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Dossier : La Chine, la modernisation encadrée d'un territoire global

Sur les routes de l'influence : forces et faiblesses du soft power chinois

Publié le 14/09/2018
Auteur(s) : Nashidil Rouiaï, Docteure en géographie - CNRS, Université Paris IV La Sorbonne
Il est acquis que la Chine est une grande puissance mondiale. Pourtant, les autorités chinoises ont encore une bataille à gagner : celle de la séduction sur la scène internationale, d’autant que leurs tentatives sont contre-productives dès qu'elles sont perçues par l'opinion mondiale comme de la propagande. À partir de plusieurs exemples, l'article montre que le défi du soft power ne peut pas être dissocié des éléments traditionnels de la puissance.

Bibliographie | citer cet article

Énigmatique, voire effrayante, pour un Occident qui la voit à travers le prisme de ses propres valeurs, la Chine est encore perçue comme « un pays puissant, riche d’un immense marché, réinvestissant l’Asie de tout son poids géopolitique, irriguant l’économie mondiale de ses produits exotiques et/ou bon marché » (Sanjuan, 2001, p. 21). Parce que la Chine est vue comme une puissance économique qui bouleverse l'équilibre géopolitique hérité de la fin de la Guerre froide, sa montée en force s'accompagne en Occident d'un double sentiment paradoxal et contradictoire d'inquiétude et d'admiration (Shuo, Yé et Delattre, 2007). Bien souvent décriée par l'opinion publique occidentale pour le traitement des minorités ethniques, pour les questions ayant trait aux droits de l'Homme, au travail des enfants et à la liberté d'expression, la Chine a-t-elle les ressources suffisantes pour transformer ces représentations ? De son côté, « le dragon chinois, à l'aspect parfois menaçant, veut désormais s'affirmer comme un dragon bienveillant », à la fois compétitif et amical (Courmont, 2009, p. 9). Comment cette volonté d'affirmation sur la scène internationale comme un partenaire compétitif mais pas agressif coïncide-t-elle avec de nouvelles ambitions du côté chinois ? Dans cet article nous nous proposons d'exposer comment, afin de montrer un visage acceptable, voire accueillant et même séduisant, la politique chinoise ne se sert plus exclusivement des éléments traditionnels du pouvoir étatique et mise sur les outils du soft power. L'ambition de la Chine de tenir le premier rôle au sein des puissances mondiales n'est réalisable qu'en vertu de la production et de la diffusion d'une représentation symbolique et imaginaire recevable et désirable à l'échelle globale.

 

1. Des ambitions multiscalaires

Le soft power – en mandarin ruan shili (軟實力) – a été officiellement adopté par le gouvernement chinois comme un principe politique en 2007 durant le 17e Congrès du Parti communiste chinois, et ce pour des raisons plurielles et multiscalaires.

 
Encadré 1. Le soft power, éléments de définition

 

Défini par le géopolitologue américain Joseph Nye en 1990 comme « l'habileté à séduire et à attirer » (Nye, 1990), le concept de soft power met en perspective la notion de puissance dans un cadre non conventionnel. À l'intérieur des relations interétatiques, la tradition géopolitique distingue deux types de relations entre les nations. Les premières reposent sur la puissance traditionnelle, c'est-à-dire sur un rapport symétrique de rivalité et de négociation (hard power). Dans l'économie géopolitique traditionnelle, la guerre mesure les forces, quant à la diplomatie, elle cherche les compromis, les accords. Enfin l'économie et le commerce entre nations supposent à leur tour l'échange. Les secondes relations interétatiques reposent sur l'influence (soft power). Elles relèvent donc d'une relation asymétrique entre un influencé et un influant, lequel, par son prestige, par les liens qu'il a créés hors de ses frontières avec les élites et les populations étrangères, par l'attraction de son modèle culturel ou politique, par les préjugés favorables dont il jouit, a la capacité d'influencer les autres nations, d'obtenir, par la cooptation, des résultats stratégiques en sa faveur, de définir l'agenda politique à l'international. Au sein des relations internationales, obtenir à un premier niveau la neutralité de gouvernements initialement défavorables à sa cause n'est pas négligeable. Désarmer l'hostilité d'autrui, d'autres nations, revêt une importance stratégique. À un stade supérieur, la stratégie d'influence se met en branle afin d'obtenir le contrôle de zones et de réseaux pour susciter des comportements favorables. À ce niveau, le commerce devient possible, ainsi que l'obtention de soutiens politiques dans les organisations internationales. Ce genre de relations privilégiées permet de se créer des alliés et donc un soutien multilatéral aux causes défendues par la nation influente. Au dernier stade, lorsque les méthodes de persuasion et de séduction visent à produire un mimétisme total, une adhésion absolue, les valeurs de la nation influente et sa vision du monde sont partagées par l'Autre, qui en vient à se comporter selon son modèle. Le consentement de « l'influencé » ne s'explique ni par la menace ni par une quelconque récompense explicite. La stratégie est indirecte, bien que pouvant être délibérée.

Nashidil Rouiaï.

 

À l'international, l'objectif clé pour la Chine est d'améliorer son image et « de lutter contre ce que Pékin considère comme les perceptions erronées de la réalité de la Chine par les médias étrangers » (Barr, 2010, p. 514). L'objectif étant de réfuter la thèse de la « menace chinoise et de convaincre le monde des intentions pacifiques de la Chine » (ibid.).

À l'échelle régionale, la Chine souhaite accroître son influence et construire des relations pacifiques avec sa périphérie, notamment l'est et le sud-est asiatique, afin, d'une part, de développer son économie, et d'autre part, d'assurer son approvisionnement énergétique (Yu, 2010). Malgré des tensions toujours fortes entre la Chine et ses voisins notamment à cause de conflits liés à l'eau (conflits fluviaux autour du Gange, du Bramapoutre et du Mékong, et conflits maritimes en mer de Chine méridionale), c'est dans cette perspective qu'elle développe des actions bilatérales et multiplie les initiatives de coopération, à travers les processus d’intégration régionale et les organisations intergouvernementales (ASEAN+3, Organisation de Coopération de Shanghai notamment). L'autre dessein, géopolitique cette fois-ci, est de convaincre les pays étrangers de suivre la politique d'une seule Chine et d'isoler Taïwan.

