Vous êtes ici : Accueil Informations scientifiques Dossiers régionaux La Chine entre espaces domestiques et espace mondial Taiwan : naissance des frontières d'une démocratie insulaire

La Chine entre espaces domestiques et espace mondial

Taiwan : naissance des frontières d'une démocratie insulaire

Publié le 19/07/2006
Auteur(s) : Stéphane Corcuff, maître de conférences à l'IEP de Lyon, directeur des études sur le monde chinois à Sciences Po Lyon, chercheur à l'Institut d'Asie orientale (UMR 5062 du CNRS) associé à l'ENS de Lyon

Si Taiwan dispose d'un État souverain, n'y aurait-il donc pas nécessairement une frontière entre la Chine et Taiwan ? La question n'est pas simple car nous sommes dans une situation de "souveraineté en partage, juridiction séparée", probablement même dans une situation de distinction formelle entre deux États, l'un "chinois", l'autre "taiwanais".

Voir (document pop-up) : La souveraineté du régime insulaire Adaptation extraite de Monde chinois, n°3, 2004 - 2005 (en pop-up)

Comment caractériser une frontière qui ne peut éviter d'exister mais dont la reconnaissance risque fort de poser quelques difficultés politiques et juridiques ? Lors d'un cours de politique taiwanaise dans une université française au printemps 2004, je demandai à mes élèves si, selon eux, il existait une frontière entre la Chine et Taiwan. Une étudiante chinoise présente dans l'amphithéâtre leva bravement la main et déclara : "Je pense que oui. Il y a bien une frontière, puisqu'en tant que Chinoise je ne peux me rendre à Taiwan". Mais à peine avait-elle achevé que son voisin, étudiant chinois lui aussi, lui reprocha brutalement : "Comment peux-tu dire des choses pareilles !" L'élève, après s'être levé droit comme un i dans le grand amphitéâtre, lança fièrement à mon endroit, comme si c'était au monde : "Monsieur, Taiwan fait partie intégrante de la Chine ! Il n'y a pas de frontière entre la Chine et Taiwan" [2]. Lequel de ces deux étudiants avait raison ? Il est indéniable que les ressortissants de la République populaire de Chine (RPC, fondée en 1949, voir les "Repères chronologiques", infra) ne peuvent franchir le détroit et se rendre sur le territoire de la République de Chine (RDC, réduite aujourd'hui à Taiwan) que sous des conditions très restrictives. Ceci indique sans doute l'existence d'une frontière et d'une souveraineté. Mais il est tout aussi vrai qu'aucune frontière officielle n'existe entre les deux rives du détroit de Taiwan. Le discours officiel du gouvernement de Taiwan hésite encore à affirmer l'existence de cette frontière. Quant à celui de la RPC, il prétend tout simplement étendre la souveraineté de Pékin à l'île de Taiwan.

 

Une frontière entre indépendantisme taiwanais et irrédentismes chinois

Sur le plan juridique, une frontière n'est pas simplement une notion constitutionnelle et elle peut avoir une existence légale de bien d'autres manières. On peut également considérer la possibilité de son existence de fait, hors le domaine légal, sans consécration juridique, dans de nombreuses dimensions : le débat politique, la psychologie populaire, les identités culturelles, etc. Nous resterons cependant ici dans le domaine légal, car c'est l'une des seules bases réellement solide dans un débat rapidement politisé. Je tenterai ainsi de préciser les facteurs qui déterminent, sur ce plan et du côté taiwanais, la matérialité et l'officialité de la frontière naissante entre la Chine et Taiwan. L'analyse d'une probable frontière sino-taiwanaise doit être étudiée dans les différentes dimensions qui la composent afin de comprendre la complexité de sa situation. Selon le cas, la frontière apparaît officiellement ou non, est déjà légalisée ou seulement naissante, est tracée en partie sur des cartes non-officielles et respectée de fait par les deux parties, ou au contraire niée dans son existence de fait par l'un des deux protagonistes.

Des bouleversements juridiques et politiques se sont succédés depuis 1987, avec le lancement de la démocratisation dans l'île et l'autorisation par Taiwan des premiers voyages sur le Continent [3]. Le détroit de Formose nous offre aujourd'hui un exemple saisissant d'une frontière protéiforme en train de naître, claire ici, ambiguë là, dans tous les cas en cours de constitution dans un contexte de déni officiel relatif ou absolu, et de tension géopolitique. La question de la frontière mérite l'attention, comme la question de la souveraineté, c'est une question centrale du conflit et de la situation politique dans le détroit de Taiwan.

