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articles scientifiques
Agriculture et conflits en Côte
d'Ivoire : terroirs maraîchers, territoires
disputés
(Audrey Fromageot)
Agriculture et conflits en Côte d'Ivoire
: terroirs maraîchers, territoires disputés
(Audrey Fromageot)
À l’image de l’ensemble de
l’Afrique subsaharienne, l’Afrique
de l’Ouest n’échappe pas aux
situations conflictuelles. Aux guerres civiles
du Libéria et de Sierra Leone ont succédé
les déchirements de la société
et du territoire ivoiriens dans un pays pourtant
longtemps réputé pour son modèle
économique et sa culture de paix. Les tensions
politiques accrues, depuis le premier coup d’État
du général ivoirien Gueï le
24 décembre 1999, se sont concrétisées
par l’affrontement militaire du 19 septembre
2002 et la division du territoire national entre
sud et nord.
Cette contribution n’est pas une analyse
des événements qui ont conduit à
la division de la Côte d'Ivoire. Elle propose,
non pas une vision "urgentiste" des
affrontements conjoncturels, mais une réflexion
sur les facteurs structurels du conflit. Comme
ailleurs en Afrique de l’Ouest (Chaléard,
2002 ; Richards, 2005), le conflit ivoirien, bien
que principalement médiatisé à
travers les violences urbaines, trouve ses origines
dans les évolutions rurales et plus précisément
agraires.
| Par
ailleurs, les changements ruraux moins visibles,
moins brutaux dans leurs manifestations
immédiates, mais porteurs d’affrontements
entre communautés, débordent
la géographie de l’économie
de plantation de la moitié sud de
la Côte d'Ivoire et de sa zone forestière
dont l'étude est souvent privilégiée.
Les savanes ne sont pas exemptes des évolutions
agraires et sociales – pression foncière,
marchandisation de la terre, tensions inter-communautaires
entre autochtones et allochtones, baisse
des revenus des cultures d’exportation
– qui, dans le sud, ont contribué
à faire basculer la Côte d'Ivoire
de modèle agricole et économique
à un "contre-modèle"
pour l’Afrique de l’Ouest.
Les racines agraires des tensions de la
société ivoirienne peuvent
être mises en évidence en prenant
du recul par rapport à la zone de
forte tension des métropoles du sud
du pays et en situant les analyses dans
les communautés rurales sénoufo
des savanes à la frontière
ivoiro-burkinabée (carte ci-contre).
Enfin, la comparaison entre les évolutions
agraires des savanes ivoiriennes et burkinabées,
dans le cadre d’une nouvelle spécialisation
agricole commune dans le maraîchage,
montre combien la réorganisation
des transferts fonciers s’articule
aux autres éléments de tension
développés par les politiques
nationales ivoiriennes : "ivoirité",
réformes foncières (PFR [1]).
|
Situation
des campagnes sénoufo en Afrique
de l'Ouest
(cliquer
sur les documents pour les agrandir)
Réalisation : A. Fromageot, 2005
|
Le maraîchage des
savanes
À la suite de la tentative
de coup d’État d’une partie
des forces armées le 19 septembre 2002,
après les accords de Marcoussis, dans son
discours à la Nation du 8 février
2003, le Président ivoirien Laurent Gbagbo
entérine la division du pays en deux :
Milieux,
cultures d'exportation et conflits
Réalisation
: A. Fromageot, 2005
|
"Aujourd'hui
les rebelles (…) occupent 60% du territoire.
Je n’ai pas fait le calcul pour savoir
exactement le pourcentage du territoire
qu’ils occupent. Mais ce qui est certain,
c’est que (…) les 90% de l’outil
de production économique se trouvent
sous contrôle des forces gouvernementales.
C’est pourquoi la Côte-d'Ivoire
continue de vivre normalement. (…).
C’est ça la vérité
et c’est pour ça que ce coup
d’État a échoué"
[2].
En affirmant que la Côte d'Ivoire
"continue de vivre normalement"
amputée d’une bonne moitié
de son territoire au nord d’une ligne
reliant Man à Bondoukou mais qui
ne représenterait que 10% de l’outil
de production du pays, le Président
semble faire peu de cas des régions
de savanes septentrionales (carte ci-contre
et note [3]). Dans une vision assez mécaniste
de la géographie économique,
il semble que l’éloignement
de ces régions de la métropole
abidjanaise soit nécessairement pénalisante
et se traduise par leur faible participation
à l’économie nationale
(Fromageot, 2005).
