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Le Brésil, ferme du monde ?

Les dynamiques des fronts pionniers amazoniens

Publié le 15/05/2009
Auteur(s) : Marie-Françoise Fleury, maitre de conférence de géographie à l'IUFM de Lorraine, rattachée à l'Université Nancy 1

La filière bois dans l'État du Pará est née, au début des années 1980, du désenclavement routier de l'Amazonie et de sa mise en valeur par l'État fédéral en répondant à des besoins nationaux brésiliens et au marché international des bois tropicaux. L'État du Pará fournissait, dans ces années, 80% des bois produits par l'Amazonie légale [2]. Il est largement couvert de forêts : les conditions de relief, la grande extension des rivières navigables, le climat pluvieux avec tout de même une saison sèche bien définie offrent des conditions favorables pour l'activité forestière. Le bois, en 2005, était le deuxième produit exporté, en valeur, par le Pará et l'activité forestière représentait encore près de 20% de son PIB.

Mais l'extraction forestière, effectuée sans souci de pérennité, n'a pas permis aux exploitants de se fournir en essences locales de qualité sans engendrer une irrémédiable déforestation. Les exploitants qui impactent fortement l'environnement sont toujours des éleveurs ou des agriculteurs dont l'objectif est de valoriser les arbres à valeur commerciale avant de couper à blanc ou de brûler pour laisser place à des pâturages ou à des champs.

La marche des bûcherons en Amazonie

La photographie ci-contre en plus haute définition (568 Ko)

 pointeur .kmz sur l'image Google Earth de Conceição do Araguaia (8° 9'19.43"S / 49°17'22.79"O)

Défrichements pour l'élevage en Amazonie

Cliché : Hervé Théry, 4 août 2004

Pâturages près de Conceição do Araguaia. Au premier plan les pâturages et la route, qui a permis la conquête, au second plan la forêt et le fleuve, désormais moins utilisé. Les points blancs dans les pâturages sont de bœufs zébus Nellore. Deux mares aménagées  servent à les abreuver. Près de la seconde, à droite de l'image, le siège de la fazenda, qui dispose de l'électricité puisqu'elle est proche d'une ville (les poteaux sont visibles au long de la route). Les prés du bas de l'image sont déjà en partie envahis par des palmiers babaçu.

Il faut aller toujours plus loin, c'est à dire plus à l'ouest, pour trouver suffisamment d'essences intéressantes en qualité et en quantité, en particulier pour le marché international. Si l'on prend l'exemple de Paragominas, ville de près de 90 000 habitants, sur la route fédérale BR-010 reliant Belem à Brasilia (ouverte depuis le début des années 1960), on observe que le seuil de cent kilomètres, qui apparaît toujours comme un seuil au dessus duquel la rentabilité de l'exploitation forestière n'est plus assurée, est largement dépassé aujourd'hui. Le coût d'une extraction trop lointaine a engendré la fermeture définitive de très nombreuses scieries. Cette ville, spécialisée à l'origine dans l'activité de sciage, appelée la "capitale du bois" à une époque où elle a pu comptabiliser 300 scieries, n'en compte qu'un peu plus de 50 au début du XXIe siècle ! Selon Imazon [3], la production de bois issu de Paragominas a diminué de 55% entre le début des années 2000 et la période 1988-1990. Après vingt ans d'exploitation, on note dans cette partie de l'État de Para une réduction sensible des ressources forestières. 

L'activité agricole a pris de l'ampleur à Paragominas. En premier lieu l'activité pastorale : le nombre de fazendeiros installés sur d'immenses fazendas s'est accru ce qui est corrélé, en partie, avec la diminution de l'activité forestière. Cependant, l'activité pastorale à Paragominas est handicapée par la classification de la zone en haut risque de fièvre aphteuse ce qui entrave les exportations de viande, malgré l'obligation de vaccination. En revanche, les cultures ont connu un extraordinaire envol alors qu'elles étaient quasi inexistantes dans les années 1990.

