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Fait religieux et construction de l'espace

Cadrage et problématiques générales

Publié le 11/01/2013
Auteur(s) : Marie-Hélène Chevrier, doctorante en géographie, ENS de Lyon, Université Lyon 2, UMR EVS 2600
Nathalie Reveyaz, IA-IPR d'histoire-géographie, Académie de Grenoble

1. Cadrage scientifique

1.1. Les enjeux de l’étude géographique d’une interaction entre fait religieux et construction de l’espace

« L’Occident chrétien », le « monde arabo-musulman », ces deux expressions couramment employées font le lien entre religion et géographie. Elles sont surtout témoins de l’approche très réductrice de la thématique religieuse qui a longtemps dominé en géographie, le fait religieux étant souvent réduit à une simple cartographie, le plus souvent à grands traits, des principales religions. Ce tableau de la répartition des différents systèmes de croyances est certes un préambule indispensable à toute étude du religieux mais il comporte deux écueils : le risque de tomber dans un certain déterminisme (les ressortissants de telle partie du monde appartiennent à telle religion) et celui d’occulter totalement les minorités religieuses.
Pour surmonter ces deux difficultés, l’étude des religions a peu à peu fait place à l’étude des faits religieux, comme le montrent quelques publications récentes (Dictionnaire des faits religieux sous la direction de Régine Azria et Danièle Hervieu-Léger en 2010, n°6 de la revue Carnets de géographes sur les « approches spatiales du fait religieux » en 2013, entre autres). Ce changement de perspective s’avère particulièrement fécond car le fait religieux est, comme le rappelle le sociologue Jean-Paul Willaime un objet multidimensionnel. Il s’agit d’un « fait collectif », mettant en jeu différents acteurs (croyants, autorités religieuses mais également autorités civiles) ; d’un « fait matériel », générant des organisations spatiales particulières ; d’un « fait symbolique », à l’origine de différentes représentations du monde et de l’espace et d’un « fait expérientiel et sensible » qui intervient dans les interactions entre l’individu ou les sociétés et l’espace (Willaime, in Azria, Hervieu-Léger, 2010). Il est ainsi important de questionner l’espace au prisme du fait religieux.
Ce dossier traite plus spécifiquement des interactions entre fait religieux et construction de l’espace. En effet, Pierre Deffontaines notait déjà, en 1948, dans son ouvrage Géographie et religions, les « répercussions géographiques des faits de religion dans le paysage », ce que l’historien et philosophe Mircea Eliade développait, à peine dix ans plus tard, dans son ouvrage Le sacré et le profane. Ce dernier s’ouvre ainsi par le constat que « pour l’homme religieux, l’espace n’est pas homogène ; il présente des ruptures, des cassures : il y a des portions d’espace qualitativement différentes des autres » (Eliade, 1957). Ce qu’il met ainsi en évidence, ce sont des discontinuités spatiales produites par les faits religieux, à toutes les échelles. En découlent des territorialisations spécifiques (certains espaces sont sanctuarisés, tel groupe religieux se regroupe dans tel quartier d’une ville, des routes et filières internationales se développent par le biais des pèlerinages, etc.). Les différents systèmes religieux participent ainsi à la construction de l’espace, en l’investissant de valeurs et de significations et en se matérialisant physiquement dans toutes sortes d’édifices et de pratiques spatiales, mais l’espace peut également contribuer à l’évolution du religieux, notamment dans le contexte actuel de mondialisation et de relativisation des distances. Les religions ne sont plus « cantonnées » à certaines régions mais se diffusent largement, diffusion facilitée par les moyens de communication tels qu’internet qui permet même, par exemple, de faire un pèlerinage sans bouger de chez soi. Étudier les interactions entre fait religieux et construction de l’espace permet de mieux comprendre la fabrique des territoires qui sont, de fait, investis de valeurs et de significations pouvant varier d’une société à l’autre.

