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Dossier : Remues-méninges, conférences de 2001 à 2003

Yves Lacoste : Le géographe et le politique

Publié le 28/02/2002
Auteur(s) : Yves Lacoste , professeur de géopolitique à l’Université Paris-VIII (Saint-Denis), fondateur de l'Institut Français de Géopolitique (IFG), prix Vautrin-Lud 2000.
Compte-rendu d'une intervention du 28 février 2002, dans laquelle le géographe qui a renouvelé la géopolitique, prix Vautrin-Lud en 2000, revient sur son parcours.

Bibliographieciter cet article

28 février 2002

Introduction d’Emmanuelle Bonerandi (Géophile, ENS-LSH)

Emmanuelle Bonerandi retrace à grands traits la carrière d’Yves Lacoste, Professeur des universités, et fondateur d’Hérodote, revue de géographie et de géopolitique qu’il dirige depuis 1976. Il a soutenu une thèse d’État en 1979 sur " Unité et diversité du Tiers-Monde ". Outre "La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre" (1976, Maspéro), il est l’auteur, entre autres de "Géopolitique des régions françaises" (1986, Fayard), "Paysages politiques" (1990, Livre de poche), et du" Dictionnaire de géopolitique" (1993, Flammarion).

 


Intervention d’Yves Lacoste

Yves Lacoste by Hans Peters / Anefo, 1972, CC BY-SA 3.0

Yves Lacoste. Cliché : Hans Peters / Anefo, 1972, CC BY-SA 3.0

Yves Lacoste se plie à l’exercice imposé pour ce cycle de conférences qui consiste, pour les invités, à retracer leur carrière et à remettre ainsi en perspective leurs travaux dans un contexte plus large. Cependant, il préfère partir du présent pour ensuite remonter aux causes : c’est la démarche propre du géographe qui préfère s’intéresser à ce qui a été pour mieux comprendre la situation présente.

L’activité d’Yves Lacoste est occupée par la revue Hérodote, revue de géographie et de géopolitique. D’emblée, il souligne un paradoxe : l’opinion prête d’avantage d’opinion et de crédit à la géopolitique qu’à la géographie, alors que selon lui, la géopolitique est essentiellement de la géographie. Il revient sur le contexte idéologique d’il y a vingt-cinq ans, lors de la création de la revue : à l’époque, le terme géopolitique était tabou chez les géographes (et encore aujourd’hui, certains n’hésitent pas à « vomir » (sic) sur la géopolitique, suivez son regard…), au plus faisait-on de la géographie politique. Aujourd’hui, au contraire, on prétend faire de la géopolitique, même quand cela n’est pas justifié… Il s’étonne aussi du parcours de la revue et de ses collaborateurs, dont Béatrice Giblin. Des jeunes ont pris le relais, et continuent de faire vivre Hérodote, tout en suivant, contrairement à ce que prônait Bourdieu qui a pourtant achevé sa carrière au Collège de France, un cursus universitaire parachevé par une thèse : on peut donc « casser Lévy » et faire une thèse… Ils ont d’autant plus de mérite à ses yeux dans la mesure où venir d’Hérodote, n’était pas à l’époque considéré comme une qualité. Le but de cette revue était avant tout de former des gens : ainsi le DEA de géopolitique a vu le jour il y a douze ans dans la droite ligne de la revue, suivi de près par le DESS « Géopolitique et territoires municipaux ».

À sa grande surprise, la géopolitique suscite aujourd’hui un grand intérêt en dehors de la discipline. Ainsi, il a récemment été consulté par le deuxième groupe cimentier français (pas Lafarge, l’autre) au sujet d’un conflit avec des écologistes pour l’agrandissement d’une carrière. Il s’agissait bien là d’un problème géopolitique dans la mesure où le conflit s’étendait sur l’espace. Il revient sur sa conception de la géopolitique : pour lui, la géopolitique étudie les rivalités de pouvoir sur du territoire. Elle peut donc se faire à plusieurs échelles : planétaires, continentale, nationale, régionale ou locale… Les conflits dans les banlieues sont un bel exemple de géopolitique appliquée au niveau local. L’idée est vieille comme le monde et il n’y a apparemment rien de nouveau sous le soleil. Rien si ce n’est le terme même de géopolitique, considéré comme nazi. En effet, la notion est née en Allemagne, en 1918. Certes, on a fait des géopolitiques nazies, mais on en aussi fait des géopolitiques communistes ou religieuses… La véritable nouveauté est le climat intellectuel de débat qui oppose toutes sortes de penseurs, de militants, d’intellectuels… La géopolitique fait ressortir toutes les idées, vraies ou fausses qu’a l’homme de son espace. L’apparition de ces idées fausses permet l’émergence des représentations qui apportent autant d’informations pour comprendre un conflit. Le 11 septembre et la représentation d’Oussama Ben Laden et de son réseau terroriste comme ennemi en sont un bon exemple. 