À l'échelle nationale, l’espoir semble être qu’une meilleure image du régime chinois puisse asseoir la légitimité du Parti, et dans le même temps, limiter l'attraction d'idéologies occidentales dans le pays.

Pour ce faire, le régime investit dans son soft power : la défense du multilatéralisme, les aides humanitaires, le développement d'infrastructures à l'international, la mise en place d'un vaste réseau de promotion de la langue et de la culture chinoises, l'investissement dans le cinéma ou encore l'organisation de grands événements internationaux sont autant d'éléments constituants de l'opération de séduction mise en place par Pékin.

1.1. Les Instituts Confucius

Les Instituts Confucius sont parmi les éléments les plus visibles du soft power chinois. Ils ont pour but de véhiculer la langue, la culture, l'histoire et la philosophie chinoises par-delà les frontières de la Chine. Le calcul des dirigeants est simple : plus les populations du monde maîtriseront la langue chinoise et s’intéresseront à la culture du pays, mieux seront comprises l’émergence de la Chine ainsi que les politiques et les idées véhiculées par l’Empire du Milieu sur la scène internationale. D'où le développement rapide de ces instituts à travers le monde depuis le milieu des années 2000. Selon le dernier recensement du Hanban, le Bureau national pour l'enseignement du chinois langue étrangère (sous la tutelle du ministère chinois de l'Éducation), on comptait en 2017 pas moins de 516 instituts Confucius et 1 076 classes Confucius dans des écoles primaires et secondaires, répartis dans 142 pays.

 
Encadré 2. Les instituts Confucius en chiffres

 

Les Instituts Confucius sont présents dans 142 pays à travers le monde, pour un total de 516 Instituts Confucius et 1076 Classes Confucius. Les 46 000 enseignants chinois et étrangers, soit professionnels soit à temps partiel, enseignent le mandarin à 2,1 millions d'apprenants sont inscrits dont 550 000 en ligne. 

Entre 2012 et 2017, l’Institut Confucius s’est implanté dans 34 nouveaux pays, avec 116 nouveaux Instituts Confucius et 541 nouvelles Classes Confucius dans des écoles primaires et secondaires. 

Tableau 1. Les instituts Confucius dans le monde
  Afrique Amérique Asie Europe Océanie Total mondial
présent dans 38 pays 22 pays 33 pays 43 pays 6 pays 142 pays
Nombre d'instituts 50 161 115 171 19 516
Nombre de classes 27 555 101 294 99 1076

Le découpage continental adopté est celui du document original en chinois. Source : Hanban (Confucius Institute Headquarters), « Cinq ans de transformation : chiffres clé de l’Institut Confucius (2012-2017) », french.hanban.org.

Le programme Confucius est également adossé au projet stratégique de la Nouvelle route de la soie. 135 instituts Confucius et 130 classes Confucius sont présents dans 51 pays le long de la Nouvelle Route de la Soie (Programme OBOR, pour « One Belt One Road »). En 2016, le nombre d’apprenants inscrits dans ces pays a atteint 460 000 personnes, soit une augmentation de 37,3 % en glissement annuel, alors que 2,7 millions de personnes ont participé aux différentes activités culturelles, soit une croissance de 14 % par rapport à l’année précédente. En termes de taux de croissance, cette région constitue l’une des plus importantes régions du monde pour les instituts Confucius.

Tableau 2. Les organisations de promotion de la langue et de la culture à travers le monde
 
Nom Alliance Française British Council Institut Goethe Institut Cervantes Institut Confucius
Pays France Royaume-Uni Allemagne Espagne Chine
Année de création 1883 1934 1951 1991 2004
Nombre d'Instituts 133 106 98 44 142
Nombre de classes 813 182 159 87 1592
Nombre d'inscrits 560 000 11 000 000 270 000 185 000 2 100 000

 

Source de l'encadré : d'après une infographie présentée sur le site de l'Institut Confucius. Traduction : Nashidil Rouiaï. Adaptation : Jean-Benoît Bouron

 

1.2. Les opérations de maintien de la paix

À côté du développement, par les autorités chinoises, de l'attractivité de la Chine à travers la multiplication des infrastructures et des programmes de promotion de la langue et de la culture, le gouvernement a mis en place une ligne stratégique axée sur le rayonnement international. Celui-ci prend la forme d'un accroissement progressif de son implication dans les opérations de maintien de la paix et d'une quête de visibilité au sein des organisations internationales. Cette stratégie « se fait aux bénéfices d’intérêts de réputation et géostratégiques importants » (Struye de Swielande, 2009, p. 11). Alors qu'elle est à ce jour le pourvoyeur de troupes le plus important des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et le sixième contributeur financier aux Opérations de maintien de la paix, elle cible particulièrement, du point de vue géographique, le continent africain. Au cours des dernières années, la Chine y a participé à douze opérations de maintien de la paix notamment au Soudan (UNMIS), au Sahara occidental (MINURSO), en Côte d’Ivoire (UNOCI), en Éthiopie-Érythrée (UNMEE), au Libéria (UNMIL), en République Démocratique du Congo (MONUC, figure 1) et, depuis 2013, au Mali (MINUSMA). L'année 2015 marque l'apogée de l'implication de la Chine dans dix opérations en Afrique mobilisant 2 838 soldats. Il est entendu que cette stratégie vise en premier lieu à consolider et accroître la présence et l’influence chinoise en Afrique. Ce « réalisme » politique est non seulement important d'un point de vue des intérêts géoéconomiques de la Chine en Afrique((Emmanuel Lincot et Barthélémy Courmont dans La Chine en défi (2012), mettent en avant cette relation géoéconomique de plus en plus forte entre la Chine et les États d’Afrique (renforcement de la stratégie de développement des pays africains à travers la coopération sino-africaine). La nouvelle coopération entre les deux partenaires s'est matérialisée en octobre 2000, lors d'un premier forum réunissant 80 ministres des Affaires Étrangères de 45 pays africains. Puis en novembre 2003, lors d'un second forum, les grandes lignes de la coopération ont été tracées. Ces deux forums ont ainsi marqué la naissance de la « Chinafrique », une coopération qui se développe du fait des intérêts convergents des deux partenaires)), mais il a en outre un intérêt, en termes d'image, particulièrement prononcé. Mettre en scène son armée dans des opérations de maintien de la paix permet au gouvernement chinois de faire d'elle un acteur diplomatique. L'armée populaire de libération (nom officiel de l'armée chinoise), dont le monde conserve les images de la répression de la place de Tiananmen le 4 juin 1989, devient un outil de la transformation de l'image de la Chine : de pouvoir autoritaire à celle de pays responsable, acteur indispensable du maintien de la paix((Cela est renforcé par l'image irréprochable des Casques bleus chinois parmi les responsables onusiens : alors que les scandales d’exploitation sexuelle se multiplient (69 cas d’abus sexuels auraient été commis par ses casques bleus en 2015, 52 auraient été commis en 2014), aucun officier ou soldat chinois n'a jamais été mis en cause.)). Notons que cet effort de transformation des représentations de l'armée est régulièrement mis à mal – à chaque regain de tension en Mer de Chine notamment.