Voir (document pop-up) : Les mutations du régime de Taipei depuis 1988 - Adaptation extraite de Monde Chinois, n°5, 2005 (document)

Un colloque sur la nouvelle constitution (novembre 2004)

Cliché : Stéphane Corcuff "Une nouvelle Constitution pour Taiwan". Le colloque international organisé en novembre 2004 par l'ancien Président Lee Teng-hui pour explorer les possibilités d'une nouvelle Constitution "taiwanaise" pour Taiwan.

En bas à droite : "Que le peuple fasse une Constitution, que Taiwan prenne la parole"

Un exemple de la taiwanisation en cours : les deux premiers caractères sont du taiwanais, le reste du mandarin [13].

La modernisation des institutions politiques insulaires en cours depuis bientôt deux décennies ne peut manquer de toucher à la question sensible de la souveraineté. Il en est ainsi, par exemple, de l'élection du Président de la République au suffrage universel direct sur le seul territoire de Taiwan, décidée en 1994, et effective à partir de 1996 [4]. Cette réforme institutionnelle et électorale indique alors que le mouvement profond de "localisation" [TC - 1 : Terminologie chinoise, voir en notes de bas de texte] du politique dans l'île en cours depuis des décennies est inévitable et irréversible. D'ailleurs, la Chine ne peut rien dire sur ce point, sauf à critiquer à la fois le principe de l'autonomie, alors que le modèle de réunification qu'elle promet à Taiwan le garantirait, et la démocratisation de l'île, ce qui serait délicat pour son image internationale, compte-tenu de la nature de son régime et des pratiques de son gouvernement. Et la Chine se trouve, de toute évidence, face à une contradiction fondamentale : chaque manifestation d'hostilité à l'égard d'une île qui s'éloigne d'elle renforce encore la profonde méfiance des Taiwanais.

Indépendantisme taiwanais contre irrédentisme chinois ? Le problème est-il à mettre au compte de l'indépendance de Taiwan qui, parce qu'elle n'est pas reconnue, débouche inévitablement sur l'indépendantisme ? Ou au compte de l'irrédentisme de la Chine, qui, comme tout irrédentisme, s'entoure et se nourrit des fantômes du passé, refusant de reconnaître le monde tel qu'il est ? Si tel est le cas, nous devrions cesser de parler du "problème de Taiwan" pour avoir le courage d'aborder "le problème de la Chine".

Retour en haut de page

Un nom pour un territoire et pour un régime

Les différentes réformes constitutionnelles lancées par Taiwan depuis le début des années 1990, si elles ont rendu nerveuse la RPC, n'ont encore jamais franchi ce que Pékin, dans sa logique propre, considèrerait comme une ligne rouge : à savoir, l'abandon par Taiwan de son nom officiel de "République de Chine" [TC - 2] et la redéfinition des frontières officielles du régime insulaire [5]. L'inévitable question est de savoir de quelle "déclaration d'indépendance de Taiwan" parle-t-on, si Taiwan est déjà indépendante, et n'a jamais été contrôlée par la République populaire ? C'est en ces termes techniques que se traduirait concrètement, en effet, la dite "indépendance de Taiwan" [TC - 3], expression ambiguë mais qui épouvante la Chine et les réunificateurs de Taiwan.

Cette ligne rouge n'est d'ailleurs pas le moindre des paradoxes de la position chinoise. Si Taiwan décidait d'abandonner en effet sa dénomination officielle de "République de Chine" pour devenir, par exemple, une "République de Taiwan" [6], la Chine y verrait (à juste titre) une déclaration d'indépendance formelle, et s'y opposerait probablement par les armes, du moins en l'état géopolitique actuel. Le paradoxe est donc ici que Pékin refuse aujourd'hui la disparition nominale de cette même République insulaire de Chine dont elle s'obstine à nier l'existence depuis un demi-siècle.

En refusant d'admettre publiquement l'existence et la souveraineté du régime de Taipei, Pékin diminue d'autant son influence sur ce dernier. Il n'est pas déraisonnable de penser qu'en traitant Taiwan comme un État souverain, voire en admettant deux Chine à l'ONU, comme il y eut deux Allemagne avant la réunification, la RPC  aurait sur l'île un ascendant décuplé du fait de l'attraction qu'elle exercerait sur Taiwan par son économie et de la situation internationale, aujourd'hui globalement défavorable à l'idée d'une indépendance formelle de Taiwan. C'est même ce que certains, à Taiwan, affirment depuis plus de dix ans dans le camp réunificateur. En attendant, la gestion de la crise par la Chine semble éloigner chaque jour un peu plus encore toute perspective de réunification autrement que par un ultime recours à la contrainte militaire.

