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Le Sahara entre ses deux rives. Éléments de délimitation par la géohistoire d’un espace de contraintes

Publié le 19/12/2017
Auteur(s) : Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique - Université Bordeaux-Montaigne, Sciences Po Bordeaux
Délimiter les espaces sahariens et sahéliens est une mission impossible, mais tenter l'exercice permet à tout le moins de proposer une géographie mouvante de ces espaces au cœur de dynamiques actuelles contradictoires : tentative de contrôle par la coopération entre États, insécurité allant jusqu'à la guerre civile, exploitation des ressources, réactivation des routes transsahariennes... Une histoire de la construction de cet espace permet d'esquisser une carte, et surtout de constater les limites de la cartographie pour rendre compte des réalités du terrain.

Bibliographie | citer cet article

Prendre en considération cette moitié d’Afrique comprise entre le Sahel et la Méditerranée conduit à redonner au grand désert (al-Ṣaḥrāʾ en arabe) une position centrale qu’il a probablement toujours occupée. Un espace désertique aussi immense, qui a succédé dans le temps long à une mer intérieure et une forêt humide presque aussi vastes, ne peut qu’attirer l’attention, surtout lorsque son territoire semble constituer une barrière continue d’est en ouest entre l’Afrique méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne.

Mais est-ce vraiment une barrière ? Le Sahara, milieu contraignant s’il en est, a longtemps interdit toute sédentarisation durable des hommes, et ceux-ci n’ont eu d’autre choix que d’être mobiles en empruntant des pistes nord-sud qui assuraient les échanges entre la rive nord du grand désert et la rive sud, fort opportunément nommée sah’l en arabe (le rivage, le bord)((Des régions côtières méditerranéennes de Tunisie et d’Algérie portent également le nom de Sahel.)). Il existait également quelques itinéraires est-ouest pour les caravanes de sel (l’azalaï en langue tamasheq).

Il est important de souligner que la massivité de l’espace saharien ne le rend pénétrable que par ces quelques pistes, couloirs hautement stratégiques dont le contrôle est au cœur de toute l’histoire de cette partie de l’Afrique. Les oasis ont été créées le long de ces corridors pour servir d’étapes aux commerçants, voyageurs et guerriers, de la même manière que des points d’appui avaient été aménagés sur les côtes des océans pour permettre aux navires de se ravitailler. Théodore Monod parlait de « traversées hauturières ».

Les conquérants, les explorateurs et les marchands sont majoritairement venus du nord de l’Afrique en empruntant ces quelques pistes. Les marchandises et les esclaves remontaient du sud par les mêmes itinéraires. Au cours de la période précoloniale, les entrées (nord) et les sorties (sud) du Sahara ont été différemment affectées par cette dynamique, qui a été bousculée mais pas effacée par la colonisation européenne. Depuis la décolonisation, les crises politico-militaires qui frappent l’Afrique au nord du 12ème parallèle trouvent une partie de leurs causes dans l’histoire des siècles passés.

Cet essai de géohistoire ne prétend pas donner un sens général et unique au tableau géopolitique de la zone concernée, mais il indique quelques pistes de réflexion. Il suit le fil rouge des contacts entre la rive nord du Sahara (l’Afrique méditerranéenne) et la rive sud (l’Afrique sahélienne), pour essayer de savoir si les échanges et les influences croisées permettent d’esquisser les caractéristiques d’un espace allant du Sahel à la Méditerranée.

 

1. L’aridité et la contrainte dans le grand désert saharien

Les géographes et les cartographes, qui souvent sont les mêmes, ont besoin de tracer des limites, et le Sahara affiche d’emblée la difficulté, voire l’impossibilité de l’exercice. En général, à la suite de Robert Capot-Rey (1953), on retient des critères bioclimatiques ou biogéographiques : au nord l’isohyète 100 mm, qui constitue la limite sud de l’olivier ou du palmier-dattier, et au sud l’isohyète 200 mm qui correspond à peu près à la limite nord du cram-cram (Cenchrus biflorus, voir figure 1), graminée dont les glumes à crochet « interdisent l’entrée de la prairie à quiconque n’est pas chaussé ou monté » (ibid. p. 54).

 
Figure 1. Le cram-cram (Cenchrus Biflorus)

cram-cram (Cenchrus biflorus) illustration : Jean-Benoît Bouron 2017 LIBRE DE DROITS

Cette herbacée annuelle, reconnaissable à son épillet très piquant qui s'accroche aux vêtements, est une plante fourragère indispensable à l'alimentation du bétail, également consommée comme une céréale par les populations pastorales. Image libre de droits.

