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Le paysage dans tous ses états

Les bassins houillers d'Europe : des paysages entre héritages et renouveau

Publié le 25/01/2008
Auteur(s) : Michel Deshaies, CERPA, Université de Nancy 2

1. Des espaces dégradés à réhabiliter et à reconvertir

2. De l'héritage à effacer au patrimoine à conserver

3. La mise en valeur des héritages miniers

Au cours des trente dernières années, le système industriel qui dominait depuis le XIXe siècle dans de nombreuses régions d'Europe et d'Amérique du Nord, a subi de profondes transformations, voire s'est effondré pour céder la place au système que l'on qualifie donc de post-industriel. Les conséquences spatiales de ces transformations sont particulièrement visibles dans les bassins houillers, où se sont multipliées les friches, espaces en déshérence, libérés par le déclin des activités industrielles et minières traditionnelles : vieilles usines délabrées, anciens carreaux de mines, ou vastes friches stériles lorsque les infrastructures et les bâtiments ont été rasés, constituent le produit de ces mutations économiques. Or, le devenir de ces espaces déclassés et dégradés, structurés par un système industriel en déclin, ou ayant même totalement disparu, constitue un enjeu majeur pour l'avenir des bassins houillers. Pour les responsables politiques locaux, il s'agit en effet de ne pas laisser se pérenniser d'immenses surfaces vides situées au cœur même des agglomérations qui se sont développées autour des activités minières.

Réhabiliter ces espaces dégradés signifie qu'il faut les adapter au nouveau système économique et leur restituer un nouvel usage en les réaménageant, en les reconvertissant. Mais les possibilités de reconversion dépendent d'abord de l'évolution économique régionale, de la localisation des friches, de la nature des projets et des acteurs qui réalisent la réhabilitation. Si l'impulsion donnée par l'État ou une collectivité territoriale est souvent décisive pour lancer le processus, l'intervention publique est ensuite plus ou moins importante et prolongée et laisse une place variable à l'arrivée d'opérateurs privés. Cette réhabilitation est une des conditions qui permet la reconversion économique du territoire et qui conduit à un changement d'image du bassin houiller. En effet, l'image du "pays noir", à l'environnement, naturel, économique et social plus ou moins fortement dégradé, constitue souvent un obstacle important à l'arrivée de nouvelles activités qui n'ont pas de liens avec les ressources du sous-sol et qui recherchent un cadre de vie de qualité.

L'objet de cet article est de montrer, à travers des exemples pris en France et en Allemagne, comment ont évolué les objectifs de la réhabilitation et de la reconversion des bassins houillers depuis les années 1960 et leur influence sur les paysages. La réhabilitation, qui signifiait initialement la destruction plus ou moins complète des héritages de l'exploitation minière, a en effet progressivement évolué vers une conservation au moins partielle de ce qui est désormais considéré comme un patrimoine à valoriser dans le cadre du processus de reconversion. La situation est cependant très inégale suivant les bassins houillers dont la réhabilitation et la reconversion sont plus ou moins avancées et réussies (Deshaies, 2006).

Des espaces dégradés à réhabiliter et à reconvertir

Un déclin rapide de l'exploitation charbonnière en Europe

Le déclin de l'exploitation charbonnière en Europe occidentale depuis les années 1960 a provoqué une crise profonde des bassins houillers, dont l'économie le plus souvent fortement spécialisée dans les activités minières et la production sidérurgique à partir du coke, a difficilement pu se reconvertir. En effet, tant que le charbon est resté la principale source d'énergie et la base de la sidérurgie, les bassins houillers sont restés des régions économiquement fortes et ils comportaient peu d'activités sans lien avec l'exploitation minière. Guy Baudelle (1995) a montré que le système de production minière était à l'origine d'un véritable système spatial "entièrement conçu en fonction des seuls besoins de la mine" (Baudelle, 1994). C'est pourquoi ce système économique et spatial se caractérisait par sa rigidité et son incapacité à évoluer de l'intérieur sans subir une rupture majeure qualifiées de "rupture créatrice" par J.-M. Holz (1987).

À l'origine du développement de nouvelles activités économiques, cette rupture créatrice a parfois résutlé d'un accident historique. Par exemple, pour le bassin de la Ruhr où, pendant quelques mois en 1945, les Alliés interdirent toute production sidérurgique et charbonnière, provoquant un début de diversification du tissu économique, amplifié par la nouvelle rupture de la crise charbonnière à partir de 1957. Mais le plus souvent, il a fallu une rupture de nature psychologique. Il s'agissait alors, pour les responsables économiques et politiques en place, de rompre délibérément avec la pratique de soutien aux industries traditionnelles, voire de les sacrifier, afin de favoriser le développement de nouvelles activités.

Le plus souvent cependant, cette rupture créatrice ne s'est produite que très tardivement, alors que les activités minières avaient déjà fortement décliné. Lorsque les nouvelles activités ont commencé à se développer, elles n'ont pas pu compenser le recul des branches traditionnelles. Dans beaucoup de bassins houillers, la chute de la production est rapide et la diminution de l'emploi industriel et minier plus importante encore. En France par exemple, la production passe d'un maximum de 59 millions de tonnes en 1958 à 18 en 1984. Mais la diminution de l'emploi est beaucoup plus forte, puisque les effectifs des Charbonnages de France, qui atteignaient encore 240 000 employés en 1958, sont réduits à moins de 51 000 en 1984. Au Royaume-Uni, la production qui était encore de 198 millions de tonnes en 1960 tombe à 94 en 1985, le nombre des mineurs passant durant la même période de 607 000 à 114 000 (Wehling 2007).