Sous la menace des missiles chinois, la manifestation de l'indépendantisme taiwanais

Diaporama : À Miaoli, le jour de la chaîne humaine du "2-2-8"

 

Photographies de Max Lassort : www.max-l.net/site/indexsphere.html

Le 28 février 2004 à Taiwan, une chaîne humaine a rassemblé entre 1,5 et 2,5 millions de personnes, selon les sources, afin de manifester contre le déploiement des missiles chinois. Elle s'étirait sur 550 km du nord au sud de l'île et s'accompagnait de divers autres meetings et manifestations. Ce diaporama donne un aperçu du meeting du parti indépendantiste de l'ancien Président Lee Teng-hui à Miaoli ce jour là.

Commentaire des diapositives, dans l'ordre du passage :

1 - En arrière de la tribune officielle, un écran géant retransmet les images de la mobilisation. Au-dessus de l'écran, le nom de la marche "Par millions, protégeons Taiwan de nos mains". A droite de l'écran on distingue la date (28 février 2004) et le déroulement horaire de la journée. Cette journée de mobilisation est dite du "2-2-8" car c'est le 28e jour du 2e mois, soit 2-2-8 pour les Taiwanais – , date anniversaire de la sauvage répression d'un soulèvement local perpétrée par le régime du Kuomintang en 1947.

2 - En arrière-plan sur l'écran géant on peut distinguer une petite section de la chaîne humaine formée sur un pont.

3 à 6 - Différents panneaux et banderoles évoquent la menace que représentent les missiles chinois pointés sur Taiwan. Ils sont écrits en différentes langues (anglais, chinois, russe, etc.) de façon à s'adresser à l'opinion internationale. On peut y lire par exemple : "Taiwan safe, Japan safe" ; "No China missiles threatening".

7 - Les ballons "fourmis" du parti indépendantiste de l'ancien Président Lee Teng-hui symbolisent la ténacité des Taiwanais pour obtenir la reconnaissance de leur nation.

8 et 9 - Des Taiwanais de tous âges et toutes conditions se sont mobilisés à l'occasion de cette journée du "2-2-8".

Le changement du nom du régime à Taiwan serait à juste titre interprété par la Chine comme un acte formel d'indépendance : si Taiwan est bien indépendante aujourd'hui dans les faits, ainsi qu'en droit en tant que République de Chine, ce nom de régime et la Constitution en vigueur à Taiwan rattachent en effet toujours l'île à l'ère continentale du régime chinois républicain (1911-1949) puisque la Constitution en vigueur à Taiwan est celle qui fut adoptée à Nankin en 1947. Mais c'est bien par rapport à cette République de Chine, qui se confond avec l'île, que Taiwan compte ainsi obtenir son indépendance, et non par rapport à la République populaire de Chine, qui n'a jamais réussi à imposer sa domination sur l'île. L'abandon de son nom officiel de République de Chine par Taiwan romprait ce lien symbolique et juridique avec la Chine (du passé) et confirmerait matériellement et juridiquement "l'indépendance de Taiwan". Ce qui impliquerait nécessairement la redéfinition des frontières du régime.

La redéfinition d'un territoire national ne comprenant plus que l'île de Taiwan et l'archipel des Penghu (avec éventuellement les îles de Kinmen / Jinmen et Matzu / Matsu, voir carte, infra) serait alors une traduction juridique indéniable de la proclamation d'indépendance formelle de "Taiwan" en tant qu'État. Elle serait surtout une  consécration officielle de la frontière entre la Chine et Taiwan, la raison in fine qui agirait comme le déclencheur de la guerre, dans le rapport de forces géopolitiques présent. Le déploiement de plus de huit cents missiles chinois face à l'île aujourd'hui, le vote par l'Assemblée Populaire Nationale chinoise le 14 mars 2005 d'une loi dite "anti-sécession", et la question récurrente dans l'île de l'adoption d'une nouvelle constitution, qui touche potentiellement à la question du nom du pays et aux frontières officielles, rappellent que la question est explosive.

L'emploi des mots "Chine" ou "République de Chine" et du mot "Taiwan" dans les discours présidentiels du jour de la fête nationale

Dessin de frontière, dessein politique

C'est un lieu commun que d'affirmer que la République de Chine d'aujourd'hui est bien différente de la République de Chine de 1947 même s'il s'agit légalement du même régime. Sa souveraineté sur le Continent est toujours implicitement proclamée par sa Constitution. Ce qui est logique, puisque celle-ci n'a pas été remplacée ni amendée sur ce point depuis la division de la Chine en 1949 et le repli du gouvernement nationaliste dans sa province de Taiwan. Mais le contrôle effectif du Continent a été perdu voici plus de cinquante ans. En outre, la division de la Chine, l'existence d'une entité politique "légitime" sur le Continent et le partage de souveraineté ont été officiellement admis par Taiwan à partir du début des années 1990, avec la proclamation de la fin de la "période de rébellion" en mai 1991, l'adoption des "Lignes directrices pour la réunification nationale" en février 1992, du "Livre blanc sur les relations entre les deux rives du détroit" [TC - 4] en juillet 1994, et la théorie d'une "souveraineté en commun, gouvernance séparée" [TC - 5] présentée ensuite par le Conseil des Affaires Continentales.

