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Dossier : Remues-méninges, conférences de 2001 à 2003

Roland Pourtier : Non à l’afro-pessimisme, parcours d’un géographe tropicaliste

Publié le 13/03/2003
Auteur(s) : Roland Pourtier, Professeur de géographie - Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne
Compte-rendu d'une intervention du 13 mars 2003, dans laquelle le spécialiste de l'Afrique subsaharienne revient sur son parcours de géographe.

Citer cet article

13 mars 2003

Introduction de Myriam Houssay-Holzschuch (Géophile, ENS-LSH)

Myriam Houssay-Holzschuch ouvre la séance et accueille le dernier intervenant du cycle de conférences Remue-méninges de l’année universitaire 2002-2003 à l’ENS LSH, Roland Pourtier, professeur de géographie tropicale à l’Université de Paris I. Elle évoque la thèse de l’invité sur le Gabon, « fruit d’un long travail de terrain » et insiste sur son côté novateur qui convoque le politique comme un des facteurs explicatifs de la construction territoriale. Elle présente enfin ses travaux les plus récents témoignant de son intérêt pour les villes : l’ouvrage Villes africaines (La Documentation photographique, Paris, 1999) analyse tout particulièrement les violences urbaines à Brazzaville. Myriam Houssay-Holzschuch rappelle également son ouvrage Afriques noires (Hachette Supérieur, collection Carré géographie, Paris, 2001) qui met en relief la vision d’ensemble d’un continent marqué par la diversité et la complexité.

Cette présentation s’achève sur l’annonce des principaux axes de recherche de Roland Pourtier : espace, État et politique, Afrique noire.

Roland Pourtier — Ji-Elle 2011 CC BY-SA 3.0

Roland Pourtier. Cliché : Ji-Elle 2011 CC BY-SA 3.0  


Intervention de Roland Pourtier

1. Géographie, géographies, géographes

1.1. Le parcours d’un géographe tropicaliste

« Il n’y a pas de géographie mais des géographes » proclame Roland Pourtier pour introduire la conférence. Ainsi, ses premiers pas dans la discipline sont issus du scoutisme où il apprit l’observation, le respect de la nature et la lecture de la carte topographique. Son parcours initiatique dans la discipline passe aussi par les classes préparatoires au lycée Henri IV où il apprend « dans l’amusement et le plaisir ». Les voyages constituent un élément essentiel de sa géographie : c’est au cours d’un premier voyage en Sicile à l’âge de 17 ans qu'il réalise son engagement dans la lutte contre le sous-développement. Le voyage suivant en Israël et en Palestine le plonge dans la découverte brutale de la frontière. Un voyage en Grèce lui fait découvrir l’impact de l’histoire et de la culture sur l’espace : la géographie ne saurait être conçue sans la dimension historique. En intégrant l’ENS de Saint-Cloud il devient véritablement géographe après avoir longuement hésité entre l’histoire et la géographie.

Roland Pourtier évoque ensuite le rôle important du hasard et des "bifurcations" dans son parcours. Sa maîtrise à Munich, où il réside durant un an et demie, le prédisposait à une thèse sur les petites villes en Europe occidentale encouragée par Pierre George. Mais le service national en coopération le conduit à Phnom Penh où il "attrape le virus tropical". À son retour, après deux années comme assistant à l’ENS de Saint-Cloud, il repart sous les tropiques : le ministère des Affaires étrangères lui propose un poste à l'Université de Libreville récemment créée où il fonde le département d’histoire et géographie. À travers sa démarche scientifique, Roland Pourtier accorde une importance considérable aux populations (sa récente élection au poste de président du Centre Population et Développement - CEPED – www.ceped.ined.fr/ ) en témoigne). Son "amour de l’exotique", l’éloignement, la distance, la quête de l’altérité mais également la quête de soi au contact de l’autre sont des motivations supplémentaires de recherches. Sa géographie repose sur le plaisir d’être ailleurs, de "se sentir à la fois le même et l’autre" : les "terrains exotiques" enseignent la relativité et permettent au géographe de sortir de ses certitudes. Ils prédisposent également à une approche globale indispensable pour ne pas "saucissonner" la discipline. Un départ précipité après cinq années passées au Gabon le déstabilise dans ses recherches : il passe alors de nombreux mois aux archives de l’Outre-mer à Aix-en-Provence.