Cette vision renoue avec une présentation
géographique courante du pays limitée
à la zone forestière du "miracle"
de l’économie de plantation
ivoirienne. C’est oublier que les
savanes ne sont plus le réservoir
de main-d’œuvre des plantations
et des villes du sud. À la charnière
des XXe et XXIe siècles, le front
pionnier café-cacao est vieillissant
(Chaléard, 2004), ses revenus en
baisse, tandis que les villes, principalement
Abidjan, ne jouent plus leur rôle
d’exutoire pour les populations à
la recherche de travail. |
L'Afrique
de l'Ouest dans la zone des tempêtes
"Miracle",
"modèle" ... Jusqu’au
début des années 1990, la
Côte d’Ivoire, dirigée
sans partage pendant trente ans par Félix
Houphouët-Boigny, se voulait le pays
de la prospérité et de l’ouverture
: premier producteur de cacao du monde,
elle a accueilli plus de 4 millions d’étrangers
(sur 15 millions d’habitants), principalement
du Burkina Faso, du Mali, de la Guinée
et du Ghana. Elle était le premier
partenaire de la France et de l’Europe
au sein de la mouvance francophone, le
poumon et la locomotive économique
de l’Afrique de l’Ouest. Tout
y semblait possible : aménager
une nouvelle capitale politique dans le
village natal du président (Yamoussoukro)
; ouvrir des routes dans la forêt
; construire en pleine brousse "la
plus grande cathédrale du monde"
...
En dix ans, tout s’est détraqué
: chute des cours du cacao et démantèlement
de la filière, dévaluation
du franc CFA, succession ratée
du "Vieux" (Félix Houphouët-Boigny),
crises majeures en Sierra Leone et en
Guinée, montée en puissance
du Nigéria après un long
purgatoire militaire, recentrage de la
coopération française, etc.
À la veille de la prise du pouvoir
par le général Robert Gueï,
en décembre 1999, les caisses étaient
vides, et le pays pris en tenailles par
les institutions financières internationales.
Extrait de : "L’Afrique de
l’Ouest dans la zone des tempêtes"
- Par Philippe Leymarie, journaliste à
Radio France Internationale - Le Monde
diplomatique, mars 2001, pp. 10-11.
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Toutefois, avant même l’essoufflement
de l’économie de plantation (extrait
de presse ci-dessus), les savanes ont reçu
leurs propres projets de développement
agricole et de pôles d’emplois : généralisation
de la culture d’exportation du coton et
diffusion de la charrue, implantation du complexe
sucrier de Ferkéssédougou (carte
supra), aménagements hydro-agricoles et
surtout hydro-pastoraux conduisant à la
création d’une zone d’élevage
dans le nord du pays (carte supra). S’appuyant
sur ce long passé de développement
et d’aménagement rural, les années
1990 sont marquées par la généralisation
du maraîchage marchand de contre-saison
(photo ci-dessous), c'est-à-dire la production
de légumes frais pendant la saison sèche
à destination des marchés régionaux
mais aussi des pôles urbains du sud.
Jardins
maraîchers clôturés sur les
rives d’un petit barrage dans le nord de
la Côte d'Ivoire

Le maraîchage
marchand révélateur de nouvelles
pressions sur les ressources
Les années 1990 sont
une décennie de profondes mutations pour
les savanes ivoiriennes. Au désengagement
de l’État à
l'égard des programmes de développement
rural, s’ajoute une pression anthropique
accrue sur les espaces et leurs ressources. Un
faisceau de changements est à l’origine
de cette situation : le ralentissement ou la fin
des migrations vers les chantiers des plantations
ou des villes de la zone forestière, le
retour de migrants à l’âge
actif (Beauchemin, 1999), la sédentarisation
d’éleveurs peuls et de leurs troupeaux.
Autant de migrations qui participent à
la croissance démographique des campagnes
dans une région qui apparaît déjà
anciennement comme un pôle de fortes densités
de populations rurales en Afrique de l’Ouest.
