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De villes en métropoles

Défis de la métropolisation : gouvernance urbaine et durabilité

Publié le 01/10/2003
Auteur(s) : Richard Shearmur - Professeur-chercheur - INRS - Urbanisation, Culture et Société

La gouvernance de systèmes complexes, fragmentés et interdépendants

Les systèmes complexes que sont devenus les métropoles contemporaines supposent l'adaptation des structures de gestion et de pilotage qui les gouvernent. Les transgressions territoriales, déjà observées dans les dynamiques d'urbanisation du passé, sont amplifiées. Katia Horber-Papazian (bibliographie ci-dessous) observe : "(...) les problèmes sont d'abord relatifs aux effets de débordement, la commune-centre offrant des prestations dont les communes environnantes bénéficient sans pour autant accepter d'en assumer les charges. Dans tous les cas, la question de la remise en cause des limites existantes de l'espace de l'action publique et des critères qui y président sont à l'ordre du jour".

Il faudra donc définir de nouvelles modalités de gouvernance pour ces "objets territoriaux nouvellement identifiés". Une perspective analytique permet d'aborder la gouvernance comme une modalité d'action qui tantôt remplace, tantôt complète le modèle gouvernemental traditionnel, de nature hiérarchique, par des logiques coopératives à partir d'un constat de pluralisation des modes de gouvernement et des acteurs responsables des décisions. C'est une manière de poser le débat théorique gouvernement / gouvernance et de son corollaire relatif à la place de l'État dans la production et la mise en œuvre des politiques.

Dans ce sens, l'analyse par la gouvernance permet de renverser la perspective classique des politiques publiques qui, dans une conception très stato-centrée, attribuait aux seuls acteurs institutionnels la compétence de produire des politiques publiques. Elle lui substitue une perspective a priori plus ouverte : la notion de gouvernance permet de "désinstitutionnaliser" l'analyse des politiques publiques en ouvrant la focale sur l'ensemble des acteurs qui participent à la construction et au traitement des problèmes collectifs.

Ainsi comprise, la gouvernance, selon G. Stoker (bibliographie), "conteste les présupposés traditionnels qui font du gouvernement une institution isolée, séparée des forces sociales plus larges". Par extension, la notion de gouvernance peut être étendue à tout système ou organisation (privée ou publique) qui rencontre des problèmes de pilotage ou de gouvernabilité dans un environnement complexe et qui répond à ces problèmes par le développement de mécanismes de coordination pour faciliter l'action et son acceptation.

Cet enjeu de gouvernabilité est absolument capital et se retrouve dans la plupart des courants d'analyse de la gouvernance, de l'entreprise (corporate gouvernance) au système mondial (global gouvernance) en passant par les cités - métropoles. L'analyse est renouvelée sous l'angle de l'élaboration et de la mise en œuvre des politiques dans des sociétés / systèmes toujours plus complexes, parce que fragmentés et interdépendants.

D'après un texte de Jean-Philippe Leresche paru dans "Vues sur la ville", publication de l'Observatoire universitaire de la Ville et du Développement durable - Institut de Géographie - Université de Lausanne - Juin 2002 - www.unil.ch/igul/

 

Formes urbaines et mobilité : quelles stratégies pour un développement urbain durable ?

Les métropoles sont très concrètement confrontées aux phénomènes d'étalement et de fragmentation urbaine. Développement de centres commerciaux périphériques, multiplication des centres de loisirs, extension des zones d'activités, recherche d'un habitat individuel, conduisent à une dispersion consommatrice de sol et génératrice de déplacements.

Quelles politiques d'aménagement adopter pour y faire face ? Plusieurs écoles s'affrontent parmi lesquelles partisans et adversaires à la "ville compacte".