Voir (document pop-up) : Taiwan au fil du temps : repères chronologiques de 1943 à 2006

Ces changements d'importance ont-ils conduit à l'émergence d'une frontière légale entre Taiwan et la Chine ? Voyons d'abord ce que dit la constitution de Nankin, adoptée par la République de Chine en 1947 et toujours en vigueur à Taiwan, sur la question des "frontières nationales" et du territoire national [TC - 6].

Nous entendons souvent à Taiwan que les frontières nationales seraient "définies par la Constitution". C'est en fait inexact car, comme on peut d'ailleurs s'y attendre, il n'y a rien de précis dans le texte qui définisse ce territoire et ces frontières : ni carte, ni longitude, ni latitude, ni tracé, ni liste de provinces [7], ni superficie totale du territoire. L'article 4 du titre I de la Constitution dispose ainsi : "Le territoire national de la République de Chine, tel que défini par ses frontières inhérentes / anciennes, ne peut être modifié que par une résolution de l'Assemblée nationale" [TC - 7]. Or rien n'est plus imprécis que ce terme de "frontières inhérentes", ou de "frontières anciennes" [TC - 8]. Imprécision qui peut mener aisément à des controverses sans fin. Le sujet est donc peu clair juridiquement [8]. Tenons-nous pour le moment à l'idée que la Constitution héritée par Taiwan n'institue pas de frontière entre les deux rives, avant tout par ce qu'elle ne définit pas clairement de frontières. Et, en 1947, à l'adoption de la Constitution, Taiwan était intégrée à la Chine nationaliste depuis deux ans, au moins dans le droit interne de la République de Chine.

Cependant, même sur un plan strictement constitutionnel, il est possible de voir une frontière se dessiner. Le 1er mai 1991, en même temps qu'il levait les "Dispositions temporaires" qui imposaient sur Taiwan une légalité d'exception depuis le 18 avril 1948, le Président Lee Teng-hui promulguait les premiers "Articles additionnels à la Constitution de la République de Chine", [9] qui ont en théorie un statut temporaire pour éviter de toucher à l'identité nationale officielle telle qu'inscrite dans le marbre de la Constitution en 1947. Or ces articles additionnels prennent note de cette division, en constitutionnalisant la notion d'une "Zone libre de la République de Chine" [TC - 9], dans laquelle ils s'appliquent, à défaut de pouvoir l'être sur le Continent. Ce qui institue une quasi-frontière constitutionnelle en même temps réputée temporaire. [10]

Retour en haut de page

De la frontière aux frontières

Ceci nous mène naturellement à la question de l'existence d'une frontière entre les deux rives sur le plan législatif et administratif, autrement dit sur les plans de la loi et du règlement, immédiatement inférieurs, dans l'ordre juridique, au domaine constitutionnel. Sur ce plan, comme indiqué dans l'article précédent (voir supra le premier pop-up, le gouvernement de Taipei, par l'intermédiaire du Conseil des Affaires Continentales, a qualifié durant les années 1990 la situation de  "souveraineté en commun, gouvernance séparée".

Il y a donc admission, qui attend toujours la réciproque par Pékin, d'une gouvernance séparée ce qui consacre donc une frontière. Cette consécration n'est pas seulement de l'ordre du discours politique, elle est aussi légale et réglementaire. En effet, les lois et règlements touchant aux relations entre les deux rives depuis les années 1990 reprennent la notion constitutionnelle de "Zone libre de la République de Chine", et lui rajoutent pour mentionner l'autre zone, l'expression de "Zone contrôlée par les Communistes chinois" [TC - 10]. Notons ici que la population continentale est appelée légalement et réglementairement un "peuple" [TC - 11], terme qui indique l'idée d'un pays distinct, plus en tout cas que le terme légal et réglementaire employé pour désigner la population de la Région Administrative Spéciale de Hong Kong, qualifiée quant à elle de "population résidente" [TC - 12]

Sur le plan militaire, les choses ne sont pas moins intéressantes. Une ligne de démarcation sépare bel et bien l'espace aérien du détroit. Certes, elle est rigoureusement non officielle, et s'il existe, pour des raisons pratiques, des tracés au sein du Ministère taiwanais de la défense, ceux-ci n'ont pas une valeur juridique – et le Ministère est juridiquement fondé à dire qu'un tel tracé n'existe pas quand la question lui est posée au Parlement. Cependant, cette ligne imaginée, que l'on peut esquisser sur une carte, est bel et bien acceptée tacitement par les deux parties, ce qui est dans leur intérêt (cf. carte infra). Que des chasseurs chinois la franchissent, par mégarde ou pour tester le côté taiwanais, et ils sont immédiatement escortés par des chasseurs taiwanais jusqu'à leur zone aérienne. La situation s'est évidemment déjà produite et n'a pas dégénéré jusqu'à présent.