 

Entre ces limites, le Sahara mesurait 8,5 millions km² d’après Pierre Rognon (1994). Mais il aurait progressé de 250 km vers le sud depuis 1900 (Mainguet, 2003), et dépasserait donc 9 millions de km² soit 30 % de la superficie totale du continent africain. Cette proportion ne doit jamais être perdue de vue quand on établit des moyennes africaines, car ce tiers de continent est totalement inexploitable au plan agricole. Il s’agit d’immensités inhospitalières, composées pour 20 % d’étendues sableuses, notamment les grands ergs, (champs de dunes, appelées barkhanes), comme le grand Erg oriental ou le grand Erg occidental. Le reste est constitué de plaines caillouteuses (les regs, comme le Tanezrouft) ou de plateaux rocheux (les hamadas), ou de massifs montagneux comme le Tibesti, le Hoggar ou le Tassili des Ajjers. On estime la population de cet ensemble physique à moins de dix millions d’habitants, soit 0,6 % de la population africaine.

>>> Voir dans le glossaire de Géoconfluences : Géomorphologie des déserts (erg, reg...)

Encore plus difficile à circonscrire que l’Afrique saharienne, l’Afrique sahélienne est tributaire de la grande variabilité de sa pluviométrie. En général, on s’accorde à établir la limite sud du sahel africain à l’isohyète 500 mm, qui passe – plus ou moins selon les années – par Dakar, Bamako, Niamey et Ndjamena.

Le changement climatique, sensible depuis plusieurs décennies et notamment pendant la grande sécheresse des années 1970-2000 (voir encadré 1), semble avoir eu des effets d’aridification plus marqués au sud que dans la bande méditerranéenne au nord. Les populations elles-mêmes ont produit des stratégies différentes pour la maîtrise de l’eau, puisque les sociétés rurales méditerranéennes ont mis au point très tôt aux marges du désert des techniques d’irrigation sophistiquées, allant du chadouf (puits à balancier) à la noria (godets sur roue à aubes) et jusqu’au système des foggaras, canalisations souterraines branchées sur les sources et inspirées des qanat de Mésopotamie.

Cette préoccupation avait également fait naître des projets coloniaux, notamment celui du capitaine François-Élie Roudaire de créer une « mer saharienne » dans la dépression salée du sud-est algérien en captant la Méditerranée dans le Golfe de Gabès (Létolle et Bendjoudi, 1997 ; Marçot, 2003), mais ces projets ne virent jamais le jour.

Dans la partie sahélienne, les techniques d’irrigation sédentaires n’ont pas été la principale réponse des sociétés rurales à la contrainte de l’aridité. Les périmètres irrigués implantés pendant la colonisation dans la zone sahélienne ont été pour la plupart abandonnés, par exemple dans la vallée du fleuve Niger, entre la frontière du Mali et Niamey, près de Tillabéri. La prise de conscience de la menace de désertification a été lente, mais une initiative de très grande ampleur a été imaginée en 2002 et lancée en 2007 par l’Union africaine : la Grande Muraille verte pour le Sahel et le Sahara (GMV). Il s’agit d’une bande de 15 km de large sur 7 600 km de long entre Dakar et Djibouti, d’abord consacrée au reboisement mais qui devra également accueillir des projets intégrés de développement rural auquel on espère que les populations concernées adhèreront (Courcoux, 2010).

>>> Voir aussi Léa Billen, « Jardins féminins aux portes du Sahel », image à la une de Géoconfluences, 20 mai 2016.

Parallèlement, et pour « sauver le lac Tchad », un gigantesque projet de transfert d’eau à partir des fleuves Congo et Oubangui fut élaboré en 1992, puis réactivé en 2010 avant d’être abandonné pour cause d’irréalisme (Bouquet, 2011b). Les recherches récentes tendent à nuancer les menaces pesant sur ce lac.

La recherche et la maîtrise de l’eau demeurent donc les préoccupations majeures des populations. Il conviendra de conserver cette donnée majeure à l’esprit quand on tentera d’expliquer les crises qui secouent la région étudiée. En effet, les conflits d’usage, qui sont à l’origine de nombreuses tensions dans cette zone, viennent du partage de la ressource en eau.

 
Figure 2. Les limites du Sahara et du Sahel : un numéro d'équilibriste cartographique

Carte de Jean-Benoît Bouron — Sahara Sahel milieux délimitation 200 mm

Même l'isohyète des 200 mm n'est pas une limite satisfaisante en elle-même : cette moyenne annuelle cache une très forte variabilité, d'un mois à l'autre et d'une année à l'autre, sans parler des variations sur des pas de temps plus long, pluriannuels et séculaires. La cartographie des milieux oblige à des contorsions, comme l'usage de barbules symbolisant des écotones de largeur variable entre grands biomes. La transition de la forêt à la savane et à la steppe est un gradient et tracer des limites est nécessairement arbitraire. Voir : Pierre Le Hir, « La planète est plus « verte » qu’on ne le pensait », Le Monde, 12 mai 2017.

