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Dossier : Remues-méninges, conférences de 2001 à 2003

Armand Frémont : La géographie entre représentations et vécus

Publié le 08/11/2001
Auteur(s) : Armand Frémont
Compte-rendu d'une intervention du 8 novembre 2001, dans laquelle l'inventeur de l'espace vécu revient sur son parcours de géographe.

Citer cet article

8 novembre 2001

Introduction d'Emmanuelle Bonérandi (Géophile ENS- LSH)

La carrière d'Armand Frémont : universitaire (professeur de géographie à l'Université de Caen, directeur de recherche au CNRS, Vice-président de l' Université de Caen), haut fonctionnaire (recteur des académies de Grenoble et Versailles, conseiller auprès du Ministre de l'Éducation Nationale, conseiller à la DATAR) . 

Présentation de la pensée d'Armand Frémont et de son ouvrage - "La région, espace vécu" autour de trois accroches : la réflexion sur les fondements de la région comme espace géographique ainsi que la combinaison du vécu et de la réalité objective, la réflexion sur l'évolution des territoires et l'apparition de nouveaux espaces (espaces de mobilité, de virtualité, de stabilité), la réflexion sur l'enseignement de la géographie.

 


Intervention d'Armand Frémont

1. La genèse du concept d'« espace vécu »

C'est une aventure personnelle débutée alors qu'Armand Frémont enseignait à Caen la géographie rurale dans la lignée de sa thèse sur l'élevage en Normandie. Le concept apparaît en 1972 avec son article intitulé : La région, essai sur l'espace vécu. Le concept prête alors à sourire, mais le terme est resté.

La formation du concept procède d'une réaction de caractère pédagogique : ennui des étudiants confrontés à la géographie régionale enseignée dans la lignée de Vidal de La Blache. La géographie a alors tendance à se spécialiser du côté des sciences pures (géomorphologie, biogéographie.) La région apparaît comme le terme d'un parcours épistémologique à revivifier. Il faut voir la région comme un objet perçu par les hommes qui y vivent. Une convergence scientifique s'opère avec d'autres chercheurs qui s'intéressent aussi à ce sujet, mais en l'abordant à partir de milieux différents. Armand Frémont et l'Université de Caen se tournent vers la géographie rurale : le projet est de pénétrer la perception que les habitants de Basse-Normandie peuvent avoir de leur région. Dans ce cadre, il suscite l'intérêt de nombreux étudiants qui participent à ses recherches (maîtrise, DEA) Il obtient ainsi un matériau fourni sur l'espace vécu en Basse-Normandie. L'intérêt pédagogique est atteint, mais le danger de la répétition systématique menace. Metton et Bertrand (professeurs à Paris) s'intéressent aux grandes métropoles : paradoxalement, l'éclatement de la ville géante conduit à un repli sur les quartiers qui ne peuvent être définis autrement que par l'image qu'en ont ses habitants. Jean Gallais (professeur à Rouen) est un tropicaliste qui se situe dans la lignée de Pierre Gourou. Dans sa thèse sur le delta intérieur du Niger, il montre la pluralité de cet objet géographique : il y a autant de deltas que de groupes (pasteurs, pêcheurs, agriculteurs.) qui y vivent. Il met ainsi en évidence la multiplicité des perceptions de l'espace. Ainsi apparaît l'espace vécu qui est plus que le simple espace de vie : c'est l'espace envisagé dans ses rapports à la psychologie des hommes et réciproquement (habitants, valeurs, attaches, répulsions.)

Questions
  • Paul Arnould : Y a-t-il des apports des travaux de Le Play (sociologue de la fin du XIX) dans la maturation du concept d'espace vécu ? 

— Frémont ignorait les travaux des chercheurs anglo-saxons notamment ceux de Loewenthal. Même si l'approche demeure traditionnelle, volonté de décloisonner la discipline : emprunts à la sociologie (École de Chicago), la psychologie, la philosophie.

  • Frédéric Abécassis : Les géographes parisiens Metton et Bertrand n'ont-ils pas cherché à dénoncer l'urbanisation galopante ? 

— Oui, mais ce n'est pas leur cheval de bataille. 

  • Frédéric Dufaux : Le concept d'espace vécu ne contribue-t-il pas à une atomisation de la région en une myriade de regards particuliers ? 

— Il y a des dominantes et une cohérence dans l'espace vécu même si les espaces vécus apparaissent éclatés du fait de la mobilité géographique et sociale ; le concept apporte plutôt une clé de lecture du foisonnement.

  • Paul Arnould : L'espace vécu n'est-il pas un objet intermédiaire au sens où il suscite le dialogue entre les chercheurs ? 

— Oui, l'espace vécu est un élément du dialogue scientifique, mais inachevé d'où le risque de tourner en rond. 

  • Béatrice Von Hirschhausen : La notion d'espace vécu a connu une deuxième vie au point qu'il s'est produit une inversion paradigmatique (l'espace subjectif prenant le pas sur l'espace objectif) ; en avait-on l'intuition lors de l' élaboration du concept ?

— Volonté d'enfoncer des portes fermées et d'enrichir l'héritage vidalien, pas d'inverser le paradigme. 

  • Une professeure dans le Secondaire et en CPGE agronomique : La réflexion sur l'espace vécu n'est-elle pas précurseur de ce qui s'enseigne au lycée ?

— Oui, au point que l'espace vécu est presque devenu un sous-genre de la géographie, d'où le danger.