Évolution récente de l'exploitation de charbon et de lignite en Europe (2005 / 1994)

(Utilisation du générateur de cartes d'Eurostat) (Cliquer pour agrandir les miniatures)

2005 (plages de couleurs)

1994

2005 (figurés)

Comparaison 2005 / 1994

Source des cartes Eurostat > Statistiques en bref, données en bref > Interface "Tables,

Graphs and Maps"> Indicateurs à long terme > Environnement et Energie > Energie

> Production primaire de charbon et de lignite

http://epp.eurostat.ec.europa.eu


Des explications pour une prise en main du module de cartographie d'Eurostat (ouverture)

Dans le bassin de la Ruhr en Allemagne, où la production diminue seulement de moitié (de 123 millions de tonnes en 1957 à 64 en 1985), les effectifs des mines sont divisés par 3,5 (de 414 000 à 122 000). Le plus spectaculaire cependant est la concentration de la production sur un nombre restreint de sièges, ce qui multiplie les friches minières. Le bassin de la Ruhr par exemple, qui comptait 125 puits en activité en 1960, n'en avait plus que 26 en 1983. Au Royaume-Uni, le nombre de sites passe de 700 en 1960 à 133 en 1985. Ainsi, l'effort de rationalisation qui accompagne le déclin de l'exploitation charbonnière se traduit par la fermeture de la plupart des mines, multipliant en quelques années les friches qui deviennent rapidement des éléments caractéristiques des paysages des bassins houillers.

Une image négative

Ce paysage hérité des activités minières constitue alors un lourd passif, une image de marque négative entravant la reconversion vers de nouvelles activités. Évoquant le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, Guy Baudelle (1995) souligne notamment que :

"le paysage fournit ici aussi les indices d'une crise profonde, qui n'est pas que paysagère, mais aussi économique et sociale. (…) Le traitement de ces paysages fossiles, stigmates de l'effondrement d'un système, s'avère d'autant plus indispensable que ceux-ci présentent des traits dissuasifs pour les investisseurs. Ces formes peu engageantes, en particulier les friches industrielles et urbaines, les décharges, les espaces dégradés et tous les délaissés, pour reprendre un terme technique, compromettent l'installation de nouvelles activités en conférant à ces lieux une image négative et répulsive. "L'espace perçu" et les représentations spatiales en réalité fondamentalement paysagères sont ici d'une importance capitale, surtout chez les personnes extérieures et y compris chez ceux qui ne sont jamais venus, car les traces visuelles du système antérieur, au surplus dégradées, compromettent l'adaptation. L'image de marque de ces agglomérations, passéiste et dévalorisée, est en effet détestable et tend même à se dégrader".

Mais, si le déclin est rapide, l'agonie dure néanmoins assez longtemps, ce qui complique encore la reconversion et le nécessaire changement d'image de beaucoup de bassins houillers. Une exploitation résiduelle rend problématique le recyclage des friches minières, sauf lorsque l'exploitation migre spatialement. Dans les bassins houillers français, la production de charbon a commencé à décliner dès la fin des années 1950, mais pour qu'elle cesse complètement, il a fallu attendre 1990 dans le Nord-Pas-de-Calais, 2004 pour le bassin lorrain, alors qu'elle s'est étalée de 1983 à 2003 pour les différents bassins du Centre-Midi (figure ci-dessous). En Allemagne, elle se poursuit encore à un niveau très réduit dans le bassin de la Sarre, comme dans celui de la Ruhr où, en 2005, la production n'était plus que de 18 millions de tonnes pour 6 mines. La poursuite de l'exploitation maintient les nuisances et les servitudes minières qui empêchent, ou du moins retardent plus ou moins longtemps la réhabilitation et la réaffectation des espaces libérés par la fermeture des mines. De plus, il faut souvent attendre plusieurs années pour que soient achevés les coûteux travaux de dépollution et de mise en sécurité des terrils et des friches minières, où les affaissements peuvent rester plus ou moins longtemps menaçants en fonction des techniques employées.

Les anciens bassins houillers en France à l'heure de la fermeture

Localisations et dates de fermeture

L'après-mine et la sécurité minière en France, une sélection de ressources
  • Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) : L'après-mine, prévention et sécurité minière. www.brgm.fr/brgm/apres_mine/accueil.htm
  • La base BASIAS, un inventaire national d'anciens sites industriels et activités de service, dont certains étaient étroitement associés à l'activité minière. Cette banque de données a, entre autre objectifs, d'aider les notaires et les détenteurs des sites, actuels ou futurs, pour toutes transactions immobilières. Il faut souligner que l'inscription d'un site dans la banque de données BASIAS ne préjuge pas d'une éventuelle pollution à son endroit. http://basias.brgm.fr
  • La base BASOL (site du ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables / MEDAD et de la direction de la prévention des pollutions et des risques / DPPR), propose l'inventaire des sites et sols pollués (ou potentiellement pollués) appelant une action des pouvoirs publics, à titre préventif ou curatif.http://basol.ecologie.gouv.fr/recherche.php
  • Le Groupement d'intérêt scientifique de recherche sur l'impact et la sécurité des ouvrages souterrains (GISOS) a été créé par le BRGM, l'INERIS, l'INPL et l'ENSMP car la gestion de l'après-mine et des vides abandonnés pose des problèmes à la collectivité d'ordre scientifique, technique, sociétal, juridique et économique. Il a pour objectifs de reconnaître et surveiller les cavités, d'étudier leur comportement à long terme (gestion de l'eau, des effluents miniers et des risques), d'assurer un suivi des impacts psychologiques et socio-économiques : http://gisos.ensg.inpl-nancy.fr

 

On pourra aussi rechercher et consulter des sources d'information équivalents en Allemagne ou au Royaume-Uni, voir par exemple :

Une difficile reconversion des bassins houillers

Le plus souvent, les nouvelles activités économiques ne réinvestissent pas les espaces anciennement occupés par les infrastructures minières, mais s'installent au contraire à l'écart (figures ci-dessous). En effet, les nouvelles zones d'activité, qu'elles soient industrielles ou non, nécessitent une localisation à proximité d'axes de communication routiers et de préférence autoroutiers pour lesquels les infrastructures minières peuvent souvent constituer des obstacles.

