2014).

Basalte et Brique

Le quart supérieur droit de l’image donne à voir un tissu urbain dense. Les bâtiments de brique que l’on peut voir ont été construits par des Kurdes contraints de quitter leurs villages lors des combats entre la guérilla du PKK et l’armée turque dans les années 1980 et 1990 principalement((Le PKK, (« Partiya karkerên Kurdistan » : « Parti des Travailleurs du Kurdistan ») est une organisation  politique armée qui a été fondée en 1978. Dans les années 1980-1990, la guerre du PKK contre l’État a essentiellement consisté en une guérilla de montagne. Le bilan communément admis pour ce conflit est de 40 000 morts. Localisé en milieu montagneux, il a poussé des millions de Kurdes vers les villes. Cet exode rural brutal et forcé a intensément transformé les paysages et toutes les réalités sociales des villes de l’Est de la Turquie, notamment Sur à Diyarbakir.)) (Jongerden, 2010). Alors que la ville avait connu un déclin démographique causé par l’élimination des chrétiens (puis le départ progressif des survivants) au début du XXe siècle, les déplacés internes ont réinvesti, réhaussé et densifié un tissu urbain ancien fait de maisons à cours séparées par des rues étroites, d’églises et de mosquées. La vieille ville est sise sur un plateau basaltique : cette roche noire a donné sa couleur à l’essentiel du bâti ancien de la ville. Sur est donc un assemblage – parfois une superposition – de bâti ancien à grande valeur patrimoniale et de bâti spontané abritant une population jeune et pauvre. Diyarbakir (que les Kurdes appellent aussi « Amed ») est aussi un lieu de mémoire militante et le centre névralgique du mouvement kurde de Turquie (Boucly, 2016).

La vieille ville avant les destructions
Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, quartier Içkale Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, quartier Fatihpasha Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, marché d'Içkale Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, piscine d'Içkale
Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, piscine d'Içkale Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, vue depuis le höyük Matthieu Gosse — Urbicide à Diyarbakir, vue depuis le höyük
Haut gauche : Le quartier d’Içkale vu de sa muraille sud, printemps 2012. Haut centre : Vue du quartier Fatihpasa au sud d’Içkale, aujourd’hui rasé, printemps 2014. Haut droite : Le marché d’Içkale, printemps 2012. Droite : La piscine d’Içkale, été 2012. Bas gauche : La piscine d’Içkale, hiver 2013. Bas centre : Vue générale depuis le höyük (colline, point culminant de Sur) sur Içkale et les quartiers Fatihpasa et Hasirli, aujourd’hui rasés, été 2012. Bas droite : Vue générale depuis le höyük (colline, point culminant de Sur) sur Içkale et les quartiers Fatihpasa et Hasirli, aujourd’hui rasés et Dabanoglu, été 2012. La mosquée Kursunlu dont le minaret s’élève au centre de l’image peut servir de point de repère et de comparaison avec l’image commentée dans cet article. Tous les clichés sont de l'auteur.
Gazon et terre battue

Jusqu’en 2015, les terrains dégagés qui occupent l’essentiel de l’image ne se distinguaient pas du reste de la vieille ville puisque le même tissu urbain s’y élevait, produit par les mêmes circonstances historiques. Le bâti qui les recouvrait a été rasé depuis la fin de l’année 2015. Des groupes de jeunes combattants liés au PKK étaient parvenus à s’établir dans ces quartiers qui ont été anéantis par les forces de sécurité turques entre l’automne 2015 et la fin de l’hiver 2016. Ces quartiers sont toujours interdits d’accès à leurs habitants.

Au premier plan, les habitations de l’Içkale ont toutes été rasées, ce qui met à nu la topographie des lieux, jusqu’alors dissimulée par des bâtiments de quelques étages surmontés de toits-terrasses. L’Içkale n’est plus un quartier habité mais un espace dédié au patrimoine. Le quartier est devenu un parc, manifestement dessiné par un paysagiste : pelouse, rochers, bassin artificiel, promenade sinueuse, arbres plantés au pied de la muraille. Dans la partie inférieure de la photo, on peut voir l’ensemble de monuments dont la rénovation et la mise en valeur patrimoniale ont été assurées par le Ministère du Tourisme et de la Culture ces dernières années (Boucly, 2014). Le grand drapeau turc déployé sur le fronton de l’un deux est un marqueur symbolique de la reprise en main de la vieille ville de Sur par l’État depuis la fin des combats début 2016 (Gosse, 2016b). L’originalité de ce lieu ces dernières années résidait dans la coprésence – pour ne pas dire la fusion – du quartier populaire et du patrimoine bâti : à la faveur du conflit, l’État a découplé le bâti historique de son environnement humain.