D'un côté donc, les partisans de la ville compacte pour qui un haut degré de compacité (densité élevée), sous ses différentes formes, réduit le nombre de déplacements en voiture et la distance parcourue. La forte densité de la ville compacte permet de limiter la consommation du sol à travers des stratégies variées : réhabilitations, rénovations et requalifications urbaines. La forte utilisation des transports publics dans la ville compacte limite et remplace le trafic des véhicules privés, responsables de congestion, de pollutions et d'accidents. La proximité et la diversité des fonctions offertes par la ville permettent l'utilisation du vélo et de la marche à pied comme moyens de transport pour accéder aux facilités locales d'où une dépendance plus faible envers la voiture. L'étude sur l'agglomération milanaise de R. Camagni (bibliographie ci-dessous) confirme le rôle favorable exercé par la densité sur l'utilisation des transports publics dans les déplacements pendulaires et sur la durée moyenne des parcours en transports publics.

Pour d'autres auteurs, favorables à la ville étalée, la ville compacte n'a pas fait ses preuves puisqu'aucune étude décisive n'a mis en lumière les coûts directs et indirects de cette concentration. La concentration de plusieurs millions d'habitants et de toutes les activités économiques dans une ville concentrée peut conduire à de graves problèmes de congestion et pourrait contrarier les objectifs écologiques de la sauvegarde de l'environnement et des économies d'énergie. Différents auteurs ont déconstruit la relation causale entre une haute densité urbaine et une réduction des déplacements.

En travaillant de manière détaillée sur les économies spécifiques des différents scénarios de densification, Peter Newton (bibliographie) trouve des bénéfices dans la concentration urbaine en termes d'énergie mais ils ne sont pas uniquement confinés dans la ville-centre, ils sont aussi réalisables dans des zones à haute densité de l'agglomération, tels que des corridors ou des noyaux concentriques. La conclusion de D. Simmonds et D. Coombe (bibliographie) est que la concentration n'est pas suffisante en soi : la stratégie de "densification", pour Bristol par exemple, n'a pas eu les effets escomptés sur le trafic. Le lien de causalité est peut-être alors dû à d'autres paramètres : la localisation de l'habitat en relation avec les opportunités de travail par exemple.

Entre les partisans de la ville compacte et ceux de la ville étalée, un consensus se dessinerait autour d'un modèle polynucléaire dans lequel les fonctions habituellement concentrées dans le centre principal sont dispersées dans plusieurs autres sous-centres reliés par des infrastructures de transports publics performantes. C'est le principe sur lequel se base le "nouvel urbanisme" qui met l'accent sur le rôle de la forme urbaine dans la gestion des modes de transport. Dans ce courant, les villes fonctionneraient mieux lorsqu'elles offrent des transports publics qui les relient à des banlieues à densité relativement élevée avec une occupation des sols mixte.

Ainsi, l'option la plus partagée par certains chercheurs, dans les expériences les plus récentes sur la densification, est le renforcement d'un modèle polycentrique en réseau, avec diversification de sous-centres desservis par des transports publics performants.

En conclusion, il est impératif de considérer les liens entre densification, mixité, formes urbaines et mobilité afin que les acteurs urbains favorisent, d'une part, des dynamiques spatiales générant des modalités de développement durable, et élaborent, d'autre part, une politique des déplacements stimulant ces mêmes dynamiques spatiales.

D'après un texte de Béatrice Bochet et Giuseppe Pini, paru dans "Vues sur la ville", publication de l'Observatoire universitaire de la Ville et du Développement durable - Institut de Géographie - Université de Lausanne - Octobre 2002 - www.unil.ch/igul/

En complément sur Géoconfluences, le glossaire : économies, déséconomies d'agglomération, gouvernance urbaine, métropolisation, densités urbaines, etc.