Le bassin houiller lorrain, dont la reconversion s'est faite principalement par l'implantation de nouvelles activités industrielles (l'usine de la Smart par exemple à Hambach, au sud de Sarreguemines) sur les marges sud du bassin, en dehors des zones minières, en constitue un exemple très démonstratif. Dans le bassin houiller du Nord-Pas de Calais, on peut observer aussi une juxtaposition d'anciens espaces miniers dominés par les terrils et de zones d'activités le long de l'autoroute A1 (figures ci-dessous).

Les bassins houillers lorrain (gauche) et du Nord-Pas-de-Calais (droite)

Le bassin houiller lorrain

Réalisation : Michel Deshaies

Image Google Earth de l'extrémité nord-est du bassin houiller lorrain (2003)

Remarquer le contraste saisissant entre le paysage essentiellement forestier côté allemand et la concentration urbaine et minière côté français. Toute la bande du territoire français proche de la frontière (ligne jaune) est occupée par les anciens carreaux de mine (entourés en rouge), les terrils et les carrières en cours de réhabilitation par végétalisation. Une grande partie des espaces miniers ne sont pas encore réhabilités et l'implantation de nouvelles activités s'est faite essentiellement à l'écart des zones minières.

Image Google Earth de Hénin-Beaumont, dans le bassin houiller du Nord-Pas de Calais en 2003

Image ci-contre : Les nombreux terrils, héritages de l'exploitation minière, encadrent Hénin-Beaumont, en particulier au sud-ouest et au nord-est. Une importante zone d'activités s'est implantée au sud-est, en bordure de l'autoroute A1.

Les fichiers .kmz des images Google Earth de cet encadré

Cliquer sur les icônes ci-dessous pour accéder directement aux images après avoir préalablement installé Google Earth.

Bassin houiller lorrain (nord-est de Forbach) : 49°11'40.77"N / 6°54'55.01"E

Bassin houiller du Nord-Pas de Calais, secteur d'Hénin-Beaumont (Noyelles-Godault) : 50°25'12.76"N / 2°56'56.02"E


Pour exploiter les images Google Earth : voir en page Savoir faire de Géoconfluences (nouvelle fenêtre)

Dans le bassin de la Ruhr par contre, l'exploitation ayant migré progressivement vers le nord en suivant le plongement des couches de charbon, les dernières mines situées dans la partie la plus densément urbanisée (la zone du Hellweg) ont été fermées à la fin des années 1980. Aussi les friches minières ont-elles été plus facilement réhabilitées et recyclées pour accueillir de nouvelles activités. Il est vrai que, dans ce cas de figure, la réhabilitation a été le produit d'un choix opéré par l'organisme d'aménagement du bassin, le K.V.R. (Kommunalverband Ruhrgebiet), doté de moyens financiers très importants à l'échelle d'une des plus grandes régions urbaines d'Europe (Holz, 1988, Kohler, 2000). En conséquence, les héritages visibles de l'exploitation minière sont relativement discrets dans les paysages de cette partie du bassin où l'on ne trouve plus guère de terrils ou de carreaux de mines, pour la plupart arasés, démantelés ou reconvertis. C'est plus au nord, dans la zone de l'Emscher où se trouvent concentrés la plupart des sièges d'exploitation encore en activité, que les héritages paysagers de l'exploitation minière sont les plus marqués (figure ci-dessous). Mais, même dans cette partie du bassin, on s'est efforcé de limiter les nuisances générées par les terrils en activité en les érigeant de telle sorte qu'ils puissent s'intégrer dans les paysages en ressemblant à des reliefs "naturels" boisés pouvant servir de zone de loisir (Deshaies, 2007). De plus, le paysage a été profondément transformé à la suite d'un vaste programme de réhabilitation, l'IBA Emscherpark (Internationale Bauausstellung) qui, de 1989 à 1999, a permis de réaffecter et de recycler une grande partie des friches minières et industrielles du bassin.

Migration de l'exploitation minière et terrils dans le bassin de la Ruhr (situation en 2003)

D'après T. Held & T. Schmitt, 2001, modifié. Réalisation Michel Deshaies

Légende

1) zone dont l'exploitation est terminée avant 1957

2) exploitation terminée entre 1957 et 1993

3) exploitation terminée entre 1993 et 2003

4) zone encore en exploitation

5) zone exploitable dans l'avenir

6) mine en activité (1, West ; 2, Lohberg/Osterfeld ; 3, Walsum ; 4, Prosper-Haniel ; 5, Lippe ; 6, Auguste Victoria /Blumenthal ; 7, Ost)

7) terril en activité, propriété de la société minière RAG

8) terril réhabilité, propriété du KVR (Kommunalverband Ruhrgebiet)

9) canal

De l'héritage à effacer au patrimoine à conserver

Des héritages longtemps détruits

Face au déclin inéluctable des activités minières, la reconversion des bassins houillers passe souvent par la nécessité  de changer et de réhabiliter leurs paysages dégradés afin de modifier une image de marque particulièrement négative. L'une des options qui s'offrent alors est de réaménager ce paysage dégradé, jugé sans valeur, en effaçant le plus possible les traces du passé minier. C'est la solution qui a été retenue pendant longtemps.

À partir des années 1960, le déclin de l'exploitation minière et la fermeture des sièges d'exploitation ont entraîné la destruction pure et simple des bâtiments des carreaux de mines et des chevalements, tandis que certaines cités ouvrières dégradées subissaient le même sort. Quelques années seulement après la fermeture des mines, il ne restait plus du paysage minier qu'un terril, quand celui-ci n'était pas à son tour exploité pour ses matériaux de terrassement signifiant alors la disparition d'une grande partie des héritages paysagers.  Alors que le paysage minier, en phase d'exploitation, était en constante évolution, avec l'arrêt de l'extraction, il a pu sembler que ce paysage, inachevé et dégradé, devait être "réhabilité" en détruisant les témoins de l'exploitation minière (Deshaies, 2005, 2007).

