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Dossier : Remues-méninges, conférences de 2001 à 2003

Philippe Pinchemel (1923-2008) et Jacques Scheibling : Qu'est-ce que la géographie ?

Publié le 07/02/2002
Auteur(s) : Philippe Pinchemel , professeur des universités, prix Vautrin-Lud 2004.
Jacques Scheibling , professeur en classes préparatoires aux grandes écoles.
Compte-rendu d'une intervention du 7 février 2002, dans laquelle les deux géographes, qui ont contribué à la réflexion sur l'épistémologie de la discipline, reviennent sur leur parcours.

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7 février 2002

Introduction d’Emmanuelle Bonerandi (Géophile, ENS-LSH)

Les travaux de Philippe Pinchemel et de Jacques Scheibling laissent apparaître des soucis de géographe : l'un et l'autre se sont interrogés sur les fondements de la discipline, sur les notions de lieu, milieu et interface, sur la description des objets géographiques, sur les traits d'unité des différents courants contemporains et sur la manière de transmettre aux étudiants le fruit des recherches.

Introduction de Philippe Pinchemel

Les intervenants se sont entendus pour suivre une démarche commune en trois temps : retracer leurs itinéraires respectifs et comprendre comment chacun en est venu à s'intéresser aux questions épistémologiques ; exprimer leurs avis sur les courants contemporains de la discipline ; faire part de leur vision de l'avenir

1. Les itinéraires 

Jacques Scheibling revient sur les éléments de sa vie qui ont abouti à la publication de Qu'est-ce que la géographie ? Les questions épistémologiques sont préalables à toute autre démarche géographique, contrairement à Jacqueline Beaujeu-Garnier qui s'y est consacré à la fin de sa carrière. Il est venu à la géographie par hasard, et très tôt s'est forgé une opinion sur la théorie de la géographie. Il refuse d'entamer une carrière universitaire sans avoir de réponses à ces questions. Il ne fait donc pas de thèse (car il ignore ce qu'est la géographie) et n'enseigne pas à l'Université. Il se dirige vers l'enseignement secondaire ; il évite alors la confrontation avec les différentes écoles de pensée. 

À la même époque, il s'engage dans le militantisme politique au sujet de la guerre d'Algérie : il découvre alors les géographes marxistes qui ont des préoccupations épistémologiques. Il devient professeur de géographie en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles : son but est d'initier les jeunes esprits à la géographie et à son épistémologie, délaissée au programme de l'agrégation. Il répond à une commande d'Hachette : ce sera Qu'est-ce que la géographie ? Le but est d'aider les khâgneux et de clarifier des questions épistémologiques. L'ouvrage connaît un succès considérable qui met mal à l'aise l'auteur qui ne parvient pas à expliquer les raisons d'une telle audience ; il refuse de retoucher son ouvrage lors des rééditions successives. 

Ce livre est centré autour de quelques questions : Quel est l'objet de la géographie ? Qu'en est-il du paradigme vidalien (liens nature/homme et homme/nature) ? La géographie peut-elle être à la fois une science naturelle et sociale ? Qu'est-ce que l'espace ? Comment la géographie peut-elle constituer une science de l'espace ? Quels sont les liens qui existent entre géographie et histoire ? Comment enseigner la géographie ?

Philippe Pinchemel, quant à lui, « entre en géographie » juste avant la seconde guerre à la Faculté d'Amiens. Il est l'élève d'André Cholet. Conformément à l'habitude universitaire, il soutient deux thèses : l'une, en géomorphologie (preuve s'il en est de la scientificité de la géographie), était consacrée au Bassin Parisien et au Bassin de Londres ; l'autre, en géographie humaine, s'intéressait à la dépopulation rurale en Picardie. Il devient maître-assistant puis maître de conférences à l'Université de Lille ; il subit directement l'influence du milieu et commence à s'intéresser à la géographie urbaine et industrielle. Il étudie avec ses collègues géographes et sociologues le « sous-développement » du Nord. Il est nommé à la Sorbonne où il rencontre les géographes marxistes comme Pierre George. Son intérêt pour l'épistémologie et l'histoire de la discipline grandit. En 1967, il fonde avec le médiéviste Michel Mollat du Jourdain le Centre d'histoire de la géographie et de la géographie historique (aujourd'hui dirigé par Marie-Claude Robic). Dans la droite ligne de ses préoccupations, il est nommé par Jean Dresch président d'une commission de l'Union Géographique Internationale, chargée de renouveler les problématiques épistémologiques. À la même époque, il donne avec son épouse Geneviève Pinchemel (présente à cette séance de « remue-méninges ») des cours de rattrapage à l'attention des non géographes. Philippe Pinchemel est chargé du cours magistral, et son épouse des travaux dirigés. Ce qui ressort de ce cours à quatre mains, c'est un manuel qui connaît, de nos jours encore, un grand succès : La face de la terre. La réflexion menée a pour but de recentrer la géographie sur ses problématiques, et sur l'analyse spatiale (il a été influencé par les contacts des chercheurs anglo-saxons).

