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Fait religieux et construction de l'espace

Le sabīl : marquer l’islam dans la ville par des points d’eau

Publié le 18/10/2016
Auteur(s) : Emilie Lavie, maîtresse de conférences, Université Paris Diderot, Sorbonne-Paris-Cité, UMR PRODIG

Dans la ville-oasis de Khartoum, au Soudan, les éléments que l’on associe à la nature, qu’ils soient abiotiques, de faune ou de flore, ne sont pas très manifestes : peu d’arbres car peu d’eau dans ce désert, peu de biodiversité animale, très peu de parcs publics, de petits jardins, etc. À l’exception des bords des Nils [1], où l’agriculture de décrue et la végétation rivulaire verdissent le paysage, la ville est très minérale au premier regard. Pour autant, comme ailleurs au Soudan, l’eau est présente dans toute la ville, sous la forme de points d’eau gratuits : les sabīl. À l’échelle fine, les sabīl participent à mettre de la nature en ville ; mais ils sont surtout le lien culturel entre Allah, les défunts et les vivants. Ce micro-point de nature en ville est donc aussi le marqueur de l’islam dans les pratiques quotidiennes.
Le terme sabīl, qui signifie en arabe « chemin/sentier », « passant », fait partie des éléments déposés dans l’espace public pour faciliter le passage dans la ville, tout comme un banc pour se reposer ou un arbre qui donne de l’ombre. Pour l’anthropologue soudanaise Mai Azam (in Arango, 2015a), le mot serait associé aux voyageurs dans le besoin connus sous le nom d’abna as sabīl (les fils du chemin), auxquels les populations sédentaires procuraient de l’eau, de la nourriture et un abri. Le plus souvent, il s’agit d’une amphore de terre, une jarre, appelée zīr, qu’elle soit utilisée dans le cadre familial (dans la sphère domestique) ou comme sabīl (dans l’espace public). Mais ce terme de sabīl est aussi usité pour désigner un tuyau, une fontaine, une glacière portative à bouton-poussoir, ou tout autre type de récipient qui offre un point d’eau public et gratuit.

Les sabīl, points d'eau et marqueurs d'islam dans la ville

Zīr (amphores de terre du Nil) utilisés comme sabīl (point d’eau à l’usage public) dans une rue d’Omdurman, commune de l’agglomération de Khartoum.

Glacière portative à bouton-poussoir, utilisée comme sabīl, moderne et plus hygiénique, mais dont l’eau n’est pas bénite. Rue d’Omdurman, commune de l’agglomération de Khartoum.

Étancher sa soif                                                

Le zīr utilisé comme sabīl revêt plusieurs intérêts, dont celui d’offrir de l’eau fraîche au passant. En effet, dans ce désert chaud où la température maximale moyenne est de 37°C, la température de l’eau des zīr avoisine 25°C, même en été quand celle du robinet est vraiment chaude. Les glacières font de même grâce à un pain de glace ajouté à l’eau. Ensuite, il permet à l’eau du robinet, souvent turbide, de se décanter. Les particules solides se déposent au fond et la partie superficielle est généralement plus limpide que l’eau du robinet [2]. Le zīr n’étant pas complètement imperméable, des gouttes s’en échappent par le bas, et permettent l’irrigation des arbres placés à proximité qui lui offrent à leur tour de l’ombre ; les animaux de la rue, comme les chèvres élevées en ville, en sont aussi les grandes bénéficiaires. En quelque sorte, ils participent à verdir la ville.

Don et contre-don

Mais contrairement à d’autres types de dons (cf. Zug, 2014 et Arango, 2015b), le sabīl n’est pas qu’une manifestation désintéressée, il est aussi récepteur de « bonnes actions », les ḥasanāt. Échange plus que don, il s’inscrit dans une logique religieuse la plupart du temps. En effet, le musulman qui décède se verra compter ses bonnes et mauvaises actions, et pourra ainsi intégrer ou pas le paradis ; afin de faciliter cette accession, la famille et les amis peuvent installer un sabīl devant sa maison, dans la mosquée où il allait prier, dans l’école de ses enfants… À chaque fois qu’un passant s’y abreuve, il offre un ḥasanāt au défunt, qui lui servira dans l’au-delà. Le sabīl, utilisé par tout un chacun et inscrit dans l’espace public, n’est donc pas un objet public : il appartient au mort.
On peut trouver des sabīl dans des lieux assez fréquentés comme les sorties d’école, les mosquées, les commerces, sans qu’ils ne soient dédiés à un ancêtre, mais dans la plupart des cas ils sont déposés devant sa maison par un fils au nom de son père. Associer le sabīl à une habitation en le plaçant devant une porte est aussi un moyen de marquer la place du défunt : en l’installant au seuil de la maison qu’il a construite, on l’ancre à la fois dans son ancien lieu de vie et dans la rue.

