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50 ans après Ehrlich et « La Bombe P », faut-il (re)lire Malthus et les malthusiens ?

Publié le 26/01/2018

Les programmes de l'enseignement secondaire invitent régulièrement à aborder la question de la population mondiale et de l'éventuelle surpopulation planétaire, ce qui nécessite une grande prudence pour ne pas tomber dans le catastrophisme sans pour autant minimiser les faits.

Au XXe siècle, les inquiétudes démographiques concernaient surtout la capacité à nourrir et à assurer les conditions d’existence d’une humanité en très forte croissante (1,6 milliards en 1900, 6 milliards en 2000). Si les conditions de vie de l’humanité sont meilleures en moyenne qu’il y a un siècle, la grande pauvreté est loin d’avoir été éradiquée. Aux inquiétudes concernant le développement se sont ajoutées les inquiétudes environnementales : subvenir aux besoins d’une humanité croissante impliquerait, dans beaucoup d'espaces, de poursuivre la pression sur les milieux déjà soumis à des atteintes anthropiques. Cela, d'autant plus que l’accroissement démographique s’accompagne d’une augmentation de la part des urbains. La croissance démographique mondiale, qui pourrait porter l’humanité à 10 milliards d’individus en 2050 d’après l’ONU, et une majorité de cette humanité vivra, et vit déjà, en ville.

Les adjectifs de « malthusiens » et « néo-malthusiens » ont été utilisés dans la recherche pour critiquer les prises de position les plus pessimistes, notamment l'une des plus emblématiques d'entre elles, celle des biologistes Paul et Anne Ehrlich (La Bombe P, sept milliards d’hommes en l’an 2000, 1968). On leur reproche, de manière étayée et argumentée, des « datations hasardeuses » (B. Villalba)  ou un inédiable « caractère alarmiste » (H. Lassalle). Pour Patrick Matagne, c'est la publication elle-même de l'ouvrage qui fait l'effet d'une « bombe » au même titre que le livre de Rachel Carson Silent Spring

Jusqu'à récemment, l'un des réponses scientifiques à ces raisonnements passait par des solutions technicistes selon lesquelles l’ingénierie humaine pourrait réparer les « conséquences fâcheuses » des dégradations environnementales. L'irruption des réflexions sur le changement global et sur l'Anthropocène sont peut-être en train de faire émerger un nouveau paradigme dans lequel la croissance démographique n'aura plus la même place. On ne lit pas les projections démographiques aujourd'hui de la même manière que dans les années 1970. Alors que d'un côté se pose toujours la question du développement et de l'accès au bien-être de toute l'humanité, de l'autre se pose aussi celle de la finitude des ressources et des atteintes environnementales. Dans le même temps, un nombre croissant d'États s'interrogent sur leur vieillissement et leur déclin démographique présent ou futur. 

Dans ce contexte, plusieurs publications récentes invitent à relire Thomas Malthus, ou en tout cas à reconsidérer les thèses de cet économiste britannique, et surtout à les différencier de celles des néo-malthusiens, qui en auraient déformé la pensée.

Pour Yves Charbit, Malthus fonctionne comme un « épouvantail » représentant tous ceux qui estiment que la population mondiale augmente trop vite. Il estime que cela a fait oublier les capacités des Malthus à proposer des modèles économiques pertinents pour comprendre son époque. Il rappelle que ses idées, tombées dans l’oubli lorsque l’amélioration des conditions de vie a entraîné la baisse de la natalité au XIXe siècle, ont été réactivées avec les inquiétudes démographiques du second XXe siècle. En fait, selon l’auteur, la pensée de Malthus est plus complexe que ce qu’on en dit habituellement, notamment parce qu’il avait proposé plusieurs scénarios, dont un qui prévoyait la croissance du secteur agricole, en contradiction avec l’idée d’un plafond des subsistances habituellement attachée à son nom.

Dans un article de 2009, Paul et Anne Ehrlich reviennent sur leur ouvrage qui s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires, La Bombe P. Ils estiment que la principale erreur du livre est « son titre », choisi par l’éditeur, « parfait dans une perspective marketing mais qui a conduit Paul [Ehrlich] à être catégorisé comme quelqu’un qui ne s’intéresse qu’au nombre d’humains. » (p. 8).

  • Paul R. Ehrlich et Anne H. Ehrlich, "The Population Bomb Revisited". Electronic Journal of Sustainable Development, volume 1, pages 63–71, 2009.


Les auteurs de l’article tiennent à justifier la position qu'ils avaient adopté dans leur ouvrage écrit il y a cinquante ans. Pour eux, non seulement ils avaient vu juste, mais encore étaient-ils encore trop optimistes. Parmi les conséquences de l'augmentation démographique, ils avaient sous-estimé certaines des dégradations environnementales à venir, notamment climatiques et écosystémiques, que l’état des connaissances scientifiques de 1968 ne permettait pas encore de prévoir. L'utilsation dans l'article d'allusions aux « quatre cavaliers de l’apocalypse » et à l’effondrement des civilisations anciennes n’est pas pour mettre un terme aux accusations de catastrophisme qui sont souvent adressées aux deux auteurs.

Un court entretien dans le journal Le Temps laisse pourtant entrevoir une position plus nuancée malgré son titre : Étienne Dubuis, « Paul Ehrlich : "L’humanité ferait bien de revenir à 1,5 milliard d’individus" », Le Temps, 29 avril 2016. Ce type de positions est assez proche de celles du « 2e appel des 15 000 scientifiques » de 2017, dont l'une des préconisations était d'« estimer une taille de population humaine scientifiquement défendable et soutenable à long terme. »

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