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La Chine entre espaces domestiques et espace mondial

La pêche en eau douce en Chine continentale : un modèle transposable ?

Publié le 02/06/2005
Auteur(s) : Sylviane Tabarly, Dgesco ENS Lyon

La République populaire de Chine (RPC) occupe une place de premier plan dans la production halieutique en eaux continentales. Ces dernières années, elle a fait des progrès remarquables dans ce domaine et pourrait constituer, dans une certaine mesure, un modèle d'inspiration pour d'autres pays en développement.

La croissance de sa capacité productive en eau douce (captures et aquaculture) dépasse de loin celle des pêches continentales ailleurs dans le monde. Au cours des 30 dernières années, la consommation par habitant, estimée sur la base de la production déclarée, est passée de 4,4 kg en 1972 à 25,1 kg en 1999. Le poisson contribue pour environ 20% à la consommation totale de protéines animales. [1]

Un rapport récent de la FAO [2], de facture assez officielle et institutionnelle, donne, néanmoins, un aperçu des stratégies de développement de la production halieutique mises en œuvre en Chine. Il analyse les raisons et les facteurs qui ont conduit au développement de l'aquaculture, en s'intéressant au rôle des politiques gouvernementales, tournées à la fois vers l'autosuffisance alimentaire et vers l'ouverture économique. On s'intéressera essentiellement, ici, à la production halieutique en eau continentale.

En Chine, une large gamme de technologies aquacoles est utilisée pour différentes espèces : carpes, anguille japonaise, crevette d'eau douce, poisson-chat, tilapia, etc.. Les conditions environnementales de la production sont diversifiées : élevage en étang ; élevage en enclos ou en cages, techniques introduites dans les années 1970 et 1980  ; élevage en rizières, ou rizipisciculture, est une pratique traditionnelle du système cultural, très importante pour le développement rural ; élevages en circuit fermé et pêcheries en eaux libres [3].

Production des pêches continentales par catégorie de pays
Catégorie
Production en 2000
(millions de t.)
Part mondiale
(%)
Chine
2,23
25,4
Autres pays ou zones
en développement
5,93
67,4
Economies en transition
0,41
4,6
Pays industrialisés
0,23
2,6
Total
8,80
100
Production mondiale des pêches continentales : les dix premiers producteurs

Source : FAO [2]

Le secteur aquacole s'est développé, d'abord, sous le régime dit de "planification centralisée" de 1949 à 1978. Puis, sous celui dit d'"économie d'ouverture du marché", à partir de 1978. Dans le premier cas, le contrôle étatique était sévère mais sans prise en compte des dynamiques de production et de consommation (situation de l'offre et de la demande). Le développement de l'aquaculture fut donc très lent. À partir de 1978, des réformes économiques et des politiques aquacoles nouvelles ont été adoptées : prise en compte du facteur humain, mobilisation des ressources productives (zones d'élevage dans les bas-fonds, dans les terres inondées), promotion des investissements en recherche et technologie, diversification des espèces élevées (espèces indigènes et importées), amélioration des cadres juridique et réglementaire.

La "loi sur la pêche" de la RPC, promulguée en 1986 et révisée en 2000, régit la pêche et l'aquaculture. Elle a été complétée par un arsenal juridique (règles, règlements, directives) régissant le développement de l'aquaculture et par la "Réglementation sur la protection et la reproduction de la faune sauvage aquatique" de 1993. Par ailleurs, en 1999, le gouvernement a adopté la politique de "croissance zéro" de la pêche de capture et a renforcé les périodes d'arrêt de la pêche afin de protéger les ressources. À certains égards, cette politique a encouragé les fermiers à se tourner vers l'aquaculture.

