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Océans et mondialisation

De la mer à l’assiette : présentation de la filière halieutique dans le Monde

Publié le 06/07/2014
Auteur(s) : Yvanne Bouvet, Maître de conférences, Université de Bretagne Occidentale - Brest, EA 2219 Géoarchitecture, ISHS.

La pêche et l’aquaculture ont une fonction essentielle, celle de nourrir l'humanité, toujours plus nombreuse. L’originalité du secteur halieutique [1] est qu’il repose sur une activité de cueillette voire de chasse, utilisant les ressources vivantes (animaux et végétaux) de l’hydrosphère (eaux salées, saumâtres ou douces). L’enjeu majeur de l’activité halieutique est de participer à la sécurité alimentaire mondiale, tout en préservant le fragile équilibre entre les ressources et les besoins en protéines animales pour l’alimentation humaine.
L’activité de pêche est présente dans toutes les mers du globe, des mers arctiques autour des îles Aléoutiennes (pêche au crabe géant d’Arctique), aux mers australes des îles Kerguelen (pêches de krill). L'aquaculture se pratique essentiellement dans les mers, rades, baies, estuaires, lagunes, proches des zones habitées. Les littoraux accueillent une grande partie de l’activité halieutique, autour de points d’armement de navires, de déchargement puis de transformation et de consommation des produits pêchés. Les espaces littoraux, déjà très sollicités par les activités humaines, peuvent ainsi devenir des espaces de conflits d’usage tant à terre qu’en mer.
La pêche et l’aquaculture forment un secteur économique qui fournit travail et ressources à près de 55 millions de personnes dans le monde, nombre en augmentation constante et rapide. Les productions de richesses diffèrent fortement entre la pêche vivrière et la pêche organisée en activité économique, capitaliste voire financière. Les modes  d’appropriation  des  ressources  halieutiques  génèrent  des  heurts entre pêcheurs et autour des accès aux zones de pêche ou d’aquaculture.
La pêche et l’aquaculture fournissent une part de plus en plus importante de l'alimentation humaine. Comme ceux de l'agriculture, les produits de la pêche sont fortement intégrés à des processus de transformation et d’échanges et soumis à une standardisation des modes de consommation promue par l’industrie agro-alimentaire. Les conditions de mise sur le marché des produits marins construisent des systèmes économiques où la redistribution de la valeur ajoutée est loin d’être équitable.

Comment s'organise l’activité halieutique dans le monde ? Il s'agit d'abord de présenter les grandes zones de pêche à travers les ressources, leur répartition et les métiers de la pêche. Puis les dynamiques de l'activité de la pêche et de l'aquaculture conduiront à examiner la difficile question de la raréfaction de la ressource. Enfin l'étude des acteurs principaux que sont les pêcheurs, et des échanges économiques générés par la pêche débouchera sur une approche géo-systémique à même de faciliter la compréhension de l’activité de pêche.
 

1. Des ressources fragiles mal partagées

Selon les dernières analyses de la FAO (Food and Agriculture Organization), qui recense et publie les données sur les pêches et l'aquaculture dans le monde [2], l’ensemble des productions aquatiques a atteint 154 millions de tonnes (Mt), dont près de 100 Mt issues du milieu marin et 63 Mt provenant de l’aquaculture, faisant apparaître le poisson comme un aliment secondaire dans l’alimentation humaine [3]. Alors qu’il représente presque la totalité de l’hydrosphère, l’espace maritime ne participe que pour deux tiers à la production : c'est que l’océan représente un milieu souvent hostile et difficile à maîtriser .
Production et répartition de l'activité halieutique

1.1. Des zones océaniques privilégiées

La pêche, présente sur toutes les mers du globe, ne s'y pratique ni dans les mêmes conditions, ni avec les mêmes résultats. Les mers épicontinentales plus accessibles et localisées près de grands foyers de peuplement possèdent un avantage certain.

La répartition de la production halieutique dans les zones océaniques se caractérise par une prédominance du Pacifique, suivi de l’Atlantique et de l’océan Indien, conforme à la superficie de  ces  océans.  À plus petite échelle,  la répartition en latitude des océans et  leur proximité des zones de peuplement expliquent la plus forte production du Pacifique nord-ouest bordant la Chine, le Japon et la Russie (22 Mt), suivi du Pacifique sud-est (12 Mt) longeant l’Amérique du Sud, puis du Pacifique centre-ouest (11,5 Mt) et de l’Océan indien oriental (7,2 Mt) qui baignent les mers des péninsules asiatiques. L’Atlantique nord-est ne produit que 8 Mt. L’Atlantique nord-ouest (2 Mt) et le Pacifique nord-est (3 Mt), bien que plus modestes, jouent un rôle important dans l’approvisionnement de l’Amérique du Nord.
Les mers tempérées boréales sont fortement exploitées car elles bordent des continents qui ont développé la pêche en mer depuis des siècles, et, depuis le XXème siècle, une pêche industrielle d'espèces de poissons endémiques (lieu d’Alaska, hareng et gadidé de l’Atlantique) en réponse à une demande croissante des populations. Cette exploitation des ressources provoque une stagnation voire une baisse de la production, notamment en Atlantique nord-ouest avec la chute des captures de morue.

La production de la pêche maritime par zone océanique en 2011

La production dans l’Atlantique nord subit une chute effective depuis le début du  XXIème  siècle en Atlantique nord-est, mer où pêchent principalement les flottilles européennes, ainsi qu'en Atlantique nord-ouest (moindre ressource et restriction d’accès sur les pêcheries de morue, dès les années 1970). À l'opposé, la production de l’océan Indien progresse, surtout grâce à la pêche des thonidés [4].

Comparaison de l’évolution de la production dans 3 zones océaniques

Les eaux tempérées australes, plus éloignées des zones de peuplement, notamment dans le Pacifique, sont moins exploitées, à l'exception des côtes d’Amérique du sud, au large du Chili, du Pérou et de l'Équateur où sont pêchés les petits pélagiques comme l’anchois. Dans les eaux froides voisines de l’océan Antarctique, s'installent des pêcheries très spécifiques de krill ou de poissons de grands fonds.
Les eaux tropicales fournissent, quant à elles, de plus en plus de captures, suite à la mise en exploitation par les grandes puissances halieutiques de nouveaux espaces et de nouvelles espèces, comme les thons et les crevettes.
 