De l’autre côté de la muraille qui barre la photographie de gauche à droite, la surface déblayée au bulldozer est considérable (20 ha) et correspondait à des quartiers qui abritaient plus de 15 000 habitants (Gosse, 2016b). Ces quartiers, parmi les plus pauvres de Sur avant les combats, sont ceux qui ont accueilli les jeunes combattants jusqu’à leur écrasement, prévisible, par les forces de sécurité turques. L’usage d’armes de guerre, des semaines durant, a provoqué de lourds dommages sur le bâti : la mosquée Kursunlu (XVIe s.), qui se dresse au milieu de l’image, a notamment été incendiée. Le 21 mars 2016, le conseil des ministres a signé un décret expropriant, d’un trait de plume, toutes les parcelles privées de la vieille ville. Depuis plus d’un an, les bulldozers rasent méthodiquement ces quartiers, des camions évacuent les gravats. Les bâtiments jugés dignes d’intérêt en termes de patrimoine (surtout des églises et mosquées) sont épargnés par les autorités.

La trame urbaine qui avait largement conservé les traces du cadastre antique (Assénat & Pérez, 2012) est désormais illisible. Des pans entiers d’histoire urbaine sont perdus à tout jamais à cause des destructions du bâti et du patrimoine archéologique (Assénat, 2016). Les monuments épargnés s’élèvent désormais comme des cathédrales dans le désert, totalement déconnectés de leur environnement architectural et humain.

Avant/après la destruction des quartiers du sud-est de la vieille ville
 

Google Earth — avant urbicide à Diyarbakir septembre 2015

septembre 2015

Google Earth — après urbicide à Diyarbakir novembre 2015

novembre 2016

 
  Images satellites de Sur, Google Earth, septembre 2015 et novembre 2016. Notons que la destruction des maisons d’Içkale n’avait pas encore eu lieu.  La destruction s’est largement poursuivie depuis dans les quartiers Est et s'est étendue au Sud-Ouest de Sur.  
Un paysage de la neutralisation politique de Sur

La modification coercitive du peuplement (Rosière, 2007) imposée par l’État turc, aussi brutale soit-elle, est, en partie, le reflet de préoccupations sécuritaires : éviter que la guérilla ne se réinstalle dans ces quartiers. Ces impératifs ne suffisent pas à comprendre l’attitude de l’État qui transparaît dans l’inventaire des destructions. On peut qualifier cette attitude d’urbicidaire dans la mesure où elle procède d’une volonté d’anéantir ce que Sur avait de singulier en tant qu’espace urbain. Cette singularité se traduisait notamment par une ambiance urbaine et un ordre politique particuliers.

Le district de Sur((Notons que celui-ci ne se limite pas aux murailles puisqu’il inclut des territoires ruraux à l’Est de la vieille ville.)) n’a voté « non » au référendum du 16 avril 2017 « qu’à » 64,9 % alors qu’il avait voté pour le HDP de Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag à 81,56 % lors des élections du 7 juin 2015((Le 7 juin 2015, le HDP (parti de gauche, largement issu du mouvement kurde légal) obtient un résultat historique lors des élections législatives puisqu’il passe le seuil des 10 %. Le mouvement kurde légal (HDP, société civile) subit d’intenses persécutions depuis. Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag sont emprisonnés depuis novembre 2016. La plupart des députés et maires HDP, dont ceux de Diyarbakir, ont été suspendus voire emprisonnés.)). Il va de soi que les projets de reconstruction de la zone – s’ils restent encore flous – installeront des populations favorables au pouvoir de l’AKP dans le cadre d’un urbanisme sécuritaire. De même, le récit historique et patrimonial alternatif (Boucly, 2014) autrefois proposé par la mairie de Sur et la Mairie métropolitaine((Les maires élus y ont laissé la place à des administrateurs nommés par le pouvoir central.)) laissera la place à un récit patrimonial plus conforme à la vision du pouvoir en place. On peut s’attendre à une valorisation du patrimoine musulman et, de manière dépolitisée et décontextualisée, à une célébration de la coexistence séculaire des religions dans un cadre ottoman((À l'image des politiques patrimoniales de l'AKP à Istanbul (Pérouse, 2017).)).

Gazon vert et terre nue sont deux facettes d’une même réalité. Destruction du bâti, modification coercitive du peuplement, mise en valeur patrimoniale sélective et orientée : tels sont les moyens de l’ « urbicide » (Gosse, 2016a) de Sur et de sa transformation en « Diyarbakirland » (Assénat, 2016).

 

La première version de ce texte nous est parvenue au printemps 2017. Depuis cette date, certaines zones sont peu à peu reloties. Les destructions s’étendent à d’autres quartiers épargnés jusqu’alors. La mobilisation locale, incarnée notamment par « Sur’un yikimina hayir platformu » (« Plateforme contre la destruction de Sur ») n’est pas en mesure de contraindre l’Etat à renoncer à ses projets. 

 


Références

 

 

 

Matthieu GOSSE
agrégé de géographie, professeur d’histoire-géographie au lycée Marcel Cachin de Saint-Ouen.

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

 

Pour citer cet article :

Matthieu Gosse, « Paysage d’urbicide, la destruction de la vieille ville de Diyarbakir (Sud-Est de la Turquie) », image à la une de Géoconfluences, janvier 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/image-a-la-une/gosse-istanbul

 

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