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Océans et mondialisation

La conquête plaisancière de la haute mer

Publié le 03/07/2014
Auteur(s) : Anne Gaugue, maître de conférences, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand - Equipe Habiter le monde, Université Jules Verne, Amiens

D’abord pratiquées par quelques rares précurseurs, les croisières hauturières sont devenues en un siècle un mode de vie choisi par des plaisanciers au long cours, qui sillonnent les mers à bord de leur voilier pour des durées allant de quelques mois à une grande partie de leur vie d’adulte. Grâce à leur maison flottante, ils voyagent de port en port et découvrent de nouveaux lieux, tout en étant chez eux. Entre 10 000 et 12 000 voiliers de grande croisière naviguent ainsi autour du monde : ils seraient 6 000 en Atlantique, 2 000 en Méditerranée, 1 000 dans le Pacifique et dans l’Indien (Cornell, 2007). Aujourd’hui, ce sont plus de 1 000 voiliers de plaisance qui s’élancent tous les ans à travers l’Atlantique pour rejoindre, depuis l’Europe, l’arc antillais. Désormais, les voiliers de plaisance croisent sur toutes les mers et océans du monde et même dans les hautes latitudes, les plaisanciers sont de plus en plus nombreux. Au début des années 1970, il y aurait eu en moyenne un voilier dans la région du Horn tous les deux ou trois ans (Janichon, 1998).

La navigation de plaisance en haute mer telle qu’elle est pratiquée par des amateurs naviguant seuls ou avec famille et amis, est aujourd’hui bien balisée grâce aux manuels de grande croisière ou aux sites internet, qui fournissent aux postulants toutes les informations nécessaires pour mener à bien leur projet. Or, cette maîtrise plaisancière des mers est relativement récente.
Comment s’est faite la conquête des mers et océans du globe par un petit nombre de marins ? Comment s’est diffusé un mode d’habiter nomade sur les océans ?
À partir de la fin du XIXème siècle, des pionniers s’élancent sur des petits voiliers pour traverser des océans et franchir des caps et des passages difficiles, prouvant ainsi qu’il est possible de faire un tour du monde en solitaire sur un voilier de plaisance ou de naviguer en Terre Adélie. La conquête plaisancière des mers du globe, c’est ensuite l’invention d’un nouveau mode de vie qui consiste à vivre sur son voilier et à naviguer de port en port, pour le seul plaisir (1950-1980). Enfin, les navigations contemporaines au long cours se multiplient, se diversifient sans aller jusqu’à se démocratiser.
Le port d’Ushuaia (Argentine)

Aujourd’hui, le port d’Ushuaia, à 60 milles du cap Horn, utilisé comme camp de base pour naviguer en Patagonie et en Antarctique, est devenu très fréquenté.
Source : Strrzelecki, 2000


1. Navigations pionnières

C’est à la fin du XIXème siècle que la plaisance hauturière apparaît. Il s’agit alors d’une activité élitiste, pratiquée pour l’essentiel par des industriels, des banquiers, des négociants ou des rentiers comme Arthur de Rothschild, les frères Menier, industriels fondateurs de l’entreprise chocolatière, ou encore Albert 1er de Monaco. Cependant, ces propriétaires ne sont pas pour autant des marins et pour manœuvrer leurs yachts, ils embauchent un équipage rémunéré, composé le plus souvent d’anciens marins embarqués à la pêche ou sur des navires de commerce. Le yachting permet à cette élite financière de caboter le long des côtes européennes, de s’affronter au cours de régates et de partir à la découverte du monde. Le premier tour du monde dans une optique de pure plaisance est entrepris par lord Brassey, député anglais ayant hérité de la fortune de son père, constructeur de chemins de fer. C’est sur le Sunbeam, trois mâts mixte (voile-vapeur) que le couple Brassey embarque en 1876 avec ses 4 enfants, 5 invités et 32 hommes d’équipage - soit un total de 43 personnes - pour un tour du monde de onze mois qui les mène dans un premier temps d’Europe en Amérique du Sud. Puis, après avoir passé le détroit de Magellan, ils atteignent la Polynésie, l’Asie (Japon, Hong-Kong,  Singapour, Ceylan) et reviennent en Méditerranée par la mer Rouge avant de rejoindre le port de Cowes, sur l’île de Wight.

C’est également dans la seconde moitié du XIXe siècle qu’une autre forme de plaisance apparaît, celle qui est aujourd’hui la plus développée et qui consiste à naviguer seul ou en équipage réduit et non rémunéré sur de petits voiliers. La première transatlantique à la voile en solitaire reconnue est réalisée en 1876 par Alfred Johnson [1]. Parti de Gloucester (Massachusetts), il atteint l’Angleterre 57 jours après. Cependant, le premier héros de la plaisance est Joshua Slocum qui pour la première fois accomplit de 1895 à 1898 un tour du monde à la voile en solitaire. C’est à 51 ans que cet ancien commandant de la marine de commerce entame son tour du monde. En avril 1895, il appareille de Boston à bord du Spray, un voilier de onze mètres, et se dirige vers les Açores, puis rejoint Gibraltar et les côtes d’Amérique du Sud. Il atteint le Pacifique en passant par le détroit de Magellan et se rend au Chili puis aux Samoa et en Australie. Après avoir passé le détroit de Torres, il fait escale aux Cocos Keeling, à Rodrigues, Maurice et en République sud-africaine. Lors de sa remontée de l’océan Atlantique, il s’arrête à Sainte Hélène, à Ascension puis aux Antilles. Il rejoint Newport en juin 1898, et achève ainsi la première circumnavigation à la voile en solitaire, après un voyage de trois ans et deux mois. À son retour, il continue d’effectuer des croisières l’hiver aux Antilles. En 1909, il appareille de Bristol vers l’Orénoque et l’Amazone mais n’atteint pas sa destination et disparaît en mer (Slocum, 2000).