1.2. Des ressources à conquérir

L’étendue de l’océan mondial est considérable, puisqu’avec plus de 361 millions de km², il occupe 70 % de la planète. Pourtant, ses eaux ont une faible productivité primaire et fournissent seulement 2 % de l’alimentation humaine (Carré, 2008) et 6,5 % des protéines consommées dans le monde (FAO, 2013). Dans le milieu marin comme sur terre, le cycle biologique repose sur la photosynthèse, grâce au phytoplancton à l’origine de la chaîne alimentaire constituée de nombreux prédateurs dont le pêcheur. Le rendement de la chaîne alimentaire est très faible et les chercheurs en biologie marine animale (Miossev, 1989) s’accordent pour dire que, malgré une forte production en phytoplancton (qui se compterait en milliards de tonnes), le segment intéressant les pêcheurs ne dépasse pas 100 à 120 Mt, soit le niveau déjà atteint aujourd'hui par la pêche et l'aquaculture marine.
Comprendre la pêche, c’est s’intéresser aux milieux de vie des espèces aquatiques et aux facteurs environnementaux déterminant leur reproduction, leur croissance et leurs migrations. La température de l’eau, la salinité, la teneur en nutriments, en oxygène… influent sur la distribution des populations marines. Les pratiques et pollutions d’origine anthropique peuvent perturber la chaîne alimentaire des espèces marines et ralentir leur développement [5]. Il reste beaucoup à comprendre sur les milieux et modes de vie des espèces marines, difficilement observables. On continue à découvrir des espèces ou tout au moins à les faire entrer dans le circuit de consommation, pendant que d’autres disparaissent.

En mer, la faune et la flore sont réparties selon une zonation verticale (avec la profondeur viennent le froid, le sombre et le manque de nutriments) et une zonation horizontale ou méridienne (la biomasse marine diminue avec l'éloignement des côtes, car les sels nutritifs sont essentiellement d’origine tellurique). Les espaces les plus riches sont donc les plates-formes continentales d'où proviennent les neuf dixièmes de la production halieutique. C'est pourquoi l’hémisphère nord est privilégié puisque la majorité des continents s’y trouvent, soumis pour l’essentiel à un climat tempéré qui favorise la production primaire.

Les  courants  marins  sont  aussi  des  sources  de  mélange  de  nutriments,  notamment à leur rencontre, là où le contact de masses d’eau de température, de salinité, de densité différentes, forme et déplace les fronts hydrologiques et crée des brassages verticaux. Ces zones sont très poissonneuses. Les courants côtiers froids qui longent les continents font remonter à la surface (« upwelling ») des eaux chargées de nutriments et créent ce qu’on nomme parfois un « bloom » phyto-planctonique saisonnier entraînant le développement d’une riche biomasse marine, essentiellement composée de petits pélagiques, qui viennent nourrir d’autres poissons. Parmi ces phénomènes, le plus  important est celui  de  la  côte  pacifique  de  l’Amérique  du  Sud, exploité par les Péruviens et les Chiliens autour des pêcheries d’anchois.

Courants marins et anomalies thermiques

Complément : le classement des espèces pêchées
1.3. Une production spécialisée

Bien connaître l’espèce ciblée est pour le pêcheur une garantie de savoir la débusquer et la capturer. Pour aller chercher la morue ou l’anchois, les engins de capture sont différents. On parle souvent de « métier » pour définir l’espèce pêchée associé à l’engin utilisé. On distingue deux catégories de métiers, celui des arts dormants, qui sont des engins passifs où les poissons viennent se piéger, et celui des arts traînants, qui sont des engins actifs où l’on « chasse » le poisson. Les arts dormants peuvent être calés sur le fond, voire fixés à la côte, ou dériver au gré des courants : le filet droit, le casier, les lignes avec hameçons sont d’utilisation courante pour presque toutes les espèces. Les arts traînants sont tractés par le bateau (dragues, chaluts, lignes) ou effectuent des encerclements (sennes) ; ils exigent une forte puissance des bateaux de pêche, pour tracter les engins et remonter le poisson capturé. L’essentiel des captures s’effectue à moins de 500 mètres de profondeur, sur le plateau continental et le haut du talus ; les techniques actuelles de pêche ne permettent pas de pêcher au-delà de 1 200 mètres de profondeur, même si certains essais ont pu se faire à de plus grandes profondeurs (notamment avec les palangres de fond).

Les engins de pêche ne capturent pas forcément les animaux pour lesquels ils sont employés, malgré les systèmes électroniques de détection et de suivi de capture de plus en plus  sophistiqués.  Les  captures  « accessoires »  sont  composées d’autres espèces vivant dans les mêmes eaux (baudroie au lieu de cabillaud)  ou de poissons immatures, trop petits (la sélectivité de la taille des mailles de chalut ou de senne ne vaut que pour les premiers poissons arrivés, les suivants sont coincés dans la masse [6]) ou les deux à la fois (capture de solettes ou merluchons [7] lors du chalutage de langoustines). Les chaluts s’avèrent des systèmes peu sélectifs surtout lorsque plusieurs espèces et plusieurs tailles de poissons cohabitent (on parle alors de pêcherie plurispécifique), et la chance laissée aux petits poissons est bien mince même si tous les règlements sont respectés (taille des mailles, mailles carrées,..). Les filets et les lignes sont plus sélectifs si l’orientation des mailles et la taille des filets et des hameçons sont respectées, surtout pour les prises de juvéniles, déjà moins pour les captures d’espèces accessoires. Ces deux types d’engins facilitent le tri « au fond plutôt que sur le pont » et réduisent les captures de poissons trop petits, encore immatures et qui ne se sont pas reproduits.

Quelques engins de pêche

Production et  espèces produites en 2011

La production mondiale est dominée par les poissons marins qui forment les trois quarts des captures. Malgré la diversification en cours depuis 20 ans, les pêches mondiales exploitent un nombre réduit d'espèces : la moitié de la production repose sur 70 espèces [8]. Une dizaine d’espèces seulement dépassent le million de tonnes avec une forte représentation des pélagiques : petits pélagiques (anchois, hareng, maquereau, poutassou, pilchard et sardine) et thons (listao, albacore). La production de poissons blancs s'appuie sur le lieu de l’Alaska, la morue de l’Atlantique, et, depuis quelques années, sur un poisson des grands fonds, le poisson-sabre. Une telle spécialisation rend le système productif vulnérable à des variations climatiques [9].

La domination de la production par les espèces pélagiques est liée au développement des pêches minotières depuis les années 1970, véritable ruée vers  les  petits  poissons,  nombreux  et  à  reproduction  rapide,  destinés à la fabrication de farine et d’huile, ce qui  leur vaut souvent le nom de poisson-fourrage. Ces petits pélagiques sont destinés à nourrir les animaux d’élevage terrestre (porc, volaille) ou maritime  (saumon). La présence des grands pélagiques comme les thonidés est liée à la mise en pêcheries des océans tropicaux par les grandes pêches thonières en réponse à la baisse de productivité des poissons blancs issus des pêcheries traditionnelles (Atlantique nord). L’amélioration des techniques de capture (chalut pélagique, senne, …) et des navires adaptés (chalutiers pêche-arrière ou thoniers-senneurs) contribue à l’expansion des pêches mondiales avec des modifications de la part respective des espèces produites.