La mise en valeur du patrimoine industriel et minier

À partir des années 1970 cependant, l'image, souvent stigmatisée, du paysage minier, change progressivement avec l'intérêt croissant suscité par ce que l'on appelle le patrimoine industriel. En effet, longtemps traitées avec dédain, détruites ou en ruines, les constructions industrielles ont fait l'objet d'un nouveau regard et ont alors été considérées, au même titre que des monuments plus anciens, comme des témoignages historiques qu'il convenait de préserver. Ce sont d'abord des historiens britanniques (Michael Rix, Robert Angus Buchanan, Kenneth Hudson) des universités de Birmingham, d'Edimbourg et de Hull qui ont pris conscience de l'intérêt de ce patrimoine industriel et minier. Dès le milieu des années 1950, ils créent une nouvelle discipline appelée "archéologie industrielle" (Hudson 1971, Buchanan 1972, Falconier 1980), dont l'objet est d'étudier les constructions ou les ouvrages fixes illustrant les débuts et l'évolution des développements industriels et techniques.

Partant du Royaume-Uni, cette discipline nouvelle s'est diffusée dans tous les pays anciennement industrialisés. Elle s'est progressivement organisée et tint son premier congrès international en 1973 à Ironbridge (Shropshire au Royaume-Uni), haut lieu et berceau de la Révolution industrielle. Le Comité international pour la conservation du patrimoine industriel (The International Comittee for the Conservation of the Industrial Heritage / TICCIH : www.ticcih.org), fondé dès le troisième congrès à Stockholm en 1978, œuvre notamment pour qu'un certain nombre de sites industriels entrent au Patrimoine mondial de l'Unesco. Le premier site classé au titre de "the industrial heritage" est la mine de sel de Wieliczka en Pologne (inscrite en 1978), suivie en 1980 par l'ancienne ville minière de Røros en Norvège. Depuis lors, 32 autres sites "industriels" ont été inscrits au Patrimoine de l'Unesco (http://whc.unesco.org/sites/1027.htm ), qui comporte désormais douze anciens sites miniers ou villes minières. D'abord limitée aux ouvrages et aux bâtiments légués par la révolution industrielle du XVIIIe et du début du XIXe siècle, si nombreux au Royaume-Uni, la curiosité des chercheurs s'élargit ensuite aux héritages techniques de périodes plus récentes à travers la grande variété d'objets (anciennes usines, forges, moulins, barrages, systèmes d'irrigation, canaux, voies ferrées, ponts, etc…) étudiés par l'archéologie industrielle.

Les héritages de l'exploitation minière (chevalements et bâtiments des mines, terrils, ouvrages hydrauliques construits pour les mines) tiennent une place d'autant plus importante que le passé minier du pays est brillant. C'est évidemment plus le cas au Royaume-Uni, en Suède ou en Allemagne qu'en France où les activités minières sont restées beaucoup plus modestes. Ainsi, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la Suède ont été précurseurs en ce qui concerne le Patrimoine minier  et chacun de ces pays a au moins un ou deux sites miniers inscrits au Patrimoine mondial de l'Unesco, alors que la France n'en a aucun.

Cependant, ce n'est que très progressivement que l'archéologie industrielle a commencé à s'intéresser à l'ensemble du paysage de régions marquées par l'industrie ou l'exploitation minière (R. Slotta, 2000). Cet élargissement de l'optique s'est traduit aussi dans la conception de patrimoine, qui englobe désormais non seulement un site en particulier, mais aussi tout un paysage. À ce titre, les paysages de trois anciennes régions minières ont été récemment inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco : le paysage culturel de Hallstatt et du Salzkammergut en Autriche (ancienne exploitation du sel de l'âge du bronze), le paysage industriel de Blaenavon, berceau de l'exploitation charbonnière au Pays de Galles et la région minière du Koppaberg à Falun en Suède.

Par contre, du fait du moindre développement des activités minières et, surtout, d'une représentation de ces espaces par la société française particulièrement peu valorisante, en France, les paysages miniers préservés occupent une place nettement moins importante. Outre l'influence de l'image propagée par la littérature (on pense bien sûr à Germinal d'Émile Zola), où l'exploitation minière symbolise l'exploitation de l'homme par l'homme, il faut aussi y voir les conséquences de l'histoire plus récente du déclin de cette exploitation minière. Même si les situations sont différentes d'un bassin à l'autre, ces anciennes régions minières ont souvent difficilement surmonté la disparition de leurs activités traditionnelles et le paysage minier porte aussi en lui "un certain nombre de souffrances culturellement transmises, souffrances accentuées par les crises, la désindustrialisation, la conjoncture économique actuelle, encore très vives" (BMU 2005 : le patrimoine industriel).

La mise en valeur des héritages miniers

En France, un patrimoine minier récemment mis en valeur

En France, la prise de conscience de l'intérêt du patrimoine minier et l'émergence d'une politique de préservation d'un certain nombre de ses éléments, sont apparues assez tardivement et de façon inégale selon les bassins et le dynamisme des acteurs locaux.

La volonté de préserver et de mettre en valeur le patrimoine minier est très limitée et dépourvue de moyens dans les bassins du Midi (Alès, Carmaux, ou Decazeville) qui ont tourné la page de l'exploitation charbonnière dans la douleur. Le principal projet de réhabilitation minière, l'aménagement du pôle multiloisirs de Cap Découverte (www.capdecouverte.com) près de Carmaux, est localisé dans l'ancienne mine de charbon à ciel ouvert fermée en 1997 et laisse peu de place à l'héritage minier, même si la mémoire est conservée à travers le musée de la mine. L'ancienne exploitation à ciel ouvert a en effet été entièrement réaménagée avec une piste de ski synthétique, une piscine et un lac, sans référence explicite à l'activité minière (photo ci-dessous à gauche). Le complexe ouvert en 2003 n'a cependant pas rencontré le succès attendu et se débat dans des difficultés financières importantes.