Sur le plan militaire toujours, notons un détail historique intéressant : en 1954, un traité sino-américain de défense mutuelle a été signé par les deux gouvernements de Washington et de Taipei (voir chronologie, supra). Ce traité définissait le "territoire national" [TC - 13] à défendre par les deux parties signataires, sans la partie continentale de la République, pour cette dernière. Quant à la "question des offshores", autrement dit, la question des îles de Kinmen et Matsu, enserrées dans la côte continentale, Chiang Kai-shek y voyait un avant-poste indispensable pour la défense de l'île face aux communistes, alors que les États-Unis n'y voyaient aucun intérêt stratégique et craignaient d'être entraînés dans une guerre contre la Chine si les deux îles étaient attaquées. Au final, le gouvernement de Taipei dut signer un traité au terme duquel le territoire national de la République de Chine se limitait exclusivement à l'île de Taiwan et à l'archipel des Penghu. En fait cette réduction de la souveraineté de la République de Chine avait été déjà reconnue implicitement par Chiang Kai-shek en 1952 lorsqu'il manda son ministre des Affaires étrangères, Yeh Kung-chao, pour signer le "Traité de Taipei", traité de paix entre le Japon et la République de Chine, au terme duquel il est explicitement stipulé que "Pour les besoins du présent traité, les ressortissants de la République de Chine seront considérés comme comprenant tous les habitants et anciens habitants de Taiwan (Formose) et Penghu (les Pescadores) et leur descendants qui sont de nationalité chinoise selon les lois et règlements qui sont appliqués ou sont susceptibles de l'être par la République de Chine à Taiwan (Formose) et aux Penghu (Pescadores)" (art. 10). Presqu'hallucinant quand on sait la réticence de certains réunificateurs d'aujourd'hui à reconnaître que "La République de Chine, c'est Taiwan" (Lee Teng-hui, 1998), et que le régime est donc aujourd'hui bel et bien la "République de Chine à Taiwan", sinon sur le plan constitutionnel (sur ce point, cela reste la République de Chine), du moins sur le plan politique.

Taiwan et l'Asie orientale : aspects géopolitiques

Taiwan dans son proche environnement

Réalisation des cartes : Hervé Parmentier.

Sources diverses et indications de Stéphane Corcuff

Voir (document pop-up) : Frontières, zonages et délimitations maritimes, les principes internationaux (mer territoriale, plateau continental, ZEE, etc)

Pour comparer : la situation de l'espace maritime français (nouvelle fenêtre)

Sur le plan de la sécurité des zones côtières et de la protection des ressources halieutiques, il existe autour des différentes îles contrôlées par Taipei deux périmètres de sécurité qui s'inspirent des règles internationales habituelles (voir pop-up ci-dessus). Le premier, dit "périmètre maritime restreint" ou périmètre de sécurité restreint [TC - 14], et le second, plus proche des côtes, dit "périmètre maritime interdit" ou périmètre de sécurité interdit [TC - 15]. Chaque périmètre entraîne une vigilance et une réaction différentes en cas d'intrusion, par exemple par un bateau de pêche chinois. Ces deux périmètres composent un tracé piriforme, comprenant l'île de Taiwan, l'archipel des Penghu, l'île Verte et l'îlot des Orchidées [TC - 16]. Des lignes distinctes sont tracées, sur le même principe, autour des îles de Kinmen et de Matsu. À ma connaissance, le Conseil des Affaires continentales, par le biais de la Fondation pour les échanges entre les deux rives [TC - 17], a transmis ces tracés à la Chine, sans cependant avoir obtenu d'acceptation, de rejet ou de commentaire à ce jour.

Si la Chine avait manifesté un refus explicite de ces limites, elle aurait dû, par la suite, les tester en les franchissant, ce qui aurait alors menacé la sécurité du détroit. Or, il est bien entendu dans l'intérêt des deux parties que ces limites soient connues et respectées, même si cela n'est pas dit, afin d'éviter un incident involontaire provoquant l'escalade. Si la Chine, au contraire, avait manifesté son accord, cela revenait à admettre cette frontière. La Chine est donc, là aussi, dans une situation proprement impossible, ne pouvant aller contre un mouvement qui, depuis 1949, fait apparaître toujours plus la distance entre son discours sur le statut de Taiwan et la réalité politique et juridique de l'île.