Fileyeurs côtiers et chalutiers pêche-arrière de Bretagne

Cliquer sur l'image pour ouvrir le diaporama (défilement manuel)


Clichés : Bouvet Y., 2013
1. Navires hauturiers du Guilvinec
2 et 3. Chaluts sur enrouleurs
4. Fileyeur côtier à pont couvert

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2. Une activité en fin de révolution ?


L'inégale répartition de l'activité halieutique dans le monde ne reproduit pas l'inégale présence de la ressource. En effet, la demande économique et sociale, les habitudes alimentaires, les moyens techniques de capture et de distribution diffèrent d’un pays à l’autre, d’une communauté à l’autre. À proximité d’une ressource marine, certaines communautés s’organisent pour l’utiliser, d’autres non [10].
 

2.1. Un poisson mondial

La carte ci-après montre la concentration de la production en Asie, suivie de l’Amérique du Sud et de l’Europe. En 2011, le bilan statistique de la FAO montre que plus des 8/10ème de la production sont assurés par 25 pays, et 60 % des captures par seulement 10 pays. Ce sont les pays disposant d’un plateau et/ou d’un talus continental et abritant les grands foyers de peuplement qui sont les principaux producteurs halieutiques.

La géographie de la production halieutique s’est diversifiée. Si les pays industrialisés ont longtemps dominé la production mondiale (Japon, États-Unis, Europe, URSS) car ils possédaient les moyens techniques de production, de transformation et de commercialisation des produits, ils se font rattraper et dépasser par des pays émergents, à partir de 1985. Deux facteurs explicatifs  peuvent être avancés. Le premier est la mise en œuvre du Droit de la Mer [11] instituant les zones économiques exclusives (ZEE) qui déterminent une appartenance nationale aux ressources vivantes ou minérales dans la limite des 200 milles nautiques (environ 370 km) depuis la côte. Cette mesure a eu pour effet de développer des flottilles nationales, et de soumettre l'accès des flottilles étrangères à des droits de pêche. Souvent, les nouvelles flottes de pêche nationales sont aidées par les armements des pays industrialisés en échange de l’accès de leur flotte aux  espaces et ressources maritimes « nationalisés ». Des transferts de technologies s’opèrent tant pour améliorer les flottilles de pêche que pour les activités de transformation, avec à la clef, la délocalisation de certaines activités portuaires : c'est ainsi que nombre de conserveries européennes se sont installées en Afrique occidentale (proximité de la ressource, main d’œuvre abondante et peu chère). Le deuxième facteur a déjà été évoqué puisqu’il s’agit du développement de la pêche minotière et de pêcheries spécialisées dans l’exploitation des petits pélagiques.

Les pays producteurs halieutiques en 2011

Les premiers pays producteurs en 2011 et la place de l’Asie

L’Asie reste le continent le plus gros producteur, avec la moitié de la production mondiale. Le Japon, grand pays producteur et consommateur, est aujourd’hui relayé par d’autres pays qui produisent pour répondre à la demande intérieure ou pour assurer des entrées de devises en exportant leur production. La Chine est devenue le premier acteur de la production mondiale, atteignant plus de 15 Mt depuis 2010 contre 9 Mt en 1980. Avec le complément des importants volumes aquacoles (plus de 33 Mt), c'est désormais un tiers des productions mondiales qu'assure la Chine. Les Amériques sont le deuxième continent producteur avec la forte présence du Pérou et du Chili et bien sûr des Etats-Unis dont la production est très diversifiée. Le Mexique, l’Argentine et le Brésil sont devenus des producteurs incontournables, capables d’exporter en raison de leur faible consommation nationale, et décidés à concéder des droits de pêche à des flottilles étrangères. L’Europe reste un important pôle de production et de consommation, mais la politique européenne commune de gestion et de mise en valeur des produits de la mer ne saurait occulter la dispersion des moyens et des résultats. Le continent africain enregistre peu de progression, à l'exception de quelques pays comme le Maroc et l’Afrique du Sud. Les eaux africaines restent le terrain de redéploiement des flottilles européennes et asiatiques aux termes de droits de pêche souvent liés à des transferts de technologies et de redevances. Ces accords sont souvent peu adaptés aux contextes locaux, puisque les redevances ne vont guère vers les populations littorales qui en ont besoin et l’absence d’autorité de contrôle laisse penser que ces accords vendent surtout des « droits au pillage » à des flottilles industrielles qui menacent l’existence de la pêche côtière et artisanale (Le Roux et Noël, 2010, Bignoumba, 2010).
 

2.2. La longue conquête halieutique d'un océan « fini »

La production halieutique a été multipliée par 7 en un demi-siècle. La lecture des phases de son évolution nourrit une forte inquiétude pour les temps à venir.

De 1950 au milieu des années 1970, le volume de production progresse de 20 à 60 Mt. À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, les flottilles reconstruites des pays développés pêchent dans des stocks abondants, qui ont pu se reconstituer durant le conflit. Puis intervient la modernisation des flottilles, qui passe par de nouvelles techniques de pêche (chalutage par l’arrière, senne plus grande), l'augmentation de la taille des navires qui permet de stocker plus de poisson et la capacité des bateaux-usines à transformer en mer (congélation, conserverie). C’est le temps de la prospection et de la mise en  production de  nouvelles  pêcheries  par  déploiement  des  flottilles industrielles des pays du Nord vers les eaux du Tiers Monde, encore libres d’accès. On a alors pu parler de Révolution halieutique par analogie avec la Révolution verte. Parallèlement, la demande s'accroît, que ce soit la consommation humaine qui s'ouvre aux surgelés, ou l’alimentation animale (porcs, poulets, poissons) qui absorbe farine et huile.
Évolution de la production mondiale de la pêche et de l’aquaculture (1950-2011)

Après les crises pétrolières de la décennie 1970, la progression se ralentit nettement. Les pêcheries traditionnelles, en Atlantique et  dans le Pacifique [12], s'essoufflent. La flambée des prix de l’énergie conduit plusieurs flottilles à arrêter l’exploitation de pêcheries lointaines devenues non rentables. Le modèle économique précédent de l’industrie des pêches est remis en cause et on assiste à des regroupements d’armements et à des délocalisations de flottilles qui se rapprochent des pêcheries et des zones de première transformation. Malgré tout, grâce à une plus grande diversification des espèces, la production continue d’augmenter pour atteindre 80 Mt au milieu des années 1980. La production se stabilise depuis 1990 autour de 85 Mt, avec des hausses et des baisses liées aux effets d’El Niño sur la présence de l’anchois du Pérou.
A partir des années 1990, les captures stagnent mais l’aquaculture se développe. Avec 60 Mt produites en 2010 pour l’alimentation humaine (soit 41% de la production totale) dont près de 20 Mt issues de la mer, l’aquaculture confirme son dynamisme et le rôle fondamental qu’elle joue dans l’apport de protéines animales. On évoque une Révolution aquacole car la production a été multipliée par 12 depuis 1980, en liaison avec la maîtrise des cycles complets de vie, dont la reproduction en milieu fermé. Si l’élevage de carpes en eau douce et la conchyliculture existent depuis longtemps, la culture d’espèces marines est plus récente, spécialisée sur quelques espèces de poissons mais aussi de mollusques, de crevettes et d’algues.