Le premier tour du monde à la voile : Joshua Slocum (1895-1898)
J. Slocum, Seul autour du monde

Le journal de bord édité pour la première fois en 1899

Itinéraire du tour du monde de J. Slocum

Lors de son tour du monde, J. Slocum connaît des moments délicats. En traversant l’Atlantique, il doit affronter brume et mer hachée. Et ce marin chevronné raconte sa peur d’être ainsi seul sur un petit voilier à affronter des éléments déchaînés : « au milieu de ce lugubre brouillard, je fus envahi par le sentiment de ma solitude absolue ; j’avais conscience de n’être qu’un insecte cramponné à un fétu de paille, en face de la puissance des éléments. […] C’est pendant ces journées-là que je connus la peur » (2000, p. 37). A deux reprises, il échappe de peu à une attaque de pirates – la première fois non loin de Gibraltar, la seconde dans le détroit de Magellan. C’est d’ailleurs la menace des pirates dans les mers orientales qui conduit J. Slocum à effectuer un tour du monde. Lorsqu’il arrive à Gibraltar, son projet est de « traverser la Méditerranée puis de passer dans la mer Rouge par le canal de Suez et continuer ainsi à l’est » (idem, p. 57). Des officiers lui ayant signalé la présence de nombreux pirates sur l’itinéraire envisagé, J. Slocum renonce alors à ce projet et décide d’entreprendre une circumnavigation. Cependant, au cours de ses trois années de navigation, il n’aura affronté que peu de difficultés ; c’est pourquoi il estime que sa circumnavigation en solitaire ne peut être considérée comme un exploit, tout au plus comme une belle aventure contrairement à celles de ses illustres prédécesseurs,  de Vasco de Gama à C. Colomb. Alors qu’il navigue dans la grande barrière d’Australie, J. Slocum compare son état « avec celui des anciens circumnavigateurs qui suivirent exactement la route que j’avais prise à partir des îles du cap Vert, mais il n’y avait pas de comparaison possible entre eux et moi. Les péripéties romanesques, les périls extraordinaires auxquels ils échappèrent (quand ils purent y échapper) ne furent jamais mon partage au cours de ma navigation solitaire autour du monde. En somme, je ne rencontrai que des circonstances heureuses, si bien que mes aventures sont tout à fait prosaïques et dépourvues de pittoresque » (idem, p. 167). Au terme de son voyage, J. Slocum estime cependant qu’il a fait une découverte, à savoir que « la mer la plus démontée n’est pas si terrible pour un petit bateau bien conduit » (idem, p. 246) et qu’un tour du monde seul sur un voilier de onze mètres est parfaitement accessible à tout navigateur un tant soit peu expérimenté.

Très rapidement, d’autres plaisanciers vont suivre les traces de Joshua Slocum et entreprendre de longues navigations hauturières, seul ou en équipage. Tel est le cas de John Voss qui en 1901 appareille de la côte ouest des États-Unis pour atteindre, en 1904,  la Grande-Bretagne ou encore de l’écrivain Jack London qui s’embarque sur le Snark à la découverte de terres lointaines et exotiques. C’est la lecture de J. Slocum qui incita J. London à entreprendre cette navigation, notamment « le passage où [Slocum] encourage chaleureusement les jeunes gens à entreprendre un voyage similaire à bord de petits bateaux » (London, 2002, p. 84). Ce n’est pas l’exploit sportif que J. London recherche mais le voyage permettant découverte et construction de soi : « Au bout d’une telle expérience, au bout de l’amusement et du plaisir se trouve une chance unique d’éducation pour un jeune sur le monde qui l’entoure, les pays, les hommes, les climats, mais aussi une éducation intérieure, une chance de se connaître en profondeur et de s’adresser à son âme en profondeur » (idem, p. 84). Le projet de l’écrivain est de faire durant sept ans un tour du monde et il appareille de San Francisco en avril 1907 avec son épouse et quatre autres équipiers. Au bout d’un an et demi de navigation dans le Pacifique, la croisière tourne court : les difficultés financières, le mauvais état du bateau, l’absence de capitaine compétent, les maladies qui affectent J; London et son épouse ont raison du projet : arrivés avec le Snark aux îles Salomon, c’est en vapeur que les London rejoignent l’Australie en novembre 1908 avant de regagner la Californie.

Après la première guerre mondiale, ils sont quelques uns à s’élancer sur les traces de J. Slocum et à partir en solitaire pour un tour du monde à la voile. De 1918 à 1945, cinq circumnavigations sont ainsi réalisées. Après J. Slocum, l’américain Harry Pidgeon est le second, entre 1921 et 1925 à réussir un tour du monde en solitaire, suivi quelques années plus tard par le Français Alain Gerbault (1923-29) et l’Américain Edward Miles (1928-1932). Contrairement à Harry Pidgeon, Alain Gerbault et Edward Miles qui tous les trois empruntent le canal de Panama pour atteindre le Pacifique, Louis Bernicot, quatrième circumnavigateur solitaire, suit scrupuleusement les traces de J. Slocum qui le conduisent en Patagonie. Cet ancien officier de la marine marchande embarqué sur des navires de commerce s’ennuie à la retraite et décide alors de repartir en mer seul à bord de l’Anahita. Pour préparer son voyage, il se procure le récit de J. Slocum dans lequel il « trouve matière à réflexion, surtout dans la partie traitant du passage du détroit » (Bernicot, 2002, p. 25). Par ailleurs, cette lecture le tranquillise sur la faisabilité de son projet : « Ce que Slocum disait de son navire me rassurait un peu. Avec un bon compagnon de route, on peut tenter l’aventure » (idem, p. 26). Si son tour du monde se déroule sans difficultés majeures, le passage du détroit de Magellan n’est cependant pas de tout repos, les conditions climatiques étant très mauvaises: « La pluie commença à tomber. Le temps ne tarda pas à se boucher complètement. [...] Jusqu’à l’extrémité de la presqu’île Cordova, je longeai la rive nord du détroit, d’assez près pour percevoir de temps à autre le ressac au pied des caps et distinguer, à travers la bruine, la noirceur de la terre. […] J’arrivai à proximité de la presqu’île Tamar un peu avant la tombée de la nuit, mais il me fut impossible de distinguer le moindre amer tant la pluie tombait drue et fine » (idem, p. 68). Et lorsqu’un journaliste lui demande, à son retour en France, s’il recommencerait cette traversée du détroit de Magellan, Bernicot répond sans hésiter: « Jamais ! J’ai réalisé le rêve de ma vie mais j’ai vécu des heures si pleines d’angoisse que je ne voudrais les revivre à aucun prix » (cité par E. Vibart, in Bernicot 2002, p. 68).