Figure 1. Présence chinoise dans les forces de l'ONU en République Démocratique du Congo
 

Bukavu, Sud Kivu, RD Congo Photo MONUSCO/Alain Likota

Cérémonie de remise de médailles au 19ème contingent des Casques Bleus chinois basés à Bukavu, dans le Sud Kivu (République démocratique du Congo), en présence du chef de la MONUSCO et de l'ambassadeur de Chine en RDC. Photo MONUSCO/Alain Likota, licence CC by-sa (source)

 

1.3. Les organisations régionales et internationales

La stature géopolitique que prend la Chine sur la scène internationale se déploie également dans son implication accrue dans plusieurs organisations régionales et internationales. Le recours à ces organisations lui permet de rééquilibrer le système dans des enceintes donnant un pouvoir formel. Elle y agit comme une force de consensus. Cette voie du consensus s'affiche notamment au Conseil de sécurité, où la Chine a toujours fait un usage restreint du veto (10 vetos entre 1946 et mars 2018), à la différence des États-Unis (80 vetos dans la même période) ou de la Russie (105 vetos).

C'est depuis la fin des années 1990, sous l'impulsion du tandem Jiang Zemin-Zhu Rongji, que la Chine a accentué son rôle et sa présence dans les différentes instances internationales et régionales pour devenir un acteur qui compte d'un point de vue géopolitique. En 2001 l'intégration de la République populaire à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) confirme cette orientation. Aujourd'hui, elle participe à de nombreux forums internationaux dont l’Association de Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC), le Dialogue Asie-Europe (ASEM), l’Association des Nations de l'Asie du Sud-Est plus trois – Japon, Chine, Corée du Sud (ASEAN+3), et l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) (figure 2). À cela, on peut ajouter le lancement à l'automne 2014, de la Banque asiatique de développement pour les infrastructures (BAII). Cette nouvelle structure financière, mise en place par la Chine elle-même, a un impact géopolitique et géostratégique de premier ordre tant elle redessine l'ordre financier mondial en sa faveur. Enfin, à travers le projet des « nouvelles routes de la soie », la Chine met en œuvre un programme hors norme qui concerne plus de 68 pays regroupant 4,4 milliards d’habitants et représentant près de 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la planète (figure 3). Surnommé le « projet du siècle » par Xi Jinping, le programme OBOR, pour « One Belt, One Road » (« Une Ceinture, Une Route ») vise à créer une nouvelle génération de comptoirs transnationaux. En effet, au-delà des enjeux économiques, énergétiques et politiques, l’importance symbolique du projet supplante son utilité commerciale (en Asie Centrale, des pertes de l’ordre de 20 à 40 % par rapport à l'investissement chinois de départ sont estimées et ce pourcentage atteint les 80 % pour le Pakistan). Pour la République populaire, il s'agit avant tout d'accroître son influence sur des pays qui sont ses marchés d’exportation, imposer sa vision de la mondialisation face aux discours protectionnistes de l’administration Trump et développer son soft power en ciblant l’Eurasie. À travers tous ces exemples, on comprend dès lors comment la République Populaire de Chine utilise les outils traditionnels de la puissance (hard power) pour asseoir son soft power à différentes échelles.

Figure 2. L'Organisation de coopération de Shanghai

Organisation de coopération de Shanghai carte

Sources : site de l’OCS ; « Organisation de coopération de Shanghai » in Wikipédia (fr). Géoconfluences, 2018.

Figure 3. Les Nouvelles routes de la soie

nouvelle route de la soie et routes maritimes de la soie OBOR carte

Source principale : D’après une carte de Dennis Wong parue dans The Slovenia Times. Géoconfluences, 2018.

2. Les impasses du soft power chinois « traditionnel »

Alors que la place de la Chine dans les rapports de force géostratégiques et dans la gouvernance économique mondiale s'est largement affirmée depuis le début des années 2000, cette stratégie s'est pourtant révélée insuffisante pour asseoir la légitimité de la puissance chinoise auprès des opinions publiques internationales. Cela a notamment été rendu perceptible lors des manifestations contre la politique chinoise à l’égard des Tibétains en 2008 dans les grandes métropoles internationales peu de temps avant l'ouverture des Jeux olympiques à Pékin. Le passage de la flamme olympique a été vécu comme une humiliation et un affront pour la Chine. « C’est le naufrage de l’idée chinoise de soft power », expliquait Renaud de Spens, ancien diplomate en poste en Chine et sinologue (de Spens cité par Le Belzic, 2012). Beaucoup d’intellectuels chinois et d’hommes politiques ont alors pris conscience que la Chine faisait encore peur et qu’elle avait un déficit d’image important. « L’opinion publique a découvert que son pays était détesté du monde entier, mais elle ne comprenait pas pourquoi. Pour le régime, c’est une véritable crise de communication » (ibid.). À partir de cet événement, les stratégies de communication chinoises se sont transformées et les médias se sont vus largement sponsorisés par le gouvernement.

Figure 4. Manifestations pro-tibétaines lors du passage de la flamme olympique à Paris en 2008
 

Manifestation pro-tibétaines lors du passage de la flamme olympique à Paris 2008

Interpellation d'un homme par la police française lors d'une manifestation dénonçant l'occupation chinoise du Tibet, à l'occasion du passage de la flamme olympique à Paris le 7 avril 2008. Cliché de Christophe Marcheux, sous licence GNU et CC BY-SA (source). 