Deux exemples d'aménagements contrastés

L'ancienne mine de charbon de la Découverte à Carmaux

Source : http://air.gatinais.free.fr/blog/uploaded_images/cap-decouverte-761605.jpg , avril 2006

La mine a été fermée en 1997. L'excavation de 230 m de profondeur a été réaménagée en pôle multiloisirs, Cap Découverte. On remarque, au premier plan à droite, le parking et les infrastructures d'accueil du complexe. Juste derrière, le ruban vert sinueux est la piste de ski synthétique qui aboutit au bord du lac aménagé au fond de l'excavation. Les versants de celle-ci ne sont encore que partiellement végétalisés. A l'arrière-plan, l'ancienne mine à ciel ouvert est dominée par un grand terril tabulaire en voie de végétalisation.

Le Carreau Wendel à Petite Rosselle, dans le bassin houiller lorrain

Cliché : M. Deshaies, juin 2006

Fermé en 1986, le carreau de mine a été réaménagé en musée de la mine. Il est composé de trois chevalements qui portent témoignage des différentes étapes du développement de l'exploitation houillère. Au premier plan, le lavoir et le chevalement du puits Wendel III datent de la dernière phase de modernisation de l'exploitation, dans les années cinquante. Au second plan, les chevalements des puits Wendel I et II furent réalisés dans les années vingt, après la récupération du bassin houiller sur l'Allemagne. A l'arrière-plan, on aperçoit le rebord du Warndt qui marque la limite de la zone densément urbanisée du bassin houiller.

Une politique de préservation du patrimoine minier s'est par contre développée en Lorraine, où l'on a sauvegardé quelques chevalements et surtout classé le Carreau Wendel (Petite Rosselle), en cours d'aménagement. Devenu un musée de la mine ouvert en juin 2006 (photo ci-dessus à droite), il doit s'intégrer dans un vaste projet transfrontalier développé en coopération entre la Communauté d'Agglomération de Forbach, le Land de Sarre et la ville de Sarrebruck (figure ci-dessous à gauche). Ce projet qualifié de "Parc de développement de la vallée de la Rosselle" vise à réhabiliter, à mettre en valeur et à reconvertir les héritages miniers et industriels du bassin houiller sarro-lorrain. Il vise aussi à favoriser l'implantation de nouvelles activités économiques (J. Ripp, 2006), notamment dans le cadre de la première technopole transfrontalière entre la France et l'Allemagne, l'Eurozone Sarrebruck-Forbach Nord où PeMtech, la première entreprise de haute technologie, s'est installée en 2003.

Située à cheval sur la frontière sarro-lorraine, la future zone d'activités, d'une surface d'environ 110 ha, est composée, côté français, des plateformes hautes des puits Simon I, II, du carreau du puits Simon V ainsi que du parc à bois. Du côté allemand, d'un ensemble composite de sites, les logements des anciens jardiniers du cimetière "Hauptfriedhof", du parking de ce dernier, ainsi que de l'ancien poste frontière et ses jardins. La qualité paysagère et patrimoniale des sites et des bâtiments en font des lieux attractifs pour l'implantation de sociétés soucieuses du cadre dans lequel elles évoluent.

Le relief accidenté des sites Simon peut par ailleurs devenir un atout, si l'on prend la mesure de l'impression visuelle de vallonnement, que renforce le creusement des trois carrières à proximité (photo ci-dessous à droite). Le paysage de bois et de forêts, dans lequel s'insère le site, apparaît comme relativement attractif pour les futures entreprises candidates.

Mise en valeur et reconversion du bassin houiller sarro-lorrain

Les emprises minières et leur reconversion dans le nord-est du bassin houiller lorrain

Le projet transfrontalier qualifié de "Parc de développement de la vallée de la Rosselle" concerne les héritages miniers et industriels du bassin houiller sarro-lorrain et vise aussi à développer de nouvelles activités économiques dans le cadre de la première technopole transfrontalière entre la France et l'Allemagne, l'Eurozone Sarrebruck-Forbach Nord (www.eurozone-saarbruecken-forbach.org).

 

Carrière, terrils et cadre forestier sur la bordure nord de Forbach

Cliché : M. Deshaies, 2006

La carrière centrale du puits Simon en voie de réhabilitation. Après achèvement de la réhabilitation, ces anciennes friches minières constitueront des espaces verts attractifs au sein d'une agglomération très dense.

La sauvegarde et la protection du patrimoine minier s'est développée de manière significative dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais où, dès avant la fermeture de la dernière mine de charbon en 1990, le Centre Historique Minier de Lewarde (www.chm-lewarde.com/index2.htm) avait été créé. Depuis lors, son succès est incontestable puisqu'il accueille en moyenne plus de 130 000 visiteurs par an. Il existe aussi plusieurs autres musées de la mine comme à Anzin, Noeux-les-Mines ou Bruay Labuissières et des carreaux de mine aménagés pour les visites comme à Oignies. Tous ont été conservés et classés monuments historiques. Cette mise en valeur du patrimoine minier n'est pas simplement une démarche de conservation de la mémoire, mais elle vise aussi à créer de nouvelles activités. Le siège 11/19 à Loos-en-Gohelle, au pied des emblématiques terrils jumeaux (photo ci-dessous à gauche), est en voie de réaménagement pour devenir un écopôle rassemblant un centre de ressources du développement durable, un centre de création d'éco-entreprises et des activités culturelles.

Une initiative locale a été à l'origine de la création, en 1988, d'une association intitulée "la chaîne des terrils" (http://chaine.des.terrils.free.fr), dès avant la fermeture du bassin. L'association a pour but de mettre en valeur une quarantaine de terrils sur les 232 que compte l'ensemble du bassin houiller (photo ci-dessous à doite). L'objectif principal de cette association est de "préserver la mémoire, de mettre en valeur et de faire découvrir ces monuments du patrimoine que sont les terrils", afin de transformer ce qui semble un handicap en atout pour la région, et notamment en atout marketing et touristique. Certains terrils reconquis par une flore originale ont été aménagés pour la promenade et servent ainsi d'espaces récréatifs pour les habitants de la région urbaine.

