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Géographie de la santé : espaces et sociétés

Interpréter les épidémies du passé : l'exemple de l'épidémie du choléra-morbus en Normandie en 1832

Publié le 24/10/2012
Auteur(s) : Emmanuel Eliot, UMR 6266- IDEES, équipe MTG, université de Rouen,
Eric Daude, CNRS UMR 6266- IDEES, équipe MTG, université de Rouen,
Emmanuel Bonnet, UMR 6266-IDEES, équipe Geosyscom, université de Caen.

1. Collecte et enjeux pour une analyse spatiale de l'épidémie

2. Analyse spatiale de l'épidémie de choléra-morbus

En ce début de XXIe siècle, le choléra et ses modes de transmission sont bien connus. L'agent responsable de la maladie est la bactérie vibrio cholera ou bacille virgule. Il fut découvert par F. Pacini en 1854 puis, à nouveau, par R. Koch en 1883. Les symptômes  du choléra sont des diarrhées sévères et abondantes conduisant à une forte déshydratation. En l'absence de traitement rapide, sa forme classique peut causer la mort dans plus de la moitié des cas. L'eau de boisson, les aliments et les fèces souillées sont à l'origine de la contamination. Entre le XIXe et le XXe siècles, sept épidémies de choléra constituent les indices connus d'une circulation généralisée des agents épidémiques dans différentes régions de la planète.

La diffusion du choléra témoigne d'une circulation mondiale des agents épidémiques

Les sept pandémies de choléra du XIXe et XXe siècles
Epidémie Période
Première 1817-1824
Deuxième 1829-1837 (dite de choléra-morbus)
Troisième    1840-1860 (deux vagues)
Quatrième 1863-1875
Cinquième 1881-1896
Sixième 1899-1923
Septième 1961-1991 (nouvelle souche découverte au Pérou en 1991)

D'après Bourdelais P., Ralot Y., 1987 Réalisation : E. Daudé, E. Eliot, E. Bonnet

Voir aussi, en corpus documentaire : Choléra : géographie d'une pandémie. Étude de cas : Haïti, 2010 - 2012

L'objectif de cet article est de s'intéresser plus particulièrement à la seconde pandémie dite de choléra-morbus (1829-1837). À partir de différentes sources d'archives, les historiens ont recomposé les étapes de la diffusion de l'épidémie (figure ci-dessus à droite). Elle semble avoir débuté en 1826 dans la colonie britannique du Bengale où la bactérie était endémique. Elle a suivi les grands axes de circulation commerciaux et militaires de l'époque, se propageant à partir des anciennes grandes routes continentales et des nouveaux axes maritimes issus des colonisations. Entre 1830 et 1832, l'Asie du Nord-Est, une grande partie de l'Europe centrale et du Nord ainsi que l'est de l'Amérique du Nord identifièrent des cas de cette maladie. En 1837, la côte occidentale du Mexique, l'Egypte dans l'Empire Ottoman et les colonies françaises du Nord-Ouest de l'Afrique semblent avoir été les dernières régions à avoir répertorié des cas.

Bien que l'étiologie de la maladie (étude de ses causes) ne fût pas encore connue au début du XIXe siècle, certaines hypothèses sur sa transmission avaient été posées par les médecins militaires de l'Empire des Indes britanniques dès la fin des années 1820 (Moreau de Jonnès en France, par exemple). En Europe, à partir de 1830, la découverte des cas dits de choléra-morbus suscita de nombreuses inquiétudes, des peurs et des réactions : émeutes, renforcement des contrôles aux frontières, rumeurs... Elle amorça aussi des transformations importantes dans la gestion des systèmes de soins, dans les conceptions et les représentations des maladies : bases de l'hygiénisme, développement de la statistique médicale, débat étiologique entre aéristes et contagionnistes. En France, selon les sources officielles, l'épidémie éclata à Paris au printemps 1832 et s'éteignit à l'automne de la même année. Elle apparut dans un contexte politique difficile, à la suite des Trois Glorieuses (1830) et de l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe, constituant un révélateur des mutations sociales de l'époque.