 

Afin de renforcer l'importance du discours chinois à l'étranger et promouvoir l'image de la Chine sur la scène internationale, la doctrine du qiao shili (桥势力) a pris forme. Définie par Fu Ying, ambassadrice de Chine en Grande-Bretagne de 2007 à 2009, comme le fait de « communiquer tôt, communiquer beaucoup, communiquer de façon intelligible » (Fu citée par Bandurski, 2009), elle met au centre de son action l'image et le renforcement de son poids médiatique et diplomatique sur la scène internationale. Dans ce cadre, le gouvernement a décidé d'investir massivement dans une vaste offensive de charme. Pour le gouvernement, la promotion de l'image de la Chine passe par divers canaux et notamment celui de l'information. Au moyen des médias, les autorités chinoises souhaitent améliorer l'image du pays et renforcer son poids médiatique tout autant que diplomatique sur la scène internationale.

2.1. Une stratégie coûteuse

Pour ce faire, le régime aurait affecté à la fin des années 2000 quelques 6,6 milliards de dollars pour l’expansion outre-mer de ses principales organisations médiatiques (Barr, 2010, p. 513). Si aucun chiffre officiel n'a été communiqué par les autorités de Pékin, en 2010 la télévision CCTV, l’agence de presse Xinhua et le People’s Daily auraient à leur tour perçu plus de trois milliards de dollars pour accroître l’influence de la Chine dans le monde, ainsi que pour améliorer l’image de la Chine auprès des opinions publiques internationales (Jiao, 2010). En 2009, une édition en langue anglaise incluant une version en ligne du Global Times, publication sous la direction du quotidien officiel People's Daily, est lancée. La même année, c'est au tour d'une station de télévision de nouvelles en continu 24 h sur 24 (CNC) et d'une chaîne de télévision nationale sur Internet (CNTV) de voir le jour. Dans le même temps Radio Chine Internationale (CRI) émet, en quarante-trois langues, près de 300 heures de programmes quotidiens à travers le monde. Parallèlement l'agence de presse Xinhua décide de multiplier ses bureaux – dont le nombre s’élevait déjà à 117 – pour assurer un service en huit langues (en janvier 2018, on dénombrait 180 bureaux de Xinhua établis à l'étranger et 32 bureaux locaux).
Figure 5. Le siège de l'agence de presse Xinhua à Pékin

Le siège de l'agence Xinhua News

Cliché : Snowyowls, 15 mai 2005, licence CC BY-SA (source).

2.2. Une stratégie inefficace voire contreproductive

Mais le risque que prend le gouvernement chinois à financer et à soutenir de manière aussi ouverte et massive la sphère médiatique, est de faire basculer l'ensemble de son soft power vers une voie purement propagandiste. Si l'attraction dépend en bonne partie de la manière dont l'image ou le message est transmis, elle découle également de la crédibilité du message véhiculé. La différence entre soft power et propagande réside alors dans l'impartialité de la diffusion de l'information. Lorsque des soupçons pèsent sur la crédibilité d'un message, le soft power se voit affaibli. Lorsque des soupçons pèsent sur son impartialité, l'ombre de la propagande ressurgit. Aujourd'hui la multiplicité des médias et des moyens de communication, notamment au sein des réseaux numériques, transforme structurellement le rapport qu'entretiennent les États et l'opinion publique. Sur un plan interne, ils affaiblissent le contrôle des nations. La critique, qu'elle vienne de l'extérieur ou de l'intérieur par le biais des réseaux sociaux ou des blogs, se développe. (voir encadré ci-dessous).

 
Encadré 3. L’impossible contrôle de l’internet chinois

 

Même en Chine, classée en 2018 par Reporters sans frontières au 176e rang mondial sur 180 pays pour la liberté de la presse, malgré le contrôle des sites internet, des messageries instantanées, des forums de discussions, des blogs et des médias sociaux, les pressions citoyennes parviennent régulièrement à briser la censure. Le gouvernement chinois a intensifié, depuis le 1er juin 2017 et sa nouvelle loi sur la cybersécurité, ses contrôles sur les contenus « inappropriés » de la plateforme de microblogs Sina Weibo, hybride chinois de Twitter et Facebook. En avril 2018, la plateforme annonçait la suppression de contenus liés à l'homosexualité dans le cadre d'une « campagne de nettoyage » visant à assurer un Internet « clair et harmonieux » conforme à la volonté étatique. Après que plusieurs centaines de milliers d'usagers de Weibo ont protesté en utilisant le hashtag #Jesuisgay, la plateforme et le gouvernement faisaient marche arrière, conscients de la mauvaise publicité nationale et internationale que ce mouvement engendrait. En mars 2018, les réseaux sociaux chinois s'emparaient d'une autre affaire, celle de la journaliste Liang Xiangyi filmée en train de lever les yeux au ciel pendant qu'une de ses collègues posait une question obséquieuse au ministre chinois du commerce lors d'une conférence de presse. Des parodies multiples, des dessins et même des t-shirts et des coques de smartphone à l’effigie de la journaliste rebelle ont émergé dans les heures qui ont suivi la diffusion de la conférence de presse, et ce malgré un renforcement drastique du contrôle d'internet sous la présidence de Xi Jinping.

Nashidil Rouiaï.

Pour en savoir plus sur l'incident du « eye rolling » devenu viral

 

 

Dans le cas des démocraties, le discours officiel est systématiquement contredit par le « journalisme citoyen », les fuites ou les lanceurs d'alerte. Si bien qu'une vaste entreprise de séduction ou d'influence de la part d'un gouvernement sera vite perçue comme de la propagande. Dans le cas des pays où les médias ne bénéficient ni d'une liberté d'expression ni de ton, la crédibilité du discours officiel, faute de contradicteurs, si elle peut avoir une certaine valeur sur le plan interne, est systématiquement mise à mal sur le plan international.

>>> Lire aussi : Léo Kloeckner, « L’image de propagande en Chine, outil du contrôle social : le cas de Pékin », Géoconfluences, février 2016.