Si les densités de populations autour de
l’axe Korhogo - Ferkéssédougou
sont de l’ordre de 60 hab/km²
dans les années 1960 (SEDES, 1965), elles
atteignent 100 hab/km² dès le recensement
de 1988.
Le maraîchage marchand se diffuse donc dans
un contexte nouveau de raréfaction de la
terre. Pratiqué en saison sèche,
il est nécessairement dépendant
de la proximité de points d’eau pérennes.
Limités dans l’espace, les terroirs
maraîchers sont enfin d’autant plus
recherchés qu’ils sont rémunérateurs
et que leurs productions pallient pour partie
les revenus aléatoires du coton et la baisse
concomitante des budgets domestiques. Le maraîchage
accuse donc des situations de compétition
entre maraîchers, mais aussi entre usagers
divers des ressources en terre et en eau : agriculteurs,
éleveurs, chasseurs, etc. Les bas-fonds
deviennent les lieux d’enjeux majeurs qui
s’expriment à travers des tensions
inter- et intra-communautaires.
Le maraîchage
autour des petits barrages
Dans les années 1970 et 1980,
les cycles pluriannuels et récurrents
de sécheresse (le graphique ci-contre
illustre la dégradation
pluviométrique depuis les années
1970) sont marqués par la
descente en latitude des éleveurs
des zones soudano-sahéliennes des
pays enclavés voisins : Mali et
Burkina Faso.
Le gouvernement ivoirien y a vu l’occasion
de réduire ses importations de
viande et de développer un élevage
national en favorisant la sédentarisation
des populations pastorales et de leurs
troupeaux. Cet objectif s’inscrivait
dans un projet de rééquilibrage
régional entre le nord et le sud
du pays.
Lors d'une tournée à l’intérieur
du pays en 1974, le Président Houphouët-Boigny
avait reçu, à Korhogo, les
doléances des paysanneries du nord
soucieuses de ne pas être oubliées
du "miracle économique".
L’État avait alors financé
un programme Urgence Nord (carte
infra). Des travaux désenclavent
les savanes : prolongement du grand
axe goudronné Abidjan–Bouaké–Ferkéssédougou,
construction de ponts sur le Bandama et
ses affluents. Elles sont équipées
en services (dispensaires, écoles)
et en aménagements hydrauliques
avec la création de pôles
hydro-agricoles rizicoles et sucriers,
et avec un ensemble régional de
petits barrages hydro-pastoraux (carte
ci-contre). En 1992, la DCGTx
[5] recense près de 300
petits barrages dans le centre nord du
pays. La plupart ont été
aménagés par la Société
nationale de développement de l’élevage
(SODEPRA). Une région pastorale
se met rapidement en place, calquée
sur la géographie de ces aménagements
hydro-pastoraux.
C’est pourtant autour de ces petits
barrages en terre que se développent
les principaux sites de production maraîchère.
Dans le cadre d’une production manuelle
qui fait appel à la main-d’œuvre
familiale, la pénibilité
et la durée des travaux bi-quotidiens
d’arrosage sont nettement facilités
par la présence des retenues d’eau.
La densité des aménagements
(Cecchi, 2006) explique en partie la situation
régionale inattendue de cette nouvelle
spécialisation maraîchère
à plus de 400 km du principal
pôle de consommation : Abidjan.
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Évolution
des précipitations annuelles moyennes
à Korhogo de 1950 à 1998

Pluviométries
annuelles moyennes des deux sous-séries
stationnaires [50-70] et [71-98], discriminées
(p=0,05) par la méthode de segmentation
de Hubert. Données en libre accès
:
www.cig.ensmp.fr/~hubert/segment.htm
Source : Caractérisation hydrologique
des Petits Barrages du Nord de la Côte
d'Ivoire - Gourdin F., Cecchi P., Corbin
D., Etienne J., Kone S., Casenave A. [4]
Géographie
des petits barrages hydro-pastoraux
en Côte d'Ivoire
Source : Localisation
des Petits Barrages de Côte d'Ivoire
(Anonyme, 1992 - Inventaire des retenues
et barrages de Côte d'Ivoire. Direction
des Grands Travaux, Abidjan) [4]
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Les sites maraîchers
: des lieux de tensions foncières
Si le front pionnier café-cacao
s’est développé, dans le sud
de la Côte d'Ivoire, d’est en ouest
dans des régions originellement très
peu peuplées, l’essor du maraîchage
marchand dans les savanes sénoufo se réalise
dans un contexte de raréfaction de la terre
(les possibilités d’extensions des
champs pluviaux sont limités), de sites
de production nécessairement restreints
par les conditions hydrologiques et topographiques
requises.