L’Asie assure les 9/10ème de la production aquacole mondiale, avec la Chine comme premier producteur (36,7  Mt) [13]. Si le Japon reste le premier producteur d’algues alimentaires, la culture de la crevette s’est développée dans presque tous les pays d’Asie tropicale, mais aussi en Amérique et Afrique tropicales, souvent en complément de la pêche. Les nouveaux pays halieutiques prennent leur essor comme l’Indonésie, l’Inde, le Myanmar, les Philippines.
Les poissons d’eau douce (la carpe, le tilapias et le poisson-chat surtout) l'emportent avec 33,7 Mt. Les salmonidés représentent l’essentiel des poissons diadromes, suivis des anguilles et des esturgeons (pour le caviar) ; le saumon, qu’il soit d’Atlantique ou du Pacifique se limite aux eaux froides tempérées et fournit aujourd’hui une production supérieure de très loin à celle de la pêche  (1% seulement du saumon de l’Atlantique est « sauvage »). De la même manière, plus de la moitié (55%) des crevettes de mer sont élevées et composent 70% de la production de crustacés. La production de mollusques (14 Mt) est diversifiée, entre espèces traditionnelles (moules, huîtres), nouvelles espèces en forte croissance (palourdes, coques) et soutien à des espèces fragilisées par une trop forte pêche (coquille Saint-Jacques) [14]. La pisciculture marine s’intéresse à des espèces à haute valeur ajoutée (bars, dorades, turbots) et fonde de grands espoirs dans l’élevage de la morue et du thon rouge.
S'il a pu apparaître comme une possibilité de compenser le déclin de la pêche, le développement de l’aquaculture rencontre actuellement des limites qui le ralentissent. Quelques épizooties et marées noires ont montré la vulnérabilité de cette production. En même temps, l’aquaculture est dévoreuse d’espaces littoraux, déjà très convoités par d'autres activités, et peut avoir un impact négatif sur certains milieux (mangroves) et certaines espèces sauvages.

Production et producteurs aquacoles en 2010

Ferme aquacole au Viet Nam

Quand toutes les mers du monde semblent avoir été explorées, et toutes les espèces utilisées, quand l’océan apparaît comme fini, s'ouvre pour la pêche une période de menaces sociales, économiques et écologiques qui invite à une mise en place de mesures de gestion et d’encadrement de la pêche.
 

2.3. La difficile gestion des pêches
Pour assurer une pêche durable, la gestion de la ressource et des prélèvements est nécessaire. À cet effet, les biologistes marins chargés d’estimer l’importance de la ressource vivante mesurent des « stocks », c’est-à-dire la partie exploitable d’une population de poissons. Un stock est composé de poissons adultes de plusieurs cohortes, autrement dit des poissons de la même classe d’âge. Un stock évolue en fonction du nombre de recrues qui y entrent, de la mortalité naturelle et du prélèvement fait par la pêche, qu’on nomme l’effort de pêche. L’âge de reproduction et l’espérance de vie ont une incidence sur l'effectif du stock. Ainsi, l’espérance de vie d’une crevette ou d’un anchois et faible (3 ans) mais ils se reproduisent dès la première année, alors qu’une morue peut vivre une dizaine d’années mais ne se reproduit que vers 3 ou 4 ans. Les espèces pélagiques ont des espérances de vie plus courtes que les espèces démersales ou benthiques ; les captures de poissons de grands fonds s’effectuent sur des espèces à métabolisme lent, se reproduisant tard (un poisson-sabre ne se reproduit qu’à 10 ans).
Cycle de vie d’une cohorte

Une pêcherie durable, c’est un espace où le stock prélevé n’endommage pas la bonne santé de la population et permet l’entrée d’une cohorte de recrues au moins égale à l’effort de pêche. C’est l’importance du groupe de géniteurs qui détermine la viabilité de la ressource. La rentabilité de la production halieutique repose donc sur le recrutement de nouveaux géniteurs et sur la croissance de chaque cohorte. Il appartient aux pêcheurs de gérer le prélèvement pour ne pas déstabiliser le renouvellement régulier de la population qui permet de pérenniser leur activité ; on parle alors de stock pleinement exploité qui assure un niveau de production optimale équilibrée. Mais si, pour maintenir leur niveau de vie, ou pour assurer une rentabilité financière supérieure aux investisseurs, les pêcheurs augmentent l'effort de pêche, ils réduisent le nombre d’individus arrivant à maturité sexuelle et provoquent une surexploitation.

Pour déterminer le niveau d’exploitation optimal, la FAO rassemble les suivis des stocks produits par l’ensemble des biologistes marins. En 2009, 57% des stocks sont pleinement exploités, 30% sont surexploités et 13% seulement sont sous-exploités. L'augmentation du nombre de stocks surexploités inquiète par ses conséquences écologiques (risque de disparition d’espèces), mais aussi par les menaces qu'elle fait peser sur le sort des populations littorales qui vivent de cette activité, sur l’équilibre de certaines économies nationales et sur la sécurité alimentaire mondiale.

Seule la mise en place d’une gestion raisonnée des pêches peut préserver les stocks fortement ou surexploités. Si cet impératif peut être entendu dans les pays où les lois sont respectées et là où la pêche se fait dans des eaux sous autorité nationale [15], il n'en est de même ni dans les régions où les instances de contrôle sont absentes ni dans les eaux internationales où vivent les grands poissons migrateurs (thons, requins). Les mesures actuellement en cours portent sur des réductions de captures de juvéniles et de captures accessoires (taille des mailles, des hameçons), sur la mise en place d'aires marines protégées [16]. Cette limitation de l’effort de pêche ne peut aller sans prise en compte des conséquences économiques et sociales (réduction de la flottille et du nombre de pêcheurs, concentration d’entreprises …).