Deux types d'activités agricoles sont apparus, concernant de populations très différentes. Une petite agriculture familiale, sur des superficies de 25 à 50 hectares, qui pratique une culture de produits de base comme le haricot, le riz ou le manioc, à vocation vivrière avec vente des surplus éventuels, mais aussi l'ananas et la noix de cajou en cultures de rente. Et une agriculture plus "industrielle" sur des exploitations de plus de  50 hectares, fondée sur des productions de maïs, de riz et de soja...à des fins purement commerciales. Comme souvent en Amazonie brésilienne, 93% des terres sont aux mains des grands propriétaires, ce qui ne laisse que 7% aux petits exploitants, c'est à dire une faible marge de manœuvre et de développement. En 2005, à Paragominas, l'activité pastorale dépasse celle du bois en termes d'activités et de revenus. Mais ce sont surtout les productions végétales agricoles qui progressent rapidement. La production de grains du municipe, d'environ  130 000 tonnes de  riz, maïs et soja, n'est pas transformée sur place. Le riz et le maïs dominent, pour les marchés régionaux alors que le soja, à vocation plus internationale, reste en retrait.

L'éloignement et la mauvaise qualité des infrastructures sont les principaux freins au développement de la région. La BR-010, entre Belem et Paragominas, est en  triste état et le temps de transport entre les deux villes s'en trouve forcément rallongé : le parcours se fait en six ou sept heures dans le meilleur des cas. L'inauguration récente d'un petit port sur le rio Capim (Hidrovia do Capim) et d'un petit aéroport aux marges du centre ville pour des liaisons rapides avec Belem mais aussi vers le Centro-Oeste et le Sudeste pourra aider au désenclavement. Mais, à terme, sont surtout espérés l'asphaltage de la PA-256 pour rejoindre le port de Barcarena, près de Belem et de la BR-163, la Cuiaba-Santarém, qui permettrait d'exporter plus facilement via le port de Santarém et de diffuser des productions vers le Centro-Oeste et le Sudeste. Si tous ces projets aboutissent, les trois activités, forestière, pastorale et agricole, pourraient alors être davantage développées. Beaucoup de forestiers ont quitté Paragominas pour une destination beaucoup plus occidentale, vers le Mato-Grosso, qui peut prendre une place non négligeable sur le marché national, voire international, des bois brésiliens. L'ouest du Pará devient la nouvelle frontière du bois dans cet État.


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Dynamiques forestières et agricoles en Amazonie

Les dynamiques forestières et agricoles dans l'État du Pará, d'est en ouest : images Google Earth de Paragominas et Itaituba,


 Paragominas ( 2°59'49.85"S / 47°21'10.64"O) : une région déjà largement défrichée et mise en culture.

Itaituba ( 4°16'8.11"S / 55°59'12.15"O), convergence des BR-230 (Transamazonienne / Transamazônica) et BR-163, sur la rive gauche du rio Tapajos : défrichements en arêtes de poisson (fishbone pattern) caractéristiques, le long des axes. On notera le rôle de frein au défrichement joué par les zones protégées (voir la carte ci-contre).

Aires protégées contre axes pionniers

Source : Instituto Socioambiental (ISA), une association sans buts lucratifs, d'intérêt public (Oscip) : www.socioambiental.org et www.socioambiental.org/nsa/detalhe?id=2550

Les aires protégées sont de deux types, celles qui sont vouées à la protection intégrale, où l'on ne tolère aucune présence humaine, et celles où l'on admet que des populations puissent vivre, pourvu qu'elles y pratiquent des activités durables, comme la cueillette ou la gestion rationnelle de la forêt. Les réserves indiennes n'ont pas a priori de rôle de protection de la nature mais elles sont de fait, le plus souvent, très peu défrichées.

En rubrique "savoir faire" : point méthode sur la lecture des images Google Earth dans le bassin amazonien

Les nouvelles régions du bois se situent donc à l'ouest. Les villes de Breves, Porto De Moz, Vitoria do Xingu, Altamira et Uruara constituent un premier pôle sur le Xingu. Plus à l'ouest encore, c'est le rio Tapajos qui concentre cette activité autour des villes de Santarém et Itaituba. Novo Progresso, dont la présence sur le marché du bois date de 1994, est passée, en une dizaine d'années, de 30 à 100 scieries. Avec 25 000 habitants, cette ville a supplanté Paragominas en termes d'entreprises liées à l'extraction et au sciage du bois et de volumes exploités. La perte d'emplois dans l'activité forestière et le sciage à Paragominas était évaluée à 3 500 en 2005 ! Dans le nord de l'État du Pará, l'activité forestière est pratiquement inexistante du fait d'un relief plus accidenté, de l'importance du réseau hydrographique non navigable et surtout de la quasi absence de réseau routier.