Les terroirs de bas-fonds sont d’autant
plus disputés qu’ils sont rémunérateurs
pour divers usagers, éleveurs et agriculteurs.
Antérieurement au développement
du maraîchage, les chefs de terre les répartissaient
entre les familles, pendant la saison des pluies,
en parcelles de riziculture inondée entretenues
par les femmes. En saison sèche, ces terroirs
étaient le support de terrains de parcours,
de cueillette et de chasse en libre accès.
Ces modes de transferts de l’usage des terres
correspondaient aux coutumes foncières
sénoufo qui, comme ailleurs en Afrique
de l’Ouest, ne reconnaissent pas de propriété
privée de la terre et assurent un accès
à ses usages agricoles aux familles autochtones
comme étrangères. Les chefs de terre,
descendants des premiers défricheurs, garantissent
l’inaliénabilité des terres
villageoises et réservent l’attribution
d’emplacements de culture aux seuls hommes
responsables des cellules de production familiales.
Concrètement, les cadets de famille, épouses
ou jeunes adultes célibataires, n’ont
pas accès à titre individuel et
en toute autonomie à l’usage agricole
de la terre.
Situation
des sites maraîchers enquêtés
et infrastructures du programme Urgence
Nord en Côte d'Ivoire
|
Au cours
des années 1990, le maraîchage
a remis en cause ces règles foncières
d’accès à la terre
et a suscité des tensions inter-
et intra-communautaires autour des ressources
des bas-fonds.
Pour l’illustrer on peut s'appuyer
sur les résultats d’une recherche
menée conjointement au sein de
l’UMR PRODIG et du programme "Petits
barrages" de l’IRD en Côte
d'Ivoire (Fromageot, 2003).
Les données analysées ont
été recueillies pour la
saison 1999-2000 auprès de 534
maraîchers sur 21 sites de production
de part et d’autre de la frontière
ivoiro-burkinabée (carte ci-contre).
Tandis que l’aménagement
des petits barrages par la SODEPRA garantissait
à l’origine un libre-accès
aux petits barrages pour l’abreuvement
du bétail, la concession par les
chefs de terre de jardins maraîchers
autour des retenues d’eau participe
à des stratégies villageoises
de fermeture de ces espaces au profit
des agriculteurs locaux (carte ci-dessous),
ce qui multiplie les conflits entre communautés
paysannes et pastorales (Coulibaly S.,
1980).
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Les conflits entre
communautés paysannes et pastorales
Abreuvement
d’un troupeau transhumant sur les
rives d’un petit barrage dans le
nord de la Côte d'Ivoire

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Essor
du maraîchage et conflits d'usage
entre éleveurs et agriculteurs
autour du petit barrage du village de
Korokara
Réalisation : A. Fromageot,
2005
Relevé de terrain : A. Fromageot,
S. Ouattara
Photo
ci-contre : L’usage des retenues
d’eau par les éleveurs peuls
entraîne de fréquentes destructions
des clôtures et des cultures des
exploitants maraîchers. Ces confrontations
entre usagers se sont multipliées
dans les années 1990 avec l’essor
du maraîchage de contre-saison.
Elles ont parfois dégénéré
en conflits armés entre communautés
paysannes et pastorales
|
Parallèlement, en se
révélant rémunérateurs,
les sites maraîchers se sont progressivement
fermés aux usagers allochtones (Dozon JP.
1997). Dans le cadre du maraîchage, les
terroirs de bas-fonds sont très peu concédés
à des étrangers ou à des
migrants récemment installés dans
les villages (à peine une trentaine sur
les 534 exploitants).
Ce
raidissement des communautés autochtones
sur les ressources en terre et en eau des
bas-fonds s’exprime aussi au niveau
intra-communautaire et intra-familial. Les
récits de fondation des villages,
qui rappellent toujours la distinction entre
les lignages fondateurs (c'est-à-dire
issus des premiers occupants qui ont défriché
la terre et négocié son usage
auprès de ses forces totémiques)
et les lignages allogènes ou ultérieurement
rattachés à la communauté,
légitiment des mises en réserve
de l’usage des terroirs maraîchers
aux seuls membres des lignages fondateurs.