Aujourd'hui, si la stratégie médiatique du gouvernement chinois a un certain impact sur l'image de la Chine au sein des pays émergents, en particulier en Asie du Sud-est, en Afrique et en Amérique du sud, son influence en Occident est beaucoup plus controversée et soumise à polémique ; l'image d'une volonté propagandiste efface les avancées en termes de soft power. Il semble que le soft power ne soit vraiment efficace que lorsqu'il parvient à s'affranchir des logiques politiques, lorsqu'il parvient à échapper à ses bénéficiaires. Le discours partisan n'a que peu de valeur s'il n'existe, à ses côtés, un discours critique. « Dans l'ère de l'information, l'une des clés de réussite d'une politique de diplomatie publique est d'éviter toute ressemblance avec les logiques de propagande. Le message ne doit plus passer par le gouvernement, mais par la société civile, garante de crédibilité » (Nye, 2010).

Figure 6. La perception du respect des libertés en Chine et en Russie par les autres pays
 

évaluation du respect des libertés individuelles en Chine et en Russie

Source : Dorothy Manevich “People in less democratic countries are more likely to say China and Russia respect personal freedoms”, Pew Research Center, March 12, 2018.

 

3. La culture chinoise : pivot du soft power ?

La Chine dispose d'un atout considérable pouvant contrebalancer cette vision très politisée d'une influence forcée : sa culture.

3.1. La culture historique

En 2007, pour marquer le 600e anniversaire des voyages de l'explorateur Zhang He, ayant durant la dynastie Ming (au début du XVe siècle) promu l'échange marchand mais aussi les relations politiques et diplomatiques entre la Chine, Ceylan, l'Arabie et l'Afrique de l'Est, Hu Jin Tao, alors Secrétaire général du Parti Communiste Chinois, affirmait lors d'un discours à l'Université de Pretoria :

«

« Il y a 600 ans, Zheng He, un célèbre navigateur chinois de la dynastie Ming, a pris la tête d’un important convoi qui a traversé l’océan et atteint la côte est-africaine quatre fois. Ils ont apporté au peuple africain un message de paix et de bonne volonté, et non des épées, des armes, des pillages ou de l'esclavage. Durant plus de cent ans au cours de l’histoire de la Chine moderne, le peuple chinois a été soumis à l’agression des colons ainsi qu'à l’oppression des puissances étrangères et il est passé par une souffrance et une agonie qu'une majorité des pays africains ont également endurées. »

Hu Jintao, 2007. "Enhance China-Africa Unity and Cooperation to Build a Harmonious World", conférence à l’Université de Pretoria, 7 février.

»

Jouant à la fois sur le terrain de l'émotion et sur celui de la mémoire (celle du « siècle de l'humiliation » qui, entre la moitié du XIXe et la moitié du XXe siècle, a vu la Chine placée entre les mains de puissances étrangères), cette déclaration table sur deux arguments principaux. Si elle tente d’établir une relation claire entre la mémoire de la guerre de l’opium du XIXe siècle et les racines historiques de la politique actuelle de la Chine, c'est non seulement pour établir « des expériences communes de la colonisation occidentale avec d’autres États » (et notamment des États africains), mais également pour « renforcer l’idée selon laquelle la puissance chinoise est “différente” des grandes puissances (occidentales) précédentes » (Barr, 2010, p. 511). Ainsi, l'harmonie confucéenne prônée par la Chine serait une solution culturelle – et commerciale – alternative à l’Occident. Le « consensus de Pékin », c'est à dire la stratégie diplomatique et de développement proposée par la République Populaire de Chine, prend ainsi le contre-pied du « consensus de Washington ». À la défense des droits de l'homme et des droits civiques, à la lutte contre la corruption, à la transparence et à la démocratisation prônée par l'un, l'autre répond par la non-ingérence et le développement structurel (chemins de fer, routes, ports, barrages, etc.) et économique (industrie, pétrole, mines, gaz, etc.)((Bien que portée en étendard, la non-ingérence chinoise est une façade. Pour protéger ses intérêts, la Chine a interféré à plusieurs reprises dans les affaires politiques de pays aux ressources minières et énergétiques importantes : ce fut le cas lors des élections présidentielles en Zambie en 2006 et au Sierra-Leone en 2018, ou hors élections en RDC ou au Zimbabwe notamment.)). En se fondant sur certains aspects de la culture politique maoïste (défense du Tiers-Monde et condamnation du colonialisme), la Chine réussit à développer ses propres intérêts à la fois géopolitiques et économiques. Car ici, à côté des intérêts en termes d'image, les enjeux du hard power chinois refont surface. Le développement de ses relations avec des États d'Asie centrale et d'Afrique notamment lui permet de diversifier ses sources d'approvisionnement énergétique d'une part, et d'offrir à ses industries de nouveaux débouchés dans une période de ralentissement économique d'autre part((En deux ans (2015 et 2016), la Chine, avec 4,76 milliards de tonnes de ciment, en a produit davantage que les États-Unis durant tout le XXème siècle (4,5 milliards). Les surcapacités chinoises concernent 19 des 29 principaux secteurs industriels. L’aide chinoise au développement des infrastructures de ses voisins et des pays africains lui permet de recycler ses excédents de production en ouvrant de nouveaux débouchés à ses entreprises nationales dans des marchés en pleine expansion.)).

3.2. Les productions culturelles

Mais pour convaincre l'Occident, cette mise en avant d'une opposition au modèle occidental ne tient pas. Si le cadre historique est un moyen intéressant de montrer sa richesse culturelle, pour se présenter comme attractive à l'échelle internationale, la Chine doit proposer quelque chose de plus consensuel. Les productions culturelles chinoises, héritées d'une histoire millénaire, de traditions riches et séculaires, de symboles et de documents textuels et iconographiques semblent précisément se situer sur ce terrain.

«

« Tout le monde est intéressé par la culture chinoise et valoriser cette richesse historique de la Chine est extrêmement intelligent. En revanche, il faut bien noter que ce ne sont pas des valeurs communistes qui sont mises en avant dans ce soft power, mais des images de la Chine impériale »

Sébastien Le Belzic, 2012. « La Chine fait les yeux doux au reste du monde », Slate.