Réalisation : J.-B. Bouron pour Géoconfluences, 2017. Carte libre de droits pour l'usage pédagogique en classe. >>> Voir en meilleure définition

 

2. Quelle maîtrise du milieu à l’époque précoloniale ?

S’il n’est pas simple de cartographier cet espace à l’époque contemporaine, il est encore plus difficile d’en esquisser le tableau géographique pour la période précoloniale. En effet, le continent africain est resté très longtemps terra incognita pour les Européens, notamment dans sa partie saharienne et subsaharienne, et les descriptions écrites, laissées par les voyageurs et les géographes arabes (Mauny, 1967 ; Cuoq, 1975), puis par les explorateurs européens (Grenouilleau, 2017), ont laissé dans l’ombre l’essentiel de ce qu’il faudrait connaître, tout en diffusant des savoirs ethnocentrés.

On a remarqué que tous ont traversé le Sahara dans le sens nord-sud. Quant à ceux qui occupèrent cette immensité désertique, les colonisateurs ont longtemps été tentés de les ranger dans l’ « Afrique blanche », par opposition à l’ « Afrique noire », avant que l’on renonce à cette typologie scientifiquement incorrecte, mais dont l’usage est resté fréquent en France même après la période coloniale. Pour autant, le contrôle des routes transsahariennes fut toujours assuré par les populations qui y vivaient (Touaregs, Maures, Toubous), selon un mode de vie relevant du nomadisme pastoral mais incluant des activités commerciales, et parfois une exploitation des oasis par le biais de captifs enlevés dans les villages sédentaires des régions situées au sud du désert.

Cette relation de dominant à dominé a longtemps marqué l’histoire de la zone sahélo-saharo-méditerranéenne, avec l’organisation ancienne d'États qui ont structuré l’espace sans pour autant dessiner des territoires bornés par des frontières (Sellier, 2011).

Sur la rive nord du grand désert, l’islamisation a progressé d’est en ouest avec les conquêtes arabes, mais certaines tribus berbères sont devenues à leur tour dominatrices, notamment sous les dynasties almoravides et almohades (XIème-XIIème siècle). À cette époque, le califat almohade contrôlait les oasis sahariennes occidentales dans lesquelles ils employaient une main d’œuvre servile capturée au sud, et sa zone d’influence s’étendait jusqu’à Aoudaghost (actuelle Mauritanie, voir figure 3).

Sur les marges méridionales, le contrôle des territoires relevait également d’une alchimie militaro-commerçante reposant aussi sur l’asservissement de certaines catégories de populations. Entre le XIIIème et le XVIème siècle, l’Empire songhaï, centré sur le delta intérieur du fleuve Niger, s’étendait du fleuve Sénégal jusqu’aux cités haoussa, et les cultivateurs étaient au service des conquérants. Au XVIIème siècle, la conquête marocaine soulignait l’orientation nord-sud des mouvements de domination politique à l’ouest du Sahara, même si les Touaregs, les Peuls, les Bambaras et quelques autres groupes finirent par s’affranchir, au XIXème siècle, du joug maghrébin.

Plus à l’est, le royaume du Kanem-Bornou, fondé par des conquérants d’origine nilo-saharienne, a contrôlé la région du lac Tchad pendant près de dix siècles (Xème-XIXème). Là encore, il s’agissait de groupes de grands nomades sahariens entretenant des rapports de domination à l’encontre des populations sédentarisées du sud. Enfin, la partie orientale du Sahara a également vu émerger des empires (Ouaddaï, Darfour) qui ne se sont éteints qu’avec les colonisations française et anglaise du XIXème siècle (figure 3).

 
Figure 3. Des empires sahélo-sahariens aux empires coloniaux

Carte de Jean-Benoît Bouron — histoire de l'Afrique, Sahara et Sahel : empires médiévaux et colonisation

La période médiévale voit se succéder plusieurs empires sahélo-sahariens, tournés vers l'intérieur du continent. L'exploitation des mines d'or et les échanges commerciaux par les routes marchandes transsahariennes sont au coeur de l'économie de ces empires. D'autres royaumes ne figurent pas sur la carte comme le Bénin. La colonisation, très rapide à partir de la conférence de Berlin (1884-1885), transforme l'organisation du continent en littoralisant les échanges avec l'extérieur, qui avaient circulé jusque là uniquement par les routes transsahariennes. 