Pour ce qui est de la Zone Economique Exclusive (ZEE / EEZ) [TC - 18], un tracé existe là encore. Mais tout comme la ligne de démarcation aérienne tacite, il montre la sensibilité et la complexité de la question. Le Conseil des Affaires Continentales dispose à ce jour d'une carte, également non officielle, sur laquelle une partie seulement de la ZEE est tracée : celle qui se situe au large des côtes taiwanaises sur l'océan Pacifique. Elle n'a pas été tracée dans le détroit,  le Conseil reconnaissant qu'elle est actuellement impossible à tracer, du fait de la situation complexe entre les deux régimes. Le fait que cette frontière soit tracée dans l'océan Pacifique montre que la nécessité d'assurer la gestion des ressources impose la délimitation d'une frontière. Le fait qu'elle n'existe pas dans le détroit montre comment les questions politiques viennent interférer avec une frontière par ailleurs "naturelle", et ce, pour deux raisons : tout d'abord les ambiguités de la Chine face à Taiwan depuis le début des 350 ans de leur histoire commune [11] ont nourri un mouvement identitaire profond à Taiwan ; ensuite l'existence d'un État souverain à Taiwan impose, pour des raisons évidentes, une limite à la zone de souveraineté, de gestion, et d'action de l'État .

Cette frontière qui est en train de naître peu à peu, difficilement mais de manière inéluctable, est aussi douanière. Lorsque la Chine et Taiwan ont été admises conjointement à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2002, Taiwan a été dénommée "Territoire douanier séparé de Taiwan, Penghu, Kinmen et Matsu". La Chine n'a pu s'y opposer et a bien dû finir par accepter cette frontière douanière juridicisée et acceptée par le droit international qui sur ce point a explicitement délimité Taiwan comme un territoire "séparé". Cette frontière douanière, du reste, est matérialisée depuis longtemps par l'interdiction des liens directs entre les deux rives. Elle a pris une nouvelle dimension réglementaire avec la création en 1997 d'un "Centre de transbordement hors douane" [TC - 19] dans le port de Kaohsiung, permettant aux navires chinois d'effectuer pour la première fois un voyage direct légal entre les deux rives, mais sans pouvoir décharger en zone sous douane des marchandises qui ne peuvent être que réexportées vers un pays tiers et ne sont pas destinées au marché taiwanais. Le 20 avril 1997 l'arrivée de deux navires chinois, inaugura le système. La frontière douanière était non seulement respectée, mais d'une certaine manière reconnue par la Chine populaire. En prime, comme le veut la coutume maritime, les navires furent obligés de hisser, même brièvement, le drapeau de Taiwan (de la République de Chine) pour pouvoir entrer dans le port. On comprend la résistance de la Chine à répondre, à l'époque, à cette innovation, et le peu de succès qu'elle a rencontré depuis [12].

 

Conclusion : une frontière protéiforme

La naissance de la frontière est donc un phénomène indéniable, multidimensionnel, et inévitable. Et cette brève description n'a pas abordé la frontière qui s'enseigne désormais dans les écoles (par exemple dans les manuels de géographie), qui se développe dans les discours politiques, et qui prend corps à travers les évolutions naturelles de langage, des mentalités et de la psychologie populaire : jusqu'à de nombreux Continentaux de Taiwan [13] qui disent, lorsqu'ils se dirigent vers l'aéroport international de Taipei (Taoyuan) pour quitter l'île, "Je quitte le pays" [TC - 20].

Même si c'est en fait pour aller en Chine via Hong Kong ! Si cette frontière est souvent niée et n'a pas encore trouvé de traduction juridique complète et régulière, elle est pourtant déjà dans tous les esprits. Si ces dimensions nouvelles dans la théorie des relations internationales que sont la psychologie des peuples et leur traduction médiatique peinent à trouver leur place dans l'analyse, elles suggèrent néanmoins que leur ignorance nuit à la compréhension des phénomènes politiques en cours sur le terrain.

Le texte originel et toujours intact de la Constitution de la République de Chine est donc aujourd'hui le seul et dernier domaine légal, à Taiwan, dans lequel une frontière entre la République populaire et la République insulaire n'a pas commencé d'apparaître. Mais les "articles additionnels" (1991) définissent déjà un embryon de frontière par la constitutionnalisation de la division de la Chine.

L'identité plurielle de Taiwan

Une rue de Taipei datant de l'époque japonaise décorée d'idéogrammes chinois dans une
modernité culturelle composite taiwanaise.

Photo : Government Information Office, Republic of China (Taiwan).

Quelle reconnaissance internationale pour le régime de Taipei ? (document)

L'apparition du concept de "Zone libre de la République de Chine" et le fait que la ligne de démarcation qu'il sous-entend n'ait pas rang de frontière constitutionnelle, révèlent l'inadéquation entre pays constitutionnel et pays légal ou entre pays symbolique et pays réel à Taiwan aujourd'hui.