»

Alors que durant la Révolution culturelle la culture traditionnelle chinoise a été largement réprimée à la faveur de l'idéologie communiste maoïste, elle s'exporte aujourd'hui massivement en dehors des frontières chinoises, de manière plus ou moins fidèle, pour se marier aux autres cultures. La nourriture, la médecine traditionnelle, les estampes, la calligraphie, les arts martiaux sont à ce titre des éléments d’attraction culturelle traditionnels. En tant que pivots de la diffusion de la culture, les membres de la diaspora chinoise contribuent à promouvoir ces éléments d'attraction traditionnels dans le monde. Les « Chinois d'outre-mer » (ou Huaqiao 华侨), seraient autour de 50 millions à travers le monde (Wang 2012), principalement en Asie du sud-est (Indonésie, Thaïlande et Malaisie), aux États-Unis et au Canada.

Enfin les grands évènements internationaux sont l'occasion, pour les dirigeants chinois, de montrer au monde le visage d'un pays culturellement riche et ouvert, sur fond de mise en valeur d'une Chine impériale mythique et mythifiée. L'exemple de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'été à Pékin le 8 août 2008 coïncide avec cette stratégie (voir la vidéo sur YouTube) Décrite unanimement par les commentateurs internationaux comme un succès esthétique (Thomas 2008, France 24 2008, Boisseau 2014, Speed 2014, Yiu 2018), elle a nécessité de la part du gouvernement un investissement estimé à cent millions de dollars (ce qui en fait la cérémonie la plus onéreuse de l'histoire des Jeux Olympiques)((Un dossier de Problèmes économiques, consacré aux Jeux-Olympiques de 2008, a établi un inventaire complet des coûts engendrés par les Jeux pour les autorités chinoises. Au total, ce seraient 42 milliards de dollars qui auraient été investis. Voir : Collectif, dossier « La Chine, l'atelier du monde...et après », Problèmes économiques, La Documentation Française, avril 2008.)). Cet investissement a été consenti pour que plus de deux milliards de téléspectateurs à travers le monde puissent assister à la mise en scène d'une « société harmonieuse » (hexie shehui 和谐社会), ouverte sur le monde, mais forte de ses traditions. En maître d'œuvre, le cinéaste Zhang Yimou s'est donné pour mission de représenter cinq mille ans d'histoire de la Chine en cinquante minutes. Les coupes consenties dans cette histoire plurimillénaire ne sont pas dues au hasard : ni la tradition post-impériale, ni la période socialiste, ni l'étape postcoloniale n'ont été présentées. N'étaient mis en scène que les éléments culturels et historiques les plus répandus sur la culture chinoise : l'unification des Trois Royaumes, les grandes inventions, les arts martiaux, Confucius, etc.

À l'instar des Jeux Olympiques, l'Exposition universelle de 2010 à Shanghai a également été l'occasion d'une mise en scène de la puissance culturelle de la Chine, à commencer par le logo de l'exposition qui allie à la fois l'image d'une Chine forte de sa culture et celle d'un pays ouvert sur le monde. Inspiré du caractère “shì”, “世”, qui signifie « le monde », le logo est calligraphié de telle manière qu’il puisse représenter trois personnes unies et qu'il rappelle en même temps le trait du pinceau des calligraphies chinoises traditionnelles (figure 7).

Figure 7 : Le logo officiel de l'Exposition universelle de 2010, symbolisant l'ouverture sur le monde
 

exposition universelle de shanghai 2010 logo

Source : Expo 2010 Shanghai China

 

Quant au pavillon de la Chine – estimé à 220 millions de dollars, c'est le plus large et le plus couteux de l'Exposition – haut de 70 mètres, sa structure évoque un temple traditionnel. Tradition, histoire, modernité, ouverture au monde, main tendue, les symboles ne manquent pas pour faire de l'évènement un miroir des ambitions de la Chine pour les 180 pays représentés, les 73 millions de visiteurs présents et pour les Chinois eux-mêmes.

Cet investissement dans les grands évènements se poursuit. Lors du 19ème Congrès du Parti Communiste Chinois en octobre 2017, le président Xi Jinping évoquait la nécessité de préparer les Jeux olympiques d'hiver de 2022 à Pékin. Affirmant l'importance pour la Chine de renforcer ses capacités de communication internationale, il évoquait alors la mission qu'il faisait sienne : celle de « raconter la Chine, c'est-à-dire, de présenter de manière exhaustive une Chine réelle et pluridimensionnelle afin de contribuer au renforcement du soft power culturel du pays » (Xi, 2017).

Enfin, dans la quête de la mise en scène d'une Chine idéale, le cinéma joue un rôle structurant. Le gouvernement de Pékin reconnaît désormais l'industrie cinématographique comme l'un des outils indispensables du soft power chinois (Su, 2010, p. 317). Depuis le début des années 2000, un « Chinawood » est en train d'émerger, dont l'une des caractéristiques est le mélange, au sein des films produits, d'éléments hérités des films de kung-fu hongkongais d'une part et de la culture chinoise d'autre part. Alors que le box office chinois est en train de rattraper celui des États-Unis (figure 8), la Chine attire également de plus en plus de producteurs et de cinéastes étrangers désireux d'accéder à ce marché immense mais fermé (seuls 34 films étrangers peuvent pénétrer le marché chinois chaque année), provoquant une transformation profonde des représentations attachées au territoire (Rouiaï, 2016 ; voir encadré 4).

Figure 8 : Évolution des revenus des box-offices en Chine et aux États-Unis de 2003 à 2017
 

comparaison des revenus des box-offices chinois et étasunien 2003 à 2017

Réalisation : N. Rouiaï 2018 (données SARFT, EntGroup et Motion Picture Association of America)

 
 
Encadré 4. Le cinéma, une chance pour le soft power chinois

 

Alors que pour les États-Unis l'industrie cinématographique s'est imposée « comme un véritable acteur des relations internationales, à la fois incarnation et défenseur des valeurs de Washington » (Benezet et Courmont, 2007, p. 188), les dirigeants chinois ont pris la mesure des potentialités de l'industrie et des images cinématographiques comme outils de puissance. En février 2015, le box-office de la Chine a dépassé pour la première fois celui des États-Unis avec près de 650 millions de dollars de recettes (EntGroup, 2016). Alors que près de quinze nouveaux écrans de multiplexes ouvrent chaque jour en Chine et que le pays dispose désormais de plus de salles de cinéma que les États-Unis, il devient non seulement attractif pour les studios de productions internationaux, mais son industrie cinématographique profite également largement de ce développement rapide.