Questions
  • Paul Arnould (ENS LSH) remarque que la carrière de Philippe Pinchemel est enracinée dans des lieux (la Picardie) ; qu'en est-il pour Jacques Scheibling ? 

— Jacques Scheibling, alsacien d'origine, ne s'est jamais senti de racines particulières (à cause de la guerre) ; il n'a pas d'attachement particulier pour des lieux. Philippe Pinchemel revient sur ses attaches ; elles sont plus profondes qu'il n'y paraît, et ont déterminé ses objets d'étude. Par exemple, en étudiant les plateaux crayeux picards il a mis en évidence l' importance de l'hydrographie dans la genèse des formes : ainsi, il en est venu à étudier les réseaux. Jacques Scheibling revient sur son expérience de professeur de CPGE, où la géographie n'est qu'une matière parmi d'autres contrairement à l'Université ; dans cette concurrence interdisciplinaire, il faut « vendre » la discipline aux khâgneux, y compris par une réflexion épistémologique. Dans cette perspective, le commentaire de cartes, qui permet de voir le géographe en action, a créé bien des vocations, à condition d'aller au-delà du plan caricatural « étude physique ; étude humaine ».
Philippe Pinchemel appelle à prendre conscience du changement d'échelle qui s'est opérée dans la géographie française : à l'époque (années 1950 et 1960) il n'y avait que 5 professeurs à l'Institut de Géographie de la rue Saint-Jacques à Paris ; aujourd'hui, il y en a plus de 90, tous spécialisés dans des champs très divers ! Dans un tel contexte, il faut chercher à retrouver une certaine cohérence.

2. La situation actuelle de la géographie

Pour Philippe Pinchemel, c'est avec des querelles que la géographie française fait parler d'elle : Virilio et Finkielkraut ont posé la question : faut-il supprimer la géographie ? Très souvent, on fait, à l'instar de Jacques Lévy, le procès des pères fondateurs ; ce dernier pense que la géographie a changé d'objet, d'interlocuteurs, de méthodes. Selon lui, Vidal de La Blache a bloqué la recherche géographique en France. Par ailleurs, la discipline se démultiplie et s'atomise : ainsi aux États-Unis apparaissent des nouvelles tendances comme la géographie gay ou féministe.

Jacques Scheibling n'est pas d'accord avec cette manière de poser le problème de l'actualité de la géographie. Jacques Lévy a toujours été outrancier et il ne faut pas le lire au pied de la lettre. Ce qui est vrai, c'est que les vieux gibbons, les chefs de clan, ont laissé le terrain libre. Dans un tel contexte, les querelles ont perdu de leur intérêt et de leur raison d'être ; les jeunes chercheurs sont donc libres et ne sont plus soumis à l'autorité d'un maître. Dans le fond, Lévy a raison : peut-on encore tenir tous les bouts du vidalisme ?

Aux yeux de Philippe Pinchemel, la géographie a connu une véritable révolution : de science naturelle elle est devenue science humaine. La géographie n'a que depuis moins de cent ans des bases scientifiques (apparition des cartes thématiques comme les cartes géologiques, développement des S.I.G.) Aujourd'hui, les problématiques géographiques relèvent des manifestations spatiales de phénomènes sociologiques.

Selon Jacques Scheibling, l'usage de la cartographie n'est pas un critère de géographicité : on fait des cartes qui ne sont pas à proprement parler géographiques, au sens où les problématiques mobilisées relèvent d'autres sciences humaines. La géographie implique-t-elle une inscription visible sur l'espace ? Certainement, même si l'on peut cartographier des phénomènes invisibles comme les finages communaux. Mais l'important est de montrer que ces finages se lisent dans le paysage (tracé des routes, répartition de la population...). La géographie est interrestrée au sens où c'est de la terre inscrite : le paysage est le produit de l'idéologie d'une population. En outre, la géographie contemporaine est passée de l'étude des formes à celles des processus, alors que l'on vit dans des formes (immuables) qui incarnent des fonctions (muables) : en dépit de tout ce que l'on dit, la dialectique forme/fonction demeure capitale. Un autre problème épistémologique concerne les liens entre la géographie et l'histoire : longtemps les historiens ont traité du passé et les géographes du présent. Braudel, avec son temps long a fait de la géographie ancrée dans l'histoire, et les historiens s'intéressent de plus en plus au temps présent. Dernière remise en cause : on a récusé le milieu et le déterminisme. On l'a remplacé par des concepts très différents comme ceux de paysage, de région ou d'espace. Tout est devenu espace au point que la géographie est devenue une science de l'organisation de l'espace. Jacques Scheibling réaffirme le lien qui existe entre l'homme et la nature : c'est pour cela qu'il prône le concept d'espace.