Réalisation : J.-B. Bouron pour Géoconfluences, 2017. Carte libre de droits pour l'usage pédagogique en classe. >>> Voir en meilleure définition

 

Malgré l’insuffisance des sources écrites((L’écriture n’était pas connue au sud du Sahara, et que l’histoire de cette région repose presque entièrement sur la tradition orale ? On aimerait pouvoir trouver dans les 374 000 manuscrits sauvés de Tombouctou (écrits en arabe) des références plus précises sur le « Moyen-Âge » africain, mais l’exploitation scientifique de ces documents est en cours)), ces quinze siècles d’histoire laissent assez clairement entrevoir quelques traits marquants. D’abord, la volonté hégémonique des groupes du nord de contrôler les routes sahariennes et, par extension, les territoires méridionaux, est restée relativement constante dans le temps long. On remarque ensuite que, derrière des vocables empruntés à l’historiographie occidentale, les empires, royaumes et califats recouvraient des espaces sans frontières, souvent séparés les uns des autres par des discontinuités larges, ce qui rend la cartographie difficile.

Ces éléments d’héritage ont peut-être été recouverts par la colonisation, mais ils n’ont pas totalement disparu, et les tensions actuelles en sont l’illustration.

 

3. Colonisation et décolonisation, en moins d’un siècle

À l’exception de l’Algérie, occupée par la France à partir de 1830, et des têtes de pont du commerce triangulaire, tous les pays concernés par la zone d’étude ont connu moins d’un siècle de colonisation.

On remarque d’abord la violence de la conquête coloniale européenne, même si elle fut inégale selon les territoires, et même si la violence guerrière existait dans les sociétés précoloniales. Derrière ces opérations militaires se dessinait la volonté d’exploiter économiquement les régions occupées, mais aussi de conduire une mission dite « civilisatrice ». La pacification des espaces soumis à des turbulences récurrentes, avec parfois une arrière-pensée de prosélytisme chrétien, et la lutte contre les pratiques esclavagistes à l’œuvre chez certaines sociétés saharienne et sahélienne, ont pu fournir une justification à la domination coloniale((La Grande Bretagne avait aboli l’esclavage en 1833, et la France en 1848.)). Cet aspect de la rencontre entre l’histoire précoloniale et la colonisation n’a peut-être pas été suffisamment rappelé (Pétré-Grenouilleau, 2006), alors qu’il apporte un certain nombre d’éléments explicatifs aux crises qui ont éclaté au moment des indépendances et après.

Un bouleversement tout aussi important fut le découpage linéaire d’un espace qui ignorait largement les frontières politiques. mais les principes de partage de l’Afrique édictés par Bismarck lors de la Conférence de Berlin (1885) aboutirent à des tracés souvent obtenus par le compas et la règle. (Atlas du Sahara-Sahel, 2014, p. 44 [en ligne]). Certes, aucune frontière n’est « naturelle », mais contrairement à d’autres frontières tracées au cordeau, celles-ci ont été imposées par des envahisseurs extérieurs.

Peut-être était-ce dans le but de « trouver un espace légitime pour les sociétés mobiles » (Retaillé in Atlas du Sahara-Sahel, 2014, p. 21) au moment des indépendances que les autorités françaises imaginèrent en 1957 un découpage tenant compte de la spécificité des aspirations des populations sahariennes. Ainsi fut créée la communauté territoriale de l’OCRS (Organisation commune des Régions sahariennes), incluant à l’intérieur d’un périmètre original la plupart des groupes maures, touaregs et toubous (Boilley, 1993). Certes, les préoccupations de la France étaient aussi de garder indirectement sous contrôle les richesses pétrolières et gazières du sous-sol ainsi délimité, mais les responsables politiques de l’époque n’étaient pas insensibles aux revendications des chefs coutumiers sahariens, demandant à ne pas être placés sous l’autorité « d’une majorité noire, dont l’éthique, les intérêts et les aspirations ne sont pas les mêmes que les [leurs] » (Lecoquière, 2015, p. 39). Ce texte trouve une résonance particulière avec la crise malienne, de la même manière qu’on aurait dû s’en souvenir lors des rébellions toubou dans les années 1970 au Tchad (Bouquet, 1984), et lors des soulèvements touaregs au Niger dans les années 1990 (Grégoire et Bourgeot, 2011)

 
Figure 4. Le Sahara reste une barrière pour les circulations entre deux systèmes urbains

Carte de Jean-Benoît Bouron — Sahara Sahel routes et villes

Réalisation : J.-B. Bouron pour Géoconfluences, 2017. Carte libre de droits pour l'usage pédagogique en classe. >>> Voir en meilleure définition

 