La nouvelle réglementation a renforcé la confiance des aquaculteurs et encouragé leurs investissements. Les aquaculteurs peuvent obtenir, par contrat, des droits d'usage et d'aménagement des plans d'eau et des zones aquacoles, propriétés d'État ou propriétés collectives. La réglementation s'efforce aussi de réduire les impacts environnementaux générés par l'aquaculture : pollution de l'eau, perte de biodiversité génétique, etc. Par exemple, vingt-six stations aquacoles ont été créées dans le pays afin de conserver des souches sauvages de plusieurs espèces ou de variétés de poissons génétiquement sélectionnées.

Depuis le début des années 1980 (réformes économiques et politique d'ouverture), le gouvernement a encouragé et facilité le transfert de propriété des fermes aquacoles du secteur public au secteur privé. Cette réforme foncière a eu une influence positive sur le développement de l'aquaculture dans le pays que l'extension du bail à trente ans a aussi favorisé. Par exemple, la province de Hubei, dont la production était négligeable dans le passé, est devenue le premier producteur de poissons d'eau douce du pays, avec 2,18 millions de tonnes produites en 1998.

Le développement de la filière aquacole a été très rapide également. Auparavant, il n'existait pas, en Chine, d'usines d'aliments pour animaux aquatiques. Vers la fin des années 1970, les éleveurs ont commencé à nourrir les premiers élevages de crevettes (Penaeus spp.) avec des aliments préparés à domicile. Mais ce système s'est rapidement révélé insuffisant pour satisfaire une demande croissante d'aliments de qualité, d'autant plus qu'à la fin des années 1980 et au début des années 1990, de nouvelles espèces ont commencé à être élevées en eau douce ou saumâtre [4]. Dès lors, de grosses entreprises privées de production d'aliments sont apparues, couvrant près de 50% des besoins du marché. Les grandes usines appartiennent à des entreprises locales ou étrangères. La filière industrielle a été complétée par des usines de production de farine de poisson, d'additifs alimentaires et d'équipements pour la transformation de poissons.

Utilisation et disponibilité de poisson pour l'alimentation humaine en Chine

Source : FAO [2]

Avant 1978, pratiquement toutes les écloseries étaient détenues par l'État. Au début des années 2000, la plupart (90%) sont gérées par le secteur privé (individus ou familles), par des coopératives et des entreprises, certaines étrangères. La majorité des investissements concernent des espèces à haute valeur marchande, très demandées par les consommateurs étrangers et qui ne sont pas encore disponibles sur le marché chinois : amphibiens (grenouille américaine), reptiles (tortues et crocodiles), et aussi espèces en danger d'extinction (esturgeon), ou exotiques (turbot). C'est le résultat des politiques gouvernementales visant à obtenir des devises étrangères.

Le développement rapide du secteur aquacole nécessite des importations (farine de poisson, soja). Pour les faciliter, des taxes relativement basses sont prélevées : par exemple, en 1999, les taxes d'importation sur le soja utilisés par l'aquaculture étaient de 40%, contre 114% pour les autres usages.

Les politiques d'ouverture des marchés ont été un facteur essentiel du développement de l'aquaculture, premier secteur concerné par les mesures de libéralisation dans le domaine de la production agricole. Avant 1978, les produits aquacoles, comme les autres produits agricoles et industriels, étaient achetés aux producteurs par l'État (qui possédait le monopole des achats et des ventes) et redistribués. À partir de 1979, le marché a été ouvert graduellement. Production, commercialisation et distribution ont été libéralisées et privatisées. Les barrières douanières entre régions ont été abolies et les produits aquacoles ont pu circuler librement dans tout le pays. En 1995, l'État a adopté un "Plan de développement national du marché de gros pour les produits aquatiques". De 150 marchés de gros en 1993, on est passé à 323 en 1998 (150 au niveau urbain et 173 dans les campagnes).