1.2. La nécessité de prendre du recul sur un objet brûlant d’actualité

Porter un regard géographique sur les faits religieux paraît d’autant plus important que les questions de religion envahissent les sphères médiatique et politique dans le contexte actuel. Ce sont bien souvent des controverses ou des événements tragiques qui ont amené les géographes à s’intéresser au fait religieux, notamment dans une approche géopolitique : le n°56 d’Hérodote sur « Églises et géopolitique » en 1990 fait suite à l’affaire du foulard de Creil ; une édition du Festival international de géographie est consacrée à la religion un an après les attentats du 11 septembre 2001 et la majorité des contributions y traitent de géopolitique. C’est bien plus récemment que les faits religieux sont abordés pour eux-mêmes, comme objets spatiaux et comme objets permettant une lecture renouvelée de l’espace et des grandes dynamiques à l’œuvre dans les sociétés. Le numéro 6 des Carnets de géographes (2013) et le récent n°80 de L’information géographique (2016) font état de la diversité des travaux géographiques sur le religieux (diversité des faits religieux étudiés et diversité des approches). De même, deux atlas récents (les deux rééditions de l’Atlas des religions de la collection Autrement et de l’Atlas des religions Le Monde / La Vie, en 2015) montrent une volonté de cartographier les faits religieux en dépassant le simple stade de la localisation des différentes religions pour davantage insister sur la diversité des territoires construits par le religieux.

Il s’agit bien, à travers ce dossier comme dans ces récents travaux, de montrer comment la géographie peut se saisir du religieux et ainsi donner des clés pour en faire une lecture scientifique.

1.3. Les thèmes principaux du dossier

Le dossier permettra d’aborder les différentes facettes des interactions entre fait religieux et espace :

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2. Cadrage pédagogique

L’enseignement du fait religieux est inscrit et installé dans les programmes scolaires d’histoire à la suite du rapport Joutard de 1989. La considération de cet enseignement suit les recommandations ou délimitations données par Régis Debray, dans un rapport de 2002 demandé par le Ministère de l’Éducation Nationale, qui considère les religions « en tant que fait de civilisations » afin de « donner à chaque élève accès à la compréhension du monde » [1]. La loi pour la refondation de l’École du 8 juillet 2013 réaffirme la mission de l’école dans la transmission et le partage des valeurs de la République pour faire « acquérir à tous les élèves le respect de l'égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité » [2].  La charte de la laïcité à l’école précise qu’un « enseignement laïque des faits religieux et des civilisations » [3] est nécessaire pour aider à cette compréhension. Dans la terminologie, le pluriel remplace ainsi le singulier pour considérer la diversité des croyances dans le monde actuel notamment dans les programmes de l’enseignement moral et civique [4] au cycle 4 et la dimension de la sensibilité pour comprendre la diversité des sentiments d’appartenance notamment religieux. Le fait religieux en rapport à l’espace, à la construction de l’espace paraît quant à lui plus limité dans la géographie scolaire à la spatialisation des grandes aires religieuses à l’échelle mondiale, et à la dimension géopolitique de leurs rapports. Cependant, considérer le fait religieux comme un acteur ou un vecteur dans la construction de l’espace à toutes les échelles aide à sa compréhension.

Plusieurs angles dans l'approche des interactions entre fait religieux et construction de l’espace présents dans le dossier peuvent être envisagés dans la géographie scolaire :