Toutefois, c’est bien l’exploitation économique des colonies qui imprima à l’évolution de ces territoires sahélo-saharo-méditerranéens les marques les plus tangibles et sans doute les plus durables, avec des modèles qui différaient sensiblement entre, d’une part, le Maghreb et le Machrek – notamment l’Algérie – et, d’autre part, la zone sahélienne. Sur les deux rives, les pouvoirs coloniaux n’accordaient guère aux populations autochtones leurs droits légitimes et donc la part des richesses qui leur revenait. La découverte, dès 1956, de gigantesques réserves de pétrole et de gaz dans le sous-sol saharien conduisit à ouvrir de nouvelles pistes transsahariennes, et à relativiser l’importance des circuits commerciaux précoloniaux, peu à peu marginalisés par les nouvelles routes.

L’autorité avait changé de main, et les administrations coloniales avaient imposé sans trop de précaution des règles de vie en société qui rompaient avec les coutumes. C’est ainsi que les nouveaux modèles de gouvernement des hommes et les nouveaux modèles économiques furent transférés aux nouveaux pouvoirs issus des indépendances.

 

4. La période « postcoloniale »

((Le mot « postcoloniale » est utilisée ici au premier degré. Les guillemets font référence à un autre débat.)) Les frontières coloniales furent conservées au moment des indépendances, dans leur version « balkanisée » puisque les exigences des nouveaux pouvoirs des États situés au sud du Sahara aboutirent à 13 600 km de frontières supplémentaires (Foucher, 1994), notamment à celles qui ont divisé l’ancien Soudan français. C’est cette carte qui fut cristallisée par l’OUA (Organisation de l’Union africaine) en 1964, et les frontières issues de la colonisation ont été considérées depuis comme intangibles((La création du Soudan-du-Sud en 2011 fut la première entorse à cette règle.)).

Intervenues dans un contexte de monde bipolaire, les indépendances débouchèrent parfois sur le choix du modèle marxiste, comme en Algérie ou en Guinée, mais le plus souvent ce fut un alignement progressif sur l’Occident. Partout, au nord comme au sud du Sahara, s’installèrent pendant les trente premières années des régimes autoritaires, voire dictatoriaux, appuyés sur des partis uniques.

On remarque néanmoins que l’ancienne dualité entre l’Afrique blanche et l’Afrique noire a perduré, simplement remplacée dans le vocabulaire courant par une différenciation entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne. Sans rien retirer à l’intérêt des études récentes sur les circulations et la remise en question des différents découpages infra-continentaux, cela confirme que le grand désert saharien constitue sinon une barrière du moins une délimitation assez claire, et pas seulement dans les représentations, entre deux ensembles qui ont évolué différemment (Comolet, 2013).

Plusieurs facteurs se sont conjugués pour mettre en difficulté la stabilité des nouveaux États et pour dessiner le tableau géopolitique actuel de la zone d’étude : l’ajustement structurel, l’échec de la transition démographique, le changement climatique, les réformes foncières, et la marche forcée du processus démocratique.

Après une ou deux décennies de tâtonnements budgétaires, la quasi-totalité des pays fraîchement indépendants ont dû passer sous les fourches caudines des institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale) qui leur ont imposé, dès les années 1980, des PAS (Programmes d’Ajustement Structurel). Il s’agissait d’équilibrer les dépenses et les recettes, et donc d’appliquer des mesures strictes d’austérité qui ont frappé les secteurs sociaux (éducation, santé) mais aussi régaliens (administration, police, justice). Les États d’Afrique du Nord, parmi lesquels deux étaient de gros producteurs de pétrole (Algérie, Libye) ont été moins touchés.

Les conséquences à court terme, pour les pays d’Afrique subsaharienne concernés, ont été une paupérisation des populations et, à moyen terme, un affaiblissement des systèmes scolaires, de la protection sanitaire et, plus gravement, de l’encadrement de l’État, notamment dans les régions périphériques éloignées des capitales. Ainsi se sont constituées, la corruption aidant, des zones de non droit (« zones grises ») dans lesquelles se sont infiltrés des trafiquants, puis des autorités illégales d’essence mafieuse, et enfin des terroristes djihadistes.

Parmi les conséquences négatives des programmes d’ajustement structurel, on peut inscrire l’échec de la transition démographique en Afrique sahélo-saharienne. En effet, les difficultés rencontrées par les familles pour scolariser leurs enfants, et notamment les filles, la baisse des moyens accordés aux dispensaires et autres institutions d’encadrement sanitaire, et plus généralement la diminution sensible des budgets sociaux, ont compromis les opérations visant à l’espacement des naissances dans les années 1980. Le format de cet article ne permet pas d’aller plus loin dans cette direction mais le lecteur peut se référer aux travaux de Jean-Pierre Guengant (2011a).