Évolution de l’état des stocks de l’océan mondial (1974-2009)

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3. Des poissons et des hommes

La production des pêches stagne voire diminue, celle de l’aquaculture décolle. Cette augmentation globale de la production n’assure pas pour autant une meilleure répartition de la consommation dans l’ensemble du monde à la fois parce que le poisson n’est pas présent dans toutes les mers du globe, que l'effacité des techniques des pêcheurs est très dissemblable et que les échanges internationaux modifient l’accès aux produits.
 

3.1. Des pêcheurs et des bateaux

La pêche et l’aquaculture sont aujourd’hui l’activité de près de 55 millions d'hommes et de femmes (15% de femmes, estimation de la FAO), dont 7 millions sont des travailleurs occasionnels (pêcheurs  saisonniers qui exercent une autre activité, souvent agricole, activité elle-même saisonnière). On connaît assez mal ces populations qui représentent pourtant 4,2% des 1,3 milliards d’actifs du secteur primaire. Cette population de pêcheurs continue de croître (2,1% par an depuis 2005 selon la FAO), plus vite que la population mondiale (1,2% par an) et que la population agricole (0,5% par an).
La majorité des pêcheurs vit dans les pays en développement : en Asie (87%), en Afrique (7%), en Amérique latine (4%) où leur nombre continue de progresser, en lien surtout avec le développement de l’aquaculture. En Asie, la progression du nombre d’aquaculteurs est 10 fois supérieure à celle du nombre des pêcheurs entre 1990 et 2000 et 3 fois supérieure entre 2000 et 2010. A l’inverse, en Europe et en Amérique du Nord, qui comptent seulement pour 2% des effectifs en 2010, soit 1,5 point de moins qu’en 1990, le nombre de pêcheurs ne cesse de baisser - à un rythme de 2% par an sur les dix dernières années en Europe, et le nombre d'aquaculteurs se stabilise.

Pêcheurs et aquaculteurs par région du monde (en milliers de personnes)
 
  1990 2000 2010
pêcheurs dont aquaculteurs pêcheurs dont aquaculteurs pêcheurs dont aquaculteurs
Afrique 1 917 2 3 899 84 3 955 150
Asie 26 675 3 772 36 752 10 036 47 857 16 078
Europe 645 32 752 84 634 85
Amérique latine & Caraîbes 1 169 69 1 407 191 1 974 248
Amérique du Nord 385 - 343 - 342 4
Océanie 67 2 74 5 76 6
TOTAL 30 948 3 877 43 227 10 400 54 838 16 571

Source : F.A.O. 2013

 

L’emploi dans le secteur pêche recule dans les « vieux » pays halieutiques (Europe, Amérique du Nord, Japon) quand il progresse dans les pays « neufs ». Ainsi, la France, le Royaume Uni, le Japon ont perdu près de la moitié de leurs pêcheurs entre 1990 et 2010, soit près de 170 000 au Japon, 13 000 en France et 12 000 au Royaume-Uni. La mise en œuvre de technologies performantes qui réduisent le besoin de main d’œuvre mais aussi la volonté politique de s'attaquer à la surcapacité de la flottille de pêche, afin de diminuer l’effort de pêche et rendre l’activité halieutique durable, expliquent en grande partie le déclin des effectifs.

La forte productivité par pêcheur des pays du Nord résulte du fort degré d’industrialisation (navires de plus grande taille, fortement motorisés) et contraste avec la faible productivité des petits producteurs aux modestes embarcations du Sud. Ainsi, la Norvège tout en perdant plus de la moitié de ses navires (passant de 13 000 à 6 300 unités entre 2000 et 2010) conserve 95 % de sa puissance, passant de 1,321 à 1,25 millions de kW, et garde donc sa capacité de capture tout en ayant perdu près de 8 000 pêcheurs.

La productivité par personne (pêcheur et aquaculteur) en 2010
Caractéristiques des flottilles de pêche dans le monde

Pour comprendre ces évolutions, il faut regarder la répartition et la constitution des flottilles de pêche. La flottille mondiale qui compte plus de 4 millions de bateaux, se répartit entre l’Asie (73 % de la flottille), suivie de l’Afrique (11 %), l’Amérique latine et les Caraïbes (8 %) puis l’Europe et l’Amérique du Nord (3 % chacune). La motorisation et la taille des bateaux peuvent permettre d’évaluer le niveau de technicité et le niveau d’investissement financier du secteur. Les petits bateaux (moins de 12 mètres) représentent 85 % de la flotte mondiale et sont majoritaires dans toutes les régions du monde, même si leur proportion diminue en Europe [17], en Amérique du Nord et en Océanie tout en constituant plus des 3/4 de la flotte. Ces embarcations opèrent à proximité des côtes et représentent le cœur de l’activité de pêche sur les littoraux autour d’activités artisanales et vivrières qui assurent des revenus (ou des apports de nourriture) pour la famille proche ou étendue.

Passer à des bateaux motorisés (le moteur est l’équipement qui vient en premier quand la pirogue est amortie), puis à des bateaux plus grands demande un investissement financier tant pour le bateau lui-même que pour les engins de pêche associés. Cela exige aussi des connaissances et des équipages plus aguerris pour affronter des mers plus lointaines et souvent plus hostiles. Enfin, il est nécessaire de disposer d'équipements portuaires pour s’approvisionner en carburant, en glace, pour décharger les captures, et surtout commercialiser le produit de la pêche.
 

3.2. Une consommation internationale

Le poisson est une denrée très périssable et, pour entrer dans l’offre alimentaire, il doit rapidement être transporté et transformé et/ou conditionné afin d’être vendu au meilleur prix. Il peut se présenter sous différentes formes (frais, séché, salé, fumé, réfrigéré, congelé, lyophilisé, en conserve…) qui lui confèrent une plus ou moins grande valeur : généralement plus un poisson est frais, voire vivant, plus son prix est élevé. La consommation humaine directe représente près de 86 % de la production, soit plus de 128 Mt en 2010, et la part du poisson transformé est devenue majoritaire. La transformation du poisson en huile et farine pour l’alimentation animale recule en pourcentage, car elle n'apporte qu'une faible valeur ajoutée aux captures.

Les modes de consommation varient d’une région du monde à l’autre. Si l’Amérique latine produit et utilise beaucoup de farines et d’huiles non alimentaires, notamment pour les élevages de saumons du Chili et de crevettes en Équateur, c’est une région assez peu ichtyophage, où la consommation se fait en frais ou réfrigéré, dans les espaces à proximité des ports de débarquement. Les populations d’Afrique salent mais surtout sèchent et fument beaucoup le poisson, n’ayant pas toujours accès à la conservation réfrigérée. En Europe et en Amérique du Nord, on transforme les deux tiers des poissons destinés à l’alimentation humaine, soit par congélation, soit par appertisation. Et c’est en Asie et en Afrique que l’on consomme le plus de poisson frais, voire vivant en Asie et dans les pays à forte communauté asiatique (Amérique du Nord).