Cet article analyse l'épidémie de choléra de 1832 dans la partie orientale de la Normandie (actuelle Haute-Normandie) en s'intéressant à l'espace et à la dynamique du choléra-morbus. Un grand nombre des travaux conduits sur le choléra s'appuie sur le niveau global de mortalité afin d'éviter les écueils nosologiques (la nosologie est la démarche médicale visant à classer les maladies en fonction de leurs caractères, en particulier leurs symptômes). Il est vrai que lors des toutes premières vagues épidémiques, en particulier celles de 1832, les diagnostics réalisés par les médecins furent difficiles et contradictoires. Travailler à un niveau agrégé de données peut ainsi permettre de pallier certaines carences liées au diagnostic et à la collecte des données (Bourdelais, 1978 [2]) et de pallier également certaines difficultés liées à leur recueil : pertes d'informations entre les différents échelons administratifs (de la commune à la préfecture, par exemple), conditions dans lesquelles les acteurs ont pu les produire.

La démarche développée dans cet article montre l'intérêt d'un travail à plus grande échelle pour mieux comprendre les épidémies du passé. Elle s'appuie sur des données issues d'archives de trois départements normands, plus particulièrement sur l'épidémie de choléra-morbus qui toucha la France à partir d'avril 1832.

Collecte et enjeux pour une analyse spatiale de l'épidémie

Travailler sur les données d'archives nécessite de développer une perspective critique sur les sources parce que ces informations contribueront à construire le savoir sur l'épidémie. L'archive ne constitue donc pas une preuve mais une trace permettant d'éclairer à partir d'hypothèses un questionnement plus général. Les données collectées ne permettent pas de retracer la "réalité" de l'épidémie mais elles en donnent des "images" autorisant des interprétations.

Le recueil des données

Dans les trois départements normands (actuels Seine-Maritime, Eure et Calvados), la plupart des services d'archives possédant un fonds documentaire sur les épidémies ont fait l'objet d'une visite et d'un recueil de données. La disponibilité des sources sur le choléra dépend, d'une part, de l'identification par les services d'archives – quand ils existent – de fonds, d'autre part, de leur conservation au cours de l'histoire (effets des bombardements de la Seconde guerre mondiale dans l'actuelle région de Haute-Normandie, fonds détruits par certains services d'archives, en particulier dans les années 1980...). Ainsi, pour l'ensemble des établissements ayant fait l'objet d'une enquête, la moitié disposait ou avait identifié des archives portant sur l'épidémie de 1832 de choléra-morbus.

Localisation des archives ayant fait l'objet d'une enquête

Réalisations : E. Daudé, E. Eliot, E. Bonnet

Au sein de ces archives, deux types de données ont fait l'objet d'une collecte. Il s'agit premièrement de statistiques. Elles sont nombreuses mais parfois difficilement exploitables (séries non continues, localisations incomplètes.…). Les niveaux communaux et infra-communaux semblent cependant avoir été mieux informés pour l'épidémie de 1832 : soit en raison de la peur associée à cette maladie inconnue, les autorités municipales organisant les secours ayant pu prendre conscience de la nécessité de compter le nombre d'individus touchés ; soit parce que l'essentiel de la prise en charge était effectuée par les communes car les structures d'encadrement sanitaires départementales étaient encore peu développées au début du XIXe siècle.

Il s'agit ensuite de données dites "qualitatives". Elles sont très nombreuses  mais parfois difficiles à exploiter et de natures différentes : articles de journaux, topographies médicales, affiches, recommandations médicales, patentes, lettres, circulaires administratives, relevés administratifs ou municipaux, etc. Certaines de ces données couvrent les deux départements et permettent donc de développer des comparaisons sur les moyens de lutte contre l'épidémie ou encore sur les actions conduites au niveau communal : création de systèmes de surveillance des maladies, dispositifs de prise en charge des individus, développement des infrastructures de soins….