La croissance démographique des pays de la zone restent très élevée, atteignant parfois 6 ou 7 enfants par femme dans certaines régions (ibid.). La plupart des démographes et des économistes ne craignent plus d’être traités de néo-malthusiens quand ils tirent la sonnette d’alarme. Aux développementalistes qui continuent d’affirmer que l’extrême jeunesse de la population africaine est une chance, des spécialistes répondent que tirer les bénéfices du dividende démographique passe par des conditions impératives (Guengant, 2011b), notamment la nécessité de créer dans la zone 29 millions d’emplois par an dans le secteur formel jusqu’en 2035 pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail((Communication de la Commission européenne au Parlement européen (22/11/2016).)), sans parler des politiques éducatives nécessaires. Même si ce défi touche moins l’Afrique méditerranéenne, où la transition démographique semble terminée, les problèmes d’emploi des jeunes y demeurent également aigus.

Troisième facteur de déstabilisation, le changement climatique a été inégalement ressenti au nord et au sud du Sahara. Les sécheresses récurrentes, dans les années 1970-2000, ont surtout frappé l’Afrique sahélienne (Club du Sahel, 2010) et la vulnérabilité des sociétés rurales a été aggravée par la croissance démographique : au cours des trente années de sécheresse, les populations d’agriculteurs et d’éleveurs de plus en plus nombreuses, sur des terres dont la superficie restait naturellement inchangée. Le déséquilibre était inévitable et lourd de conséquences. Ainsi les conflits d’usage se sont-ils multipliés, entre les éleveurs semi-nomades et les agriculteurs sédentaires.

Encadré 1. Plus ou moins de précipitations au Sahel ?

La forte médiatisation des épisodes de sécheresse a ancré l’image d’une réduction des précipitations dans la zone sahélienne. En fait, le long et intense épisode sec des années 1960 à 2000 semble avoir laissé la place à un cycle plus irrégulier mais avec des précipitations moyennes plus élevées. La période pluvieuse d’avant 1960 a contribué à ancrer dans l’esprit des acteurs de terrain l’impression d’un âge d’or climatique passé. « Cependant, dans tout le Sahel et la zone soudanienne, on entend encore des acteurs locaux ne percevant pas de retour à des niveaux de cumuls pluviométriques meilleurs. On entend ainsi très souvent des agriculteurs, des techniciens agricoles, des agronomes, des responsables politiques, des chefs de village, évoquer la sécheresse ou le déficit pluviométrique persistant pour expliquer les mauvais rendements ou la mauvaise situation économique, la déforestation ou la dégradation environnementale. Ce discours est même parfois repris par les chercheurs, alors que cela fait pratiquement vingt ans que l’ensemble de la sous-région connaît un retour des totaux pluviométriques annuels à des valeurs moyennes » (Descroix et al., 2016). Un changement climatique a bien été mesuré, c’est la hausse moyenne des températures, plus élevées au Sahel et surtout au Sahara que dans d’autres régions. Si cette hausse des températures aggrave les conséquences des épisodes de sécheresse, elle peut également, et sans contradiction, augmenter les risques de pluies extrêmes. En 35 ans, la fréquence des épisodes de pluie extrême a triplé (Vischel et Guichard-Kergoat, 2017). D’une manière générale, tous les auteurs souligne la difficulté à établir des modèles climatiques pour le Sahel en raison même de la très grande variabilité à toutes les échelles de temps (voir Buontempo, 2010, p. 15) et selon l’espace étudié ; en raison même de l’impossibilité à définir avec précision une « zone sahélienne », chaque étude doit délimiter un espace d’étude qui ne correspond pas toujours à la situation observée ailleurs (les conclusions dressées pour la zone sahélienne ne sont donc pas nécessairement vérifiables en zone soudanienne ou sur la côte des Somalis).

J.-B. Bouron, Géoconfluences.
Sources : Buontempo (2010), Descroix
et al. (2016), Dia et Duponnois (2012), Vischel et Guichard-Kergoat (2017), références complètes en bibliographie.

Figure 5. Précipitations sahéliennes, 1901-2016.