Retour en haut de page

Notes

[1] Cette page est adaptée d'un article paru dans la revue Monde Chinois (n°4, printemps 2005). C'est le second d'une série de trois articles autour de la situation juridique et politique de Taiwan. Des documents annexes (en pop-up) s'appuient sur l'ensemble des trois articles.
La revue "Monde chinois" : www.choiseul.info/editions/index.php?page=mc

[2] Il était intéressant de noter qu'il avait spontanément repris les mots du débat sans les questionner : "Taiwan" et "la Chine", non "la province de Taiwan" et "la Chine continentale".

[3] "Le Continent" (大陸 Dalu), désigne non pas l'Asie continentale mais la Chine. C'est l'abréviation de "Chine continentale" (中國大陸 Zhongguo dalu). L'emploi de cette expression traduit dans les deux cas une vision dans laquelle la Chine et Taiwan, quoique séparées, font partie d'un même ensemble. Seul l'emploi de l'expression "Chine" (中國 Zhongguo) traduit une perception dans laquelle Taiwan et la Chine sont deux pays distincts.

[4] Au lieu d'une désignation indirecte par une ancienne assemblée élue sur le Continent en 1947 et représentant théoriquement toute la Chine

[5] Sachant que la redéfinition des frontières pourrait se faire sans changement de nom de régime mais en réduisant officiellement le territoire de souveraineté à Taiwan et aux îles, îlots associés.

[6] On peut penser à de nombreuses solutions, par exemple : 臺灣共和國 / 臺灣民主國 (République démocratique de Taiwan), tout simplement 臺灣 ("Taiwan"), ou, plus probablement, le terme ethniquement neutre de 福爾摩沙, traduction phonétique de Ilha Formosa. Ce qui donnerait "Formosa", comme nom de pays dans une traduction internationale standardisée afin de ne pas imposer un terme d'origine chinoise aux premiers Formosans, les Aborigènes.

[7] Lorsque le texte préliminaire de la Constitution fut rédigé en 1937, il contenait une liste de province qui ne comprenait pas Taiwan, celle-ci étant alors japonaise et la République de Chine n'ayant aucune visée sur elle.

[8] Concrètement, c'est en fait par la publication de la carte officielle du territoire de la République de Chine (dite simplement 中華民國全圖) par le ministère de l'Intérieur que l'étendue et les frontières du territoire national sont officiellement affirmées. Le but assigné au "Département des affaires territoriales" du ministère de l'Intérieur (内政部地政司) pour la publication de cette carte est d'ailleurs explicite : "Proclamer la souveraineté sur le territoire national" (宣示領土主權). Voir par exemple le rapport annuel d'activité du département des affaires territoriales du Ministère de l'intérieur (内政部地政司八十六年業駔年報), 1997, p. 10.

[9] En chinois : 中華民國憲法增修條文. Le sens et la portée juridique de ces "articles additionnels" sont importants. Il ne s'agit pas d'amendements des articles existants (修正案), mais bien d'articles additionnels (增修條文), ajoutés à la fin du texte constitutionnel, changeant les règles que ce dernier impose, sans toucher cependant au texte originel lui-même. Pourquoi cette solution hybride ? Pour une raison politique : changer la Constitution aurait été vu, à raison ou à tort, comme la fin de l'espoir de la voir ré-appliquée un jour sur le continent. En conséquence, les "modifications" n'étaient officiellement appliquées que sur le "territoire libre de la République de Chine", c'est-à-dire principalement Taiwan, Penghu, Kinmen et Matsu, et de manière temporaire seulement.

[10] La question des eaux territoriales (領海), sur un plan théorique, se pose de la même manière que celle du territoire national : une superposition des deux souverainetés maritimes de Pékin et de Taipei.

[11] La sinisation de l'île n'a commencé qu'au début du XVIIe siècle avec l'immigration des Chinois après l'établissement du premier gouvernement de l'île par les Hollandais. Par la suite, la Chine ayant intégré Taiwan à l'empire en 1684, la relation entre la Chine et Taiwan a toujours été empreinte de distance et d'ambigüité.

[12] D'autant que l'augmentation rapide de la capacité de tonnage de la marine marchande chinoise  rendait vite ce passage par Taiwan et le transbordement sur des navires taiwanais inutile.

[13] La population taiwanaise est essentiellement constituée de Chinois de souche ancienne progressivement mélangés aux Aborigènes des plaines depuis le XVIIe siècle (85% environ), une minorité d'Aborigènes des montagnes n'ayant pas été assimilés au cours des siècles précédents (1,7% et 370 000 individus) et enfin les Chinois d'origine continentale récente, arrivés entre 1945 et 1955, pour la plupart lors d'un pic fin 1949 / début 1950.