Le cinéma chinois a gagné en popularité depuis le succès du film Tigre et Dragon, du réalisateur taïwanais Ang Lee (2000). Cette œuvre reste d'ailleurs à ce jour le film non anglophone ayant engrangé le plus de recettes de l'histoire du cinéma aux États-Unis : 130 millions de dollars au box-office américain, 214 millions de dollars à travers le monde. Depuis le boom du box-office chinois, certains films ont largement dépassé les recettes de Tigre et Dragon, c'est le cas de The Mermaid (Chow 2016), avec 554 millions de dollars, ou de Wolf Warrior 2 (Wu 2017) qui a atteint les 874 millions de dollars de recettes. Mais ces chiffres sont quasi-exclusivement réalisés en Chine continentale et la diffusion internationale de ces blockbusters est encore faible. Aujourd'hui, s’appuyant sur l’exemple étasunien, la Chine mise sur le cinéma pour consolider son soft power : le renforcement de l'industrie cinématographique lui permet de jouer un rôle important sur la scène culturelle internationale et de promouvoir des images très orientées de son territoire et de son histoire. Parmi les films chinois les plus rentables à l'international, les épopées historiques du type de Tigre et Dragon, sortes de wu xia pian (genre mélangeant les arts-martiaux et le combat d'épée sur fond d'épopée historique) modernisés et revisités, dominent le marché. Hero (2002), Le Secret des Poignard Volants (2003) ou encore La Cité Interdite (2006) de Zhang Yimou, font partie de ces films largement projetés dans les salles de cinéma à travers le monde. Ils mettent tous en scène une Chine historique, une Chine des grands espaces, une Chine des traditions à l'esthétique magnifiée.

Les dirigeants chinois font aujourd'hui le pari d'un pays de plus en plus compétitif sur la scène cinématographique internationale. Alors qu'en Chine continentale le cinéma est un monopole d’État, contrôlé au moment de la production, de la distribution et de l'exploitation par le Bureau du Cinéma, sous la tutelle de l’Administration d'État de la radio, du cinéma et de la télévision (SARFT pour State Administration of Radio Film and Television), le développement des structures cinématographiques est bien une volonté toute politique. Il est notable par exemple que les grands studios de productions qui se partagent le box-office sont en large partie des sociétés publiques : c'est le cas de China Film Group et Huaxia Films notamment (respectivement le premier et le deuxième plus gros distributeur de films en Chine avec 32,8 % et 22,89 % du marché en 2014).

Tableau 3. Les deux premiers marchés cinématographiques du monde en 2017
 
  USA FLAG  
États-Unis
  china FLAG  
Chine
Classement du marché intérieur 1er 2ème
Taille du marché filmique intérieur 11,1 milliards de dollars 8,6 milliards de dollars
Croissance du marché filmique par rapport à l'année précédente + 0,9 %
+ 14,3 %
Parc de salles 40 392 (2016) 40 917 (2016)
Évolution du parc de salles par rapport à l'année précédente + 0,54 % + 29,37 %
Nombre de films produits 718 (2016) 686 (2015)

Réalisation : N.Rouiaï 2018 (données Motion Picture Association of America / EntGroup) 

Le développement rapide de l'industrie cinématographique chinoise se couple avec une démarche expansionniste de la part des grands studios de production. En janvier 2016, le conglomérat chinois Wanda a annoncé l'acquisition d'une participation majoritaire dans le studio Legendary Entertainment, connu pour ses blockbusters à succès (producteur des sagas Jurassic World ou Pacific Rim notamment). En investissant 3,5 milliards de dollars, Wanda a réalisé le plus gros rachat d'une entreprise de divertissement par un groupe chinois. Cet investissement est le reflet de l'esprit du zou chuqu (走出去), littéralement « aller dehors », stratégie proposée par le gouvernement chinois aux privés dans le but de s'exporter pour conquérir de nouveaux marchés).C'est dans cette perspective que la Chine avait commencé les négociations pour rentrer à l'OMC (dont elle est membre depuis 2001). Aujourd'hui, cette politique ne s'applique plus seulement aux activités commerciales mais devient un élément stratégique d'une politique de soft power à la chinoise.

Si cette stratégie sert largement les intérêts chinois, elle bénéficie également aux entreprises américaines. Ainsi l'accord trouvé entre Wanda et Legendary place-t-il la société de production californienne en position de choix pour le box-office chinois. Alors que la Chine protège son industrie cinématographique en limitant le nombre de films étrangers distribués sur son territoire, les coproductions avec la Chine passent à travers ces limitations. On comprend dès lors l'intérêt des grands studios américains face aux investissements et aux alliances avec les producteurs chinois : accéder à un immense marché au développement quasi exponentiel (figure 8).