Graphique précipitations moyennes sahel : de 1901 à 2016

Sources : Deutscher Wetterdienst Global Precipitation Climatology / 
University of WashingtonJoint Institute for the Study of the Atmosphere 
and Ocean — Centre data doi:10.6069/H5MW2F2Q / mise en forme : Géoconfluences, 2017.
Figure 6. Pluies extrêmes et hausses des températures (CNRS)

Pluies extrêmes au Sahel : CNRS

Légende originale : Tendances (significatives à 5 %) sur la fréquence des SCM intenses (température infrarouge de sommet de nuage inférieure à -70°C à 18h00 UTC). Les tendances sont exprimées en pourcentage de changement par décade, par rapport à la moyenne sur les 35 ans de données (contours). (Source : CNRS)

Réchauffement au Sahara et Sahel : CNRS

Réchauffement moyen simulé sur la période historique (1976-2005) par les modèles climatiques sur les mois de mousson - juin à septembre (simulations CMIP5). (Source : CNRS)

Parallèlement – et dans ce contexte fragile – la Banque mondiale a entrepris d’imposer aux États des réformes foncières visant à « sécuriser » les terres, c’est-à-dire à remplacer les droits fonciers coutumiers – fondés sur une forme collective de propriété – par une réglementation considérée comme universelle selon laquelle sont attribués des droits de propriété individuelle. Outre le bouleversement des mentalités, cette révolution a fait émerger, d’une part, la nécessité pour les pouvoirs en place de trancher entre droit du sol et droit du sang, d’autre part, la difficulté de dessiner les limites des parcelles paysannes (comme celles des communes récemment crées, cf. Lima, 2007) et, enfin, la menace de l’accaparement des terres par des grands propriétaires ou par des groupes multinationaux d’agro-business (Bouquet, 2015).

Là encore, la différence entre le nord et le sud du Sahara est évidente, et c’est de nouveau la zone sahélienne qui a subi de plein fouet les évolutions à l’œuvre.

On ne saurait trop souligner la complexité de l’enchaînement de ces facteurs et de leur interaction. Et c’est dans ce cadre aux interférences multiples et souvent défavorables qu’a soufflé le fameux « vent de liberté » évoqué par François Mitterrand dans son discours de La Baule en 1989. Tous les pays de la zone d’étude ont donc été invités à renoncer aux partis uniques et à introduire le multipartisme et la liberté d’expression, dans des contextes socio-politiques généralement tendus.

Une fois de plus, après les ajustements structurels, la transition démographique et la réforme des droits fonciers coutumiers, c’est la communauté internationale qui appela à faire avancer le processus démocratique à marche forcée. Les résultats furent contrastés en Afrique subsaharienne. Au nord du Sahara, les « printemps arabes », déclenchés plus tard, aboutirent certes au départ de la plupart des autocrates, mais pas vraiment à l’avènement de sociétés démocratiques au sens où l’entendent les pays développés((Il est intéressant de relire le n° 142 de la revue Hérodote, écrits juste avant les principaux événements des printemps arabes.)). Ceux-ci n’avaient peut-être pas suffisamment pris en compte les modes de gouvernement des hommes qui existaient avant la colonisation, en particulier dans les royaumes et empires évoqués supra.

L’instabilité s’est installée aussi bien sur la rive nord du grand désert (Égypte, Tunisie, Libye notamment) que sur la rive méridionale (Mali). On relève d’ailleurs une relation de cause à effet entre la dispersion des armes et des mercenaires liée au repli du GIA en Algérie (2002) et à la chute du colonel Kadhafi (2011) en Libye, d’une part, et le renforcement des rébellions sahariennes au sud, d’autre part. Les irrédentismes anciens furent réactivés, en même temps que les groupes liés à AQMI (Al Qaida au Maghreb islamique) ou à Daech fédéraient les mécontentements((Bruno Lecoquière (2015) rappelle que pendant la première Guerre mondiale l’empereur Guillaume II avait encouragé les Ottomans à favoriser l’appel au djihad contre ses ennemis. Les Touaregs avaient donc déjà été impliqués dans cette forme de « guerre sainte », sans qu’on soit sûr qu’ils l’aient fait reposer sur des convictions religieuses.)) dans les immenses zones grises laissées libres par le recul des États (Bouquet, 2011a et 2013).

 
Figure 7. L'insécurité des routes migratoires et la violence du terrorisme

Carte de Jean-Benoît Bouron — Sahara Sahel insécurité attentats routes migratoires terrestres

Les attaques terroristes en 2015 dessinent à la fois une géographie du peuplement et une géographie des tensions géopolitiques. Le choix du figuré ponctuel pour les attaques terroristes, permet d'éviter un figuré surfacique qui dessinerait des aires d'insécurité englobantes et imprécises. On devine néanmoins des situations de crise clairement localisées comme dans le Nord du Nigeria, en Somalie, au Soudan-du-Sud et dans le Sud du Soudan, au Darfour, au Mali, en Tunisie, en Libye et en Égypte. Les routes migratoires correspondent dans la réalité à un faisceau de points, chacun d'entre eux représentant la fin tragique d'une vie humaine.