Le patrimoine minier dans le Nord-Pas-de-Calais et sa mise en valeur

Des sites d'intérêt patrimonial

Source : Bassin minier Unesco, réalisation : M. Deshaies

Commentaire des photographies ci-contre :

Haut : Ces deux terrils qui culminent à 186 m d'altitude, constituent des marqueurs paysagers dominant la partie centrale du bassin houiller. À leur droite s'élève la tour d'extraction du siège 11/19 , l'un des quatre derniers grands sites subsistant dans le bassin houiller. Fermé en 1986, il est en cours de reconversion en écopôle du développement durable. On remarque au premier plan le caractère fortement agricole d'une partie des paysages du bassin.

Bas : L'un des terrils de Nœux-les-Mines a été aménagé avec une piste synthétique pour la pratique du ski. Il constitue le centre d'un complexe de loisir (Parc Loisinord) comportant un plan d'eau et un golf. Le terril, reprofilé et recouvert d'une couverture synthétique, a été le support du développement d'un complexe de loisirs.

 

Les terrils jumeaux de Loos en Gohelle

Source : www.nordmag.fr

Terril réhabilité en piste de ski synthétique à Nœux-les-Mines

Source : www.nordmag.fr

Enfin, en septembre 2002, à l'initiative d'élus locaux (notamment le conseiller régional Jean-François Caron), l'association Bassin Minier Unesco 2005 (BMU 2005) a été créée avec l'objectif de faire inscrire l'ancien bassin charbonnier au Patrimoine Mondial de l'Unesco, en tant que "paysage culturel évolutif". Cette association fédère non seulement toutes les collectivités territoriales du bassin houiller, mais aussi les deux conseils généraux, le conseil régional et la Métropole lilloise, dont le président, Pierre Mauroy, est à la tête du comité de soutien. Un site internet a été créé afin de présenter les enjeux de l'inscription au patrimoine de l'humanité. Il s'agit en premier lieu de changer l'image du bassin et de créer une dynamisation territoriale, en "mettant en réseau des partenaires" et en favorisant "l'émergence d'une identité commune et homogène, d'une image de marque". On attend de la reconnaissance mondiale que donnerait le label Unesco, "qu'il génère une autre forme d'économie, loin du tourisme de masse, en accueillant un tourisme Unesco curieux et respectueux de l'environnement". En l'occurrence, il s'agit de favoriser le développement local, par exemple en renforçant les infrastructures d'accueil autour des sites emblématiques du bassin minier. Mais, au-delà même des éventuelles retombées économiques espérées, l'enjeu est aussi de "retrouver une fierté d'être de ce territoire" : "Exceptionnel et universel, et si c'était nous ?" pouvait-on lire en 2005 sur la page d'accueil du site internet de BMU 2005. Si la démarche aboutit, ce sera une première pour la France et cela contribuera peut-être à faire changer l'image négative qui reste associée, en France, au paysage minier.

Découvrir le site du Bassin minier Unesco

Cliquer pour accéder (lien externe : www.bmu.fr )

L'exemple allemand

L'idée est de suivre l'exemple de l'Allemagne, un des pays européens où la politique de mise en valeur des héritages miniers s'est exprimée avec le plus d'éclat. Les acteurs en charge du dossier ne se sont pas contentés de "muséifier" et donc de fossiliser le paysage minier. En particulier pendant l'IBA, de 1989 à 1999, les principaux sites conservés ont été plus ou moins profondément réaménagés, pour être adaptés à de nouveaux usages, tout en étant les témoins du passé minier. De nombreux autres anciens carreaux de mines ont été partiellement préservés et ont parfois même fait l'objet d'opérations de reconversion par l'installation dans les anciens bâtiments de nouvelles activités. L'ensemble du patrimoine minier et industriel ainsi préservé jalonne une "Route der Industriekultur" (route de l'héritage industriel) inaugurée en 1999, qui se compose de 52 sites, dont il est vrai seulement 11 sont strictement d'anciens  sites miniers.  Les carreaux de mines sont ainsi devenus des lieux d'accueil pour des manifestations culturelles, des pépinières d'entreprises, ou ont été transformés en jardins.

La "Route der Industriekultur" (route de l'héritage industriel) dans le bassin de la Ruhr


D'après le site internet : www.route.industriekultur.de, modifié.

Les symboles jaunes représentent les sites miniers. Les symboles oranges correspondent aux
sites non miniers.

Légende :

Le site majeur de ce patrimoine minier est le siège Zollverein XII, à Essen. Il s'agit d'un siège d'extraction créé entre 1927 et 1932, qui était alors le plus grand et le plus moderne d'Europe. Il employait 5 000 mineurs et produisait environ 12 000 t de charbon par jour, soit quatre fois plus qu'un siège ordinaire de la Ruhr. L'esthétique des bâtiments aux formes cubiques très pures,  ainsi que celle du double chevalement, le premier de la Ruhr à structure entièrement métallique, leur a valu d'être intégralement conservés et placés sous "Denkmalschutz" (monuments protégés) après l'arrêt de l'extraction en 1986 (photo ci-dessous à gauche). L'intérieur des bâtiments a ensuite été en partie réaménagé pour accueillir un restaurant, des ateliers artistiques, une scène de répétition pour l'orchestre philarmonique de Essen, ainsi que le centre de design de la Rhénanie du Nord-Westphalie. Un sentier de découverte a été aménagé à l'intérieur de l'immense site de la mine. Enfin, le siège Zollverein XII est surtout un des points d'ancrage principaux de la "Route der Industriekultur". Un centre d'accueil et d'information pour les visiteurs y a été aménagé. Cette remise en valeur a été couronnée en 2001 par l'inscription de l'ensemble du site au patrimoine de l'Unesco. Zollverein XII est ainsi devenu, après les hauts fourneaux de Völklingen dans le bassin de la Sarre, le deuxième grand site de l'ère industrielle moderne inscrit au patrimoine de l'humanité. C'est surtout le premier site minier du XXe siècle à avoir bénéficié de cette reconnaissance internationale car jusqu'à présent, seuls des sites miniers de l'époque moderne (Le Rammelsberg en Allemagne, Falun en Suède ou Potosi au Pérou) avaient obtenu cette labellisation.