Ces superpositions du peuplement expliquent la diversité linguistique dont voici les principaux groupes : le chinois min nan (66,7%) appelé taiwanais (ou dialecte chinois du Fujian) ; le chinois mandarin, seule langue officielle, celle des Contientaux, (20,1%) ; le chinois hakka (11%) ; les langues aborigènes (environ 2%) de Taiwan. Les clivages qui ont longtemps séparé ces communautés ont encore leur importance dans la société taiwanaise.

La diversité linguistique à Taiwan, d'après L'aménagement linguistique dans le monde (Jacques Leclerc, Québec, TLFQ, Université Laval, juin 2006) : www.tlfq.ulaval.ca/AXL/asie/taiwan.htm

[TC] Terminologie chinoise des mots et expressions employés dans le texte ci-dessus

1 - localisation : 本土化

2 - République de Chine : 中華民國

3 - indépendance de Taiwan : 臺獨 ou 臺灣獨立

4 - Livre blanc sur les relations entre les deux rives du détroit : 兩岸關係白皮書

5 - souveraineté en commun, gouvernance séparée : 主權共享,治權分屬

6 - frontières nationales : 國界 et territoire national : 領土

7 - Le territoire national de la République de Chine, tel que défini par ses frontières inhérentes / anciennes, ne peut être modifié que par une résolution de l'Assemblée nationale : 中華民國領土, 依其固有之疆域, 非經國民大會之決議, 不得變更之

8 - frontières inhérentes ou frontières anciennes : 固有之疆域 . 固有 signifie (Ricci) : posséder par nature, inhérent, naturel, propre, spécifique. La traduction officielle donnée en anglais pour 固有之疆域 par le Bureau d'information du gouvernement de Taiwan est "the existing boundaries", ce qui précise le sens comme "les frontières existantes de la Chine au moment de l'adoption de la Constitution".

9 - Zone libre de la République de Chine : 中華民國自由地區

10 - Zone contrôlée par les Communistes chinois : 中共控制之地區

11 - peuple : 人民

12 - population résidente : 居民

13 - territoire national : 領土

14 - périmètre maritime restreint : 限制水域

15 - périmètre maritime interdit 禁制水域

16 - île Verte 綠島 et îlot des Orchidées 蘭嶼

17 - Fondation pour les Échanges entre les deux rives : 海峽交流基金會

18 - Zone Economique Exclusive : 經濟海域

19 - Centre de transbordement hors douane : 境外轉運中心

20 - Je quitte le pays : 我出國

Retour en haut de page

Références, bibliographie (ordre chronologique)

  • Corcuff, Stéphane - Canton, 1784. Le "Mémoire sur Formose" du Consul Vieillard et la géopolitique du détroit de Taiwan au XVIIIe siècle - Bleu de Chine (à paraître)
  • Corcuff, Stéphane - Les "Continentaux" de Taiwan. Indigénisation et politique identitaire, 1988-1997 - Les Indes savantes (à paraître)
  • Tsang, Steve, ed. - If China Attacks Taiwan: Military strategy, politics and economics - Routledge, 2006
  • Alain S. de Sacy - Taiwan, l'art de la paix - Vuibert, 2006
  • Jean-Pierre Cabestan et Benoît Vermander - La Chine en quête de ses frontières. La confrontation Chine-Taiwan - Presses de Sciences Po, 2005
  • Martin Edmonds et Michael Tsai, ed. - Defending Taiwan. The future vision of Taiwan's defense policy and military strategy - Routledge, 2005
  • Nancy Bernkopf Tucker - Dangerous Strait. The US-Taiwan-China Crisis - Columbia, 2005
  • Richard C. Bush - Untying the Knot. Making Peace in the Taiwan Straits - Brookings, 2005
  • Corcuff, Stéphane (Gao Gefu) - Fenghe rinuan. Taiwan waishengren yu guojia rentong di zhuanbian - Yunchen wenhua, 2004
  • Lee Hsiao-feng - Histoire de Taiwan - L'Harmattan, 2004
  • Jean-Pierre Cabestan - Chine Taiwan, la guerre est-elle concevable ? - Economica, 2003
  • Corcuff, Stéphane, ed. - Memories of the Future. National Identity Issues and the Search for a New Taiwan, M.E. Sharpe, 2002

Ressources en ligne : une sélection

 

Stéphane Corcuff, maître de conférences à l'IEP de Lyon,
directeur des études sur le monde chinois à Sciences Po Lyon,
 chercheur à l'Institut d'Asie orientale (UMR 5062 du CNRS) associé à l'ENS de Lyon,

Pour Géoconfluences le 30 juin 2006

Compléments, adaptations, mise en page web : Sylviane Tabarly

Retour en haut de page
 

Mise à jour :   19-07-2006


Copyright ©2002 Géoconfluences - DGESCO - ENS de Lyon - Tous droits réservés, pour un usage éducatif ou privé mais non commercial
Actions sur le document