Réalisation : J.-B. Bouron pour Géoconfluences, 2017. Carte libre de droits pour l'usage pédagogique en classe. >>> Voir en meilleure définition

 

Conclusion

L’entrecroisement de toutes ces données complique considérablement la représentation cartographique de l’espace étudié. C’est « l’impossible carte » (Atlas du Sahara-Sahel, 2014, p. 47), dont les seules bases à peu près justes sont zonales((Le sujet traité aurait pu donner lieu à la réactivation de la « géographie zonale », tendance promue dans les années 1970 pour éviter de parler de « géographie tropicale » (Benchetrit et al., 1971).)), à l’image des isohyètes, qui elles-mêmes se déplacent beaucoup d’une année sur l’autre. Et si la cartographie est malaisée (Choplin et al., 2011, Gagnol, 2011), le tableau géopolitique manque forcément de contours nets, malgré les multiples hypothèses explicatives évoquées ci-dessus.

L’Afrique du Sahel et du Sahara à la Méditerranée, ce sont trois bandes parallèles, d’inégale largeur, dont la plus étendue est centrale et désertique. La question posée en introduction était de savoir si le Sahara était une barrière ou un trait d’union entre les deux autres bandes. Au fil du développement, il est apparu qu’il avait plutôt joué au cours des siècles un rôle d’obstacle que franchissaient les plus forts souvent dans le même sens.

Aujourd’hui, les relations entre les pays de la rive nord et de la rive sud du Sahara annoncent-elles un destin commun, voire une vision partagée ? Rien n’est moins sûr. L’Algérie entend jouer un rôle majeur dans le règlement de la crise malienne, tout en préservant ses propres intérêts sahariens. La Libye, qui avait des visées expansionnistes vers le Tchad dans les années 1970 (à cause d’un problème de tracé de frontière), est exsangue depuis la chute de Kadhafi, mais son implosion rejaillit sur toute la zone désertique. L’Égypte, également déstabilisée par son printemps arabe, est paradoxalement tributaire des décisions de l’Éthiopie concernant le cours du Nil.

Seul le Maroc donne l’impression de souhaiter l’établissement de liens transsahariens, puisque le royaume a obtenu en juin 2017 un avis favorable à son adhésion à la Cédéao (Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest) et poursuit une intense activité de diplomatie économique en direction de l’Afrique subsaharienne. Trois siècles après avoir installé un pacha à Tombouctou, c’est pour le Maroc un retour commercial de l’autre côté du désert. Mais sans le traverser puisque Rabat, qui a supplanté Alger dans le projet du méga-gazoduc (4 000 km) devant relier le Nigeria à l’Europe, a adopté un tracé qui suit les côtes atlantiques. D’ailleurs, les spécialistes s’interrogent au sujet de cette ambition : « Avenir de l’Afrique de l’Ouest ou chimère ? »((Le Monde, 17/05/2017)). Alors, le Sahara est-il une barrière ou un trait d’union ? Ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois.

 
Figure 8. Carte de synthèse de l'article : l'« impossible cartographie » du Sahara et du Sahel

Carte de Jean-Benoît Bouron — Sahara Sahel carte de synthèse

L'expression « impossible cartographie » est empruntée à l'Atlas du Sahara-Sahel. La carte revêt volontairement un aspect chargé pour souligner la complexité des phénomènes représentés, qui s'enchevêtrent. Elle brille surtout par les élements qui manquent : les ressources en eau (nappes profondes, oasis, transferts...), la date de fixation des frontières, les oléoducs et gazoducs existants et en projet... La liste pourrait être allongée indéfiniment et la carte plus surchargée qu'elle ne l'est déjà. Le lecteur désireux de trouver ces informations, et bien d'autres, dans l'Atlas du Sahara-Sahel (2014), disponible en ligne. 

Réalisation : J.-B. Bouron pour Géoconfluences, 2017. Carte libre de droits pour l'usage pédagogique en classe. >>> Voir en meilleure définition

Pour s'exercer ou réaliser soi-même sa carte, téléchargez le fond de carte au format png, pdf ou svg


 

 


Bibliographie

 

 

Ce texte nous a été soumis dans sa première version en août 2017.

Christian BOUQUET

Professeur émérite de géographie politique, Université Bordeaux-Montaigne, chercheur au Laboratoire LAM « Les Afriques dans le Monde », Sciences Po Bordeaux.

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron pour Géoconfluences.

 

Pour citer cet article :

Christian Bouquet, « Le Sahara entre ses deux rives. Éléments de délimitation par la géohistoire d’un espace de contraintes », Géoconfluences, décembre 2017.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/afrique-dynamiques-regionales/articles-scientifiques/sahara-entre-deux-rives

 

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