Production et exportations de la pêche et de l'aquaculture de la RPC de 1970 à 1997

Source : China Fisheries - Fourth US–China Living Marine Resources (2000) - www.lib.noaa.gov/china

Différents enseignements peuvent être tirés de l'expérience chinoise. L'aquaculture semble s'y être développée d'une manière durable en créant des emplois, en satisfaisant aux besoins alimentaires des populations rurales et urbaines tout en améliorant leurs revenus, et avec des préoccupations environnementales. Il faut y voir le résultat des orientations économiques suivies par les autorités chinoises à partir de la fin des années 1970 combinant l'action d'un État autoritaire, une politique volontariste de développement sur différents plans (législations et réglementations, incitations diverses, investissements en R&D, formation), et l'ouverture vers les marchés nationaux et internationaux.

Dans quelle mesure et à quelles conditions les stratégies chinoises de développement des ressources halieutiques d'eau douce sont-elles transférables ? De quelle manière d'autres pays du Sud pourraient-ils s'en inspirer, en bénéficier, plutôt que d'en être les victimes ? Ce modèle repose sur un certain nombre de particularismes qui en fondent l'originalité au sein des pays en développement : les traditions culturelles sur lesquelles il s'appuie ; le centralisme décisionnel d'un État fort, encadrant et imposant les stratégies adoptées ; l'inscription dans les dynamiques du nouveau "socialisme de marché" sur lequel repose la forte croissance chinoise des dernières décennies ; la récente adhésion à l'OMC. Au demeurant, certains éléments de ce modèle peuvent sans doute être exportées avec succès.

 

Autres lieux, autres systèmes :

L'Afrique des Grands Lacs, une brève de juin 2005 : La pêche dans le lac Victoria : un exemple de mal-développement

Notes

[1] Notons que les statistiques chinoises sur la production des pêches de capture et de l'aquaculture ont été sans doute surestimées. Les estimations de l'offre de poisson à des fins alimentaires sont difficiles à établir en raison des incertitudes portant sur les statistiques de la production et sur les quantités de poisson utilisées à des fins non alimentaires (comme aliment direct pour l'aquaculture par ex.). En fait, le Bureau national chinois des statistiques ne tient pas compte du poisson consommé hors du foyer (par exemple dans les restaurants et les cantines d'entreprise), lequel représente une part importante et en augmentation de la consommation de poisson. Les autorités chinoises collaborent avec la FAO pour éliminer plusieurs de ces incertitudes.

[2] Hishamunda, N. et Subasinghe, R.P. - Développement de l'aquaculture en Chine - Le rôle des politiques gouvernementales - FAO Document technique sur la pêche - FAO archive, Rome - 2003 :
www.fao.org/documents/show_cdr.asp?url_file=/DOCREP/006/Y4762F/y4762f04.htm

Sources des graphiques :www.fao.org/documents/show_cdr.asp?url_file=/docrep/005/y7300f/y7300f04.htm etwww.fao.org/documents/show_cdr.asp?url_file=/DOCREP/003/X8002F/x8002f04.htm

[3] L'aquaculture en eau courante est le système de production le plus récemment introduit en Chine. Les premiers essais datent du début des années 1980. Elle est maintenant largement utilisée pour le grossissement de certaines espèces, l'hivernage d'espèces sub-tropicales et la reproduction. L'empoissonnement en eaux libres remonte à environ 40 ans. Il a démarré dans des retenues artificielles de petite ou moyenne taille au début des années 1960, et il représente maintenant une méthode efficace pour augmenter la productivité et la production des plans d'eau continentaux.

[4] Par exemple : le bouquet géant (Macrobrachium rosenbergii), le crabe chinois (Eriocheir sinensis), la tortue à carapace souple (Trionyx sinensis), l'anguille (Anguilla spp), le poisson-chat (Clarias punctatus), le black-bass à grande bouche (Micropterus salmoides), le mérou (Epinephelus sp.) et le turbot (Psetta maxima).

 

Quelques ressources en ligne

 


Adaptation et synthèse, mise en page web : Sylviane Tabarly,

avec la participation d'Hervé Parmentier (cartes et statistiques)

et la collaboration de Felix Marttin, statisticien à la FAO (MedFisis Project).

Première mise en ligne de la page : 02/06/2005

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Mise à jour :   02-06-2005

 


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