Références bibliographiques, publications

  • Appert M - Coordination des transports et de l’occupation de l’espace pour réduire la dépendance automobile dans la région métropolitaine de Londres, thèse soutenue à l'Université de Montpellier III, 2005, 727 p.
  • Appert M. - "L’art du grand écart: maîtriser la mobilité dans la région métropolitaine de Londres", Mappemonde, n°78 (2-2005)
  • Berroir S. - Concentration et polarisation : vers une nouvelle organisation des espaces urbanisés. Étude comparative des grandes villes françaises - Thèse de doctorat - 1998
  • Camagni R. ; Gibelli M. - Développement urbain durable : quatre métropoles européennes à l'heure de l'épreuve - Datar - Editions de l'aube - 1997
  • Camagni R. et al. - Formes urbaines et mobilité : les coûts collectifs des différents types d'extension urbaine dans l'agglomération milanaise - Revue d'économie régionale et urbaine, n° 1, 2002
  • Haughton G. ; Hunter, C. - The sustainable cities - Jessica Kinglsey Publishers - 1996
  • Horber-Papazian Katia - L'espace local en mutation - Presses polytechniques universitaires romandes - 2001
  • Jenks M. et al. - The compact city : a sustainable urban form ? - Spon - 1996
  • Jenks M. et al. - Achieving a sustainable urban form - Spon - 2000
  • Julien P. - La métropolarisation des actifs structure le territoire - Économie et Statistique - n° 290 - 1995
  • Lacour C. ; Puissant S. - La métropolisation - Economica - 2000
  • Leresche J.P. (dir.) - Gouvernance locale, coopération et légitimité. Le cas suisse dans une perspective comparée - Pedone - 2001
  • Newton P. - Urban form and environmental performance in Jenks, M., op. cit.
  • Saez G. ; Leresche J.P. ; Bassand M. - Gouvernance métropolitaine et transfrontalière - Editions L'Harmattan - 1997
  • Simmonds D. ; Coombe D. - The transport implications of alternative urban forms in Jenks, M. , op. cit.
  • Stoker G. - Cinq propositions pour une théorie de la gouvernance - Revue internationale des sciences sociales - n° 155 - 1998
Des ressources pour compléter
  • Par l'Institut de Géographie de l'Université de Lausanne (IGUL) - www.unil.ch/igul/ - l'Observatoire universitaire de la Ville et du Développement durable : www.unil.ch/observatoire-ville/
  • INTERREG III, le sous-programme transfrontalier France/Suisse du bassin lémanique :www.interreg.ch/ir3reg_rhonalp_f.html Note : INTERREG III est un "programme d'initiative communautaire qui renforce la cohésion économique et sociale au sein de l'Union européenne par la promotion de la coopération transfrontalière, transnationale et interrégionale ainsi que par la promotion d'un développement équilibré du territoire".
  • Villes Régions Monde (VRM), réseau inter universitaire en études urbaines et régionales : la gestion métropolitaine en Amérique du nord, survol des expériences - www.vrm.ca/grim_capsules.asp

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Métropoles : des "bols" pour l'innovation ? (Richard Shearmur)

Par les chemins de l'histoire et de l'économie : de l'innovation aux milieux innovateurs

Le concept d'innovation est vaste et ses emplois se rattachent à des significations diversifiées, pouvant aller de l'innovation minimale opérée par un entrepreneur sur un chantier jusqu'à une innovation institutionnelle majeure comme l'avènement de la démocratie. L'innovation est un terme relatif (on innove par rapport à quelque chose) et qualitatif (il existe divers degrés d'innovation, et ces degrés dépendent en partie de jugements individuels). Mais la notion d'innovation reste souvent cantonnée à son aspect technologique qui ne tient pas compte du cadre beaucoup plus large dans lequel l'innovation doit être comprise.

La plupart des auteurs (appartenant souvent au champ de l'économie territoriale et des théories de la croissance et du développement : voir bibliographie ci-dessous), qui ont réfléchi et publié avant l'avènement des années 1970, de l'Internet, des ordinateurs portatifs, des téléphones cellulaires, du télécopieur, s'accordent pour faire de l'innovation un facteur clé de la croissance. Ils s'accordent aussi sur le fait que les institutions, idéologies et cultures sont à la base des innovations technologiques. Si une direction causale devait être identifiée, elle irait, sur la base de ces auteurs, de la culture vers l'innovation technologique, et non l'inverse. Cependant, ils ne font pas de lien entre innovation et territoire. Lorsqu'ils parlent de "pays", ils font plus référence à des entités avec des cultures et des institutions homogènes qu'à des territoires.