La conquête plaisancière du monde consiste également à être le premier bateau de plaisance à atteindre tel endroit ou à passer tel cap. Le Horn est dans la mythologie maritime sans doute le plus beau sommet de la navigation, l’Everest des navigateurs. C’est dans les années 1930 que pour la première fois le Norvégien Hal Hansen franchit en solitaire le cap Horn à la voile. Il se perd peu après sur les côtes du Chili. C’est l’Argentin Vito Dumas qui le premier effectue en 1942 un tour du monde en solitaire par les trois caps les plus au sud : le cap de Bonne Espérance à la pointe du continent africain, de Leuwin au sud-ouest de l’Australie et l’Horn, à l’extrémité du continent américain. Cette circumnavigation avait déjà été entreprise en équipage réduit sur de petits voiliers, notamment par O’Brien sur le Saoirse en 1924.Jusqu’aux années 1960, les circumnavigateurs effectuaient des escales lors de leurs voyages, pour certains la découverte de pays étrangers étant tout aussi importante que l’exploit sportif. En 1968-69, dans le cadre d’une course en solitaire, Robin Knox-Johnston réussit le premier tour du monde sans escale, après 313 jours de navigation. Deux ans auparavant, Francis Chichester, un des grands navigateurs des années 1960, avait réalisé un tour du monde par le cap Horn en ne faisant qu’une seule escale, à Sydney (août 1966-mai 1967), ce qui lui valut d’être anobli par Elizabeth II.

Le cap Horn

Source : Earth Observatory, NASA, image prise le 14 février 2014.
Pour contourner la pointe de l’Amérique du Sud, les premiers circumnavigateurs empruntaient les canaux de Patagonie et le détroit de Magellan pour éviter de s’aventurer dans la région risquée du cap Horn.

La conquête plaisancière du globe, commencée à la fin du XIXe siècle, s’achève dans les années 1970, lorsque des voiliers de plaisance affrontent la glace, en Antarctique ou en Arctique. Le passage du Nord-Ouest, reliant l'Atlantique au Pacifique par le Grand Nord canadien, a été emprunté pour la première fois par l’explorateur norvégien Roald Amundsen en 1906. Cette voie maritime n’est libre de glace que durant le court été arctique et ce n’est qu’en 1977 qu’un plaisancier, Willy de Roos, tente l’expérience et le franchit en un seul été. En France, la navigation dans la glace est associée à l’équipage du Damien, composé de Gérard Janichon et Jérôme Poncet. Âgés de 25 ans, ces deux étudiants d’origine grenobloise, s’élancent en 1969 pour un tour du monde qui va durer quatre ans et demi. Ce sont non pas les rivages tropicaux et la navigation dans les alizés qui les attirent, mais la glace. Après avoir atteint le Spitzberg et le Groenland, ils mettent cap au sud et vont explorer les terres australes et antarctiques : Géorgie du sud, Crozet, Kerguelen, terre Adélaïde. Damien, premier voilier de plaisance à aller au Spitzberg, devient en 1973, « le premier petit voilier à mouiller aussi sud, sous le cercle polaire antarctique » (Janichon, 1998, p. 458). Naviguant dans les mers australes, G. Janichon estime que « de toutes les mers, les mers australes sont les plus belles sans doute parce que ce sont les plus puissantes, les plus terrifiantes et celles qui offrent les plus grandes beautés. Elles sont infinies : l’Atlantique, l’océan Indien, le Pacifique communient en une respiration lente et profonde » (idem, p. 245).

La conquête des pôles à la voile : les Damien (1969-1973)
G. Janichon, Damien du Spitzberg au cap Horn

1ère édition de 1973

Le voyage de Damien

De J. Slocum aux Damien (on a pris l’habitude d’appeler l’équipage du Damien du nom de son bateau), les pionniers de la navigation de plaisance hauturière ont pour la première fois traversé des océans et franchi des caps. Ils ont aussi démontré que voyager sur les océans du monde à bord d’un voilier de plaisance était un mode de vie séduisant et ne présentant pas de difficultés particulières.

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2. L’invention de la vie sur l’eau

À partir des années 1950, les longues croisières d’agrément se développent. La pratique de la voile, du dériveur à l’habitable, connaît alors une forte croissance. Les écoles de voile, notamment celle des Glénans basée dans l’archipel breton du même nom, ont favorisé l’apprentissage du plus grand nombre, et permis que la voile ne soit plus réservée à une élite. Grâce aux progrès techniques, les navigations se font dans de meilleures conditions de sécurité et sur des voiliers plus confortables. La médiatisation de héros de la mer a également largement contribué à la popularisation de la voile. Pour que les Français se rêvent marins, il leur a fallu des héros comme Alain Bombard, qui traversa l’océan en 1952 sur un radeau pneumatique, sans eau douce ni vivres ou Éric Tabarly qui remporta la victoire dans la transat anglaise [2] en 1964. Les ventes de voiliers de croisière côtière augmentent cette même année de 78 %, l’année suivante de plus de 25 % (Charles, 1997).

Quelques grandes figures de plaisanciers au long cours ont frappé les imaginaires et influencé de nombreux plaisanciers, non par les exploits sportifs qu’ils réalisaient mais par le mode de vie qu’ils inventaient. 

