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Géographie de la santé : espaces et sociétés

Tous cartographes : l'exemple de l'"épidémie cartographique" suscitée par la flambée de la maladie à virus Ebola

Publié le 20/05/2016
Auteur(s) : Sébastien Bourdin, enseignant-chercheur en Géographie et Développement Economique et Territorial, École de Management de Normandie – Institut du Développement Territorial

Pendant longtemps, les cartographes experts ont eu le monopole de la cartographie. Aujourd’hui, le développement et la diffusion des logiciels de cartographie automatique et la mise à disposition des données pour le grand public favorisent la multiplication des documents (carto)graphiques. Outils privilégiés de communication, les cartes sont de plus en plus présentes dans la presse et sur internet. Ayant comme mission de transmettre un message au lecteur, ces cartes constituent un discours avec une portée appréciative, évaluative, persuasive et/ou rhétorique  (Bord, 2012).

La flambée de maladie à virus Ebola en Afrique de l'Ouest fournit l'exemple de ce qu'on pourrait appeler une « épidémie cartographique », c'est-à-dire un foisonnement de représentations cartographiques diffusées dans toutes sortes de médias entre 2014 et 2015. Avec ce texte, il s’agit d’expliquer le processus de multiplication cartographique, de débusquer les erreurs induites par leur réalisation et au-delà de réfléchir, avec les élèves, sur les mutations générées par la « néocartographie ».

Complément : la maladie à virus Ebola

1. La flambée de la production de cartes

Dans le cas de l'épidémie de la maladie à virus Ebola de 2014-2015 en Afrique de l'Ouest, d'innombrables cartes ont été produites sur les sites spécialisés, sur les sites des médias et sur les blogs. La carte s'est révélée en effet un outil privilégié de représentation des données sur la flambée de la maladie.

La grande gamme de cartes produites tient à la fois au caractère hétérogène des données récoltées et à la multiplicité des producteurs de cartes. En effet, la qualité de la collecte des données est très inégale d'un système sanitaire national à l'autre et rend l’harmonisation difficile. En situation de crise sanitaire, la vérification des informations pouvant provenir d’organismes comme de simples citoyens n'est pas assurée. En outre, dans le cas d'Ebola, les symptômes ne sont pas spécifiques : la fièvre, les douleurs musculaires et abdominales, les nausées et les maux de tête peuvent provenir d'autres affections, qu’il s’agisse de grippe ou de paludisme par exemple. La fiabilité des données laisse donc à désirer : quelle confiance accorder à un assemblage de données venant de sources disparates et à une précision aussi hétérogène ?

Le grand nombre de cartes de localisation et de diffusion de la maladie à virus publiées à partir de mars 2014 sur internet et dans la presse tient à la volonté d'informer les populations sur le risque d’être gravement touchées par ce virus et sur la nécessité de prendre les précautions dictées par les organismes de santé et les gouvernements. On pourrait qualifier ces cartes de « cartes d'alerte ». Dans ce contexte, le web 2.0 permet de collecter et de diffuser des informations en temps réel. Des auteurs comme Goodchild et al. (2007) ou Haklay  et al. (2008) parlent de « l’Information Géographique Volontaire » (ou VGI en anglais) pour désigner tout l’arsenal par lequel des personnes échangent des informations géographiques, arsenal considérablement élargi avec l’utilisation massive d'internet et la diffusion des technologies liées à l’information géographique. L'histoire de la VGI montre comment la fourniture d'informations géographiques est passée des institutions nationales, des organisations sanitaires qu’elles soient nationales ou internationales et des médias aux réseaux informels des producteurs et des consommateurs d’internet c’est-à-dire aux citoyens.
 

2. Le risque du « tous cartographes »

L'analyse de quelques cartes produites dans les médias et sur internet à propos de la maladie à virus Ebola en 2014 est l'occasion de s'interroger sur les différents modes de représentation cartographique de cette crise sanitaire.

Les deux premières cartes sélectionnées tentent de montrer, à travers les codes graphiques utilisés pour représenter l’information, que l’on n’est pas en présence d’une affection bénigne mais d’une pathologie sévère. Les auteurs ont souhaité rappeler visuellement que le virus se transmettait à l’homme à partir des animaux sauvages puis se propageait ensuite dans les populations par transmission humaine. On insiste  également sur la localisation des principaux symptômes sur le corps humain. En fond de la première planche graphique se trouve une carte en dégradé de gris sans légende. Sur la deuxième planche, l’apport de la carte consiste uniquement à localiser les zones touchées par le virus Ebola. Pourtant, on aurait pu aller plus loin dans l’analyse géographique de l’ampleur de la maladie puisque le nombre de cas d’Ebola confirmés permettait de réaliser une carte en points proportionnels.