 

Le siège de Zollverein XII à Essen,site emblématique de la "Route der Industriekultur"

Source : http://de.erih.net

Le double chevalement à structure métallique domine les formes géométriques très pures de l'ancien lavoir réhabilité et en partie occupé par le centre de design de la Rhénanie du Nord-Westphalie.

Le chevalement de Nordstern en cours de restauration

Cliché : M. Deshaies, avril 2002

Une aire de jeux a été aménagée au pied du chevalement, tandis que plusieurs bâtiments du carreau ont été réutilisés par des entreprises.

La plupart du temps cependant, seule une partie du siège minier a été préservée, en particulier le chevalement et certains bâtiments présentant une qualité architecturale remarquable à l'image de la salle des machines en "Jugendstil" du siège de Zollern II/IV à Dortmund-Bövinghausen. Le siège de Nordstern à Gelsenkirchen (photo ci-dessus à droite) constitue aussi un exemple de mise en valeur du patrimoine minier. Il s'agit ici du premier puits de mine foncé (ouvert) au nord de l'Emscher, d'où le charbon a commencé à être extrait à partir de 1868. Lorsque la mine a fermé en 1993, en conséquence de la migration de l'exploitation minière vers le nord, le paysage était typique de celui de la zone de l'Emscher, la partie du bassin de la Ruhr la plus marquée par les activités industrielles et minières. Il était prévu de réutiliser les 100 ha de la friche minière en implantant une grande centrale thermique et une usine d'incinération des ordures ménagères. Mais dans le cadre de l'IBA, le site a été choisi pour accueillir la BUGA (Bundesgartenschau ou exposition fédérale de jardins) en 1997, si bien que la friche minière a été réaménagée en parc paysager. Le chevalement a été restauré, tandis qu'un parc d'activités a été aménagé, le Nordsternpark (photo ci-dessus à droite). Des entreprises employant au total environ 500 personnes ont été implantées dans les anciens bâtiments et un quartier d'habitation a même été créé. Le Nordsternpark est ainsi devenu un des sites emblématiques majeurs des nouveaux paysages de la Ruhr.

Ainsi, de même qu'elle a relativement bien réussi sa reconversion économique, la plus grande région industrielle et minière d'Europe a incontestablement su préserver les caractères essentiels du "Kulturlandschaft" (c'est-à-dire le paysage humanisé) construit par plus de 150 ans d'exploitation minière intensive. "Région minière au destin exceptionnel" (J.-M. Holz, 1977), la Ruhr a su aussi mettre en valeur son patrimoine minier d'une manière exceptionnelle. Dans aucune autre région minière au monde, les héritages paysagers de l'exploitation minière n'ont été aussi remarquablement conservés et dans une certaine mesure adaptés et reconvertis pour le développement de nouvelles activités. Les habitants de la Ruhr ont ainsi préservé les éléments les plus caractéristiques du paysage minier, tout en les adaptant à leurs nouveaux besoins.

Un projet d'avenir : la Route européenne du patrimoine industriel (ERIH)

L'intérêt croissant que suscite le patrimoine minier et industriel auprès des acteurs locaux et de la population dans la plupart des pays européens est à l'origine d'une initiative Interreg III ayant pour objectif de mettre en place une Route européenne du patrimoine industriel (European Route of Industrial Heritage, http://de.erih.net ). L'initiative est venue du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie qui a souhaité développer sur le plan européen un projet comparable à celui du bassin de la Ruhr, "Die Route der Industriekultur". Le projet qui rassemble pour le moment, outre la Rhénanie du Nord-Westphalie et la Sarre (site de Völklingen), plusieurs régions anciennement industrialisées du Royaume-Uni (notamment le Big Pit National Museum à Blaenavon) et des Pays-Bas, est passé à la phase de réalisation depuis la fin de l'année 2002. Ses objectifs sont de contribuer au "développement économique et social durable de l'espace européen", de participer à l'unification de l'Europe en mettant en réseau des monuments du patrimoine industriel particulièrement significatifs et de sensibiliser le public au patrimoine culturel des régions. Cela doit favoriser le développement du tourisme industriel et donc aider à l'essor de nouvelles activités dans des régions qui ont en commun de connaître de sérieuses difficultés économiques et sociales. Le réseau ERIH a ainsi mis en place une plateforme d'information sur le patrimoine industriel européen. Il propose des informations sur certains sites et sur l'histoire industrielle de l'Europe.

Comme pour la "Route der Industriekultur" en Ruhr, l'European Route of Industrial Heritage se compose de 60 points d'ancrage correspondant à des "monuments" industriels particulièrement importants dans l'histoire industrielle et minière de l'Europe. À partir de ces points d'ancrage, des routes à thème donnent accès aux principaux éléments représentatifs du paysage industriel régional. Il existe ainsi plusieurs itinéraires thématiques sur le textile, la métallurgie, l'énergie, les communications et les transports. Si pour le moment, ce projet reste une initiative à laquelle collaborent uniquement des partenaires d'Europe du Nord-Ouest, à terme il est prévu que ERIH rassemble toutes les régions européennes où existe un paysage industriel né de l'exploitation des ressources minières locales : en dehors du Royaume-Uni, de l'Allemagne et des pays du Benelux, ERIH devrait aussi incorporer les anciens paysages industriels de France (Nord-Pas-de-Calais, Lorraine, Bourgogne), d'Espagne (Catalogne), de Suisse, d'Autriche (Styrie), de République tchèque (bassin houiller d'Ostrava), de Pologne (haute Silésie, vallée de la Kamienna), des États baltes, de Russie (Oural), de Suède (Bergslagen) et du Danemark (région de Copenhague).