B. Moitessier, Vagabond des mers du sud

1ère édition de 1960

Bernard Moitessier est le plus connu de ces vagabonds des mers du sud,  comme il se nomme lui-même, et ses ouvrages ont largement contribué à populariser l’habiter en mer. B. Moitessier a passé son enfance et son adolescence en Indochine où il commence à naviguer sur le Snark. En 1952, à 27 ans, il quitte l’Asie à bord de Marie-Thérèse I et se dirige vers Singapour puis les Seychelles et Diego Garcia où il fait naufrage. Il reconstruit un nouveau bateau, Marie-Thérèse II à Maurice et rejoint en 1955 l’Afrique du Sud où il reste deux ans, le temps de reconstituer la caisse de bord. Puis il entreprend de traverser l’Atlantique et atterrit aux Antilles où il perd de nouveau son bateau. C’est en cargo qu’il rentre en France, où il réside de 1958 à 1963. Bernard et son épouse, Françoise Moitessier effectuent de 1963 à 1966 une longue navigation sur Joshua qui les mène de Marseille aux Antilles, puis aux Galapagos et en Polynésie ; de Tahiti, ils décident de rentrer en Europe par le chemin le plus court … c’est à dire par le cap Horn. Il leur faut 126 jours pour faire les 14 216 milles nautiques qui séparent Tahiti d’Alicante, en Espagne. En 1966, cela représente le plus long voyage sans escale effectué par un yacht et Françoise devient la première femme à passer le cap Horn sur un voilier de plaisance.

Après deux ans en France, B. Moitessier appareille seul en 1968 pour une course autour du monde ; alors que sa circumnavigation est achevée et qu’il entame la remontée de l’Atlantique, il décide de ne pas retourner en Europe et continue de naviguer jusqu’à Tahiti où il séjourne quelque temps, puis il repart en Nouvelle-Zélande pour revenir en Polynésie, où il vit durant quatre ans à terre, d’abord à Ahé puis à Mooréa. En août 1980, il appareille pour les États- Unis et le Mexique où il navigue jusqu’en 1984, avant de retourner, toujours en voilier, à Tahiti. De 1986 à 1994, date de sa mort, B Moitessier vit alternativement en France et à Raïatea, près de Bora Bora. Les ouvrages du navigateur montrent les phases de l’itinéraire de B. Moitessier : d’abord l’expérience hédoniste du nomadisme maritime dans ses deux premiers ouvrages, Vagabond des mers du sud et Cap Horn à la voile, publiés en 1960 et 1967 et qui racontent son itinéraire de 1952, date de son premier appareillage d’Asie, à son retour en France en 1968, puis le modèle hippie vanté dans La longue route, paru en 1971 pour finir par la quête mystique décrite dans Tamata et l’alliance, en 1993.

Au début des années 1950, ils sont quelques-uns à choisir, comme B. Moitessier, d’habiter en mer un temps plus ou moins long et à influencer par leurs récits les générations suivantes. Sur Tzu Hang, les Smeeton naviguent en couple, parfois accompagnés de leur fille ou d’équipiers, tout autour du monde durant une quinzaine d’années, entre 1950 et 1968. A cette date, des problèmes de santé les obligent à renoncer à cette vie et ils s’installent alors comme fermiers à Calgary, au Canada. Leur livre le plus célèbre est Une fois suffit, paru en 1959, qui relate leurs deux chavirages alors qu’ils tentent de passer le cap Horn. Annie et Louis Van de Wiele ont également contribué, par leurs récits, à populariser l’habiter en mer. De 1949 à 1954, ils effectuent un tour du monde sur Omoo, périple relaté par A. Van de Wiele dans Pénélope était du voyage. Quelques années plus tard, ils repartent naviguer durant un an aux Antilles à bord d’Hierro, comme ils le racontent dans Au fil de l’étrave. Dans ces livres, A. Van de Wiele décrit avec humour et légèreté le quotidien des plaisanciers naviguant sous les tropiques, les amitiés nouées lors des escales, le plaisir des longues navigations, l’émerveillement face à la découverte de mondes étrangers.

Naviguer sous les tropiques : Annie et Louis Van de Wiele (1949-1954)
Le tour du monde d'Annie et Louis Van de Wiele

La maison flottante. Plan des aménagements intérieurs d'Omoo

Omoo est un ketch de 13.80 m qui tire son nom du récit d'Hermann Melville, Omoo ce qui signifie vagabond en dialecte des Marquises.

Puis dans les années 1970, Gérard Janichon et Jérôme Poncet plus connus sous le nom de leur bateau, les Damien, font un tour du monde, qui les mène, entre 1969 et 1973, des glaces du Grand Nord à celles des terres australes, en passant par la remontée de l’Amazone. Le chanteur Antoine est une autre grande figure du nomadisme maritime. En 1974, il a 30 ans lorsqu’il appareille sur Om et il n’a cessé de naviguer depuis… tout en revenant régulièrement en France s’occuper de ses affaires et assurer la promotion de ses livres et films. La décennie suivante, les récits de Michelle Meffre ou de Claude Mailhot et Dominique Mauny racontent la vie à bord avec des enfants et démontrent que l’habiter en mer est parfaitement compatible avec une vie de famille nombreuse : sur la V’Limeuse, C. Mailhot et D. Manny naviguent avec leurs quatre enfants et les Meffre vivent à bord avec leurs trois aînés puis avec leurs deux derniers, adoptés au Chili. Avant cette date, la plupart des navigateurs n’avaient pas de jeunes enfants et si c’était le cas, ceux-ci étaient en pension. C’est le cas par exemple des Smeeton dont la fille adolescente est en pension. B. Moitessier et sa femme font le même choix pour les trois enfants de celle-ci. Désormais, les parents naviguent avec leurs enfants, ceux ci étant scolarisés à bord par leurs parents, aidés le plus souvent par des cours par correspondance.