1.2. Une démarche singulière

Pour Roland Pourtier "la marche précède la démarche", en hommage à l’existentialisme sartrien. Il proclame que le terrain doit être la démarche préliminaire du géographe qui l'arpente avec une démarche sensorielle : le "paysage se déguste". Le terrain est aussi appréhendé comme une ouverture au monde à laquelle "on se livre avant de mettre en livre". Roland Pourtier décrit la démarche inductive sans laquelle la géographie ne saurait être conçue. Mais si l’immersion dans le terrain est à la base de toute recherche, elle ne doit en aucun cas être une "noyade".

En conclusion de cette première partie, l'intervenant évoque la construction du sens : elle résulte des parcours itératifs entre le terrain et la théorie. Il souligne l’efficacité heuristique de ces va-et-vient qui ponctuent la démarche géographique.

1.3. Du « ça voir » géographique au savoir

Roland Pourtier proclame la géographie comme un "ça voir". L’interrogation porte sur le "ça" du géographe qui donne son sens à la discipline. Pourquoi "ça voir" ? Du fait de la priorité accordée au sens visuel, essentiel en géographie dont un des objectifs est de faire parler les paysages, "ce qui se voit". Il affirme qu’il est possible de faire de la géographie à partir de la simple analyse des objets et de l’interrogation qu’ils suscitent. Par exemple, les sacs confectionnés au Bénin permettent de dégager une géographie de la mondialisation.

 

2. La géographie en concepts

2.1. De l'étendue au paysage

Roland Pourtier s’intéresse à la polysémie des concepts fondateurs de la géographie. Il définit la géographie comme une "fusée à trois étages" comprenant : l’étendue ; l’espace ; le territoire. 

L’étendue désigne une portion de la surface terrestre qualifiée par un support biophysique. Cette étendue terrestre existe même si aucune présence anthropique n’est à signifier. Elle est définie par sa géométrie ainsi que par l’écologie.
L’espace se définit comme une étendue socialisée. Il est un produit social qui présente néanmoins des limites physiques. Roland Pourtier ajoute que l’espace se traduit par sa matérialité. L’espace se construit sur l’étendue qui lui sert de support.
Le territoire se définit comme l’espace approprié et revendiqué. Il est le support d’une identité collective. Le territoire est également un espace juridique, porteur de droit.
Le territoire fonctionne à des échelles différentes - des territoires du quotidien jusqu’à la patrie, de l’individuel au collectif.
Le terme a envahi le champ sémantique. Roland Pourtier retient la relation mystique entre l’homme et la terre mais également entre l’homme et ses lieux. La charge émotionnelle du territoire est forte mais il ne faut pas oublier que le territoire est aussi un espace d’intervention.

2.2. Territoire, mémoire, trajectoire

Roland Pourtier revendique qu’il n’existe pas de territoire sans mémoire. Il lui paraît nécessaire de construire la mémoire consubstantiellement de la construction du territoire. La mémoire est sans cesse présente dans le territoire : en témoigne la recherche permanente des traces du passé. L’exemple de la valorisation du patrimoine illustre l’expression physique de cette mémoire du territoire. Le territoire permet aux gens de se situer. Lorsque la relation au territoire devient très, voire trop forte, il est alors possible d’aboutir à une entité qui ressemble à l’État-nation.

Roland Pourtier soulève une interrogation : l’encadrement territorial est-il une voie obligée de l’évolution des sociétés ? Le cas du Congo montre que les gens continuent de vivre malgré l’absence d’État et d’économie. Une autre interrogation vient à l'esprit : l’espace est-il nécessairement un produit social ? La question ne pourrait-elle pas être renversée ? Dans quelle mesure la société n’est-elle pas un produit spatial ? Il conclut en affirmant que la société et l’espace sont coextensifs et fusionnent dans le territoire. Étudier l’espace relève d’une approche systémique.

Le conférencier achève ce premier temps de son exposé en évoquant le territoire-mémoire. Si celui-ci ne s’inscrit pas dans une trajectoire, il devient alors rapidement un objet mort. Une société sans mémoire n’a pas d’avenir puisqu’elle ne formule aucun projet.

Une séance de questions/discussion est entamée avant le deuxième temps de l’exposé, plus largement consacré à l’Afrique centrale.

  • Parmi les questions, celle de Myriam Houssay-Holzschuch qui aborde la thématique de la remise en cause des frontières de la colonisation.

— Roland Pourtier : Aucune frontière ne peut être satisfaisante. Le tracé des frontières n’est cependant pas si mauvais en Afrique centrale. Le Congo existe par les Congolais qui ont une représentation forte de leur territoire. Celui-ci se confond avec le bassin hydrographique du fleuve Congo.

Il poursuit en indiquant qu’il est bon de sortir du cadre de l’État dans la « re-composition ». Mandaté par l’OCDE qui souhaite que soit menée une réflexion sur les espaces transfrontaliers, Roland Pourtier pense que l’approche du géographe est intéressante puisqu’elle permet de cartographier différents paramètres.