Enfin, les femmes, précédentes
utilisatrices des terres de bas-fonds dans
le cadre de la riziculture inondée,
sont peu à peu exclues des sites
maraîchers au profit des hommes, soit
en nombre d’exploitants, soit en superficies
cultivées (carte ci-contre).
Si les règles d’accès
aux sites maraîchers révèlent
des formes de clientélismes lignagers,
elles permettent en revanche une certaine
ouverture sociale puisque des cadets de
famille possèdent un jardin en usufruit.
Leur présence parmi les maraîchers
résulte de processus de marchandisation
de la terre. La limitation spatiale des
sites et l’augmentation des demandeurs
de jardins ont entraîné la
multiplication de transferts fonciers entre
producteurs. Ces transferts se réalisent
sans la médiation des chefs de terre
et sous la forme de contrats locatifs. Les
premiers maraîchers s’étant
vu attribuer un emplacement de culture dans
les bas-fonds par leur chef de terre sont
désignés sous le terme d’attributaires
et représentent, en 1999-2000, 217
des 534 exploitants. |
Le
maraîchage et la marchandisation
des terres de bas-fonds
Réalisation
: A. Fromageot, 2003
Relevé de terrain : A. Fromageot
et A. Coulibaly
|
Les 317 producteurs restants sont locataires des
premiers. Ils reçoivent la jouissance d’une
portion du jardin d’un attributaire en contrepartie
d’une location versée, rarement en
numéraire, et le plus souvent en nature
(pourcentage de la récolte, dons) ou sous
la forme de prestations quotidiennes de travail
(arrosage, semis et repiquage des plants de l’attributaire).
Parmi ces 317 maraîchers, on peut distinguer
42 sous-locataires louant leur jardin auprès
d’un locataire. La proportion entre attributaires
et locataires illustre l’importance de ces
transferts fonciers dans le développement
de l’activité maraîchère.
L’estimation du coût des contrats
locatifs et le manque à gagner (tableau
ci-dessous) pour les locataires devant s’acquitter
de prestations de travail attestent des processus
de privatisation et de marchandisation de la terre
qui échappent aux chefs coutumiers.
Comparaison
des bénéfices maraîchers nets
entre attributaires et locataires
des jardins en F.CFA saison 1999-2000
| Maraîchers |
Total |
Attributaires |
Locataires |
Sous-locataires |
| Effectifs |
534 |
217 |
275 |
42 |
| Bénéfices
nets moyens |
28 777 |
39 379 |
27 766 |
13 355 |
| Médiane |
15 250 |
26 550 |
10 400 |
7 800 |
Source : Fromageot, 2003.
Les revenus maraîchers nets sont significativement
décroissants des attributaires aux locataires.
Ils montrent indirectement les transferts financiers
qui accompagnent les transferts fonciers entre
individus.
Cependant, ce sont les chefs
de terre eux-mêmes qui, en Côte d'Ivoire,
ont accéléré ces processus
en attribuant des jardins non pas seulement aux
responsables familiaux, mais aussi aux cadets
de famille à titre strictement personnel.
Les statuts familiaux des maraîchers attributaires
sont ainsi nettement plus hétérogènes
en Côte d'Ivoire qu’au Burkina Faso.
Statuts
familiaux des maraîchers attributaires en
Côte-d'Ivoire et au Burkina Faso en 2000

Source : A. Fromageot, 2003
Dans les villages ivoiriens,
l’attribution de jardins s’est réalisée
au profit des membres des lignages autochtones,
quel que soit leur statut, aux dépens des
étrangers qui sont tous recensés
sur les sites de production burkinabés.
Ce constat peut être mis en relation avec
la sélection des savanes sénoufo
parmi les premiers terrains d’application
du Plan Foncier Rural (PFR) en Côte d'Ivoire,
c'est-à-dire le projet national de cadastrage
et d’immatriculation des terres cultivées,
qui participe également aux conflits fonciers
dans la zone forestière.