  • la dimension du religieux et de sa traduction spatiale à l’échelle locale dans les modes d'occupation et de gestion de l'espace comme dans les pratiques sociales. Ainsi, les relations entre religions et espace peuvent se traduire en terme d’aménagements. Ce questionnement peut se trouver au cœur d’une étude de cas en classe de première générale pour le thème introductif « comprendre les territoires de proximité », il peut permettre d’aborder des conflits d’acteurs et d’usages. La spatialisation des religions notamment à l’échelle de la ville peut être une entrée riche pour conduire cette réflexion. Il est ainsi possible de l’aborder dans toutes les études liées à la ville comme dans la construction progressive du concept d’habiter notamment dans le programme de la classe de 6ème (cycle 3) comme dans le programme de classe de 4ème (cycle 4) dans les études de cas du thème 1 prenant appui sur de grandes villes. La notion de paysage religieux et du religieux est à considérer. L’article d’Hervé Vieillard-Baron, « Les religions dans les banlieues : territoires et sociétés en mutation » permet d’aborder cet aspect.
  • la grille géoculturelle de lecture du monde en abordant le rôle du fait religieux dans la mondialisation en lien tout d’abord avec la diffusion et la répartition des religions, (en classe de terminale S et ES-L, le thème 1 « Clés de lecture d’un monde complexe – des cartes pour comprendre le monde »). Le lien fait religieux, diffusion et migration peut être particulièrement riche pour les élèves en considérant la place de la religion dans les pays d’accueil des migrants et ce dans les études sur les mobilités transnationales : thème 2 en classe de 4ème (cycle 4), en terminale : ST2S – STMG (thème 2 - « La mondialisation : acteurs, flux et réseaux » avec le sujet d’étude au choix sur Les migrations internationales) ou TS et ES-L (thème 2 - « Les dynamiques de la mondialisation » avec les questions « acteurs, flux et débats » (TS) et « mobilités, flux et réseaux » (TES-L). Pour ces mêmes points de programme, les mobilités au sens de pèlerinages, du tourisme religieux peuvent être considérés pour la production d’espace que génère le fait religieux. L’article de Marie-Hélène Chevrier, « Pèlerinage, développement urbain et mondialisation : l’exemple de Lourdes » peut servir de point d’ancrage.
  • les enjeux géopolitiques qui considèrent les partages de l'espace conflictuels ou non. Ils se posent à l’échelle mondiale (cf. supra, les références au programmes de terminale des séries générales), et s'emboîtent aussi aux échelles locales, en particulier dans les espaces métropolitains où coexistent différentes religions. En plus des références citées supra pour l’échelle locale, les programmes de terminale des séries générales peuvent donner l’occasion pour traiter dans le thème 3 la question sur « Le continent africain face au développement et à la mondialisation » de considérer cette dimension. L’article de Maud Lasseur, « Le pluralisme religieux dans la production des villes ouest-africaines » éclaire cette vision.
  • le positionnement des Églises face à la nature, sa préservation, sa prise en compte, devenant ainsi des acteurs possibles dans la gestion du milieu naturel et la réflexion sur la durabilité de cette gestion. L’article de Bertrand Sajaloli et Etienne Grésillon, « L’Église catholique, l’écologie et la protection de l’environnement : chronique d’une conversion théologique et politique » s’avère une ressource pour le thème introductif de la classe de seconde « les enjeux du développement » comme pour la classe de 5ème (cycle 4) pour introduire cette dimension dans la réflexion conduite plus particulièrement dans les thèmes 1 « la question démographique et l’inégal développement » et 2  « des ressources limitées, à gérer et à renouveler ».
     

Le dossier thématique « Fait religieux et construction de l’espace », dans son ensemble, permet donc de considérer le fait religieux comme un objet d’étude géographique tant dans la production d’espaces spécifiques, que dans la part d’invisible contenue dans le religieux qui pèse dans les interactions homme-milieu-espace vécu-espace produit. Il est précieux pour les enseignants, il leur permet d’élargir le champ de lecture et de compréhension des espaces et des territoires crées dans leur dimension identitaire.

Notes

[1] Debray R., (2002), L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque

[2] Code de l’éducation, article L111-1

[3] Ministère de l’Education Nationale, (2015), circulaire accompagnant la Charte de la laïcité à l’École – septembre 2013

[4] BO spécial n°11 du 26 novembre 2015

Pour compléter

Voir les ressources utiles dans la rubrique Ressources classées.

 

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