 

3. Le milieu forestier équatorial : un espace en proie à d'importantes mutations

3.1. De l'espace fluide à l'espace encadré

L'invité de Remue-méninges initie une réflexion sur la formation des sociétés de la forêt et le passage de l’espace fluide à l’espace encadré. En témoigne le titre d’un chapitre de sa thèse intitulé "Étendue et sociétés : l’espace fluide". L’auteur avait observé que les sociétés forestières s’inscrivaient dans un contexte de sous-peuplement. Comment fonctionne cet espace ? Une définition de la fluidité est donnée comme la caractéristique fondamentale de l’organisation spatiale et temporelle des sociétés de la forêt. Cet espace protéiforme présente l’inconvénient pour le géographe d’être très difficilement cartographiable. À titre d’exemple, Roland Pourtier évoque le "déplacement" annuel des champs.

L’épisode de la colonisation a provoqué de profondes mutations parmi lesquelles la formation d’un État. Aucune frontière n’avait été tracée jusqu’à la colonisation. Le conférencier met en relief la capacité de déformation de l’espace. Cet espace dans les zones forestières continue de fonctionner aujourd’hui encore mais la colonisation a modifié le rapport à l’espace. Ce changement permet le passage de la "fluidité" à la territorialité.

3.2. De l'espace forestier à l'espace urbanisé

L’urbanisation a profondément transformé le système original. Ce processus fut encouragé par l’État colonial qui créa les villes comme élément d’encadrement. Le phénomène urbain, apparu ex-nihilo, accompagne une importante modification des hommes à l’espace. Il affirme qu’aucune fluidité n’est possible en ville. Il évoque l’espace comme un véritable enjeu. L’espace urbain serait en somme le support de la reproduction sociale. Il ajoute à ce sujet que la rente pétrolière et minière représente pour certains États un facteur qui permet d’expliquer le développement et la concentration urbaine.

3.3. « Afrique des paniers, Afrique des greniers »

Même si les modifications sont importantes, les zones rurales n’ont pas subi de grandes modifications. L’attachement à l’environnement forestier se résume dans le titre d'une partie du chapitre 18 de la Géographie universelle, « Afrique des paniers »((R. Pourtier, « Voyage autour du Congo », in Dubresson A. et al., Les Afriques au sud du Sahara, Paris-Montpellier, Belin-Reclus, 1994, p. 235)). Il introduit ainsi la différenciation spatiale entre l’Afrique des paniers – Afrique centrale forestière – et l’Afrique des greniers – Afrique occidentale. Il souligne le dimorphisme sexuel en évoquant le rôle et la fonction des femmes qui portent les paniers. Cette Afrique est celle des racines, des tubercules, des bananes plantain qui ne peuvent être conservés. L’impossibilité de stocker la nourriture impose des déplacements constants entre les champs et le village. Le poids culturel permet de mieux comprendre le rôle des femmes. Les hommes sont considérés comme des esclaves s’ils portent des produits de la terre. L’activité est cependant appelée à disparaître aujourd’hui puisque les jeunes filles refusent de porter le panier. Cette nouvelle donne révèle le passage progressif d’un espace fluide à un espace stabilisé, encadré.

3.4. L’émergence de l’État territorial

Roland Pourtier s’interroge sur la formation des territoires, sur la constitution d’un territoire étatique. Il prend comme exemple le Gabon. « Aucune analyse des territoires n’est possible sans analyse du pouvoir » confie-t-il. Le cas du Gabon invite à prendre en considération l’histoire coloniale. Le conférencier évoque les différentes représentations des responsables des politiques coloniales. Il affirme que les administrateurs ont agi en géographes en s’interrogeant sur la Région ainsi que sur la mise en place de productions territoriales homogènes. Le cas du Gabon montre que le découpage s’est opéré sous le signe de la nature((cf. R. Pourtier, « Nommer l’espace. L’émergence de l’État territorial en Afrique noire », L’Espace géographique, 1983-4, p. 293-304)). Les référents retenus témoignent que l’hydrographie a été préférée au calque administratif. Ceux-ci confèrent une « certaine force » aux territoires. 

 

Compte-rendu proposé par Grégory Monteil13 mars 2003.

 

 

Pour citer cet article :

« Non à l’afro-pessimisme, parcours d’un géographe tropicaliste », d'après une conférence de Roland Pourtier à l'École Normale Supérieure de Lyon, Géoconfluences, mars 2003, republiée en avril 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/remue-meninges/roland-pourtier

 

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