Grands centres d'innovation technologique et métropoles

En 2000, le magazine Wired a mené une enquête auprès des pouvoirs publics, de l'industrie et des médias afin de localiser les principaux pôles de la nouvelle géographie numérique. Chaque centre s'est vu attribuer une note de 1 à 4 dans quatre domaines : la capacité des universités et des laboratoires de recherche à former une main-d'œuvre qualifiée et à développer des technologies nouvelles, la présence d'entreprises et de multinationales renommées fournissant expertise et stabilité économique, l'esprit d'initiative de la population pour créer des entreprises et la disponibilité de capital-risque permettant aux idées de se concrétiser. Les 46 grands centres d'innovation technologique ainsi identifiés sont représentés sous forme de cercles sur la carte.

Source : Hillner, 2000

Une version interactive de cette carte :www.undp.org/hdr2001/popupmap.html

Quel est le rôle précis du "milieu innovateur" ? C'est en effet par le biais de milieux liés au territoire que le lien entre innovation et développement économique est censé s'effectuer.

En gros, un milieu innovateur est un ensemble d'acteurs économiques et institutionnels liés par une culture commune et qui, par un jeu de collaboration et de compétition, parviendraient à maintenir un avantage compétitif généré par la synergie du milieu. Cette notion est souvent rattachée au territoire, car la proximité physique favoriserait ces synergies : le milieu innovateur devient alors une zone géographique dans laquelle les interactions décrites ci-dessus auraient lieu.

La plupart des chercheurs actuels reconnaissent que Marshall (1890), lorsqu'il décrivait les districts industriels de l'ère victorienne, décrivait en somme ce que l'on appellerait aujourd'hui un milieu innovateur. Depuis, le lien entre les notions véhiculées aujourd'hui (importance de la proximité physique et culturelle, mobilité de la main-d'œuvre, transmission du savoir-faire tacite, coopération compétitive entre intervenants, cadre institutionnel propice) et celles décrites par Marshall a pu être clairement établi.

Cependant, il existe une distinction centrale entre le monde dans lequel vivait Marshall et celui dans lequel nous vivons aujourd'hui : à son époque, la mobilité des individus et le maintien de réseaux à distance étaient difficiles. Le transport de marchandises – surtout des marchandises intermédiaires – se faisait plus difficilement et donc, pour certains secteurs et dans certaines filières, la proximité géographique, le réseautage local devaient jouer un rôle important. Aujourd'hui, le territoire entre principalement en jeu comme nœud dans une série de réseaux, comme lieu de haute accessibilité aux marchés, à la main-d'œuvre et aux infrastructures (ces dernières permettant justement l'accès et le maintien des réseaux à distance). Par contre, le réseautage local ne prime plus nécessairement sur le réseautage à d'autres échelles, et la notion de milieu innovateur territorialisé n'est donc pas généralisable.

Marshall lui-même employait un vocabulaire révélateur en soulignant l'importance des "mystères" d'une filière. Il entendait par là l'ensemble des connaissances tacites, des savoir-faire et des institutions informelles qui liaient les entreprises œuvrant dans un territoire donné. Or, à l'origine, ce terme ne comportait aucune connotation géographique. Les "mystères" étaient un ensemble de conventions secrètes qui permettaient aux membres itinérants d'une guilde (par exemple celle des francs-maçons) de se reconnaître. À l'époque médiévale, où la vérification des compétences et des qualifications de travailleurs itinérants était ardue, il était de toute première importance de pouvoir reconnaître la main-d'œuvre qualifiée.

Qu'est-ce que le réseautage ?

En France, le mot "réseautage" est peu connu. Au Canada / Québec, il tend à s'imposer pour rendre compte du terme "networking" mais il n'en existe pas de définition figée, il a un sens différent en fonction des contextes, des usages et usagers. Le réseautage est le processus par lequel organismes ou individus collaborent pour atteindre des objectifs communs et fonctionnent en synergie de telle sorte que le résultat de leurs activités conjointes est supérieur à la somme des activités individuelles.