Les données recueillies dans les services d'archives posent trois problèmes majeurs pour une analyse spatiale [3] de l'épidémie. Premièrement, l'analyse de la dynamique de l'épidémie peut s'avérer fortement dépendante des lacunes liées à la collecte des archives, même si le croisement des données peut constituer un outil permettant de "contrôler" le degré de précision des échanges d'information entre les niveaux de collecte. Deuxièmement, la production des données est associée à la fabrication par les acteurs de différents supports et outils qui ne peuvent être appréhendés séparément. Par exemple, une topographie médicale ne peut être comprise sans étudier le contexte idéologique, politique et social dans lequel elle a été fabriquée. Enfin, troisièmement, la constitution d'une base de données géographiques repose sur l'utilisation d'un système de projection cartographique commun entre les différentes portions du territoire étudié. Or, si les premières cartes d'État-Major datent de 1818, l'ensemble de la France continentale ne fut couvert qu'en 1875. Quant aux cartes de Cassini, qui normalisent la représentation de la France, elles peuvent aussi poser des problèmes de comparaison et de correspondance entre les cartes.

En somme, les difficultés liées à une analyse spatiale de l'épidémie à partir de données anciennes et issues de fonds d'archives sont au nombre de trois : les lacunes, le contexte dans lesquelles elles ont été produites et enfin, les possibilités de comparaison entre les différents types de données. Dans cette perspective, il s'agit de proposer des méthodologies susceptibles de contourner ces difficultés. L'utilisation des outils contemporains de l'analyse spatiale (statistique spatiale et SIG) permet de donner des pistes permettant de retravailler différemment l'épidémie de choléra.

Identifier  le niveau d'agrégation le plus pertinent en fonction des données disponibles

L'analyse des documents collectés repose sur une grille commune identifiant le niveau d'agrégation de l'information (individuel, communal, arrondissement et canton, départemental et national), sa nature (informations disponibles), les problèmes  des archives (lacunes, difficultés de lecture…), ainsi que les organismes producteurs de ces données (préfecture,  police, médecins…). Cette option permet de prendre en compte les différents problèmes liés aux archives mais aussi les différents acteurs qui les ont produites. La grille élaborée est identique pour les deux grandes catégories de données disponibles, qu'elles soient qualitatives (discours, affiches, topographies, commentaires médicaux…) ou quantitatives (statistiques issues des différents).

Archives portant sur le choléra-morbus (1832) : analyses qualitative et quantitative des données

En fonction des données recueillies, le niveau communal semble donner une "image moyenne" de l'épidémie en 1832. Il permet de couvrir deux départements (Seine-Inférieure et Eure) et se caractérise par un nombre de lacunes temporelles plus faibles qu'aux autres niveaux. Ces données peuvent certes faire l'objet d'une critique, en particulier concernant les problèmes nosologiques : en effet, les causes et les symptômes de la maladie étant encore mal identifiés au début du XIXe siècle, certains relevés peuvent être incomplets ou ont pu disparaître au cours du temps. Cela étant, dans le cas des départements de la Seine-Inférieure et de l'Eure, la collecte présente une perte d'information plus faible que celle des autres niveaux, surtout les plus agrégés. Enfin, ce niveau communal présente deux intérêts. Il constitue un relais et/ou un terrain de conflits entre les politiques nationales et les intérêts et les préoccupations d'encadrement et de protection des populations au niveau individuel. Il est ainsi un nœud essentiel de l'action sanitaire et un relais des informations circulant à l'époque sur le choléra. Deuxièmement, du point de vue des transferts de données, le croisement des sources communales avec d'autres niveaux semble être en concordance. Ainsi, les données de niveau infra-communal issues des relevés effectués par les services municipaux ou par les médecins en charge des épidémies dans les villes (celles qui en disposaient) ont pu être croisées avec des rapports départementaux comptabilisant les cas ou avec des documents médicaux  orientant les politiques du niveau national. Les variations sont très faibles entre ces différents niveaux.

Analyse spatiale de l'épidémie de choléra-morbus

Une fois formatées et saisies dans une base de données informatique, ces informations peuvent être étudiées dans leurs dimensions spatiale et temporelle.

