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Le paradoxe du tourisme de la dernière chance

Publié le 06/02/2018

Une note de NBC News du 11 janvier 2018 estime que le tourisme arctique est une menace potentielle pour l’environnement, pointant du doigt le « tourisme de la dernière chance » : les croisiéristes emmènent les touristes observer les paysages glacés en insistant sur leur disparition prévue, contribuant eux-mêmes à accélérer cette disparition. D’après l’article, alors que les croisiéristes passant par l’Islande n’étaient que 7 952 en 1990, ils étaient environ 250 000 par an en 2016.

Dans un article de 2016, le magazine du Sierra Club (la plus ancienne association de protection de la nature) évoque une enquête menée par deux chercheurs sur le site de la Grande Barrière de corail du Queensland. 70 % des 235 touristes interrogés disent être venu pour voir le récif « avant qu’il ne disparaisse ». Tous ces touristes ont parcouru une grande distance, estiment les auteurs. Ils ont donc produit des gaz à effet de serre qui contribuent au réchauffement climatique.

Les géographes s’intéressent à ce paradoxe selon lequel les touristes contribuent à détruire ce qu’ils sont venus admirer. Dans le cas du « tourisme de la dernière chance », le paradoxe est aggravé par le fait que c’est la conscience même de la disparition des écosystèmes qui implique l’urgence de s’y rendre. Le phénomène a particulièrement été étudié dans les régions polaires et notamment en Antarctique.

 

« Vue panoramique de l'Île Petermann, en Antarctique. Colonies de Manchots, bateau de croisière, touristes. »
par Cascoly, 12 décembre 2006 (Source : Wikimedia Commons)

 

Les premières utilisations de l’expression apparaissent dans la littérature scientifique anglo-saxonne : c’est le « last chance tourism ». On le relève dans le titre d’un article de 2010 et d’un ouvrage de 2012.

L’idée est reprise et bien expliquée dans un compte-rendu de thèse très synthétique : Antoine Delmas, Terre des Hommes, pays des glaces. L’expérience touristique au Groenland, thèse de doctorat en géographie de l’université de Poitiers, 2014. Compte-rendu dans Mondes du tourisme.

L’auteur y évoque notamment le cryotropisme, l’attirance pour les paysages glacés, reposant sur les représentations de nature sauvage, de populations autochtones aux modes de vie traditionnels, et d’aventure sur les traces des explorateurs du passé. Une partie de ce cryotropisme, minoritaire, reposerait sur la menace climatique et l’idée d’un tourisme de la dernière chance (§ 5).

Alain Grenier, dans un article paru dans VertigO, rappelle que la faune antarctique ne dispose que d’un très court été austral pour se reproduire. La présence de touristes à cette période, qui est aussi la plus propice aux croisières polaires, peut perturber cette période cruciale pour les animaux.

Pour ajouter au paradoxe, l’auteur estime que la volonté de protection de la nature antarctique « contribue à accroître la demande des touristes qui veulent visiter le dernier continent, faisant du même coup augmenter les pressions sur cet environnement polaire déjà fragile », même si de bonnes pratiques touristiques sont adoptées. Dans un autre texte, Samuel Étienne estime que malgré l’immensité de l’Antarctique, les rares sites côtiers libres de glaces offrent à la fois des habitats pour la faune et des sites d’attrait pour les touristes. « Une compétition pour l’espace naît donc entre la faune locale et la population des touristes, la première utilisant cet espace à des fins de nidification ou d’élevage, la seconde recherchant toujours plus de proximité ou d’immersion dans les colonies animales. » (p. 5).

 

 
Fréquentation touristique de l'Antarctique

 

Avant 1958

1958

1994-1995

2003-2004

2016-2017

Total des touristes (y compris survol ou passage sans débarquement)

0

500

10 649

27 537

45 083

Sources : 2003-2017 : https://iaato.org/tourism-statistics ; 1958-1995 : Alain A. Grenier, « Croisières et tourisme polaire : Des vacances aux confins de la géographie », VertigO [En ligne], mai 2003.

 

La situation est plus complexe dans les archipels coralliens, autre exemple parfois cité de « tourisme de la dernière chance », comme l’explique Caroline Blondy dans un article de 2016. En effet, si le tourisme y produit, comme ailleurs, des conséquences sur les écosystèmes et les populations animales et végétales, il joue parfois aussi en faveur de leur protection. Il peut s’agir, bien sûr, de greenwashing de la part des compagnies hôtelières (§ 30), mais l’auteur cite aussi des cas où ces dernières ont réellement contribué à la fixation des récifs coralliens (§ 31).

Les petits États insulaires en développement, les PEID, auxquels l’ONU a consacré une journée internationale en 2014, sont des laboratoires de la durabilité environnementale et touristique. Un mémoire de Philippe Grégoire montre que les services écosystémiques rendus par les écosystèmes côtiers tropicaux au tourisme justifient l’encadrement du tourisme visant à la fois à la protection de ces milieux qu’à l’adaptation du tourisme au changement climatique.

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