Avantage compétitif / comparatif

La principale distinction entre "avantage compétitif" et "avantage comparatif" est la suivante : un avantage compétitif est un avantage qui se crée, qui doit être maintenu et qui peut s'effriter. La présence dans un lieu donné d'un système éducatif particulièrement performant en est un exemple. Un avantage comparatif a un caractère plus absolu et ne dépend pas des institutions ou des politiques locales : la présence d'un minerai par exemple. Il est clair que l'un et l'autre avantage ne demeurent un avantage que s'il existe une demande et que ni l'un ni l'autre ne sont pérennes. En ce moment, il semblerait que les avantages comparatifs liés à la localisation et à la ressource s'effritent. Selon Porter (1990), certaines régions parviennent à se créer des avantages compétitifs qui semblent reposer, de fait, sur les avantages liés à l'agglomération d'activités économiques, en particulier l'accès à la main-d'œuvre, aux marchés et aux infrastructures.

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De toute évidence, certaines filières économiques étaient et restent liées au territoire. Il serait difficile d'avoir une filière de la pêche en Abitibi, et la filière de la coutellerie à Thiers en France a sans doute bénéficié de la présence du minerai de fer ainsi que de la rivière. Mais ces filières se sont développées à ces endroits précis non pas, en premier lieu, à cause de la présence d'autres acteurs économiques, mais bien à cause de la présence de caractéristiques géographiques propices. Les innovations et la spécialisation du travail sont venues par la suite. La notion de "milieu innovateur", surtout si elle est censée servir au développement régional, voudrait que la simple colocalisation d'acteurs économiques et d'institutions propices mène, par l'innovation, à la croissance économique.

Cela dit, on prétend souvent aujourd'hui que le fonctionnement de l'économie a profondément changé. La nouvelle économie fait en sorte que les leçons tirées de l'histoire seraient au mieux anecdotiques, au pire trompeuses. L'avènement des nouvelles technologies de production et d'information aurait profondément changé la manière de fonctionner de l'économie, et notamment son rapport à l'espace. Or, sans nier que les choses évoluent, il n'est pas certain que les différences avec les exemples historiques soient aussi profondes qu'on le prétend. Peu de chercheurs et d'acteurs prétendent qu'un avantage compétitif peut être créé ex nihilo : les avantages compétitifs régionaux sont bâtis sur des forces régionales. À Thiers, c'est un avantage compétitif qui a été créé sur la base d'un avantage comparatif existant. C'est le minerai de fer (avantage comparatif disponible à plusieurs endroits en France) qui a rendu possible la création du milieu (avantage compétitif unique). Mais ce milieu ne serait pas apparu, minerai ou pas, sans la présence de main-d'œuvre, d'une situation centrale (l'accès aux marchés), et de la chance, le "first mover advantage" : "avantage du premier" dû, selon la légende, à l'importation par des soldats de retour des croisades du secret de la fabrication, qu'eux-mêmes avaient recueilli en Orient.

 

Autrement dit, il nous est impossible de préciser avec exactitude les raisons pour lesquelles la filière de la coutellerie s'est installée précisément à Thiers. Mais une fois la filière établie, il nous est plus facile de comprendre que la spécialisation du travail et la croissance de secteurs connexes (bijoutiers, négociants, etc.) ait mené à ce que l'on pourrait appeler un milieu. Scott (1988) en arrive à des conclusions très semblables quand il décrit le développement du secteur de l'aéronautique dans le comté d'Orange à Los Angeles.

Quels sont donc les avantages régionaux dans la nouvelle économie ? Ce sont de moins en moins des avantages comme la présence d'un minerai, et de plus en plus ceux tournant autour de la facilité de communication, de l'accès aux marchés et de l'accès à la main-d'œuvre. C'est dans des régions présentant de telles caractéristiques, c'est-à-dire des territoires urbains et métropolitains, que pourront éventuellement se développer de tels milieux.

Innovation et métropoles : le bol ou la pâte ?

Très récemment, plusieurs chercheurs ont été interpellés par ce discours portant sur le lien entre milieux innovateurs et territoire. Ils ont remis en question cet attachement territorial par le biais d'études empiriques détaillées. Ils mettent en évidence l'étendue géographique des réseaux, réseaux qui ne sont pas limités par la proximité physique. Les "nouvelles technologies de l'information et de la communication" (NTIC), qui facilitent ce réseautage à distance, ont un effet géographique paradoxal : elles concentrent l'activité économique autour des grands centres métropolitains tout en facilitant l'identification d'informations et la gestion de réseaux aspatiaux. D'ailleurs, certains auteurs parlent de réseaux de villes, chaque ville se spécialisant dans une activité et dépendant des autres. Les réseaux d'entreprises (comme, par exemple, les réseaux de la finance) se calqueraient plus sur le réseau de villes que sur le milieu local.