Les pionniers de la croisière hauturière, de Slocum à Moitessier et aux Damien, ont influencé leurs successeurs. C’est après avoir pris connaissance d’une expérience de grand voyage maritime que nombre de plaisanciers hauturiers décident de partir. Jusqu’aux années 1950, c’est la navigation de J. Slocum, qu’il relate dans Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres, qui inspira bon nombre de croisières hauturières. La lecture de cet ouvrage incite, en 1907, J. London à appareiller et quelques décennies plus tard elle eut sur Jacques-Yves Le Toumelin « l’effet d’une décharge électrique. Les projets que je caressais pour un avenir plus lointain […] pourquoi ne les réaliserais-je pas tout de suite ? Je décidai de prendre la mer au plus tôt » (1995, p. 16). En lisant La croisière du Snark de J. London, A. Gerbault apprend qu’il « est possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut pour moi une révélation et je décidai à l’instant que je tenterais l’aventure » (1924, p. 17). La filiation avec les illustres prédécesseurs est parfois revendiquée dans le choix du nom du bateau. Ainsi, en 1903, J. London achète un bateau qu’il baptise le Spray, du même nom que le voilier sur lequel J. Slocum réalisa le premier tour du monde en solitaire. Le premier bateau de Moitessier est le Snark, en référence à celui de J. London et c’est à bord de Joshua, prénom de Slocum qu’il arpente les mers du sud. À partir des années 1960, c’est incontestablement B. Moitessier qui exerce la plus grande influence sur les plaisanciers hauturiers avec la parution en 1960 de Vagabond des mers du sud et en 1967 de Cap Horn à la voile. Le chanteur-navigateur Antoine affirme que Moitessier est « son maître » (1997, p. 45) et les Damien ou encore Nicole de Kerchove s’y réfèrent également. Les modèles se diversifient par la suite et c’est après la lecture de Damien, de N. de Kerchove, de Michka ou encore du chanteur Antoine que naît la décision de partir vivre en mer.
L’expérience des prédécesseurs est aussi sollicitée durant la navigation. Pour sa traversée Dakar-Brésil, Marcel Bardiaux a trouvé « un précieux guide dans La croisière de l’Anahita du Commandant L. Bernicot » (1997, p. 172), et sur la V’limeuse, C. Mailhot relit « des passages de Slocum, Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres et de B. Moitessier, Un vagabond des mers du Sud. Ces récits de navigation qui nous ont ensorcelés un jour en tant que profanes deviennent plus tard des outils de références intarissables quand notre propre route s’allonge et vient croiser la leur » (2003, p. 71). Lors des passages difficiles, il est fait appel aux pionniers :  ainsi, pour passer le cap Horn, B. Moitessier lit Une fois suffit, des Smeeton et To the Great Southern Sea, de William Robinson « comme on prépare un examen » (1967, p. 200). Il estime que pour cette navigation difficile, il dispose  d’un atout de taille : « nous bénéficierons de l’expérience des autres. Ceux qui sont passés aident les autres à passer. Mais ceux qui se sont fait étendre aident quelquefois beaucoup plus » (idem, p. 121).
De la fin du XIXe siècle au début des années 1970, les pionniers de la navigation de plaisance, de Joshua Slocum à Bernard Moitessier, de Vito Dumas aux Damien, ont défriché les routes de grande croisière

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3. Les croisières au long cours aujourd’hui

En un siècle l’habiter en mer est devenu un mode de vie choisi par un certain nombre de plaisanciers qui ont élu domicile à bord de leur voilier pour naviguer de port en port.

La diffusion de ce mode de vie a été facilitée par les évolutions importantes qu’ont connues les conditions de navigation hauturière depuis les années 1950. Les progrès techniques, notamment l’invention du GPS ainsi que la communication par satellite, ont sécurisé les longues traversées. Désormais, le plaisancier peut, en pleine mer, disposer instantanément de nombreuses informations, de sa localisation précise aux prévisions météo. À bord, il peut, s’il le souhaite et s'il en a les moyens, disposer de tout le confort, de la machine à laver au four à micro-ondes, et le développement des ports de plaisance et des marinas un peu partout à travers le monde assure sécurité et confort aux escales. Grâce aux actuels moyens de communications - internet, téléphone portable ou satellitaire - les liens avec famille et amis restés à terre ne sont pas coupés. Pour se préparer à voyager autour du monde et durant leur croisière, les plaisanciers ont à leur disposition de nombreuses cartes et ouvrages techniques, des Pilots Charts aux guides de grandes croisières, précisant les conditions météo qu’ils sont susceptibles de rencontrer en mer ou encore la force et la direction des courants marins. Ils s’appuient également sur l’expérience des autres et lisent avec attention les récits de navigation de leurs prédécesseurs ou rentrent en contact avec d’autres marins, à l’affût de tout conseil ou information sur les routes de navigation qu’ils empruntent. La somme des expériences individuelles constitue aujourd’hui une compétence collective, un savoir-naviguer utilisé par ceux qui souhaitent s’élancer sur les traces de leurs illustres prédécesseurs.

Deux marinas récentes
La marina d'Agadir (Maroc)

La marina de Puerto de Mogan (Canaries)

La multiplication des marinas assure sécurité et confort aux escales.

