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Place
et rôle de la Chine littorale en Asie orientale
(François Gipouloux)
Dans
la mesure où l'intégration
des villes côtières chinoises
dans les échanges économiques
internationaux procède de l'absorption
de l'IDE, leurs liens avec les autres villes
portuaires asiatiques semblent plus forts
et avec des effets à long terme plus
importants que leurs liens avec l'hinterland
de Chine continentale. Les flux d'IDE proviennent
à 80% des pays de la région
Asie - Pacifique. Si l'on déplace
la perspective en la centrant non plus sur
la Chine mais sur le corridor économique
de l'Asie de l'est, la fracture relevée
entre Chine côtière et Chine
de l'intérieur insère aussi
la Chine dans un autre espace, beaucoup
plus mondialisé et dont la dynamique
a pour moteur les échanges intra-asiatiques.
Les
effets intégrateurs du "corridor
économique d'Asie orientale"
Cette fracture intègre
alors tout autant qu'elle sépare.
Certes elle coupe la Chine en deux, soulignant
l'hétérogénéité
de deux logiques économiques. Mais
ne provient-elle pas davantage d’une
dynamique extérieure que d’un
développement endogène du
capitalisme chinois ? C’est peut-être
en se plaçant hors de Chine qu’il
faut alors lire la dynamique des forces
qui travaillent l'espace chinois. Et c’est
sur le pourtour de cette "méditerranée
asiatique", dont il faut cerner les
contours et les flux, qu’il importe
de chercher l’un des foyers de son
développement.
La Méditerranée
n’est pas seulement le titre de l’un
des plus célèbres ouvrages
de Fernand Braudel*. C’est également
un concept de portée plus générale,
qui lui a permis de rendre compte de la
dynamique du capitalisme européen
au XVIème siècle à travers l'étude
des villes du pourtour méditerranéen.
L’appliquant à un tout autre
contexte, Denys Lombard* en a fourni une
illustration magistrale dans son étude
sur la Mer de Chine
du sud. Mais nous ne sommes plus au XVIème
siècle et une autre mondialisation
est à l'oeuvre.
Des
éléments du concept de "méditerranée"
méritent d'être mis en relief
et peuvent contribuer à comprendre,
aujourd'hui, les enjeux économiques
de la dynamique économique du corridor
qui court du détroit de La
Pérouse à celui de Malacca
:
1 - En dépit de l’étymologie
du mot, une "méditerranée"
ne définit pas un espace clos. Cela
n’était pas le cas pour la
Méditerranée à l’époque
de Philippe II. Ce n’est pas le cas
non plus pour le corridor est- asiatique
aujourd’hui. Les échanges avec
l’Amérique du Nord, d’une
part, avec l’Europe d’autre
part sont deux dimensions fondamentales
qui caractérisent l’ouverture
de cette zone. Les délocalisations
massives qui se sont produites tout au long
des années 1990 dans les pays de
l’ASEAN* et, ensuite, dans les zones
côtières chinoises ont fait
apparaître un arc manufacturier à
vocation mondiale travaillant pour des marchés
très éloignés.
2 - Une "méditerranée"
est un creuset où se fondent les
initiatives industrielles, l’activité
d’innovation, les initiatives entrepreneuriales.
Il s’agit d’un laboratoire pour
l’expérimentation de nouvelles
normes sociales et de nouvelles modes.
3 - Une "méditerranée"
constitue par conséquent un espace
multiplicateur au sein duquel les flux de
capitaux, l’intensité des échanges,
le réseau des infrastructures produisent
des dynamiques spécifiques, qui arrachent
les zones côtières à
leur profondeur continentale et réordonnent
l’espace chinois selon d’autres
lignes de force brouillant ainsi le quadrillage
étouffant de la planification bureaucratique.
4 - Une "méditerranée"
est un lien entre différentes aires
de civilisation. Plus précisément,
le développement des échanges
autour de la Mer du Japon, de la Mer jaune
ou de la Mer de Chine du sud contourne habilement
les obstacles relevant de systèmes
économiques et sociaux très
hétérogènes.
Une telle vision a plusieurs implications
pour notre conception de l’économie,
de l’espace et des territoires, des
relations économiques internationales.
Gardons-nous cependant de tout déterminisme
géographique. Les acteurs sont ici
plus importants que les structures. Les
entrepreneurs et leurs réseaux, et
peut-être, en dernière instance,
des structures de concertation informelles
d’élaboration de normes techniques,
comme le Pacific Basin Economic Council
(PBEC)*, pèsent plus que les
gouvernements. Les métropoles portuaires,
c’est-à-dire les plates-formes
de traitement des flux de biens et services,
mais aussi de l’information, comptent
plus que les contours de l’espace
ainsi défini.
Ce corridor économique
de l’Asie de l’est a des effets
centrifuges sur l’espace chinois.
Les zones côtières sont en
quelque sorte "aspirées",
happées par des échanges intra-asiatiques,
des flux d’investissements, des dynamiques
régionales. L’espace chinois
est violemment polarisé par ce corridor
et recomposé selon une dynamique
qui échappe en partie au centre.
Le découplage entre la Chine côtière
et la Chine de l’intérieur
est aussi déterminée par cette
"méditerranée",
dont elle est la limite occidentale, la
séparant d’un hinterland asiatique.
La physionomie des espaces côtiers
est remodelée : Xiamen a, en 1997,
enregistré des flux d’investissement
considérables, en particulier dans
le domaine des infrastructures portuaires
(Hutchinson Delta Ports) qui anticipent
l’établissement de liens directs
avec Taiwan. De même, les investissements
coréens à Qingdao ont transformé
le Shandong, ou encore les investissements
japonais à Dalian, en les insérant
dans un réseau intra-asiatique. Pour
ne rien dire des synergies qui se produisent
entre Hong Kong et les ports du delta de
la rivière des Perles.