D’ailleurs, la géographie, au sens étymologique du terme, est aussi une représentation de la terre. Loin d’être un discours (logos), la géographie est une écriture (graphein) de la terre, c’est-à-dire une représentation de celle-ci. C’est ainsi qu’est née, sous l’impulsion de ce groupe cimentier (dont il n’a toujours pas révélé le nom), la Société de Géopolitique Hérodote. De nombreux problèmes se posent alors, et l’un d’eux concerne la localisation de son siège social. Grâce à l’aide de Jean Bastié, il a pu établir le siège social d’Hérodote au 184, boulevard Saint-Germain (très chic), c’est-à-dire à l’emplacement même de la Société de Géographie. Une certaine forme de reconnaissance de la géopolitique par les géographes dont Yves Lacoste est très fier…

Selon lui, Hérodote participe d’une autre manière de faire de la géographie, ce qui permet d’une certaine manière de diversifier son discours ; c’est très important dans la mesure où la discipline est victime d’une « haine » de la part de l’intelligentsia, et plus particulièrement des philosophes comme Foucault, Liotard ou Deleuze. Châtelet fait figure d’exception puisqu’il s’intéressait particulièrement à la discipline et qu’il a donné des cours d’épistémologie de la géographie. Le but de sa société est de faire parler de géographie sans pour autant se présenter comme géographe.

Ces interrogations et ces problématiques intéressent tout particulièrement les entreprises. Ainsi, Yves Lacoste a été contacté par la Lyonnaise des Eaux pour faire un livre sur l’eau dans le monde (qui vient d’ailleurs de paraître) : tous les aspects ont été abordés, aussi bien les aspects physiques, humains, politiques et géopolitiques, la Lyonnaise des Eaux ne mettant aucun obstacle dans l’élaboration de l’ouvrage et laissant une parfaite indépendance à Yves Lacoste. Le seul problème rencontré concernait le traitement réservé aux écologistes, souvent réticents aux aménagements hydrauliques, et que les entrepreneurs cherchent à ménager. Yves Lacoste, quant à lui, ne semble pas les porter dans son cœur…

Aujourd’hui, la géographie est indissociable de l’analyse géopolitique, en dépit des « errements épistémologiques » qui semblent agiter certains géographes… Yves Lacoste stigmatise aussi les journalistes, qui jouent un grand rôle dans la diffusion de la pensée géographique. La géographie et les géographes auraient beaucoup à gagner à se rapprocher des journalistes. Là encore, l’enjeu est de diffuser la pensée géographique.

Il ne faut pas négliger non plus la question de l’enseignement : pour former des professeurs d’histoire et géographie de collèges et de lycée il faut des universitaires (maîtres de conférence, professeurs). Aujourd’hui, il évalue le nombre de géographes à l’Université à 2 000 ou 2 500. Beaucoup plus que les 600 qu’on comptait en 1965… Pour le moment, la géographie française se porte bien. Il retrace alors à grand trait l’histoire de la géographie française depuis 1870, date de la victoire de la Prusse contre la France : le maître d’école prussien (c’est-à-dire le sous-officier) enseignait la géographie à ses élèves et savait donc lire une carte… La guerre de 1870 a été l’élément décisif qui a permis aux autorités françaises de prendre conscience de la nécessité d’enseigner la géographie. Symboliquement, la première chaire de géographie créée en France l’a été à Nancy, juste après la défaite, en 1872. C’est l’occasion de revenir sur Vidal de La Blache dont Yves Lacoste a dit pis que pendre dans La géographie ça sert d’abord à faire la guerre. Depuis, il a lu son grand œuvre, La France de l’Est, véritable ouvrage de géopolitique, passé sous silence à l’époque, même par son gendre, et toujours introuvable à la bibliothèque de l’Institut de Géographie… Il l’a d’ailleurs réédité, au risque de passer pour quelqu’un qui change tout le temps d’avis ! Toujours est-il qu’Yves Lacoste est fier, à sa manière, de faire de la géographie et d’en faire parler grâce à Hérodote, sa machine de guerre, qui se double d’un véritable réseau d’universitaires et de recherches. Il est fier également d’avoir fait de Perpignan, le centre de son réseau, un haut lieu de la géopolitique, non loin de Montpellier et de Brunet !!!