Le sabīl comme lien entre les individus

Parce qu’il concrétise la présence de l’ancêtre au quotidien, le sabīl est un lien familial fort. Il est à la charge de la famille qui en assure l’entretien, seule ou via un tiers rétribué, même si d’autres proches peuvent veiller à ce que l’eau ne s’y épuise pas. L’anthropologue Luisa Arango cite dans ses travaux de thèse un extrait d’entretien assez illustratif :

« Il y a deux semaines, j’ai fait un rêve. Le marḥūm [défunt] venait près du zīr et je lui demandais s’il voulait quelque chose. Il me disait : "non, je viens juste remplir le zīr et je repars". Alors, dans le rêve, il mettait les zīr par terre et les remplissait avec le tuyau souple.
Dès que je me suis réveillée, j’ai dit à Humran, son fils, "j’ai vu ton père qui est venu remplir les
zīr, tu dois lui faire un autre sabīl". Alors il m’a dit : "maman, le distributeur d’eau est en panne, tu ne le savais pas" et il est parti acheter un robinet et l’a réparé, là il fonctionne et les gens peuvent revenir reprendre de l’eau chez nous » (Lina, entretien 08-2011, in Arango, 2015a).

Le récit de Lina concrétise plusieurs liens familiaux qui se manifestent à travers le sabīl : entre l’ancêtre et le fils qui est en charge de son entretien ; entre la femme et son mari décédé au travers de son rêve, enfin entre la mère et le fils – soit entre les vivants – dans la gestion de ce point d’eau (Ibid.).

Le zīr comme lien entre les vivants et Dieu

Le lien spirituel entre les hommes et Dieu se fait donc via le défunt, mais pas uniquement. En effet, puisque chacun peut boire dans l’amphore grâce au même petit verre ou bol, quand il se sert, le passant met dans l’eau les bactéries présentes sur les lèvres et la main du précédent buveur. Les jarres n’étant pas réellement lavées mais plutôt remises à niveau voire rincées, le développement bactériologique sous ces températures est rapide. Par ailleurs, même si en général chacun veille à ce que les sabīls soient couverts, et donc protégés des animaux et des poussières de la rue, ils ne sont pas hermétiquement fermés. Or la population les préfère souvent à d’autres types de sources : en effet, les zīrs étant faits avec de la terre des rives du Nil, le fleuve divin, ils sont considérées comme sacrés. La figure du prophète Khidir est particulièrement importante dans la culture soudanaise : beaucoup de Khartoumis croient dans son passage au petit matin. Il bénit l’eau des zīrs, lui donnant la qualité d’eau buvable (Hassan el-Tayib, 2013). Cette purification de l’eau par le prophète amène la population à d’autant plus apprécier l’eau stockée dans les zīrs, et a fortiori ceux utilisés comme sabīls.
 

D’une culture issue du nomadisme, la population de Khartoum consomme plutôt de l’eau stockée et donc stagnante, ce que nous considérons comme préoccupant sur le plan sanitaire : la salinisation de l’eau due à l’évaporation provoque des problèmes rénaux, l’évaporation du chlore facilite le développement des bactéries, et l’usage public qui est fait des jarres peut entraîner des symptômes diarrhéiques (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014). Or, cette eau stockée revêt aussi de nombreux avantages par rapport à celle au robinet : l’eau y est fraîche et limpide, elle est bénie tous les matins, et elle permet de contre-donner des bonnes œuvres aux défunts tout en perpétuant les liens familiaux. Finalement, par leur place dans les rues et leur rôle social et familial, les sabīls ancrent aussi l’islam dans l’espace public.
 

Notes
Ressources complémentaires
  • Arango Luisa (2015a). Ethnographies de la gestion de l’eau à Tuti (Khartoum, Soudan) et Caño de Loro (Carthagène, Colombie). Histoire, localité et politique dans une perspective d’anthropologie urbaine comparée. Thèse de doctorat en anthropologie, Université Paris 8 Saint-Denis. 445 p.
  • Arango Luisa (2015b). « Local management of urbanized water: exchanges among neighbours, household actions, and identity in Deim (Khartoum) ». in Casciarri Barbara, Assal Munzoul & Ireton Francois (eds.) Reshaping livelihoods, political conflicts and identities in contemporary Sudan. Berghann, New York, Oxford, pp. 108-24.
  • Hassan-el-Tayib Noha (2013). Water Quality and its impact on Health socio-anthropological approach. Rapport ANR WAMAKHAIR- Cedej de Khartoum and Univ. of Khartoum. 32 p.
  • Lavie Emilie & Hassan El-Tayib Noha. (2014). « Du robinet au consommateur : qualité de l’eau potable dans le contexte domestique de l’agglomération de Khartoum, Soudan », Cybergeo, the European Review of Geography. Espace, Société, Territoire.
  • Zug Sebastian (2014). The gift of water. Bourdieusian capital exchange and moral entitlements in a neighbourhood of Khartoum. LIT Verlag, Berlin, Zurich, 316 p.
 

Emilie LAVIE,
maîtresse de conférences,
Université Paris Diderot, Sorbonne-Paris-Cité, UMR PRODIG

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 19 octobre 2016

Pour citer cet article :
Emilie Lavie, « Le sabīl : marquer l’islam dans la ville par des points d’eau », Géoconfluences, 2016, mis en ligne le 19 octobre 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/fait-religieux-et-construction-de-l-espace/le-sabil

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