Selon nos enquêtes [3], les départs en grande croisière ont lieu aujourd’hui majoritairement  à deux périodes de la vie : à la retraite, celle-ci étant parfois anticipée, ou lorsque les enfants sont encore jeunes et que l’interruption d’une scolarité classique est envisageable. Découvrir le monde, vivre au rythme de la nature ou interrompre un temps un rythme de vie jugé stressant pour se retrouver en famille sont les principales motivations avancées par les plaisanciers pour expliquer leur choix de larguer les amarres. Les cadences du rythme urbain ont pesé lourd dans la décision de Bruno Troublé de prendre une année sabbatique : « À Paris, on ne voit pas ses enfants. Pourrait-on les connaître en rentrant chaque soir à 21 heures alors qu’ils dorment déjà ? » (Gourmelen 1997, p. 94). Les Québécois Dany et René ont embarqué en 2007 avec leurs quatre enfants pour un tour du monde de six ans sur un catamaran. Leur projet est « de faire un temps d’arrêt, pour être en famille et voir le monde, car la vie va tellement vite, le quotidien est fatiguant, les horaires sont fous on ne voit pas les enfants grandir » (entretien Las Palmas, 2008). Avec ou sans enfants, nombreux sont les plaisanciers qui, comme Yves et Constance de Montbron, sont bien insérés dans la société, et « souhaitent quitter pour un temps une vie stressante, trop bien réglée » (de Montbron, Journal de bord).

Le nomadisme maritime revêt deux temporalités : une parenthèse dans la vie terrestre ou bien  un mode de vie adopté sur une longue période. Près de 47 % des plaisanciers constituant notre corpus ont choisi de naviguer durant un temps limité (35 % sont partis entre 1 et 3 ans et 12 % entre 3 et 5 ans) et 43 % ont choisi l’habiter en mer durant dix ans ou plus [4]. Les itinéraires empruntés sont en partie liés à la durée de la grande croisière. Les plaisanciers naviguant un ou deux ans choisissent le plus souvent d’effectuer le tour de l’Atlantique et fixent les dates des traversées en fonction des vents dominants. Ils quittent les côtes françaises dans le courant de l’été, puis à partir des Canaries ou du cap Vert, traversent l’Atlantique une fois que les alizés sont bien établis, le plus souvent fin novembre-début décembre. Ils musardent ensuite aux Antilles avant de regagner l’Europe en mai-juin, pour éviter de se trouver dans l’arc antillais au moment de la saison des cyclones. D’autres encore – le plus souvent des retraités - n’ont pas de projets bien définis et choisissent leur destination et la durée de leurs escales au fur et à mesure de leurs envies.

Un certain nombre de guides consacrés à la grande croisière propose des routes autour de l’Atlantique ou du monde dans un temps donné et en respectant les saisons. Un des plus connus de ces manuels est celui de J. Cornell, Routes de grande croisière (2001), dans  lequel l’auteur détaille les itinéraires possibles autour du monde pour un voilier de croisière hauturière.
Les itinéraires proposés par les guides de grande croisière comme ceux de Cornell sont en grande partie situés sous les tropiques. Ils permettent de prendre « un minimum de risques » et de  « tirer profit au maximum des vents dominants et naviguer autant que possible avec les alizés » (Cornell, 2001, p.7).

Naviguer à l'écart des cyclones

Année 1 Année 2 Année 3
Canaries : départ en novembre
Antilles : décembre–février
Panama : février
Polynésie (des Marquises à Tahiti) : avril-juillet
Tonga-Fidji : août-octobre.
Nouvelle Zélande-Nouvelle Calédonie-Australie : novembre-août
Détroit de Torres : à passer entre mai et septembre
Indonésie : septembre
Maurice : octobre

Afrique du Sud : novembre-janvier
Cap de Bonne Espérance : décembre-janvier
Antilles : mars-mai
Açores : juin

 

Source : Cornell, 2001, p.10-11.
Le tableau présente la route et le planning conseillés pour un tour de monde de trois ans au départ d’Europe afin d'éviter la saison des cyclones de juin à novembre dans l’Atlantique nord et de novembre à mars dans le Pacifique sud et l’océan Indien.

Aujourd’hui, traverser l’Atlantique ou faire un tour du monde à la voile n’a plus rien d’exceptionnel.  Et pourtant s’élancer pour la première fois pour une navigation hauturière est toujours, pour celui qui l’entreprend, un événement important … d’autant plus que les longues navigations hauturières ne sont pas sans risques.
Dès l’immédiat après-guerre, J.-Y. Le Toumelin, qui effectua un tour du monde entre 1949 et 1952 estime que « traverser l’Atlantique à la voile, dans les alizés, même sur un tout petit bateau, est une entreprise extrêmement aisée et sans aléa. Depuis quelques années, c’est devenu chose courante : ce n’est nullement une performance. […] Des demoiselles de pensionnat y navigueraient en toute sécurité » (1995, p. 102). Cependant, la première traversée de l’Atlantique est une étape importante pour un plaisancier hauturier et ils sont nombreux à exprimer leurs  craintes avant de larguer les amarres … et leur fierté une fois arrivés à destination. « Joie intense et fierté d’avoir traversé l’Atlantique ». C’est ce que ressentent Ronan et Lol à l’issue de leur transat tout en considèrant cependant que cela « n’est pas du tout un exploit au sens large, plutôt une belle victoire personnelle pour des amateurs comme nous » (Journal de bord). Yves de Montbron éprouve des sentiments similaires : « nous avons réussi à arriver aux Antilles. Nous en sommes fiers, bien que ce soit assez facile à réaliser avec les moyens de navigation aujourd’hui » (Le vent du large, journal de bord).
Pour ceux qui préfèrent tenter l’aventure en bénéficiant d’un minimum d’encadrement, il existe des transats organisées. Dans le cadre de ces transatlantiques, tous les bateaux partent et arrivent dans un même port ; les places y sont réservées, les formalités simplifiées et la sécurité améliorée. Par ailleurs, des animations festives sont prévues ainsi que des sessions de formation sur la navigation hauturière, depuis les cours de météorologie jusqu'à la gestion de l’avitaillement sur un voilier de grande croisière. Ce type de navigations encadrées et collectives est proposé aux navigateurs depuis le début des années 1980, telles que la transat des alizés, la transat des passionnés ou encore l’Atlantic Rally for Cruisers (ARC), la plus importante de ces transats, entre les Canaries et l’île antillaise de Sainte Lucie. Le succès est au rendez-vous de ces transats organisées : tous les ans, l’ARC, qui propose plus de 200 places affiche complet plusieurs mois avant le départ.