Cette allusion est l’occasion pour Yves Lacoste de revenir sur la querelle qui l’oppose à Roger Brunet. Ce dernier a obtenu de nombreuses subventions alors qu’Hérodote a toujours paru sans subvention. La querelle a ouvertement commencé alors que l’un et l’autre avaient l’âge de prendre leur retraite. La raison en est la propension de Roger Brunet (en qui Lacoste a reconnu les qualités de géographe) à utiliser les modèles en tous genres. Il a d’ailleurs, selon Lacoste, complètement contaminé la DATAR qui ne raisonne que par modèle…

Après ces digressions, Yves Lacoste revient sur le sujet de son intervention : comment est-il arrivé où il est aujourd’hui ? Il est géographe, et contrairement à d’autres (suivez son regard), il n’est pas devenu géographe car il n’avait pas fait de latin…

Il a passé son enfance au Maroc ; il est colonial et fier de l’être, mais un colonial un peu particulier : en effet, après la guerre, il se découvre anticolonialiste. Un colonial anticolonialiste ! Un de ses maîtres à l’Université était Jean Dresch, géomorphologue, spécialiste de géographie tropicale et président de l’Union Géographique Internationale. Il a écrit un ouvrage aux PUF intitulé Les techniciens de la colonisation dans lequel il dresse, en dépit de ses positions communistes et anticolonialistes, un vibrant éloge de Lyautey et des méthodes qu’il a mises en œuvre pour conquérir le Maroc. Lyautey est mort peu avant la naissance d’Yves Lacoste qui regrette de ne pas l’avoir rencontré. Le père de Lacoste travaillait dans l’exploitation pétrolière au Maroc ; il est mort quand Yves Lacoste n’avait que dix ans. Sa famille rentre donc en France, à Bourg-la-Reine, et Yves Lacoste fréquente le lycée Lakanal de Sceaux où il a eu comme professeur d’histoire géographie Pierre George, juste avant qu’il ne soit nommé à Lille. Jean Dresch et Pierre George resteront ses deux maîtres. Et d’ailleurs, ce dernier lui a proposé de remettre à jour la partie humaine de son Dictionnaire de la Géographie. Lacoste est donc réhabilité aux yeux de George, après une brouille de trente ans, au sujet précisément de ce dictionnaire qui ne comportait même pas d’article sur la géographie ! 

Yves Lacoste revient sur sa formation : comment est-il devenu géographe ? Au début, à l’image de son père, il voulut devenir géologue ; et finalement, la géographie, sous l’influence de Jean Dresch a pris le dessus. Mais à l’époque, la seule géographie qui comptait était la géomorphologie. Il revendique cet héritage : selon lui, avant d’être une science sociale, la géographie consiste à étudier des milieux naturels. Il ne s’est s’intéressé à la géographie humaine qu’à partir du moment où Pierre George a commencé à parler des « systèmes économiques et sociaux ». Toujours est-il qu’il fait sa maîtrise en géomorphologie sur une plaine alluviale du Maroc. Là, il fait la connaissance de Camille Lacoste, ethnologue, spécialiste des Berbères et des Kabyles, qui est devenu sa femme. Il est ensuite reçu à l’agrégation, après avoir été collé une première fois, et comme tous les majors de l’époque, il était membre du PCF. Il souhaite retourner au Maroc faire sa thèse, mais Jean Dresch le convainc de la faire en Algérie, en dépit des massacres de Sétif… Là, il fréquente le Parti Communiste Algérien. On lui commande alors un article sur Ibn Khaldoum, historien arabe du XIVème siècle. Il fait alors la connaissance de cet homme et de son œuvre principale, Prolégomènes à l’histoire universelle dans laquelle il parle du déclin du Maghreb.

La guerre d’Algérie éclate, et, en qualité de membre du Parti Communiste, il est expulsé. Il continue de travailler sur Ibn Khaldoum et sa femme sur la Kabylie. Pierre George lui propose de prendre un poste d’assistant en géographie humaine. Ce sera l’occasion pour Yves Lacoste de faire sa thèse secondaire qui portera sur l’industrie du ciment. Pierre George, qui travaillait alors aux PUF lui propose d’écrire le Que sais-je ? sur les pays sous-développés. C’est un best seller : pas moins de 35 traductions pirates ont été réalisées de par le monde ! Ce qui a plu, c’est que le texte était d’inspiration marxiste et que pour la première fois on s’intéressait à des questions démographiques : pour la première fois en 1959, on parle de la catastrophe démographique à venir. En outre, grâce à l’étude d’Ibn Khaldoum, il resitue l’histoire de la colonisation dans un contexte historique et idéologique plus large.