Source : AFP
Disponible sur francetvinfo, 5 août 2014

 

Source : AFP
Disponible sur Libération, 28 mars 2014

La carte ci-contre ne respecte pas les règles de la sémiologie graphique. L’auteur a choisi de présenter les données par des « cas cumulés » en fonction du nombre de cas recensés et de morts effectifs. Il aurait été préférable de représenter les données quantitatives absolues sous la forme de cercles proportionnels. Mais vu le très faible nombre d’informations à représenter, le mieux n’aurait-il pas été de présenter les données sous la forme d’un tableau qui aurait pu aussi comptabiliser la létalité ?

Source: AFP
Disponible sur Medisite, juin 2014

La représentation cartographique des données statistiques de la carte suivante n’est pas plus satisfaisante. En effet, le nombre de malades (variable en quantité absolue) est représenté par un dégradé d'aplats de couleurs alors qu'il devrait être figuré par des cercles proportionnels afin que l’œil différencie instantanément les écarts de valeurs. Les cercles proportionnels à gauche de la carte ne sont pas utiles en tant que tels. Il aurait été souhaitable d’inscrire ces chiffres dans un tableau ou de les insérer dans le texte accompagnant cette planche. Mieux, si l’auteur disposait du nombre d’habitants par région, il aurait pu calculer une densité de cas qui aurait pu justifier l’utilisation d’aplats de couleurs.

Source : AFP
Disponible sur Al Huffington Post, 19 septembre 2014

La carte ci-contre, tirée du premier rapport de situation du virus Ebola (29 août 2014) rédigé par l'OMS, souffre d’un défaut courant en cartographie, à savoir la surcharge graphique. Il en résulte une difficulté importante de lecture de la carte : l’excès d’informations représentées nuit à la compréhension et ne respecte pas une règle de base de la sémiologie graphique qui est l’efficacité. Une bonne carte est une carte visuelle. Les cartes même complexes ne doivent pas être compliquées à lire si elles veulent être efficaces. La révolution bertinienne de la sémiologie graphique est fondée sur le fonctionnement de l’œil et sa perception de l’image : le respect des règles sémiologiques permet de produire des cartes dont le message peut être perçu de façon immédiate ce qui n’empêche pas une lecture plus approfondie et détaillée de la carte (Bertin, 1967).

Source : OMS, Rapport de situation n°1, 29 août 2014, p. 6

La dernière carte est une carte collaborative et interactive réalisée par des internautes volontaires d’OpenStreetMap. À la suite de l'appel lancé par l'ONG Médecins sans Frontières, le 24 mars 2014, la communauté HOT (Humanitarian OpenStreetMap Team) s'est mise à cartographier les différents cas de maladie, les routes et l’habitat. En cinq jours, grâce à 244 collaborateurs, près d’un million d’objets ont pu être recensés avec précision et édités en ligne sur OpenStreetMap. Les nombreuses cartes publiées sur la plateforme ont permis aux médecins de tracer la diffusion d’Ebola et d'organiser leurs interventions. La mobilisation de la communauté des internautes cartographes OSM a permis la production d'une carte interactive mise à jour jusqu'au 29 avril 2014. L'intérêt du web 2.0 est ainsi démontré, particulièrement en situation d'urgence. Toutefois ces internautes volontaires ne parviennent pas toujours à réunir des données fiables et à réaliser des productions cartographiques respectant les règles sémiologiques.

Source : copie d'écran, Openstreetmap, 26 mars 2014
 

3. Entre pratiques néogéographiques et nécessité d’éduquer à la cartographie

La production cartographique est en train de subir une triple évolution. Premièrement, l’arrivée du big data (collecte et traitement d’un grand volume de données) et de l’open data (libre accès aux données en ligne) modifie les pratiques des cartographes, et par là même leur manière d’utiliser les outils de traitement des données (Graham et Shelton, 2013). Deuxièmement, le web 2.0 transforme le rapport que l’on a au support cartographique, en particulier grâce au développement d’outils complémentaires comme ceux proposés par Google Map ou encore OpenStreetMap (Neis et al., 2011) pour géolocaliser des phénomènes ou des informations ou encore annoter les cartes. L’apparition des cartes participatives en temps de crise – crisis mapping (Liu et Palen, 2010 ; Roche, 2013) – telle que celle montrée ci-dessus illustre l'utilité de ces nouvelles pratiques. Certaines cartes ou documents produits ont pu, sans être nécessairement exacts, permettre de débloquer des situations, de diffuser de l’information en temps réel et de comprendre l’évolution de la crise pour mieux l’enrayer. Troisièmement, le langage cartographique évolue : les  codes utilisés par les non-initiés sont différents des canons de la sémiologie graphique. Cette cartographie collaborative et citoyenne et ses nouvelles représentations associées interrogent sur la création d'une sémiologie graphique 2.0.