Naviguer autour du monde aujourd'hui
La traversée du canal de Panama

Ouvert en 1914, le canal de Panama permet de relier l’Atlantique et le Pacifique. Emprunté par la majorité des plaisanciers circumnavigateurs aujourd’hui, il permet d’éviter de contourner l’extrémité du continent américain, navigation longue et semée d’embûches.
Source : Autorité du Canal de Panama. Cliquer sur l'image pour voir une animation de la traversée du canal.

Les principales routes de traversées

Ces routes maritimes les plus fréquentées sont susceptibles d'être compromises par l'insécurité maritime, ainsi les routes de l'océan Indien depuis 2002.

 
Les transatlantiques encadrées : l'ARC

Tous les ans depuis 1986, l'Atlantic Rally for Cruisers part de Las Palmas (Canaries) en novembre pour rejoindre Sainte Lucie, après une traversée de 2 700 milles nautiques.
Source : www.worldcruising.com

Au départ d'une transat organisée

Dans la marina de Las Palmas (Canaries) en novembre 2012, les voiliers sont prêts à partir pour la transat de l'ARC.
Source : B. Guiot, 2012

Cependant, toutes les navigations ne présentent pas les mêmes difficultés et certaines continuent d’être redoutées. Ils sont de plus en plus nombreux à affronter les mers du sud et à vouloir passer le rocher mythique du cap Horn ou atteindre les rives de l’Antarctique. La navigation dans ces zones est toujours extrêmement complexe et difficile et les moyens modernes de navigation sont de peu d’aide face à des éléments déchaînés. Le navigateur André Gentil, qui réalisa un tour du monde en solitaire par les trois caps, a connu des moments de fatigue et de doute à l’approche du cap Horn  « J’ai envie de mettre un point final à mon parcours de combattant de l’inutile. Je veux rentrer. J’en ai marre. La descente sur la Terre de feu et l’Horn devient une obsession … Il est impossible que je passe au travers. Je vais me faire démolir dans du gros mauvais temps ingérable. Et puis non. Je n’aurai jamais une autre chance de me retrouver si près du but. J’ai investi trop d’énergie dans cette aventure. Il faut que j’y aille ou je le regretterai toute ma vie » (Gentil, 2003, p. 115). Et arrivée à la longitude du cap Horn, il renonce à se rapprocher du rocher pour l’apercevoir : « La photo avec le caillou mythique, je n’en ai plus rien à faire. Je n’ai qu’une envie c’est de faire le tour et de remonter. La photo mythique du diamant noir derrière le bateau, j’en rêvais, c’est le trophée suprême pour un marin. Mais je suis sur un bateau de 10.20 m, en bonne santé, je n’ai pas de gros pépins, c’est déjà énorme que les Dieux m’aient laissé passer, donc pas de provocations inutiles » (Gentil, entretien 2004). Malgré des voiliers de plus en plus performants et solides et des outils de navigation toujours plus élaborés, tous les océans et mers du globe ne sont pas également propices à la navigation de plaisance et naviguer dans certaines régions reste une épreuve que seuls les amateurs chevronnés affrontent. 


Conclusion

Savoir naviguer à la voile a d’abord été un savoir professionnel avant d’être associé au loisir. Ainsi, parmi les premiers plaisanciers, un certain nombre sont des marins professionnels. J. Slocum a été pêcheur puis commandant de navires de commerce durant vingt-cinq ans. L. Bernicot a fait toute sa carrière dans la marine marchande et J.-Y. Le Toumelin, capitaine de la marine marchande, a également navigué sur des bateaux de pêche. Désormais, l’apprentissage de la navigation à voile se fait dans un cadre récréatif. Les plaisanciers d’aujourd’hui ont commencé à naviguer sur des dériveurs, durant les vacances, puis se sont formés à la navigation hauturière sur le tas ou dans des écoles de croisière telle que celle des Glénans. Et avec les coureurs professionnels, ce sont aujourd’hui les seuls à perpétuer le savoir-naviguer à la voile, cette technique de propulsion ayant été abandonnée depuis plusieurs décennies par les marines professionnelles. En moins d’un siècle, la haute mer, espace de travail est devenue également un espace de loisir. Les océans du monde sont désormais fréquentés par des navigateurs pour leur seul plaisir et ne sont plus réservés aux marines professionnelles.
Aujourd’hui, les voiliers de plaisance ont franchi tous les passages, contourné tous les caps et atteint les îlots les plus reculés. Certains continuent cependant à rechercher l’exploit, en traversant des océans à l’aide de toutes sortes d’engins, de la planche à voile au kayak ou en enchaînant les tours du monde sans escales. Une autre forme de conquête maritime du monde consiste à traverser les océans de plus en plus vite … mais elle est désormais menée par des professionnels de la course et non plus par des amateurs, ce qui était le cas lors des premières courses hauturières. En 1968, lors de la première course autour du monde en solitaire, il n’y a aucun professionnel, aucun marin vivant principalement de cette pratique sportive. Les voiliers comme Joshua skippé par B. Moitessier durant cette première course autour du monde ou Pen Duick II d'É.Tabarly pouvaient être acquis et manœuvrés par des amateurs - certes aisés et compétents - ce qui n’est plus le cas des multicoques de 60 pieds et plus. Cependant, ces nouveaux professionnels de la mer sont également des successeurs de Joshua Slocum et la médiatisation de leurs exploits lors des courses au large contribue à populariser la vie en haute mer.

 

[1] Johnson n’est pas le premier solitaire à traverser l’Atlantique : en 1786, J. Shackford, marin professionnel, l’avait précédé, reliant Lorient à la Guyane hollandaise. Mais cette traversée ne fut connue que bien après la navigation de Johnson (Charles, 1997, p. 189).