Pour la Chine, ce calcul est aussi extrêmement intéressant en termes d'image. Si entre 2002 et 2012, 37 films ont été coproduits par la Chine et les États-Unis, rien que pour l'année 2015, dix coproductions sino-américaines ont été signées. Mais pour obtenir le statut de coproduction, les films sont tous examinés par le China Films Co-production Corporation (CFCC), sous l'égide directe du SARFT. Les principaux critères sont les suivants : tourner au moins une partie sur le sol chinois, avoir au moins un acteur et personnage chinois, être produit par une ou plusieurs compagnies chinoises à hauteur minimale d'un tiers des investissements. Si bien que les coproductions avec la Chine ne peuvent montrer un visage du pays qui déplairait aux autorités. Qu'il s'agisse des coproductions ou des blockbusters étrangers parvenant à intégrer le marché chinois, l'image de la Chine renvoyée par ces films à gros budget et à vocation exportatrice, est très largement positive. Dans Battleship (Berg 2012) des studios Universal, la Terre est assiégée par des extraterrestres et Washington attribue aux autorités de Hong Kong le mérite d’avoir découvert que les envahisseurs venaient d’une autre planète. Dans la comédie romantique Des saumons dans le désert (Hallström 2011), relatant la construction d’un barrage au Yémen, des ingénieurs chinois – personnages qui n’existent pas dans le roman dont est tiré ce long-métrage – font montre de leur savoir-faire. Dans le film catastrophe 2012 (Emmerich 2009), le secrétaire général de la Maison-Blanche chante les louanges de la Chine et qualifie ses scientifiques de « visionnaires » pour avoir fabriqué l’arche qui permet de sauver la civilisation. Dans Seul sur Mars de Ridley Scott (2015), l'agence spatiale chinoise CNSA propose à la NASA d'utiliser une fusée, dont le développement n'avait pas été dévoilé, pour effectuer une mission de ravitaillement jusqu'à la planète Mars. C'est cette aide chinoise qui permettra en définitive de sauver l'astronaute Mark Watney (Matt Damon) et de le ramener sur Terre. Dans Transformers : L'âge de l'extinction (Bay 2014), c'est la Chine qui vient au secours de l'humanité en péril en luttant contre les Decepticons. Dans X-Men : Days of Future Past (Singer 2014), la très populaire actrice chinoise Fan Bingbing incarne Blink, l’une des super-héroïnes. C'est elle qui, grâce à ses pouvoirs de téléportation, permet aux X-Men de combattre les Sentinelles en créant des portails afin qu'ils puissent s'échapper, allant jusqu'au sacrifice pour les sauver. Dans Iron Man 3, le personnage du « Mandarin », super-vilain chinois appartenant à l'univers des comics Marvel a été complètement transformé pour le film : il n'est plus Chinois, mais est décrit comme un terroriste anglais féru de culture chinoise et s'avère être en définitive un acteur du nom de Trevor Slattery embauché par la société secrète AIM pour masquer ses activités terroristes. Interprété par l'acteur britannique Ben Kingsley, le « Mandarin » d'Iron Man 3 n'est donc ni Chinois, ni méchant.

Il ne s'agit là que de quelques exemples qui montrent la transformation des représentations cinématographiques associées à la Chine. Au milieu du XIXème siècle, la sinophobie s'est installée en Occident et notamment aux États-Unis suite à l'immigration massive de travailleurs chinois durant les années 1850 (on retrouve en 1852 aux États-Unis une « loi d'exclusion des Chinois »). Par la suite, elle prend forme dans la littérature et le cinéma par la figure du Chinois fourbe et calculateur tentant de conquérir le monde. Le docteur Fu Manchu, génie du mal, créé en 1913 par Sax Rohmer, est devenu depuis une figure archétypale du « méchant » absolu, dont les traits se retrouvent déjà chez Jack London dans Le péril jaune publié en 1904 et Une invasion sans précédent publié en 1910 (dont la solution finale est l'éradication des Chinois grâce à l’arme bactériologique). Cette représentation a longtemps perduré en Occident : on la retrouve dans de nombreux épisodes de la saga des James Bond par exemple. Ainsi il est désormais tout à fait intéressant pour la Chine de collaborer avec une industrie dominant le marché cinématographique tant en termes financiers qu'en ce qui concerne son influence sur les imaginaires((Sur les cent films ayant eu le plus de succès au box office international, 99 sont des productions étasuniennes ou des co-productions impliquant les États-Unis.)) : les coproductions en particulier et l'ensemble des films ayant pour vocation de pénétrer le marché chinois en général contribuent à « développer la présence de la Chine sur la scène culturelle internationale » sous un angle qui lui est favorable et sont à ce titre des outils importants du soft power chinois (Peng 2015, p. ii). Ces représentations sont d'autant plus bénéfiques pour la Chine que cette dernière est moins susceptible d'être accusée de propagande que lorsqu'il s'agit de représentations véhiculées par des films chinois, puisqu'elle ne maîtrise pas, ou fait mine de ne pas maîtriser le discours qu'Hollywood tient sur elle. Il s'agit là, en définitive, du dernier stade de réussite du soft power : ce moment décisif où les autres nations, celles que vous voulez séduire, se mettent à produire elles-mêmes un discours à votre bénéfice qui provoquera à son tour l'adhésion d'autres nations.

Nashidil Rouiaï.

 

Conclusion

Le soft power est aujourd'hui un enjeu politique important pour la Chine. Les autorités chinoises en ont largement conscience et investissent massivement pour maximiser la capacité d'attraction du pays. Pourtant l'influence des opérations de maintien de la paix ou des offensives médiatiques dirigées par Pékin sur le soft power chinois est régulièrement remise en question. Les actions directes des autorités en faveur de la stratégie d'influence de la Chine sont davantage considérées comme des entreprises de propagande que comme des avancées pour le soft power du pays. Si « la meilleure propagande est l'absence de propagande » (Nye, 2013), le soft power est d'autant plus décisif qu'il s'abstrait, ou qu'il semble s'abstraire, des logiques partisanes voire des discours clairement propagandistes. C'est à ce titre que la culture paraît être un élément structurant de l'offensive de charme chinoise : en apparence moins politique, elle est moins soumise au soupçon propagandiste. La culture contemporaine chinoise brille notamment sur la scène internationale lors de l'organisation de grands évènements sportifs ou culturels mais aussi grâce au cinéma. Pourtant même au sein des productions culturelles l'implication gouvernementale est souvent bien réelle, de sorte qu’on peut parler, dans le cas chinois, d'une « stratégie de soft power » (Courmont, 2016). Si l'idée d'une « stratégie » dévie du modèle initial proposé par Joseph S. Nye, elle n'est pourtant pas inédite et le modèle français de « l'exception culturelle » qui implique un large financement du cinéma par l'État à travers une politique de quotas et de subventions, n'est pas sans rappeler – toute mesure gardée – la logique protectionniste chinoise. Si l'implication financière de l'État dans les productions culturelles n'est donc pas forcément un contre-argument au soft power, moins sa présence se fera sentir dans le contenu de l'œuvre et plus cette dernière sera jugée crédible par les spectateurs.

 


Bibliographie

 

 

 

 

Nashidil ROUIAÏ
Docteure en Géographie, laboratoire Espaces, Nature et Culture (ENeC) — UMR 8185, Université Paris IV La Sorbonne


Mise en web : Jean-Benoît Bouron

 

Pour citer cet article :

Nashidil Rouiaï, « Sur les routes de l'influence : forces et faiblesses du soft power chinois », Géoconfluences, septembre 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-chine/articles-scientifiques/forces-et-faiblesses-du-soft-power-chinois

 

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