Formes de commercialisation du poisson

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Clichés : Bouvet Y,  Bernard N., Desse R.-P.
1. Poisson vivant (Viet Nam)
2 et 3. Poisson frais à Porto (Portugal)
4 et 5. Poisson séché à Lomé (Togo)
6. Poisson en conserve (France)

L'utilisation de la production halieutique et son évolution

A l’instar des méthodes de pêche, les techniques de conservation et de transformation du poisson ont beaucoup progressé pour maintenir en bon état le poisson devenu produit de la mer. Ainsi, de nombreuses innovations dans le domaine de la réfrigération, de la fabrique de glace (en écailles) et du transport permettent de distribuer le poisson à l’état frais ou vivant [18]. Les besoins en énergie, en eau potable, en transport nécessitent de coûteuses infrastructures, respectant les règles sanitaires tout au long de la chaîne de distribution du poisson, de la mer jusqu’à l’assiette.
Les produits transformés sont nés de la volonté de préserver la ressource alimentaire de la dégradation ; le séchage, le fumage, le salage ont été des modes de conservation utilisés depuis longtemps et qui ont permis aux produits de la mer de conquérir les espaces continentaux (Besançon, 1965 & Noël, 2013). L'appertisation et la conserve, à partir de la fin du XIXème  siècle, puis  la surgélation au  XXème siècle, ont fait triompher les produits transformés, en Europe et en Amérique du Nord. Tout est alors mis en œuvre pour créer des produits à haute valeur ajoutée, qu’ils soient frais, congelés, panés, fumés ou en conserve mais surtout prêts à consommer et de qualité uniforme, quitte à perdre de leur saveur. Pour faire face à la demande qu’elle a elle-même générée, l’industrie alimentaire se rapproche des lieux de pêche pour assurer la transformation des poissons (Afrique pour les conserveurs européens), y trouvant une main d’œuvre bon marché.
La surgélation en mer a bouleversé la géographie de la transformation, grâce aux navires-usines qui traitent le poisson dès sa sortie du filet, et qui fabriquent une matière « première » de chair sans arête, qui peut subir une nouvelle transformation (fabrication de plats cuisinés) voire une autre congélation avant d’entrer sur le marché de vente et de consommation. Cette double-surgélation (ou double frozen) permet de construire des circuits d’approvisionnement, de transformation et de commercialisation à l'échelle mondiale, en fonction des espèces et du produit à fabriquer, du coût de la main-d’œuvre utilisée et des transports. Par exemple, des poissons entiers congelés provenant des marchés européens et nord-américains sont expédiés en Asie (Chine, mais surtout Vietnam et Inde) pour le filetage et le conditionnement avant d’être réintroduits sur les marchés d’origine (Druais, 2004). Le poisson ainsi stabilisé devient un produit plus échangeable qui participe à la mondialisation croissante de la filière pêche.
Le contrôle des circuits d’approvisionnement mondiaux est de plus en plus réalisé par l’aval de la filière et les distributeurs. Cette intégration du secteur halieutique au commerce international est liée à tout un ensemble de facteurs : la demande croissante (liée à l’augmentation de la population et l'amélioration des conditions de vie et d’alimentation), les innovations technologiques (assurant transformation, conditionnement et transport), la mondialisation des systèmes alimentaires (on veut manger de tout, partout) et surtout la libéralisation des politiques commerciales. La  transformation du poisson (filetage et conserve) s'est déplacée vers la Chine, la Thaïlande et le Vietnam qui prennent place parmi les premiers pays exportateurs grâce au faible coût de leur main-d'oeuvre. En 2011, les 56 Mt (équivalent poids vif) d'exportations de produits de la mer ont généré 125 milliards de dollars US, soit en valeur 10 % des  produits  agricoles  échangés  dans  le monde et 1 % du commerce mondial.

Les principaux pays responsables des échanges commerciaux des produits halieutiques en 2010
Les importations de produits de la mer pour 3 continents

Le déséquilibre et l’interdépendance entre les pays du Nord (Europe, Amérique du Nord, Japon), importateurs, et les pays du Sud (Asie, Amérique latine, Afrique), exportateurs, sont flagrants : les deux tiers des exportations des pays en voie de développement sont à destination des pays développés. La Chine est à la fois le premier producteur et le premier exportateur mondial de poisson, même si ses importations ne cessent d’augmenter pour satisfaire une demande intérieure croissante en produits de la mer du fait de l’augmentation du niveau de vie et de la globalisation des habitudes alimentaires.

L’Europe demeure le plus grand marché de produits halieutiques avec 40% des importations mondiales originaires de toutes les régions du globe, mais aussi d’échanges entre les pays européens. La situation de dépendance extérieure de l’Union Européenne pour sa consommation de produits de la mer est liée à deux grandes causes. La première tient à l’augmentation de la demande intérieure de la part d'une population de plus en plus ichtyophage. La deuxième est liée à la politique commune des pêches (Europe bleue) qui a construit des mesures de gestion et de restriction des activités de pêche pour préserver et reconstituer les stocks de poissons de la mer communautaire (Atlantique nord-est), tout en développant l’activité aquacole.

Le commerce international qui s’est construit sur les produits marins depuis une vingtaine d’années rend fort complexe l’analyse d’un secteur qui repose pour l’essentiel sur une activité artisanale portée par une multitude d’acteurs, de métiers et d’espaces différents. Une approche par les espaces utilisés, créés, partagés par cette filière peut être une aide à la compréhension de ce secteur.
 

3.3. Un géo-système halieutique
La rencontre entre un socio-système (les acteurs de l’exploitation et de l’utilisation des produits halieutiques) et un écosystème (les milieux maritimes et leurs ressources) génère un système halieutique reposant sur des éléments variés, produisant des biens et fabriquant des espaces halieutiques [18]. Ainsi, le système halieutique intègre des éléments biologiques (production  de  la biomasse), physiques (mouvements des masses océaniques), techniques (engins de captures, navires, transformation), économiques (coopération, partenariats commerciaux, libéralisme), sociaux (populations maritimes, modes de consommation, distribution), culturels (tradition maritime, pratique ichtyophage), juridiques (droit de la mer, de pêche, activités illégales) et bien sûr politiques (équilibres territoriaux, disponibilité alimentaire).   
Ce système se crée en fonction des interactions entre ces différents éléments, qui sont liés par des mécanismes de flux, d’adaptation, d’ajustement, de régulation et qui évoluent dans le temps pour construire des espaces halieutiques. On peut alors parler d'un géo-système halieutique qui s’appuie sur un espace de production, un espace de distribution et de consommation et un espace structurant,  les  ports,  lieux  d’organisation  de  l’activité  halieutique en tant qu'interface entre espace maritime, espace littoral et espace continental.
Système et espaces halieutiques