 

Conclusion

Avec le déclin de l'exploitation minière, les paysages des bassins houillers européens ont beaucoup évolué. Les espaces immenses, libérés par la fermeture des mines, n'ont été le plus souvent que partiellement réhabilités et réoccupés par de nouvelles activités. Les terrils, les anciens carreaux de mine, les exploitations en découverte et les cités ouvrières constituaient les principaux héritages caractéristiques de paysages dégradés, longtemps considérés comme peu attractifs et que, pour cette raison, on cherchait à faire disparaître.

Avec la découverte du patrimoine minier qui se développe d'abord dans les grands pays miniers que sont le Royaume-Uni, l'Allemagne et la Suède, l'image du paysage minier devient moins négative. Il est considéré comme porteur d'une valeur scientifique et culturelle et même d'une véritable identité pour les habitants. Les héritages les plus symboliques de l'exploitation minière que sont les chevalements et les terrils, sont ainsi de plus en plus fréquemment mis en valeur dans le processus de reconversion des bassins houillers, où l'on cherche par exemple à développer de nouvelles activités comme le tourisme industriel. Si le bassin de la Ruhr en Allemagne constitue incontestablement un exemple particulièrement réussi de mise en valeur et de réhabilitation du patrimoine minier, en France la prise de conscience a été plus tardive, avec des situations très inégales d'une région à l'autre. C'est incontestablement dans le plus grand bassin houiller, celui du Nord-Pas-de-Calais, que la mise en patrimoine des héritages miniers a le plus progressé, notamment dans le cadre de la candidature au patrimoine mondial de l'Unesco qui a créé une dynamique. Outre les enjeux pour la reconversion économique et la gestion des "héritages spatiaux" de la mine, il s'agit surtout de conserver des éléments d'identification et de redonner une certaine fierté aux habitants de ces régions façonnées par l'exploitation minière.  

L'exploitation charbonnière laissera donc des héritages durables dans les paysages des bassins houillers qui, partout en Europe occidentale, s'acheminent progressivement vers la fermeture complète. En effet, dans les quelques pays où l'exploitation dure encore (Allemagne, Royaume-Uni, Espagne) le déclin se poursuit et, en Allemagne par exemple, la dernière mine de charbon devrait être fermée au plus tard en 2018.

Mais un éventuel renouveau de l'exploitation du charbon en Europe pourrait être motivé par la volonté politique de ne pas dépendre entièrement des importations d'une ressource énergétique dont l'importance risque de croître avec l'épuisement annoncé des hydrocarbures. Il suppose surtout la mise au point de nouvelles technologies "propres" (Clean Coal technologies) permettant d'exploiter de  nouveau le charbon de manière rentable économiquement mais sans émettre de grandes quantités de CO2. Si ces techniques en cours de développement comme la gazéification souterraine du charbon et la séquestration du CO2 sont un jour largement utilisées (voir les ressources internet, ci-dessous), elles donneront naissance à des paysages miniers inédits, bien différents de l'image traditionnelle des pays noirs.

Références bibliographiques

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  • Baudelle G. – Le système spatial de la mine, l'exemple du bassin houiller du Nord Pas de Calais, thèse de doctorat d'Etat ès lettres, Lille III, 1995
  • Buchanan R. A. – Industrial Archaeology in Britain, London, Pelican, 1972
  • Deshaies M.  – Exploitation minière et paysages, thèse d'HDR, université de Nancy 2, 481 p, 2005
  • Deshaies M. – "Réhabilitation, reconversion et renouvellement des espaces industriels et urbains dégradés", introduction au n°3-4 2006 de la RGE, p. 103-105, 2006
  • Deshaies M. - Les territoires miniers, exploitation et reconquête, Ellipses, 224 p, 2007
  • Falconer K. – Guide to England's Industrial Heritage, London, Batsford, 1980
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  • Holz J.-M.  – La Ruhr, crise, reconversion et dynamique régionale, thèse de Doctorat d'Etat ès lettres, 3 vol., Metz, 1410 p, 1988.
  • Hudson K.– A Guide to the Industrial Archaeology of Europe, Bath, Adams& Dart., 1971
  • Kohler D. – La Stahlstadt. Les villes de l'acier en Allemagne : empreinte et matrice du tryptique Etat-sidérurgie-ville. L'exemple de Duisbourg et d'Eisenhüttenstadt, thèse Paris I Sorbonne, 2000
  • Ripp J.– "Réhabilitation des héritages industriels et miniers et développement transfrontalier dans le bassin houiller sarro-lorrain", RGE, n° 3-4, tome XLVI, 2006, p. 117-130.
  • Soyez D. – Kulturtourismus in Industrielandschaften (Le tourisme culturel dans les paysages industriels), in: Becker C. & Steinecke A (Hrsg): Kulturtourismus in Europa: Wachstum ohne Grenzen? Trier=ETI Studien, 2, 1993, p. 40-63,
  • Soyez D. - "Kulturlandschaftspflege: Wessen Kultur ? Welche Landschaft ?  Was für eine Pflege ?" (La conservation du paysage: pour quelle culture ? Quel paysage ? Quelle sorte de conservation ? PGM, n°2, 2003, p. 30-39.
  • Wehling H.-W.– Grossbritannien, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2007,  224 p.

 

Des ressources web pour prolonger

Sur Géoconfluences, dans d'autres dossiers (nouvelles fenêtres) :

 

Les sites internet consultés par l'auteur :

 

Remerciements : nous remercions Emmanuelle Bonerandi pour sa relecture attentive qui a beaucoup contribué à améliorer ce texte.

 

Michel Deshaies, CERPA, Université de Nancy 2

Mise en page web et compléments documentaires : Sylviane Tabarly

pour Géoconfluences, le 25 janvier 2008

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Mise à jour :   25-01-2008

 


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