Étudier les tendances et les rythmes de l'épidémie

L'analyse de l'espace et de la dynamique de l'épidémie peut être étudiée en identifiant son intensité et sa sévérité en fonction des lieux au cours de la période étudiée (avril-novembre 1832). Ce travail a été effectué à partir d'une matrice (document ci-dessous à gauche) identifiant, en ligne, les communes, en colonne, les périodes (relevé du nombre de cas cumulés par semaine).

Analyse de l'espace de l'épidémie de choléra-morbus en 1832

À partir de cette matrice l'espace de l'épidémie peut être cartographié. La méthode utilisée est celle du lissage. Cette technique permet de dégager uniquement les grands phénomènes. Elle permet ainsi de passer d'une représentation par points localisant le taux de mortalité associé à l'épidémie par commune – et présentant des lacunes du point de vue des relevés – à une carte en surface identifiant les espaces de l'intensité de la mortalité liée à l'épidémie.

L'analyse en surface présente l'avantage d'identifier les grandes tendances du point de vue de la configuration spatiale de l'épidémie, tout en restant plus "concentrée" spatialement que si l'on avait effectué une agrégation à un niveau administratif supérieur. En fonction de ce traitement, le littoral et l'axe de la vallée de la Seine présentent des espaces de plus fortes intensités au cours de la période (document ci-dessus).

Les représentations ci-dessus permettent en outre de faire deux hypothèses : celle d'une surreprésentation de la mortalité de l'épidémie dans les pôles urbains de la région ; celle d'une double dynamique, d'une part le long de la Seine, de l'autre sur le littoral. L'analyse de la tendance spatiale peut être par ailleurs complétée en identifiant la temporalité de l'épidémie (documents ci-dessous). Cette analyse suggère une double temporalité : une première vague au cours du mois d'avril et une seconde en juin. Elle peut être liée à des logiques spatiales spécifiques mais aussi à un meilleur relevé des données et à un effet de rattrapage après la détection des premiers cas et des difficultés de reconnaissance de la maladie.

Si l'on met en perspective la taille de la commune, la durée de l'épidémie et la date de relevé des premiers cas, plusieurs éléments peuvent être notés. Premièrement, les communes les plus importantes en nombre d'habitants semblent avoir connu en moyenne la plus longue période de relevés ou de circulation de la bactérie (histogramme bleu). Deuxièmement, et toujours en moyenne, les relevés des premiers cas ont été effectués dans un premier temps dans les communes les plus importantes. Troisièmement, l'histogramme représentant la durée moyenne de l'épidémie semble être sensiblement opposée à la courbe de relevés de la moyenne des premiers cas par tranche de taille des communes. Ceci peut signifier que les communes ayant eu les plus longues durées de l'épidémie sont celles dans lesquelles les premiers cas ont été relevés. En somme, au regard des analyses effectuée, l'épidémie de choléra-morbus semble présenter une diffusion hiérarchique, les communes les plus peuplées étant touchées en premier.

Dynamiques temporelles de l'épidémie de choléra en Normandie en 1832

Source : données issues de la collecte dans les centres d'archives (2007), réalisation : E. Eliot, E. Daudé, E. Bonnet

Les villes semblent en somme constituer des épicentres importants de l'épidémie. Une analyse à l'échelle infra-urbaine de Rouen, ville la plus importante de la région,  a donc été réalisée en croisant deux sources de données : les "Souvenirs du choléra de 1832 à Rouen", une topographie médicale écrite par le docteur Eugène-Clément Hellis et les registres de la ville qui recensaient les cas touchés par la maladie. Le croisement de ces deux types de données permet de constituer une base pour une analyse de l'épidémie. S'il est impossible de reconstituer les conditions de la production de ces données du passé, il est cependant possible, dans un premier temps,  d'étudier l'interprétation de l'épidémie réalisée par les médecins de l'époque, et dans un deuxième temps, de mettre en lumière ces interprétations avec les connaissances actuelles sur le choléra.