La guerre du Vietnam qui a débuté en 1963 sera un épisode important dans la carrière d’Yves Lacoste. En 1962, les bombardements reprennent. Dans un article publié au Monde, il développe la thèse selon laquelle les Américains cherchent à détruire les digues du fleuve afin d’inonder la plaine. L’article est remarqué par les autorités vietnamiennes qui l’invitent dans le pays afin de vérifier et de démontrer la véracité de ses thèses. Au terme d’épisodes rocambolesques (qu’il raconte avec un certain brio) il parvient à se rendre sur place et à se procurer les cartes (ce qui, en temps de guerre, alors qu’il est occidental, n’est pas une mince affaire). Il localise les impacts de bombes qui visent uniquement les rives concaves des méandres. Ce sont les endroits les plus sensibles. La démonstration est faite ! Le Monde publie la nouvelle démonstration qui retient l’attention des Japonais, des Américains et même de la Curie romaine ! Le danger qui menace cette région de plaine est la mousson qui risquerait d’inonder la plaine. Beaucoup ont dit que Lacoste a réussi à arrêter les bombardements et à éviter l’inondation. Lacoste, plus modeste, reconnaît qu’il n’y est pour rien : cette année là, les précipitations de la mousson ont été particulièrement faibles...

Le « Lacoste des digues » jouit alors d’un prestige considérable qui lui permet de se rendre à Cuba à l’occasion d’un congrès culturel en 1967. À cette occasion, et à la gêne de toute l’assistance (sauf de Fidel Castro) il s’interroge sur la mort de Che Guevara dans la Sierra Maestra. Il n’obtient aucune réponse des officiels. Toutefois, il poursuit ses investigations. En effet, les circonstances de sa mort lui paraissent étranges. Régis Debray accepte d’enquêter sur le terrain avec lui. Il parvient à en reconstituer le scénario. Che Guevara n’avait pas du tout l’intention de gagner la Sierra Maestra : il comptait débarquer à Manzanillo, à l’Est de Cuba, près d’une sucrerie, très symbolique pour les Cubains, puisqu’à l’époque de la domination espagnole un grand propriétaire a réuni ses esclaves pour leur faire un grand discours sur la liberté. Ils ont alors été libérés et se sont armés : la révolution cubaine a commencé comme ça. Le but du Che était de se rendre dans cette plantation pour prononcer un grand discours enflammé, mais ils se sont perdus et ont échoué dans la Sierra Maestra.

Le temps passe et il n’a toujours pas soutenu (ni même rédigé) sa thèse. Il répond à une invitation en Haute-Volta ; c’est son premier séjour en Afrique noire. On lui propose alors de diriger l’Organisation Mondiale de la Santé en Afrique de l’Ouest pour lutter contre l’onchocercose. Il hésite à démissionner de l’Université puis refuse finalement le poste, pour des raisons de principe…

Pour rester à l’Université, il lui faut soutenir sa thèse. Finalement, il a choisi de travailler sur le sous-développement. Tout le monde pense habituellement que ce concept est issu de l’extrême gauche. En fait, il prend sa source à la Maison Blanche et permet, dans un contexte de début de guerre froide, d’apporter de l’aide à tous les pays périphériques menacés par le communisme. Ce n’est qu’après que le terme va faire boule de neige et être repris par les marxistes. Sa thèse s’intitule donc naturellement Unité et diversité du Tiers-Monde, des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain. Il envisage ainsi l’ensemble des Tiers-Monde sous développés, et plus particulièrement quatre terrains : le Vietnam, la vallée de la Volta, la Sierra Maestra et la Kabylie. Dans ce dernier cas, il a analysé les rapports entre les montagnes et les plaines : il analyse la propriété foncière, et les rapports entre les Kabyles, les colons et l’armée. Sa thèse est faite de ces quatre enquêtes de terrain à différents niveaux d’analyse spatiale. C’est révélateur de sa méthode d’analyse.