Activités forestière, agricole, et désenclavement routier fonctionnent en symbiose. Dans le Mato Grosso, l'activité d'extraction forestière et de sciage semble prendre de l'ampleur autour de Sinop sur la BR-163, grand parc industriel de l'État où le bois est valorisé sur place et, plus récemment, de Juina, en position plus occidentale, près du rio Juruena. À Juina, on recensait, aux alentours de l'année 2000, jusqu'à 45 scieries d'avivés (qualité "parquets") et une unité de placage et de contreplaqué.

Alta Floresta , Juara prennent également leurs envols. La foresterie, activité extrêmement récente dans cette région, apparaît comme prometteuse puisqu'elle connaît une véritable explosion entraînant la création d'entreprises liées au bois. La majorité des exportations se font maintenant par la BR-163, ce qui confirme la place prépondérante de la ville de Santarém. Parallèlement ces régions productrices de bois sont avant tout des régions de productions agricoles de première importance, exportées là aussi  par le port de Santarém qui pourrait prendre la double casquette de port de grains et de port de bois de l'Amazonie. Santarém pourrait ainsi être amené à jouer un rôle pivot essentiel pour les liaisons entre Mato Grosso, Amazonie et Centre-Ouest et pour les exportations vers les continents acheteurs, comme l'Amérique du Nord et l'Europe. On comprend davantage la grande pression exercée par les fazendeiros et maintenant les madeireiros  pour la réalisation de l'asphaltage de cette route nationale. Si cet asphaltage a lieu un jour (on peut douter que ce soit ans un avenir proche, tant s'éternisent les travaux des commissions nommées à l'arrivée au pouvoir du Président Lula, en 2003) , Santarém pourrait devenir un port de première importance en Amazonie et même au Brésil.

Les acteurs de la filière bois née dans les années 1980 sont sensiblement les mêmes aujourd'hui. Ils sont majoritairement étrangers, ou Brésiliens du Sud et du Sudeste. Mais il y a eu un glissement spatial des activités vers l'ouest de l'Amazonie légale, d'une route à une autre, surtout dans l'État du Pará, le plus pillé, qui, bien que son importance relative ait diminué en termes d'exploitation et d'exportations, reste l'État du bois par excellence au Brésil. Quant aux villes paraenses, leurs activités prédatrices évoluent au fil des sollicitations des marchés. Les fronts pionniers du bois et par la suite d'autres activités, comme l'agriculture productiviste et l'élevage extensif, progressent sans cesse vers l'ouest de l'Amazonie, théâtre de prédations dénoncées à l'échelle internationale. Les pressions des écologistes, le travail acharné des ONG et l'attitude de quelques forestiers responsables comme Eldorado, conduisent à développer la certification des bois amazoniens et encouragent une gestion durable des ressources forestières en Amazonie brésilienne.


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Dynamiques territoriales en Amazonie. Le cas de la région de Santarém (Pará), par Rubén Valbuena (avec l'autorisation de l'auteur)

Santarém, localisée à la confluence des fleuves Tapajós et Amazone, à 800 km à peine de l'embouchure du fleuve, est un important pivot dans un couloir d´exportation en développement. L'ouverture de la route Cuiabá-Santarém (BR-163), son projet d'asphaltage, et la récente construction d'un port fluvial par la multinationale Cargill ont engendré de profondes mutations dans la région, tant en milieu urbain que rural.

Ces cinq dernières années, Santarém a assumé un rôle important dans la carte du "complexe du soja" au Brésil, donnant une sortie à la production du plateau central brésilien à travers le fleuve Amazone. Comparée aux ports de Santos et Paranagua, Santarém est plus proche à la fois des centres producteurs et des pôles de consommation et permettrait de réduire de 30 USD par tonne le coût d'exportation du soja du Centre-Ouest par la BR-163. Son rôle trouvera toutes ses dimensions lorsque la route Cuiabá-Santarém sera asphaltée et que le projet historique de voie fluviale Teles-Pires Tapajós se réalisera.