Cette approche systémique invite à décrire l’espace halieutique autour de trois espaces :
- un avant-pays maritime : les pêcheries ou concessions aquacoles où sont prélevées les ressources,
- un pôle d’organisation : le port de pêche, point de débarquement des captures, lieu de première transformation et vente, et aussi point d’armement des navires, de recrutement et de formation des équipages, d’organisation et de gestion de la pêche, de construction sociale et culturelle,
- un  arrière-pays  continental : les  zones  de  distribution, de  transformation et  de consommation des produits de la mer.
Si certains espaces halieutiques sont simples car liés à une espèce et une région littorale, la mondialisation de la filière halieutique augmente les distances et opacifie les flux qui les relient. Les espaces halieutiques sont de plus en plus multipolaires, avec des pêcheries multi-spécifiques, des marchés d’approvisionnement concentrés et des consommateurs qui oublient parfois l'origine marine et sauvage des poissons.


Conclusion

La progression spectaculaire de la production halieutique depuis le milieu du XXème siècle a permis de répondre à l’un des enjeux contemporains majeurs, celui de la sécurité alimentaire. L’offre alimentaire en produits halieutiques est passée en 60 ans de 6 à 18,8 kg par an et par habitant, offrant un accès aux protéines animales plus important mais inégalement réparti. L’augmentation de la production s’est faite grâce à une amélioration des techniques de captures, à une extension des zones de pêche puis, dans un deuxième temps, par le développement de l’aquaculture. Cette expansion s’est réalisée aux dépens d’une ressource vivante dont les producteurs ne maîtrisent pas le renouvellement. Depuis presqu’un siècle, la pression croissante sur les espèces marines menace l’existence de nombre d’entre elles (baleines, requins, thons,…). Le nombre de pêcheurs et d’aquaculteurs ne cesse d’augmenter pour atteindre près de 55 millions d’actifs en 2010, soit 25 millions de plus qu’en 1990. La durabilité de ces activités est très clairement posée et les conflits de partage de la ressource sont multiples.
Combien de temps durera l’équilibre actuellement positif entre la biomasse marine et les besoins en protéines animales d’une population humaine toujours plus importante ? Sont en jeu l’ensemble de la filière qui compte la pêche et l’aquaculture, ainsi que l’ensemble des activités auxiliaires (transformation, conditionnement, commercialisation, construction et entretien des bateaux, ports, formation, recherche, administration et gestion…), soit 10 à 12% de la population mondiale. Les géographes interrogent aussi les équilibres territoriaux régionaux. Le littoral est extrêmement sollicité par presque toutes les activités humaines, dès lors quelle place convient-il de laisser à l’activité pêche et aquaculture en mer et sur les espaces côtiers ? Selon les modes de production, les ressources et les marchés, quelques espaces peuvent apparaître fortement liées à l’activité halieutique mais rarement uniquement bâtis par elle. C’est au cas par cas qu’on peut tenter de caractériser ces territoires de la pêche et plus encore ceux de l’aquaculture et de les relier aux activités voisines. L’autre enjeu est celui du partage des ressources et des dividendes qui en sont issus entre les pays consommateurs et les pays en développement producteurs et exportateurs souvent contre la volonté de leurs propres populations. La question d'une autre mondialisation est posée.

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Notes

[1] Du grec halieutikos, qui a trait à la pêche, le terme peut s'étendre, selon certains auteurs, à la production aquatique. C'est le cas dans le présent article.

[2] FAO, 2013, La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture, 2012, Rome, 241 pages.

[3] Il faut comparer la production annuelle de poisson (terme générique pour désigner les produits d’origine halieutique) aux 2030 Mt de céréales, 1500 Mt de fruits, légumes et tubercules, 245 Mt de viandes, 54 Mt d’œufs et 600 Mt de produits laitiers (Carré, 2008).

[4] À partir de la fin des années 1970, face à la stagnation voire la diminution de la production en Atlantique nord (passant de 4 à 2 Mt en Atlantique nord), les flottilles européennes se sont reportées sur d’autres zones de pêche : l’Atlantique sud, au large de l’Argentine, autour des îles Malouines, pour les chalutiers industriels espagnols et le Golfe de Guinée et l’Océan indien pour les thoniers-senneurs espagnols et français.

[5] Voir les conclusions du troisième symposium sur l’acidification des océans, réuni à Monterey (Californie), septembre 2012, montrant les conséquences  des activités humaines sur le plancton et les coquillages : IGBP, IOC, SCOR (2013). Ocean Acidification Summary for Policymakers. Third Symposium on the Ocean in a High-CO2 World. International Geosphere-Biosphere Programme, Stockholm, Sweden).

[6] En 2001, dans les 500 tonnes de lançons (petits pélagiques servant à fabriquer de la farine) d’une cargaison d’un navire  danois  le  « Benny  Dorthe » ayant  pêché  en  Mer  du  Nord,  125  tonnes  étaient  en  fait  des  églefins  juvéniles (poissons blancs), espèce alors très surveillée car étant en danger. (source : The Telegraph, 22 octobre 2001).

[7] La solette est une sole qui n’a pas atteint la maturité sexuelle, et ne s’est pas reproduite ; elle est juvénile. Le merluchon est le juvénile du  merlu. Ces  noms construits comme des  diminutifs, donnent  l’impression  que ce sont d’autres espèces qui sont pêchées mais ce n’est pas le cas.

[8] La FAO a recueilli en 2010 des statistiques pour près de 1550 espèces différentes, soit 12% de plus qu’en 2000.

[9] Le meilleur exemple est celui de l’anchois du Pérou qui connaît de fortes variations de production selon la présence et l’intensité du phénomène El Niño dans le long des côtes de l’Amérique du Sud.

[10]  Le Gabon est un pays qui se nourrit avec son espace continental et laisse les eaux, pourtant poissonneuses, aux populations migrantes des pays frontaliers (Bignoumba, 1995).

[11] Convention des Nations Unies de Montego Bay signée en 1982. Jusqu’à cette date, la mer étaient considérée comme appartenant à tous ou tout au moins à ceux qui pouvaient se l’approprier. On limitait ainsi l’espace maritime national à la portée des canons.

[12] Entre 1970 et 1973, le débarquement des anchois au Pérou chute de plus de 10 millions de tonnes, passant sous la barre des 2 millions. En 1983 et 1984, aucune capture significative d’anchois péruvien n’est signalée à tel point que les biologistes pensent que l’espèce est éteinte. Depuis, le petit poisson est revenu, avec des variations interannuelles de captures spectaculaires : 9 Mt en 1994, puis 1 Mt en 1998, puis à nouveau 9 Mt en 2000… En 2010, la production était de 4.2 Mt et elle est estimée à 8.2 Mt en 2011.