Des conflits
locaux à l'affirmation de l'ivoirité
Par comparaison, au Burkina Faso,
le maraîchage n’a pas bouleversé
les ordres fonciers coutumiers. La terre y est
encore gérée par les chefs de terre
et de village. Plus qu’en Côte d'Ivoire,
les principaux bénéficiaires du
maraîchage, en termes économiques
et fonciers, demeurent les chefs de famille, quelle
que soit leur origine autochtone ou allochtone.
Si les jardins maraîchers sont moins ouverts
à la communauté rurale dans la pluralité
des statuts individuels, ils demeurent, par le
biais des règles foncières coutumières,
ouverts aux étrangers et aux migrants,
notamment aux responsables familiaux mossi.
En Côte d'Ivoire, si les structures foncières
ne sont pas bouleversées comme dans le
cadre de l’économie de plantation
du sud du pays, elles sont sournoisement minées.
Des transmissions horizontales de jardins entre
individus de même statut social s’affirment.
La dissémination des pouvoirs fonciers
opère une révolution silencieuse
au profit de la pluralité des acteurs ruraux
(hommes et femmes, chefs et cadets de famille)
mais autochtones et aux dépens des étrangers.
Dans les savanes ivoiriennes aussi, à la
veille des coups d’État militaires
amorcés par celui du général
Gueï en décembre 1999, le principe
d’ "ivoirité" (extrait
d'un article de J.L. Chaléard ci-dessous),
réservant la terre aux autochtones et plus
généralement aux Ivoiriens, participe
aux tensions et aux conflits qui, loin de se limiter
à une division nord-sud du pays, traversent
la société et ses espaces à
toutes les échelles d’observation,
du territoire national aux terroirs locaux.
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"La guerre civile déclenchée
par la rébellion militaire qui a
éclaté en Côte d’Ivoire,
le 19 septembre 2002, a entraîné,
dans les faits, une partition du pays. Le
Nord est occupé par les rebelles,
le Sud reste sous le contrôle des
forces gouvernementales. (…) Couramment,
le discours se focalise sur une opposition
culturelle entre un Nord musulman et un
Sud chrétien ou animiste. Cette vision,
qui comporte une part de vérité,
est cependant réductrice. L’opposition
Nord-Sud, telle qu’elle apparaît
aujourd’hui, est le résultat
de conflits politiques qui ont tourné
autour de "l’ivoirité"
et ont amené les populations à
prendre parti pour ou contre un homme politique.
Au-delà, elle est inscrite dans des
distinctions plus anciennes, qui sont l’aboutissement
partiel de toute l’évolution
économique et sociale du pays depuis
l’indépendance, voire avant.
De ce point de vue, le "modèle"
ivoirien, tant salué en son temps,
était porteur de contradictions –
aggravées par la suite par la crise
économique dans laquelle s’est
enfoncé le pays depuis plus de vingt
ans. (…)
Depuis l’indépendance (1960),
la Côte d’Ivoire (…) est
dirigée de main ferme par Félix
Houphouët-Boigny, chef charismatique,
héros de l’indépendance,
qui conduit une politique revendiquée
d’unité et de paix. Le pouvoir,
autour du mythe du "planteur"
constitutif de la nation ivoirienne (le
président lui-même étant
présenté comme le "premier
paysan" ou "premier planteur"
de Côte d’Ivoire) essayait de
développer un véritable sentiment
national. Dans ce cadre, les étrangers,
et singulièrement les autres Africains
moins favorisés, étaient invités
à venir concourir à la réalisation
d’un modèle "ouvert".
De façon significative, jusqu’à
la mort d’Houphouët-Boigny, les
étrangers africains auront le droit
de vote en Côte d’Ivoire.
Les années 1990 se caractérisent
par une nouvelle donne. Le marasme économique
se poursuit, en dépit d’un
court renouveau après la dévaluation
du franc CFA en 1994. Surtout, la période
est marquée, en décembre 1993,
par la disparition d’Houphouët-Boigny.
Les fractures et repositionnements politiques
qui en découlent conduisent à
l’émergence d’un ethnonationalisme
qui exacerbe les clivages ivoiriens-étrangers
et, sur le plan intérieur, entre
le Nord et le Sud.