L’investissement
direct étranger en Chine a en définitive
un triple effet sur le développement
économique régional
Premièrement,
il accélère la différenciation
de l’espace économique chinois.
On peut raisonnablement prévoir que
l’implantation future de l’IDE
n’obéira pas seulement à
des préoccupations de coûts
ou de potentiel d’un marché
donné, mais s’orientera aussi
en fonction de deux lignes de force qui
travaillent l’espace économique
chinois, et dont il est partie prenante
: le degré de décomposition
de la propriété publique et
la diversification du tissu urbain, ou plus
précisément, la restauration
des fonctions marchandes de la ville.
Deuxièmement,
il souligne la frontière invisible
qui divise la Chine en deux macro-régions
distinctes. Chacune d’entre elles
fonctionne avec sa propre logique : échangiste
dans un cas, relativement autarcique dans
l’autre, en raison d’abord de
l’inertie particulière induite
par la propriété étatique.
Troisièmement, il renforce l’intégration
des zones côtières dans un
réseau de sous-traitance internationale
impulsé par les "Quatre Dragons",
le Japon, et dans une certaine mesure, les
entreprises américaines et européennes.
La vocation de ces zones est clairement
orientée vers l’exportation
: ce qui se dessine dans le delta de la
Rivière des Perles, le triangle Shanghai-Nankin-Hangzhou,
et, dans une moindre mesure, le golfe du
Bohai (le rôle de Dalian pour les
réexportations japonaises est à
cet égard remarquable) est la constitution
d’un arc manufacturier visant des
marchés éloignés, en
Europe ou aux États-Unis.
De ce point de vue là, l’émergence
d’une "Méditerranée
asiatique" confirme ce que de nombreuses
compagnies étrangères pratiquent
aujourd’hui : l’investissement
direct n’est plus seulement un flux
de capital enfermé dans une dimension
bilatérale (par exemple entre Japon
et Chine), mais bien partie prenante d’une
dynamique multilatérale qui implique
plusieurs pays ou régions transnationales.
Reste
une interrogation centrale, celle de la
partition économique de la Chine
On peut
la décliner en deux thèmes
: celui de la montée du protectionnisme
provincial, et celui, connexe, de la naissance
de nouvelles macro-régions qui deviendront
les centres de gravité de la Chine
de demain. La Chine "utile" a
basculé vers l’est, au terme
d’une translation qui mine l’acharnement
nationaliste d’un Parti communiste
chinois à construire ou maintenir
un contrôle du centre sur le développement
économique. Une telle dynamique renoue,
paradoxalement, à l’âge
de la mondialisation, avec le dessein impérial
et sa logique des souverainetés floues,
des réseaux flexibles, des frontières
fluctuantes, comme avec ses ambitions :
projeter hors de Chine une puissance géo-politique
et économique bien réelle.
Sauf mention
particulière, ce qui précède
résulte des travaux de François
Gipouloux, (directeur de recherches
au CNRS - Centre Chine, École des
Hautes Études en Sciences Sociales)
et de l'adaptation des sources suivantes
:
- une présentation power-point,
- Determinants in Foreign Direct Investment’s
Uneven Distribution in China : A comparative
Study of three Macro-regions–East
Centre and West. Intervention à
la 7ème conférence des études
asiatiques - Institute of Asian Cultural
Studies, International Christian University, Tokyo - 21-22 Juin 2003
- Intégration ou désintégration
? Les effets spatiaux de l’investissement
direct étranger en Chine - Perspectives
chinoises, n°46 - mars - avril 1998
Mise en ligne le 19 décembre
2003
Annexes
Le
corridor économique de l'Asie
orientale par les cartes
(Cliquer
sur les documents pour les agrandir)
|
1 - Balance
commerciale de pays d'Asie orientale
en 2002

© Géoconfluences - Réalisation
C. Dodane
|
2 - Quantités de marchandises
manutentionnées des grands
ports d'Asie orientale

©
Géoconfluences - Réalisation
C. Dodane
Le "corridor
économique" représenté
sur la carte inclus les pays membres
de l'ASEAN
3 - Trafic portuaire de conteneurs
en Asie orientale - Comparaison entre
1995 et 2001
© Géoconfluences
- Réalisation C. Dodane |
Références,
bibliographie
- Fernand Braudel - La Méditerranée
et le monde méditerranéen
à l'époque de Philippe II - A. Colin - 1946, 1985
- Denys Lombard (avec Jean Aubin, éd.)
- Marchands et hommes d'affaires asiatiques
dans l'océan Indien et la Mer de
Chine, 13e-20e siècles - EHESS
- 1988
- Site officiel de l'Association des nations
du Sud-Est asiatique (ANSEA) ou Association
of South East Asian Nations (ASEAN) : www.aseansec.org/home.htm
- Le Pacific Basin Economic Council
(PEBC) : www.pbec.org

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| Mise
à jour : 05-03-2004
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