 

2. Le tournant des années 1970-80

Au bout d'une dizaine d'années, le concept est devenu un élément reconnu de la géographie française. Mais le sentiment d'impasse épistémologique apparaît : en restant sur la notion espace de vie / espace vécu on fait vite le tour de la question. Il faut enrichir la notion et apporter de nouveaux éclairages : deux directions apparaissent. 

- Des chercheurs marxistes mettent l'accent sur la composante sociale : on assiste au déplacement vers une géographie des classes sociales et de leurs espaces. Cet approfondissement social est mené entre autres par J. Chevalier. 

- Le CNRS lance un programme sur les changements sociaux dans l'Ouest de la France : l'approfondissement du concept d'espace vécu passe par l'étude de la paysannerie, de son évolution, de ses structures. Armand Frémont y mêle son intérêt personnel pour les représentations et la perception des paysages : il cherche à mettre des valeurs derrière l'espace vécu et à faire des paysans de l'Ouest les médiateurs et les porteurs de valeurs partageables. Il recherche dans la peinture, la littérature, la presse les images et les valeurs données à l'espace. « Le meilleur géographe de la Normandie, c'est Flaubert ! ». La notion d'espace vécu n'est plus centrale mais a permis de faire progresse la géographie sociale ou culturelle. 

Armand Frémont s'éloigne ensuite de la recherche ; il occupe des postes de responsabilité : vice-président de l'Université de Caen, directeur scientifique du CNRS pour les sciences humaines et sociales, directeur de la programmation et du développement universitaire auprès du ministre de l'Éducation Nationale (Lionel Jospin), recteur d' académie, conseiller à la DATAR. La formation de géographe est un atout pour comprendre la composante sociale et spatiale des problèmes à résoudre.

Questions
  • Une étudiante soulève le problème du cloisonnement de l'enseignement de la géographie dans le secondaire et le supérieur. 

— Armand Frémont souligne les succès de la géographie à l'université (renouvellement épistémologique, qualité de la recherche) ainsi que son échec fondamental : ne pas avoir réfléchi sur l'enseignement secondaire, et sur la mauvaise image de la géographie au lycée. 

  • Frédéric Abécassis : Y a-t-il une parenté entre le concept d' espace vécu et les « champs » de Bourdieu ? Est-ce que la réflexion sur l'espace conduit naturellement à l'aménagement du territoire ? 

— Il y a eu un cheminement parallèle. Evidemment.

  • Une professeure dans le secondaire et en CPGE : Comment faire pour que les géographes réinvestissent l'enseignement secondaire ? 

— Faire en sorte que les géographes s'intéressent aux concours de recrutement. Trouver une unité pratique de la discipline qui collabore efficacement avec les autres (notamment l'histoire). Donner aux élèves un corpus et des méthodes et ne pas se faire l'écho des querelles des géographes. 

  • Paul Arnould souligne le succès de l'enseignement de la géographie en classe de seconde (entrée originale par les problèmes d'environnement de la planète) : la géographie a accompli son aggiornamento. Il s'interroge également sur les succès de « Université 2000 » et du saupoudrage universitaire. 

— Le plan « Université 2000 » a servi à faire face à la pression démographique des années 1990. Quatre universités ont été créées en région parisienne, deux dans le Nord-Pas-de-Calais, une à la Rochelle, une à Lorient-Vannes. Cela a permis de scolariser des étudiants qui ne l'auraient pas été autrement. Très forte pression des élus. Résultats décevants avec le déclin démographique.

 

3. L'actualité du concept d'espace vécu

Armand Frémont conseiller à la DATAR : étonné d'y voir utilisé le concept d'espace vécu comme fondement idéologique de l'aménagement du territoire. Quelques thèmes fondamentaux de la DATAR tournent autour du territoire envisagé dans sa proximité (intercommunalité) et ses représentations. 

La région est un pivot de l'aménagement du territoire. Qu'est ce que la région ? C'est un espace intermédiaire dont les hommes ont besoin pour organiser l'espace et qui remplisse des fonctions que ni la base (commune ou département) ni le sommet (État ou Europe) ne peuvent assumer. 

En conclusion, Armand Frémont souligne que les développements que l'on peut faire autour de la notion d'espace vécu gardent un sens pour enrichir les grandes problématiques de la géographie contemporaine.

Questions
  • Emmanuelle Bonérandi : Comment garder son indépendance d'esprit dans un organisme comme la DATAR ? 

— En restant soi-même, fidèle à ses convictions. 

  • Chantal Gillette : Comment concilier la mobilité des espaces et l'immuabilité des espaces vécus ? Comment saisir l'espace vécu autrement qu' à l'instant T ? 

— La recherche actuelle fait intervenir le temps et les rythmes, ce qui permet une nouvelle approche de l'espace vécu. 

  • Paul Arnould : La DATAR n'est-elle pas devenue obsolète dans le cadre de la construction européenne ? 

— La DATAR est un organisme chargé de rééquilibrer le territoire ; mais c' est aussi un organisme hyper centralisé, ce qui est contradictoire avec l'émergence des régions, de l'Europe et des nouvelles proximités. La DATAR est en question.

 

 

Compte-rendu proposé par Yann Calbérac, le 8 novembre 2001.

 

Pour citer cet article :

« La géographie entre représentations et vécus  », d'après une conférence d'Armand Frémont à l'École Normale Supérieure de Lyon, Géoconfluences, novembre 2001, republiée en avril 2018.

URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/remue-meninges/armand-fremont

 

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