La première étape est le conflit
de succession qui oppose, à la mort
d’Houphouët-Boigny, Ouattara
à Bédié et se termine
par la victoire du second. (…) Sur
un plan plus général et dans
le même temps, le président
et ses partisans, appuyés par un
groupe d’intellectuels, lancent le
slogan de "l’ivoirité",
terme forgé bien des années
plus tôt mais qui n’avait pas
eu d’écho. Reposant pour certains
sur une conception positive de la nationalité
ivoirienne, le concept est rapidement instrumentalisé
par le pouvoir qui s’en sert pour
légitimer son autorité. Au
nom de "l’ivoirité",
les "vrais" nationaux, nés
de parents ivoiriens, revendiquent des droits
dont sont exclus les étrangers et
tous ceux qui sont naturalisés ou
qui ne peuvent prouver la nationalité
de leurs parents.
Le thème rencontre un succès
certain chez les autochtones du Sud, confrontés
au blocage foncier, à la présence
des allochtones à la campagne, à
la prépondérance des Dioula
dans le commerce et l’artisanat en
ville. En milieu rural, les tensions s’aggravent
dans les années 1990, pendant lesquelles
les autochtones, au nom de l’ivoirité
(et parfois appuyés par l’administration)
s’en prennent aux étrangers."
Extrait : Chaléard JL., 2002,
La Côte d'Ivoire éclatée,
Géopolitique africaine, n°9. |
Conclusion
Depuis les années 1990,
les cours aléatoires des prix du coton
sont en partie compensés par l’essor
d’une nouvelle spécialisation régionale
dans le maraîchage à destination
des marchés urbains du sud de la Côte
d'Ivoire. Si les transformations des systèmes
agricoles et des sociétés rurales
n’ont pas l’ampleur de celles réalisées
par le front pionnier café-cacao dans la
deuxième moitié du XXe siècle
en zone forestière, elles illustrent néanmoins
l’émergence de nouveaux acteurs,
plus agriculteurs que paysans, et des rapports
conflictuels des sociétés à
l’espace et à ses ressources dans
un contexte de raréfaction de la terre
et de migrations intenses du local à l’international.
L’approche comparative des modes d’accès
aux jardins maraîchers est riche d’enseignements
sur la transformation des terroirs de bas-fonds
en territoires maraîchers appropriés.
La pression foncière sur des ressources
aussi recherchées que la terre et l’eau
dans les savanes ne s’exprime pas à
l’identique au Burkina Faso et en Côte
d'Ivoire. Outre les effets de distance et de frontière,
l’évolution différentielle
dans le temps des sociétés rurales
dans des cadres nationaux différents doit
être invoquée.
Toutefois, au-delà de ces différences
et de ces décalages dans l’espace
et dans le temps, les enjeux fonciers apparaissent
bien comme récemment au cœur des facteurs
structurels des conflits en Afrique de l’Ouest.
En 2005, le choix de la CEDEAO de ne pas intégrer
les problèmes fonciers et de sécurisation
de la terre dans ses perspectives de politiques
agricoles communes illustrent combien les questions
agraires qui, au XXème siècle, ont
mis sous tensions les sociétés latino-américaines,
contiennent les germes des futurs conflits africains
du XXIe siècle.
Notes
[1] PFR : Plan Foncier Rural, projet national
de cadastrage et d’immatriculation des terres
cultivées en Côte d'Ivoire
[2] Laurent Gbagbo, extrait du discours télévisé
du 08 février 2003
[3] Le 4 décembre 2000, un quotidien du
Rassemblement des républicains (RDR), Le
Patriote, publie à la "une" la
carte du pays coupé en deux : les treize
départements du Nord y sont arrachés
au Sud, la déchirure s'opérant au
niveau de Bouaké, ville carrefour du centre.
Cette ligne de partage est celle de la ligne de
front, l'actuelle "zone de confiance"
fossilisée par les présences armées.
Il faut rappeler qu'entre 1932 et 1947 tout cet
ensemble et tout l'ouest de l'actuel Burkina Faso
formaient une même entité territoriale
de l'empire colonial française. Les coups
de ciseaux des indépendances et de la décolonisation
l'ont fait éclater.
[4] in "Les pbs du Nord de la RCI, des
milieux et des hommes." Cecchi P. [Ed],
Collection Latitudes 23, IRD Éditions,
sous presse.