[2] La transat anglaise est une course transatlantique à la voile en solitaire de la côte sud de l'Angleterre à la côte est des États-Unis, contre les vents dominants. Elle a lieu tous les 4 ans depuis 1960. La prochaine est prévue pour mai 2016 après l'annulation de l'édition 2012.

[3] Notre recherche sur la plaisance hauturière s’appuie sur un corpus de 142 individus ayant navigué depuis 1950 durant au minimum une année. Ce corpus a été constitué à partir de récits publiés dans des livres (17) ou dans des revues spécialisées (56),  de journal de bord mis en ligne sur internet (47) et d’entretiens (22) réalisés en France et aux Canaries.

[4] Les 10 % restants ont navigué entre cinq et dix ans.

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Pour compléter :

Ressources bibliographiques :
  • Antoine, 1997. Globe-flotteur. Paris, Arthaud, 281 p.
  • Bardiaux M., 1997. Aux quatre vents de l’aventure - Le défi au cap Horn (tome 1). Paris, Arthaud, 479 p.
  • Bardiaux M., 1998. Aux quatre vents de l’aventure - Par le chemin des écoliers (tome 2). Paris, Arthaud, 473 p.
  • Baumard L., 2013. Autour du monde en 80 navires, Marines Editions, 192 p.
  • Bernicot L., 2002. La croisière d’Anahita. Paris, Gallimard, 217 p.
  • Charles D., 1997. Histoire du yachting. Paris, Arthaud, 359 p.
  • Cornell J., 2001. Routes de grandes croisières. Cenon, Loisirs nautiques, 605 p.
  • Cornell J.,  2002. Objectif grande croisière. Cenon, Loisirs nautiques, 204 p.
  • Cornell J., 2007. Une passion pour la mer. Réflexions sur trois tours du monde. Londres, Noonsite, 487 p.
  • Gaugue A., 2011. Les lieux d'un tour du monde à la voile. Exploiter la diversité des lieux. Éditions Espaces.
  • Gaugue A., 2011. « Apprendre à naviguer autour du monde », in G. Brougère et G. Fabbiano (dir.), Tourisme et apprentissages, Actes du colloque de Villetaneuse (16-17 mai 2011), Villetaneuse, EXPERICE – Université Paris 13.
  • Gaugue A., 2013. « Le tourisme peut-il être un mode de vie permanent ? L’exemple des plaisanciers au long cours », in H. François, P. Bourdeau, L. Perrin-Bensahel (dir.), Fin (?) et confins du tourisme. L'Harmattan, 220 p.
  • Gentil A., 2003. « Les trois caps en solo », Voiles et voiliers, n° 387, p.110-115.
  • Gerbault A., 1924. Seul à travers l’Atlantique. Paris, Grasset, 126 p.
  • Gourmelen J.L., 1997. « Année sabbatique. Du rêve à la réalité », Voiles et voiliers, n° 315, p.76-95.
  • Janichon G., 1998. Damien autour du monde – 55 000 milles de défis aux océans. Paris, Transboréales, 573 p.
    et le site de Gérard Janichon - Damien
  • Kerchove de N., 2002. « Je navigue avec ma fille », Voiles et voiliers, n° 375, p.94-201
  • Le Tourmelin J.Y., 1995. Kurun autour du monde 1949-1952. Paris, Hoëbeke, 436 p.
  • London J., 2002. La croisière du Snark. Rennes, Ouest-France, 512 p.
  • Mailhot C. et Manny D., 1995. La V’limeuse autour du monde, tome 1. Montréal, Groupe nautique Grand Nord et Bas Saint-Laurent, 352 p.
  • Mailhot C. et Manny D., 1997. La V’limeuse autour du monde, tome 2. Montréal, Groupe nautique Grand Nord et Bas Saint-laurent, 408 p.
  • Meffre M et G, 1997. Les Meffre, deux anges au paradis. Caluire, Editions du plaisancier et Bordeaux, Loisirs nautiques, Bordeaux 228 p.
  • Michka, 1977. Le grand départ et la vie sur l’eau. Paris, Albin Michel, 239 p.
  • Moitessier B., 1967. Cap Horn à la voile. Paris, Arthaud, 330 p.
  • Moitessier B., 1986. La longue route. Paris, Arthaud, 433 p.
  • Moitessier B., 1988. Vagabond des mers du Sud. Paris, Arthaud, 411 p.
  • Moitessier B., 1993. Tamata et l’alliance. Paris, Arthaud, 505 p.
  • Moitessier de Cazalet F., 1999. 60 000 milles à la voile. Saint-Malo, L’ancre de marine, 219 p.
  • Slocum J., 2000. Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres. Paris, Chiron, 253 p.
  • Smeeton M., 1966. Une fois suffit. Paris, Arthaud, 285 p.
  • Van de Wiele A., 1954. Pénélope était du voyage. Paris, Flammarion, 330 p.
  • Van de Wiele A., 1968. Au fil de l’étrave. Paris, Arthaud, 255 p.
     
Ressources en ligne :
Des sites de voyage au large
Des journaux de bord
  • Bateau-Annie.com, journal de bord 1996-2009
  • Fare Nui, journal de bord de la famille Ortmans lors de ses trois tours du monde entre 1979 et 2004
  • Le vent du large, journal de bord de la famille de Montbron, 1996-1998
  • Madeo, journal de bord de Ronan Le Goaster et Laurence Mentzer 2000-2002
  • Balthazar, site d'exploitation du voyage autour du monde de Claire Roberge et Guy Lavoie 1999-2004

 

 Anne GAUGUE,
maître de conférences, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand,
 EA 4286 "Habiter le Monde" Université de Picardie Jules Verne.

Conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

 Réalisation cartographique : Hervé Parmentier.

pour Géoconfluences, le 30 juin 2014

Pour citer cet article :
Anne Gaugue, « La conquête plaisancière de la haute mer », Géoconfluences, 2014, mis en ligne le 7 juillet 2014
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/oceans-et-mondialisation/corpus-documentaire/la-conquete-plaisanciere-de-la-haute-mer

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