Les profondes mutations à l'œuvre dans la région provoquent, entre autres, la déforestation, le grilagem (falsification des documents de propriété), la violence et l'augmentation de la valeur des terres dans les environs de Santarém et le long de l'axe routier Cuiabá-Santarém. On constate deux tendances migratoires différentes dans la campagne de Santarém : d'une part, des paysans qui émigrent vers les foyers urbains et font croitre leurs périphéries déjà précaires et dépourvues de biens et de services ; d'autre part, de nombreuses familles deviennent de nouveaux pionniers, faisant progresser la frontière et incorporant de nouvelles aires au processus productif.

À l'aube du XXIe siècle, Santarém a ainsi un rôle actif dans le complexe du soja au Brésil. Bien qu'au final ce soit le nouvel ordre économique mondial qui dirige ces mutations de l'espace géographique, la ville, port fluvial, affirme tout de même son poids dans le réseau de relations urbaines de la région en tant que nœud inéluctable pour tous les flux de marchandises et de passagers entre Manaus et Belém et comme centre de décisions sur les actions à mener dans la campagne amazonienne.

Évolution des superficies en riz et en soja (1999 à 2005), communes de Santarém et de Belterra (en hectares)
 
1999
2001
2003
2004
2005
Riz
3 890
10 050
68 200
   
Soja
25
250
7 000
14 000
23 000*

Sources : SIDRA/IBGE ; Cargill - * estimation

Dynamiques territoriales associées au soja à Santarém

Image Google Earth de Santarém

Pointeur .kmz (2°24'53.78"S / 54°44'9.27"O)

Temporalités et formes d'occupation de l'espace amazonien

Dans la région de Santarém, les agriculteurs disposent en rangées les troncs qu'ils coupent lorsqu'ils défrichent une nouvelle aire de forêt dense. Ils brûlent ensuite ces rangées avant de planter du riz la première année (parfois aussi la deuxième) car il s'adapte bien aux sols acides et peut être récolté à une certaine hauteur à l'aide des machines, évitant ainsi les racines laissées par le défrichement. L'été suivant ils emploient une main d'œuvre journalière non qualifiée pour débarrasser le terrain des racines qui restent ("catação de raízes") afin de commencer à cultiver du soja, du maïs et du sorgho. [Ainsi] l'aire d'expansion du soja peut coïncider avec celle du riz, sans toutefois perdre de vue que la mise en culture de ce dernier est destinée à préparer le sol à la plantation de soja.

Source des extraits : Ruben Valbuena, "Les dynamiques territoriales associées au soja et les changements fonctionnels en Amazonie. Le cas de la région de Santarém, Pará, Brésil", Confins, 20 mars 2009,
http://confins.revues.org/index5615.html

 

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Notes et ressources

[1] Marie-Françoise Fleury, maitre de conférence de géographie à l'IUFM de Lorraine, rattachée à l'Université Nancy 1
- Théry H, Fleury M. F. - Agriculture et développement en Amérique latine, 1997, http://hist-geo.ac-rouen.fr/doc/ddc/brs/brs.htm

[2] L'Amazonie légale, qui couvre presque 5 millions de km², est un territoire délimité en 1953 pour déterminer les régions éligibles aux aides de développement programmées pour la région. Elle comprend les États correspondant à la région Nord (Acre, Amapá, Amazonas, Pará, Rondônia et Roraima), le Mato Grosso au nord du 16e parallèle, le Goias au nord du 13e parallèle et le Maranhão à l'ouest du 44e méridien. En général, ce territoire correspond à ce qui est souvent désigné par l'expression d'Amazonie brésilienne.

[3] Imazon (Instituto do Homem e Meio Ambiente da Amazônia) est une ONG réputée qui travaille à la préservation du milieu amazonien : www.imazon.org.br/novo2008
 

 

Marie-Françoise Fleury, maitre de conférence de géographie à l'IUFM de Lorraine, rattachée à l'Université Nancy 1,

édition web et compléments documentaires : Sylviane Tabarly,

pour Géoconfluences, le 15 mai 2009

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Mise à jour :  15-05-2009

 


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