L'interprétation de l'épidémie à Rouen en 1832

Deux courants de pensée vont faire débat dans la recherche médicale du XIXe siècle : les contagionnistes et les aéristes (ou infectionnistes). Les premiers considèrent que la maladie dépend de la diffusion d' "agents" (nommés "contages" : "qui transmet une infection", selon un terme très utilisé au XIXe siècle) de personne à personne. Face à cette théorie, les aéristes pensent que le mal provient d'exhalaisons miasmatiques et que l'air extérieur est à l'origine des maladies. Le choléra se transmettrait à partir des interactions entre l'homme et son environnement, qu'il s'agisse de la terre, de l'air ou de l'eau, faisant ainsi écho à la médecine néo-hippocratique. C'est dans ce paradigme que s'inscrit la topographie médicale produite par le médecin de l'Hôtel-Dieu de Rouen, Eugène-Clément Hellis. Il adhère en effet à la théorie des miasmes, aux causes favorisantes et aux prédispositions. Cependant, il mentionne aussi déjà des préoccupations de nature hygiéniste alors que l'influence de ce mouvement n'atteindra véritablement Rouen qu'une vingtaine d'années plus tard [Quenel, 1992]. Ainsi, le travail effectué par le docteur Hellis fait à la fois référence à la "marche de l'épidémie", ce qui renvoie à une vision contagionniste de diffusion de proche en proche, et aux "circonstances locales" qui contribuent à l'éclosion de l'épidémie.

La carte réalisée par le docteur Hellis (document ci-contre) représente, selon son auteur, des faits recueillis sur le terrain en toute objectivité et construite en toute indépendance de schéma intellectuel préconçu. Celle-ci se présente sous la forme du plan de la ville de Rouen et ne possède pas de légende, ce qui est un trait commun à la plupart des cartes statistiques de la première moitié du XIXe [Palsky, 1996]. Elle est avant tout un outil destiné à démontrer et à prouver le bien-fondé de l'interprétation proposée par Hellis.

Chaque cas de cholérique est représenté par un point rouge. Quand la rue a été touchée par de nombreux cas, M. Hellis choisit d'aligner les points à équidistance. Il utilise le même mode de représentation pour identifier les cas de marins le long de la Seine par exemple (document ci-contre), alors que les victimes sont souvent les membres d'équipage d'un même navire. Lorsque le nombre de malades par rue est trop élevé et que la représentation ponctuelle devient impossible, un trait rouge s'y substitue. Enfin le trait rouge vient également entourer les établissements publics qui accueillent de nombreux malades, tels que la prison ou les casernes.

Le 8 avril 1832, un premier cas mortel est déclaré, il s'agit d'un marin stationné sur la rive droite de la Seine. Deux jours plus tard, le bateau à vapeur "La Seine", en provenance de Paris, apporte un nouveau cas, qui succombe deux jours plus tard. Hellis note que "le marin venu de Paris y avait contracté son mal et ne nous appartenait point". La possibilité que la Seine soit un axe de propagation de la maladie n'est ici discutée que dans la mesure où elle apporte, en tant que voie de communication, le mal de l'extérieur. À la suite de ces deux cas, la maladie se déclare dans de nombreux quartiers de la ville. Le choléra fera 28 victimes parmi les marins, faisant de la marine l'institution la plus représentée en termes de mortalité masculine.

Le choléra à Rouen en 1832 : topographie médicale (Hellis, 1833)

L'image en haute définition (> 4Mo) Extrait : le choléra et la Seine

L'origine géographique des navires est indiquée dans le texte selon les toponymes de l'époque, par ordre décroissant de victimes, montrant l'étendue de la zone d'échange du port de Rouen : Paris, Le Havre, Vannes, Saint-Brieux, Nantes, l'Isle-de-Rhé, Rochefort, Bordeaux, Marseille, l'Irlande, l'Espagne et la Suède. Ici Hellis emprunte l'argumentaire infectionniste des "prédispositions" pour rendre compte de cette forte proportion de décès chez les marins. La fatigue des gens de mers, le genre de nourriture, les privations lors des grandes traversées et les excès auxquels ils s'adonnent dans les ports amène Hellis à s'étonner "qu'il n'en ait pas succombé davantage".