[13] Le développement de l’activité aquacole en Chine a permis de lutter contre la faim et la pauvreté dans les campagnes chinoises, en créant une véritable filière entrant dans l’économie de marché et en valorisant les espaces les plus adéquates (Hishamunda & Subasinghe, 2003).

[14] Voir sur le site d’IFREMER, la page sur l'aquaculture de la coquille Saint-Jacques en rade de Brest.

[15] L’Union européenne a mis en place tout un corpus de réglementations  et de partage des stocks qui est en ce sens exemplaire, même si l’Europe bleue n’aplanit pas les nombreuses difficultés économiques et sociales du secteur des pêches.

[16] Les aires marines protégées (AMP) sont des zones où les ressources bénéficient d'une protection spécifique. Elles associent les activités humaines, en les pérennisant dans une gestion durable avec une recherche de compromis entre contraintes écologiques et économiques. Voir la carte mondiale des aires marines protégées en 2013.

[17] En France en 2012, les bateaux de moins de 12 mètres représentent 80% de la flotte sur un total de 4578 bateaux (source : INSEE, 2013).

[18] Voir Corlay, J.-P., 1993, « L’espace halieutique existe, je l’ai rencontré…», Nantes, Cahiers nantais, n°40.

 

Pour compléter :

Ressources bibliographiques
Ouvrages de référence :
Pour aller plus loin :
  • BIGNOUMBA (GS), 1995, La pêche maritime au Gabon : contribution à l’étude géographique d’une activité secondaire dans un pays tourné principalement vers l’exploitation de ses ressources continentales,  Nantes, Thèse de doctorat, 364 pages.
  • BOULARD (JC), 1991, L'épopée de la sardine. Un siècle d'histoire de pêches, Editlarge-Ouest-France, Rennes, IFREMER, Brest, 224 p.
  • BOUVET (Y), 1988, La grande pêche malouine : une campagne à bord du Capitaine-Pléven II en 1988, Nantes, Mémoire de maîtrise, Institut de Géographie, 219 p.
  • BOUVET (Y), 1989, La grande pêche thonière française, Mémoire de DEA, Institut des Sciences Humaines de la Mer -Nantes, Ecole Nationale de la Marine Marchande-Nantes, 103 p.
  • BOUVET (Y), 1993, La pêche du thon blanc en France : aspects géographiques d'une activité maritime saisonnière, Nantes, Thèse de doctorat, 322 p.
  • CARRÉ (F), 1984, Les grandes pêches thonières françaises en zone tropicale, Norois, Poitiers, n°121, janv-mars, p.113-126.
  • CAZALET (B), 2007, Les droits d’usage territoriaux, de la reconnaissance formelle à la garantie judiciaire : le cas des aires marines protégées ouest-africaines, Mondes en développement, n°138, p.61-76.
  • CLEACH (M-P), 2014, Pêches maritimes : comment concilier exploitation et préservation des ressources halieutiques ?, Sénat, Les Rapports de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST)
  • CONTI (A), 1953, Racleurs d'océans, Paris, éd. André Bonne, rédt. 1993 Payot & Rivages.
  • CONTI (A), 1957, Géants des mers chaudes, Paris, éd. André Bonne, rédt. 1997 Payot & Rivages.
  • CORLAY (JP), 1993, La pêche au Danemark, essai de géographie halieutique. Brest, Université, thèse d’État, 2 volumes, 1331 p.
  • CORLAY (JP), 1993, L’espace halieutique existe, je l’ai rencontré…, Cahiers nantais, n°40.
  • COULIOU (JR), LE BOUËDEC (G), 2004, Les ports du Ponant, l’Atlantique de Brest à Bayonne, Éditions Palantines.
  • COULIOU (JR), LE BOULANGER (JM), 2009, Cornouaille Port de Pêche, Editions Palantines, 160 pages.
  • COULIOU (JR), 1998, L’impact de la pêche sur les littoraux, Géographie humaine des littoraux maritimes, Paris, Editions du Temps, p.23-66.
  • GOREAU (A), 2006, La filière « crevette » au Kérala (Inde du sud) : acteurs et stratégie spatiale, Cahiers d’Outre-mer, Bordeaux, n°236, p. 463-479.
  • HISHAMUNDA (N) SUBASINGHE (RP), 2003, Développement de l'aquaculture en Chine : le rôle des politiques gouvernementales, FAO Document technique sur les pêches. no. 427. Rome, FAO, 69 p.
  • FLEURY (PG) et coll. 2002. 1993-2002 : 20 ans de développement d'une filière originale de sea-ranching de coquilles Saint-Jacques (Pecten maximus) en rade de Brest (France) : historique, résultats, perspectives). 14th Pectinid Workshop, St Petersburgh (Florida, USA).
  • LAUBIER (L) & al., 2003, Exploitation et surexploitation des ressources marines vivantes, Académie des sciences, Rapport sur la science et la technologie n°17,  Editions Tec & doc, Paris, 503 pages.
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  • NOËL (J), 2011, Regard géographique sur la mondialisation halieutique. L’alter-mondialisation et les formes de résistances des « pêches artisanales », Université de Nantes, thèse de doctorat, 473 p.
  • PERON (G), 2012, Approche écosystémique de la production aquacole : entre développement de l’aquaculture et dynamique des pêches, l’épuisement des ressources, Brest, Thèse de doctorat, Ecole doctorale des sciences de la mer, 225 pages.
  • RECHER (J), 1953, Le grand métier, journal d’un capitaine de pêche de Fécamp, Paris, Plon coll. Terre humaine, 479 pages.
  • ROBERT-MULLER (C), 1944, Pêches et pêcheurs de la Bretagne Atlantique, Paris, Thèse posthume de doctorat d'Etat, Armand Colin, ouvrage mis au point par LE LANNOU (M), 616 p.

Sitographie :

Filmographie :

DRUAIS (S), 2004, Quel poisson pour demain ?, film documentaire, 52 minutes, diffusion La Chaine Parlementaire, un extrait.

 

Yvanne BOUVET,
Maître de conférences, Université de Bretagne Occidentale - Brest, EA 2219 Géoarchitecture, ISHS

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 30 juin 2014

Pour citer cet article :
Yvanne Bouvet, « De la mer à l’assiette : présentation de la filière halieutique dans le Monde », Géoconfluences, 2014, mis en ligne le 7  juillet 2014
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/oceans-et-mondialisation/corpus-documentaire/de-la-mer-a-l2019assiette-presentation-de-la-filiere-halieutique-dans-le-monde

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