Mais ce lien pourrait n'être qu'apparent. Ce n'est pas parce que certaines métropoles accueillent plus d'interactions productives et innovantes que d'autres que le territoire métropolitain est la cause de l'innovation. Cela reviendrait à prétendre que le bol dans lequel on mélange la pâte à crêpe est la "cause" des crêpes. Ce n'est évidemment pas le cas : ce sont bien les interactions et les individus qui sont la "cause" de l'innovation en métropole, et les interactions entre les ingrédients qui "causent" la pâte dans le bol. À la différence de la pâte à crêpes, qui a besoin du bol pour qu'aient lieu les interactions entre les aliments, les interactions entre individus ont de moins en moins besoin de s'effectuer à proximité. La proximité sert à l'accès aux marchés (soit ils sont locaux, soit ils sont accessibles par les réseaux de transport), à la main-d'œuvre et aux infrastructures, mais n'est pas nécessaire à l'innovation. Le face-à-face, qui demeure très important, s'effectue lors de colloques, de foires et de voyages.

Ceci se remarque justement en région. Les entrepreneurs y sont très innovateurs et mettent en pratique leurs innovations. Mais ces innovations, souvent, sont peu ou aucunement liées au territoire immédiat dans lequel évoluent les innovateurs. Cependant, s'ils veulent développer ou commercialiser leur produit, il leur est souvent nécessaire d'aller vers la métropole. Là se trouvent la finance, la main-d'œuvre, les laboratoires, les aéroports, les clients permettant la pleine exploitation de leur innovation. Encore une fois, il serait fallacieux d'examiner le résultat final et de prétendre que ces innovations émanent de la métropole alors que les premières idées et applications ont jailli ailleurs. Il suffit de se souvenir que Bombardier a commencé ses innovations à Valcourt et non à Montréal pour comprendre comment une telle erreur est facile à faire.

Ces processus de métropolisation sont peut-être inéluctables. Les avantages d'une métropole en matière d'accès à la main-d'œuvre et à la clientèle, avantages de tout premier ordre pour le développement et la commercialisation d'une innovation, ne sont pas facilement reproductibles ailleurs. Mais il ne faut pas confondre l'innovation en soi, qui peut avoir lieu n'importe où et qui est issue de la confluence de plusieurs courants qui ne sont pas nécessairement liés au territoire, et l'exploitation de l'innovation qui elle, peut effectivement mieux se développer dans certains territoires que dans d'autres. Même dans les grandes villes, les idées et les réseaux s'étendent bien au-delà des frontières urbaines, et le territoire ne joue peut-être que le rôle d'un bassin (ou d'un bol ?) de main-d'œuvre, d'infrastructures et de marchés.

D'après Richard Shearmur - Professeur-chercheur - INRS - Urbanisation, Culture et Société :

 

Avec l'autorisation et la relecture de l'auteur.Juin 2003

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Pour prolonger, mettre en perspective

La métropole : site stratégique et nouvelle frontière

"Et de fait, dans un environnement économique comme le nôtre, qui se caractérise par une tendance à la concentration, que ce soit en termes de contrôle des activités, de propriété des moyens de production ou de partage des bénéfices, la dispersion dans l'espace des activités économiques, facilitée par l'essor des technologies de la communication, se traduit par une forte croissance de toutes les fonctions centralisées. En effet, les marchés, qu'ils soient nationaux ou mondiaux, et de manière générale toutes les organisations d'envergure mondiale ont besoin de ces lieux pour que le travail spécifique qu'implique le processus de mondialisation puisse s'effectuer. Les entreprises du secteur de l'information elles-mêmes ont besoin d'une importante infrastructure matérielle, notamment au niveau des nœuds stratégiques où est concentrée une très forte quantité d'équipements ; il nous faut donc bien faire la distinction entre d'une part, la capacité d'avoir recours à des transmissions de données, ou à des communications, à l'échelle planétaire et, d'autre part, les moyens matériels qui rendent possible ces communications. En définitive, même les entreprises les plus en pointe dans le secteur de l'information ont des processus de production qui sont, au moins pour partie, inscrits géographiquement, y compris lorsque les produits issus de ces processus sont caractérisés par leur hypermobilité ; cette inscription géographique s'explique par la complexité des combinaisons de ressources que nécessitent ces processus de production."