Les premiers cas isolés sont donc datés et localisés, mettant en évidence, au service de la doctrine desservie, l'absence des contacts interindividuels dans les modes de transmission de la maladie. M. Hellis s'assure ainsi qu'il n'y a eu aucune communication entre les premiers cas constatés. L'origine du choléra est bien à chercher dans les lieux, certains quartiers rassemblent et concentrent une majorité des cas, alors que quelques cas rares et isolés sont signalés comme le fruit de prédispositions individuelles. De l'eau il en sera cependant question lorsqu'il s'agit d'évoquer les causes favorisantes, mais Hellis exclut la possibilité que les principaux ruisseaux qui traversent une partie de la ville  de Rouen soient mis en cause : "les eaux courantes et bien encaissées semblent peu contribuer à son développement ; car je n'ai pas reçu un seul malade dont la demeure fut sur l'Eau-de-Robec" [4].

La description de la "marche du choléra dans la ville", donc les aspects dynamiques de sa progression, se concrétise surtout dans le texte. Plusieurs pages sont ainsi consacrées à l'énumération des rues et des quartiers touchés par la maladie, ainsi qu'à un inventaire des lieux épargnés. Car pour un infectionniste comme le docteur Hellis, s'il est surprenant de faire référence à la "marche de l'épidémie", ce qui renvoie à une vision contagionniste de diffusion de proche en proche [5] et indépendante des circonstances locales, les lieux décèlent des causes favorables à l'éclosion de l'épidémie. Le choléra éclate ainsi le long des rives du fleuve, où l'absence de talus provoque la présence constante d'humidité à l'intérieur des maisons basses, petites et dépourvues de caves. Pour lui, l'humidité présente sur la rive gauche se retrouve ailleurs, sur la rive droite, au Mont Riboudet ou dans le quartier Martainville, avec un terrain bas, des habitations denses et mal bâties, des rues étroites et sales. Mais le choléra se manifeste aussi dans les terrains en élévation, car l'eau des sources qui s'échappent du sol et s'écoulent entre les pavages sont aussi une cause d'humidité permanente. De l'autre côté de la Seine, en rive gauche, le choléra s'est également installé cette fois dans un quartier récent et de croissance rapide depuis la fin de la construction du Pont de pierre en 1829. Ce quartier en chantier offre des infrastructures largement insuffisantes et une déficience en matière d'hygiène, entretenue par l'importance de l'humidité due à la proximité de la Seine.

La carte produite par le docteur Hellis ne le conduit pas à mettre en évidence l'origine hydrique de la maladie comme le fera, vingt années plus tard, le docteur Snow (1855) en étudiant le choléra à Londres. Mais le texte fourni par Hellis et les indices qu'il dévoile pour expliquer la maladie sont pertinents. Si l'interprétation peut faire l'objet de critique au regard des connaisances actuelles, il n'en demeure pas moins que les indices sont bons pour la plupart : insalubrité, adduction d'eau, pauvreté sont autant d'éléments clés pour comprendre la maladie.

Les progrès de l'épidémiologie spatiale avec les travaux de John Snow (épidémie de choléra à Londres, 1854)

Lors de l'épidémie de choléra à Londres en 1854, le docteur John Snow (1813-1858) remarque un agrégat de cas mortels de choléra dans le quartier de Soho, au centre de Londres. Ne croyant pas à l'explication par les miasmes, il avance l'idée d'une contamination par l'eau de la fontaine publique de Broad Street et convainc les autorités locales de la fermer. Dans son essai de 1855, On the mode of communication of cholera, il publie une carte par points destinée à démontrer une corrélation entre l'agrégat de cas mortels autour de Broad Street et la fontaine où les victimes se sont fournies en eau. Il montre que cette eau, prélevée par la compagnie Southwark dans la Tamise, a pu être souillée par les eaux des égouts qui s'y déversent juste en amont.