Il poursuit sa carrière à Paris VIII, et réunit un petit groupe d’étudiants, principalement d’historiens (comme Béatrice Giblin, qui, avant de devenir une très bonne géographe, était une très bonne historienne), avec lesquels il fonde une revue. Dès le début, il sait qu’elle va s’appeler Hérodote. A posteriori, il est content du choix du titre : en effet, Hérodote est le premier à avoir mené des analyses géopolitiques. Ainsi, il pense qu’une troisième guerre médique est possible. Il va donc étudier en Perse le fonctionnement de l’Empire. Il s’intéresse aussi à l’Égypte et pense qu’une révolte des Égyptiens contre les Perses serait un bon moyen d’empêcher une troisième guerre médique… Pierre Vidal-Nacquet lui a reproché par la suite d’avoir volé Hérodote aux historiens et aux hellénistes qui s’intéressaient davantage à Thucydide. Yves Lacoste a en quelque sorte réalisé la synthèse entre l’histoire et la géographie. Le premier numéro d’Hérodote (le seul dont Yves Lacoste n’a pas signé l’éditorial) est paru en 1976 et a provoqué un véritable scandale. Dans certaines Universités, il a été brûlé sur la place publique ! C’est à cette période qu’il s’interroge sur le rôle et l’utilité de la géographie : à quoi ça sert ? 

Le but ultime, pendant 25 siècles de la géographie, n’est pas de former des futurs professeurs ou des chercheurs. Quand la géographie entre à l’Université à la fin du XIXème siècle l’essentiel du monde est déjà cartographié ; et les universitaires ont trop tendance à enfermer la géographie dans la recherche, qui reste fondamentale parce qu’elle est la preuve de l’indépendance des chercheurs. Cet ouvrage sera La géographie ça sert d’abord à faire la guerre. Ensuite, il a écrit le Dictionnaire de géopolitique, ainsi que La Géopolitique des régions françaises (1986). Ce dernier ouvrage est surtout l’œuvre de Béatrice Giblin. (Yves Lacoste s’intéressait principalement aux problèmes coloniaux). Le but de l’étude est d’expliquer certains phénomènes qui structurent l’espace français, comme les comportements démographiques ou électoraux… Quarante géographes y ont participé, avec plus ou moins de succès. L’un des chapitres les plus remarquables étaient celui de Pierre Taffani sur la Corse. Le Dictionnaire de géopolitique quant à lui a réuni une centaine de collaborateurs dont 90 % de géographes.

Il a ensuite écrit Vive la nation, Destin d’une idée géopolitique. Étudier la nation revient à analyser les représentations qu’on se fait d’elle, en fonction d’un passé, et d’un présent (comme la construction européenne qui modifie en profondeur le lien entre le peuple et la nation, ou les différentes idéologies politiques)… Un géographe peut lui aussi, à sa manière, s’intéresser à la nation. Il bénéficie d’ailleurs d’un avantage : les cartes qui lui permettent de mieux saisir les motivations profondes, mais beaucoup négligent cet aspect du débat, qui est pourtant une clé en géopolitique. Pour clore son exposé, il raconte une anecdote savoureuse. Il a été invité par des députés pour présenter en commission, à l’Assemblée Nationale, les causes réelles du conflit en ex-Yougoslavie. Quelle ne fut pas sa surprise quand, au moment où Yves Lacoste sortit ses cartes pour analyser le tracé des frontières et la répartition des nationalités, un député lui dit : c’est déjà suffisamment compliqué, mais si vous commencez à sortir des cartes, on ne comprendra jamais rien !

 


Compléments bibliographiques

  • Paul Vidal de la Blache, La France de l’Est, 1916.
  • Pierre George, Dictionnaire de la géographie, PUF, 1970.
  • Yves Lacoste, La géographie ça sert d’abord à faire la guerre, 1976.
  • Yves Lacoste, Unité et diversité du Tiers-Monde, des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain, 1980.
  • Yves Lacoste et Béatrice Giblin, La géopolitique des régions françaises, 1986.
  • Yves Lacoste, Dictionnaire de géopolitique, 1995.
  • Yves Lacoste, L'eau des hommes, avec le concours de la Lyonnaise des eaux, 2002.

 

 

Compte-rendu proposé par Yann Calbérac d’après des notes d’Emmanuelle Bonerandi, le 28 février 2002

 

Pour citer cet article :

« Le géographe et le politique », d'après une conférence d'Yves Lacoste à l'École Normale Supérieure de Lyon, Géoconfluences, février 2002, republiée en avril 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/remue-meninges/yves-lacoste

 

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