[5] DCGTx : Direction et Contrôle des Grands
Travaux
Références
bliographiques
- Beauchemin C. - Émigration urbaine, crise
économique et mutations des campagnes en
Côte d'Ivoire, Espace, Populations, Sociétés,
3, 399-409 - 1999
- Cecchi Ph., dir. - Les Petits Barrages du Nord
de la Côte d'Ivoire. Des milieux et des
Hommes, coll. Latitudes 23, IRD - à paraître,
2006
- Chaléard JL. - La Côte d'Ivoire
éclatée, Géopolitique africaine,
n°9 - 2002
- Chaléard JL. - "Le cacao en Côte
d'Ivoire : heurs et malheurs d’une petite
agriculture de plantation", in Chaléard
JL, Charvet JP., Géographie agricole et
rurale, Belin atouts, pp. 181-194. - 2004
- Coulibaly S. - La difficile mais nécessaire
intégration de l’élevage zébu
dans le monde rural sénoufo. "De la
zébusite", Université nationale
de Côte d'Ivoire, Abidjan, IGT, 92 p. -
1980
- Dozon JP. - L’étranger et l’allochtone
en Côte d'Ivoire, In Contamin B., et al.,
Le modèle ivoirien en questions. Crises,
ajustements, recompositions, Karthala-ORSTOM,
802 p. - 1997
- Fromageot A. - Vallées maraîchères,
économies vivrières, Mémoire
de doctorat en géographie, Université
Paris 1, 3 vol., 747 p. - 2003
- Fromageot A. - Dépasser l’enclavement
: le maraîchage des savanes et l’approvisionnement
d’Abj, Espace, Populations, Sociétés,
1, 83-98 - 2005
- Richards P. - La terre ou le fusil ? Les racines
agraires des conflits de la région du Mano,
Afrique contemporaine, 2 – 214, 37-57 -
2005
- SEDES - Région de Korhogo : étude
de développement socio-économique,
Ministère des Finances, des Affaires sociales
et du Plan, Abidjan, 9 vol. - 1965
Des ressources
en ligne
L’irrigation et l’agriculture
- FAO :
www.fao.org/ag/aquastat
- Banque mondiale :
www.worldbank.org/water
- Agridoc -
www.agridoc.com
- réseau d'information et de documentation
financé par le Ministère français
des affaires étrangères à
destination des acteurs directs du développement
agricole et rural de l'ensemble des pays de la
Zone de solidarité prioritaire (ZSP) de
la Coopération française - La revue
thématique, n°4, Irrigation et
développement :
www.agridoc.com/resdoc/revuethem/revue_4.htm
- Un rapport de l'OCDE - L'économie
locale de Bondoukou. Comptes, acteurs et dynamisme
de l'économie locale, janvier 2002
:
www.oecd.org/sah
La politique africaine et la crise ivoirienne
- Un dossier de La Documentation française
sur "La crise en Côte d'Ivoire"
:
www.ladocumentationfrancaise.fr/dossier_actualite/index.shtml
- Rapport spécial de la mission FAO / PAM
- Evaluation des récoltes et des disponibilités
alimentaires en Côte d'Ivoire, 24 mars 2004
:
www.fao.org/documents/show_cdr.asp?url_file=/DOCREP/006/J1543F/J1543F00.HTM
- Dans ce dossier, quelques éléments
issus de ce rapport :
Crises, insécurité alimentaire et
aides d'urgence. L'exemple de la Côte d'Ivoire
- La revue Politique africaine, revue
pluridisciplinaire d’analyse du politique
en Afrique publiée par les éditions
Karthala -
www.politique-africaine.com
- voir en particulier le sommaire et les
résumés des articles de la revue
n°89 consacré à la crise ivoirienne
:
www.politique-africaine.com/numeros/089_SOM.HTM
- La revue Afrique contemporaine de l’Agence
française de développement (AFD)
:
www.afd.fr/jahia/Jahia/pid/77
- La revue hebdomadaire Jeune Afrique l’Intelligent
-
www.lintelligent.com
- avec la fiche consacrée à la Côte
d'Ivoire :
www.lintelligent.com/pays/cote_ivoire/cote_ivoire.asp
Audrey
Fromageot, UMR PRODIG 8586 CNRS
Pour Géoconfluences le 15 janvier 2006
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| Mise
à jour : 15-01-2006
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