Snow fut capable de cerner la cause hydrique du choléra sans connaître l'agent, le vibrion ayant été découvert par Koch en 1883. Les autorités de santé publique ont, sur ses recommandations, pu prendre des mesures sanitaires, sans attendre que les mécanismes de la maladie soient totalement élucidés. Le travail de John Snow est donc un exemple précurseur de l'intérêt de l'épidémiologie spatiale (répartition des maladies dans une population) à des fins préventives.

Source : John Snow, 1855. Adaptation : S. Tabarly, Géoconfluences

Reconstruire les données et les interpréter

Il est possible de reconstruire a posteriori les espaces touchés par l'épidémie à partir des connaissances actuelles et des données du passé, ce qui peut permettre de revisiter et de réinterpréter la construction de la topographie médicale d'Hellis. Pour l'analyse spatiale, l'enjeu est, premièrement de développer des méthodologies d'analyse capables de localiser et de retracer la dynamique de l'épidémie, deuxièmement d'insérer des données dans des outils. À cet égard, la localisation des données, en particulier à l'aide des Systèmes d'information géographique (SIG), pose de très nombreux problèmes techniques dans le cas de données cartographiques issues d'archives : difficultés de conversion des distances, de choix des projections, de correspondance d'échelle, de manque de connaissances sur la variation des limites administratives…. 

À partir des relevés sanitaires et de la carte d'Hellis plusieurs strates d'information ont été ajoutées dans un SIG. Prenant en compte les facteurs environnementaux connus aujourd'hui, il est susceptible d'expliquer la configuration spatiale de l'épidémie : le tracé des cours d'eau (aujourd'hui souterrains ou endigués), les points d'eau (bornes-fontaines) et les espaces verts. Les données sociales sont difficiles à reconstruire, notamment lorsqu'il s'agit de les associer à des territoires en vue de mener une analyse géographique. Toutefois, à partir de travaux sur les mutations des espaces sociaux à Rouen à l'époque moderne (Bardet 1987), il est possible de reconstituer les niveaux socio-économiques, en particulier à partir de la valeur locative  et des dépenses de bienfaisance des paroisses de la ville.

Avec cette approche il s'agit d'interpréter ce qu'Hellis notait dans ses observations en 1832. La carte de la densité des cas cholériques permet en effet de mettre en évidence une différenciation socio-spatiale assez nette entre les quartiers ouest et est de la ville : ceux de l'est dotés des plus faibles valeurs locatives et ceux de l'ouest des plus fortes dépenses de bienfaisance des paroisses. Les quartiers Saint-Maclou et Saint-Vivien sont notamment les plus pauvres de la ville de Rouen à l'époque. Ils présentent aussi les plus fortes densités de cas cholériques (document ci-contre). C'est à la Croix de Pierre dans le sud-ouest de la ville que le point majeur de concentration apparaît. Il correspond notamment à la présence de  lieux d'échanges importants (marchés Saint Marc, dispensaires), de rivières (le Robec et l'Aubette) utilisées à l'époque dans l'industrie textile florissante et d'espaces de relégation des populations les plus pauvres de la ville.

Source : données collectées. Réalisation : E. Bonnet, E. Daudé, E. Eliot

Conclusion

Peu de controverses médicales seront nécessaires pour identifier le choléra-morbus venant d'Asie : les symptômes décrits de longue date par les médecins coloniaux, en poste notamment en Inde, correspondent aux symptômes observés aux portes de l'Europe. Le poison ayant un nom et une origine géographique, reste à en établir l'origine médicale, le mode de propagation, les moyens de s'en prémunir et le traitement pour se soigner. Ces préoccupations vont alimenter une partie de la recherche médicale du XIXe siècle et deux courants de pensée vont s'opposer, l'insuffisance de la connaissance médicale conduisant alors à interpréter de manières différentes des statistiques et des documents cartographiques identiques. Nous avons présenté dans cet article le point de vue du docteur Hellis, partisan de la doctrine infectionniste. L'originalité de son travail tient à la publication de l'une des premières cartes sur le choléra à grande échelle mais aussi à la fourniture d'un matériel détaillé qui permet, avec les outils contemporains, de réinterpréter la maladie. L'analyse des facteurs associés à la maladie, à l'aide des outils de l'analyse spatiale permet d'étudier l'espace de l'épidémie à la lumière des connaissances contemporaines.