Philippe Pinchemel a proposé dans La face de la terre l'idée que c'est la société qui crée l'espace, thèse qu'a reprise Roger Brunet. Pour Jacques Scheibling en effet, le sens d'un paysage c'est la géographie qui le donne : le sens n'est pas lisible a priori. Il n'y a pas d'organisation immanente. Pour Scheibling, le géographe dégage du sens, alors que pour Philippe Pinchemel ce n'est pas le professeur qui explique, mais l'homme qui agit et aménage son espace.

Questions, échanges
  • Alain Le Griel : selon lui, et comme il l'a appris de l'étude des catastrophes naturelles, ce sont les organisations de l'espace qui déterminent les fonctions et l'aménagement des lieux. 

— Pour Philippe Pinchemel, l'initiative de l'homme est primordiale : un port naturel n'a jamais donné naissance à un port sans que les hommes en voient l'utilité.
— Pour Jacques Scheibling, il y a des organisations de la société sur lesquelles la géographie réfléchit. Cela soulève le problème des concepts et de leur validité en géographie. Jacques Scheibling est très méfiant à leur égard. Ainsi, le schéma de Christaller s'applique à l'Allemagne du Sud parce que des raisons politiques ont conduit à des organisations spécifiques (l'émiettement des principautés du Saint Empire romain germanique, la tardive unification.) Cela n'est pas dû à un espace parfaitement isotrope. Les actes politiques, c'est-àdire l'histoire, expliquent les formes et les logiques territoriales. Il faut donc parler de territoire pour traduire cette charge historique. Roncayolo va dans le même sens : il parle des temporalités (historiques) comme ce qui crée l'histoire. 

  • Selon Alain Le Griel, les choix politiques sont déterminés par des logiques spatiales.
  • Vincent Clément pense, contrairement à A. Griel et en accord avec Jacques Scheibling, que les décisions politiques l'emportent sur les organisations de l'espace : ainsi l 'organisation des territoires andalous ou plus largement méditerranéens s'explique par des facteurs politiques plus que naturels.
     

3. Les perspectives d'avenir

Pour Philippe Pinchemel, il faut recentrer la géographie et retourner à la source primitive : il faut reconceptualiser la géographie et hiérarchiser les concepts. À terme, il faut rééquilibrer les trois aspects de la géographie : savoir, penser, agir. 

Pour Jacques Scheibling, il faut chercher à rendre la géographie moins inintéressante et plus attractive. Il faut chercher à atteindre plus d'unité dans les notions. 

Philippe Pinchemel déplore que les éditeurs ne s'investissent pas davantage dans la recherche : les trois quarts des ouvrages qui paraissent sont faits dans la perspective des concours (ENS, CAPES et agrégation) ; ce qui est en jeu, c'est la construction du savoir. À ses yeux l'avenir de la géographie est dans la recherche de son unité, une des façons de se recentrer est de limiter l'objet de la géographie aux sociétés humaines et à l'interface que constitue la face de la terre. 

Questions et échanges
  • Emmanuelle Bonerandi aborde le problème des manuels de référence qui ne sont pas réactualisés et demande des conseils de lecture.

— Philippe Pinchemel conseille de se tourner vers les auteurs anglo-saxons.

  •  Christina Aschan pense que la lecture des revues permet de prendre conscience des progrès de la recherche : l'avenir n'est peut-être plus dans les manuels.
  • Frédéric Dufaux n'est pas d'accord : selon lui, les revues donnent une image de la fragmentation et de l'éparpillement de la discipline.

— Jacques Scheibling, s' il est d'accord avec la synthèse, refuse tout dogmatisme.

 


Indications bibliographiques

Quelques éléments bibliographiques indiqués par Philippe Pinchemel pour préparer la séance :

  • Hugonie G., Tison H., 1998, « Philippe Pinchemel – Étudier la face de la terre », in : Historiens et Géographes, n° 367, p. 59–72.
  • Mathieu N., Tissier J.-L., 1997, « Lire la face de la Terre : de la géographie à la géonomie – Entretien avec Philippe Pinchemel », in Natures – Sciences – Sociétés, vol. 5, n° 4, p.47–54 [pdf].
  • Pinchemel P., 2000, « La géographie illustrée par ses concepts », in Bulletin de la Société géographique de Liège, vol. 39, n° 2, p.5–19 [pdf].
  • Pinchemel P., 1996, « Permanences et évolutions dans la géographie française durant un siècle », in : Social theory and géographical thought, p. 13–16.
  • Jacques Scheibling, Qu’est-ce que la géographie ?, Hachette supérieur, Coll. Carré géographie, 255 pages.

 

 

 

Compte-rendu proposé par Yann Calbérac, le 14 février 2002.

 

Pour citer cet article :

« Qu'est-ce que la géographie ? », d'après une conférence de Philippe Pinchemel et Jacques Scheibling à l'École Normale Supérieure de Lyon, Géoconfluences, février 2002, republiée en avril 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/remue-meninges/pinchemel-scheibling

 

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