En effet, nombre de ces nouvelles pratiques (Pumain, 2010) s’opèrent en dehors ou en parallèle des pratiques « professionnelles » des géographes et des cartographes : c’est ce que l’on appelle la néogéographie (Turner, 2006). Dès lors, les enjeux de la cartographie d’aujourd’hui et de demain sont avant tout sociétaux. L’arrivée de la cartographie 2.0 (Mericskay et Roche, 2011), l’automatisation de la cartographie et le développement des SIG rendent accessible à tous la production de cartes, mais ont aussi souvent pour effet de restreindre les utilisateurs de ce type de logiciels à être de simples exécutants. Pour éviter la multiplication des cartes inefficaces dans les archives, il est nécessaire de rappeler l'utilité de l’éducation au langage cartographique. Le processus cartographique nécessite de respecter plusieurs étapes. C’est seulement à ce prix que la carte pourra être considérée comme une « image puissante rendant visibles et compréhensibles des informations nombreuses et complexes et dont la vocation naturelle est de servir de support aux débats de société » (Chapuis et De Golbéry, 2007). L’ouvrage fondateur de Jacques Bertin, Sémiologie graphique, publié en 1967 reste une référence incontournable tant dans le domaine de l’enseignement de la cartographie, que dans celui de la cartographie appliquée.

Pour autant, il serait vain de critiquer des cartes porteuses de messages sur le simple argument qu’elles s’éloigneraient de la carte respectueuse des règles. En réalité, notre rapport à la carte change… tout comme notre façon d’écrire a évolué avec les sms !  Dans un monde du « tout visuel », la sémiologie graphique a toute sa place… mais doit sans doute aussi évoluer. Communiquer autour de la cartographie, la faire découvrir au plus grand nombre et en montrer toute la richesse pour ne pas la réduire à la simple opération de quelques clics via un logiciel de cartographie automatique semble nécessaire. À un stade où l’on communique de plus en plus par les cartes, où les SIG et les logiciels de cartographie se sont multipliés et n’ont jamais été autant utilisés, où les métiers utilisant les représentations graphiques sont de plus en plus nombreux et diversifiés, dépasser le stade primitif du Gentil Spécialiste de la Technologie Numérique (Zanin, 2013) pour amener les utilisateurs à réfléchir sur leurs propres pratiques et codes (carto)graphiques et disposer d'un référentiel méthodologique commun et simple d’utilisation sont les défis de la sémiologie graphique (renouvelée ?).

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Ressources bibliographiques
sur la question des nouvelles cartographies
Ressources webographiques
  • Géoconfluences, "Ebola, géographie d'une épidémie", Veille, 4 février 2015. La veille fait l'inventaire des sites à consulter sur la maladie, sur l'approche cartographique et sur les analyses de géographes sur Ebola.
  • CartONG, ONG fondée en 2006 et basée à Chambéry. Elle est engagée dans la promotion de l'utilisation de l'information géographique pour améliorer la collecte et l'analyse des données pour l'aide humanitaire d'urgence et le développement de programmes à travers le monde.
  • 2014 West Africa Ebola Response, les données de l'équipe humanitaire d'Openstreetmap sur la maladie à virus Ebola en Afrique de l'Ouest.
  • Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT), West Africa Ebola Epidemic
  • La carte interactive du suivi de l'épidémie par HOT, dernière mise à jour 29 avril 2014

 

Sébastien BOURDIN,
enseignant-chercheur en Géographie et Développement Économique et Territorial
École de Management de Normandie Institut du Développement Territorial


Compléments, conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 4 mai 2016

Pour citer cet article :
Sébastien Bourdin, « Tous cartographes ou l'"épidémie cartographique" suscitée par la flambée de maladie à virus Ebola », Géoconfluences, 2016, mis en ligne le 16 mai 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/geographie-de-la-sante-espaces-et-societes/geographie-appliquee/tous-cartographes-ebola

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