Ce type d'étude à l'échelle des communes permet en outre de compléter les travaux basés sur des données agrégées. Il apporte ainsi des connaissances concernant la dynamique de l'épidémie, plus particulièrement sur les espaces jouant le rôle d'interface. Les travaux sur les épidémies conduits par les géographes ont montré le rôle fondamental des espaces et des lieux dans la compréhension des inégalités de santé.  À la lumière des connaissances et des méthodologies contemporaines, l'analyse des épidémies "du passé" peut permettre, d'une part de mieux comprendre la dynamique globale des épidémies et leurs évolutions actuelles, d'autre part de mieux appréhender le rôle de certaines configurations et structures spatiales déterminantes dans l'apparition et la diffusion des épidémies.

Notes

[1] Emmanuel Eliot, professeur,  UMR 6266- IDEES, équipe MTG, université de Rouen ; Eric Daude, chargé de recherches CNRS UMR 6266- IDEES, équipe MTG, université de Rouen ; Emmanuel Bonnet, maître de conférences, UMR 6266-IDEES, équipe Geosyscom, université de Caen.

[2] Ces analyses ont permis d'expliquer que les populations de la région parisienne, du Nord et de l'Est furent plus touchées (Bourdelais et al., 1978). Les surmortalités les plus élevées étaient localisées dans les départements de la Seine et de sa proche périphérie, mais aussi dans la partie nord : allant de la Seine Inférieure à la Nièvre, en particulier dans les premiers temps de l'épidémie (avril, mai 1832)

[3] Ce courant de la géographie vise à mettre en évidence des structures et des formes d'organisation de l'espace ainsi qu'à analyser les processus qui sont à l'origine de ces structures (Pumain D., 2004 in Hypergéo). Les méthodes mobilisées sont diverses : allant de la statistique classique, la cartographie, la statistique spatiale, la modélisation et la simulation.

[4] Le Robec est un petit affluent de rive droite de la Seine qui traverse les quartiers est de Rouen. Il a joué un rôle important dans le développement du textile rouennais en fournissant l'énergie nécessaire grâce aux moulins hydrauliques et en favorisant l'installation de nombreuses teintureries. La rivière a été canalisée dans des conduits souterrains aménagés en 1880 et au début de la Seconde guerre mondiale. Mais un cours d'eau artificiel a été reconstitué en surface, dans la célèbre rue Eau-de-Robec.

[5]  Moreau de Jonnès, médecin militaire sera le premier français à réaliser une carte de l'épidémie de choléra à l'échelle mondiale en 1824, "Esquisse itinéraire du Choléra Morbus pestilentiel de l'Inde et de Syrie". Ce type de carte itinéraire où l'on peut suivre le chemin de l'épidémie à petite échelle sera principalement employé par les partisans de la cause contagionniste, car on voit que la maladie se diffuse au-delà de la sphère d'action locale d'un foyer [Palsky 1996].

Références bibliographiques
  • Bardet J.-P. - Rouen aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les mutations d'un espace social, SEDES, Paris, 197 p., 1983
  • Bourdelais P., Raulot J.-Y. - Une peur bleue : Histoire du choléra en France (1832-1854), Payot, Paris, 310 p., 1987
  • Cliff, A.D. with P. Haggett and M.R. Smallman-Raynor - World Atlas of Epidemic Diseases, London: Arnold, 212 pp, 2004
  • Demonet M., Raulot J-Y., Bourdelais P. - La marche du choléra en France : 1832-1854, 1978 In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 33e année, N. 1, 1978. pp. 125-142.
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Edition de la page web : Sylviane Tabarly, ENS Lyon / Dgesco

pour Géoconfluences, le 24 octobre 2012

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Mise à jour :  24-10-2012

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