Saskia Sassen - "Métropole : site stratégique et nouvelle frontière" - Cultures et Conflits, n°33-34, 1999.

Les Actes du Festival International de Géographie (FIG) 2001 de St Dié : Géographie de l'innovation - Innovation et systèmes territoriaux de production - Globalisation, systèmes territoriaux de production et milieux

Denis Maillat (Institut de recherches économiques et régionales - IRER - Université de Neuchâtel - Suisse) fait remarquer de son côté : "Le modèle d'économie d'archipel se départit du modèle traditionnel de centre-périphérie (Veltz, 1996; Rallet, 2000). Schématiquement, on observe le développement d'un réseau global composé de grands centres urbains qui, en plus de constituer de hauts lieux de la vie politique, financière et culturelle, tendent à regrouper un certain nombre de fonctions tertiaires associées au processus de production (finance, design, services juridiques, etc.). Ce phénomène de regroupement spatial des activités de services aux entreprises n'est pas sans conséquences pour les systèmes territoriaux de production, qui perdent de ce fait une part de leur autonomie."http://xxi.ac-reims.fr/fig-st-die/actes/actes_2001/maillat/article.htm

Références bibliographiques
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  • Castells M. - The Rise of the Network Society - Blackwell - 1996
  • Crévoisier O. - Innovation and the City - in Making Connections : Technological Learning and Regional - 1999
  • Malecki E.J. et Oinas P. - Making Connections: Technological Learning and Regional Economic Change - Ashgate - 1999
  • Gimpel J. - La Révolution Industrielle du Moyen Âge - Editions du Seuil - 1975
  • Graham S. et S.Marvin - Telecommunications and the City - Routledge - 1996
  • Hall P. - 1999 - Cities in Civilzation - Phoenix Books
  • Jerphagnon L. - Histoire de la Rome Antique : les Armes et les Mots - Pluriel - 1994
  • Maillat D. - Milieux et dynamique territoriale de l'innovation - Revue Canadienne des Sciences Régionales - La nouvelle économie au Québec - 1992
  • Maillat D. et Kébir, L. - Conditions cadres et compétitivité des régions: une relecture - Revue Canadienne des Sciences Régionales - 2001
  • Marshall A. - Principles of Economics : An Introductory Volume - Macmillan & Co - 1890
  • Millar W.F., Lee C-M., Hancock M.G. et Rowen H.S. - Mysteries of the Region - The Silicon Valley Edge: a Habitat for Innovation and Entrepreneurship - Stanford University Press - 2000
  • Mumford L. - The City in History - Harcourt Brace Jovanovich - 1961
  • Perrin J-C. - Pour une Révision de la Science Régionale : L'approche par les Milieux - Revue Canadienne des Sciences Régionales - 1992
  • Porter M. - The Competitive Advantage of Nations - Free Press - 1990
  • Schumpeter J. - The Theory of Economic Development - Harvard University Press (note: first German edition published in 1911) - 1936
  • Sassen S. - Métropole : site stratégique et nouvelle frontière - Cultures et Conflits, n°33-34, 1999. http://conflits.revues.org/article.php3?id_article=207
  • Scott A. - New Industrial Spaces - Pion - 1988
  • Sen A. - Development as Freedom - Random House - 1999
  • Solow R. - À contribution to the Theory of Economic Growth - Quarterly Journal of Economics - 1956
  • Toynbee A. - The Industrial Revolution - Beacon Press - 1884/1862
Des ressources pour compléter

 

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Mise à jour :   01-10-2003

 


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