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La France : des territoires en mutation

Seine-Saint-Denis, entre misère sociale et intégration économique

Publié le 15/05/2006
Auteur(s) : Hervé Vieillard-Baron, Université de Paris 8-UMR LOUEST

Les violences urbaines qui ont secoué les quartiers défavorisés de la Seine-Saint-Denis à l'automne 2005 rappellent, s'il en est besoin, l'inscription des inégalités dans la géographie de la région Île-de-France. Ce département qui loge 38% de sa population dans le parc social, qui connaît un taux de chômage de 15% (alors que la moyenne régionale est de 9%) et qui ne compte pas moins de huit Zones franches urbaines (ZFU) ne cesse d'interroger les processus ségrégatifs qui affectent l'agglomération parisienne. Les effets cumulés d'une stigmatisation en triptyque y renforcent le ressenti de l'exclusion : il y a d'abord l'image négative du "9-3", ensuite une méfiance persistante vis-à-vis des jeunes, diplômés ou non, qui sont à la recherche d'un emploi, et enfin une peur récurrente de "l'immigré".

Les Zones franches urbaines (ZFU) en région Île-de-France

Source : http://i.ville.gouv.fr/Data/zfu85.php

Le dispositif "Zone franche urbaine" a été introduit par la loi n°96-987 du 14 novembre 1996, relative à la mise en œuvre du Pacte de relance pour la ville (PRV). D'une manière générale, cette loi a pour objet de lutter contre les phénomènes d'exclusion dans l'espace urbain et de favoriser l'insertion professionnelle sociale et culturelle des populations habitant dans les grands ensembles et les quartiers d'habitat dégradé.

Pour y parvenir, le PRV s'appuie sur une "géographie prioritaire" à trois niveaux superposés en reprenant les Zones urbaines sensibles (ZUS), les Zones de redynamisation urbaine (ZRU) et en introduisant les Zones franches urbaines (ZFU). L'objectif est de changer en profondeur la vie des quartiers dits "sensibles", où les problèmes socio-économiques s'accumulent pour permettre : d'assurer la paix publique ; de créer des services de qualité (administratifs, sociaux, culturels ou scolaires) ; de rénover le cadre de vie ; de renforcer les transports et redonner l'espoir aux habitants de ces quartiers. Mais, modifier la vie de ces quartiers nécessite de relancer l'activité économique et l'emploi.

Le retour de l'activité économique et la création d'emplois passent par l'octroi d'exonérations fiscales et sociales, accordées par le dispositif ZFU, aux entreprises de moins de 50 salariés qui viennent s'implanter sur ces quartiers.

Mise en place du dispositif et son évolution, quelques dates :
  • 14 novembre 1996 : Création du dispositif Zone franche urbaine par la loi relative à la mise en œuvre du Pacte de Relance pour la Ville (n° 96 987) ;
  • 1er janvier 1997 : Mise en place de 44 Zones franches urbaines au niveau national.
  • 1er janvier 2003 : Relance du dispositif Zone franche urbaine sur les 44 Zones franches urbaines, par la loi de finances rectificatives pour 2002 (n° 2002-1576 du 30 Décembre 2002).
  • 1er janvier 2004 : Élargissement du dispositif Zone franche urbaine à 41 nouvelles zones par la loi d'orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine (n° 2003-710 du 1er août 2003).

 

Accompagnement cartographique en page du corpus documentaire : Observation de territoires en Seine-Saint-Denis

En matière d'activité, tout se passe comme si les distorsions s'élargissaient entre une économie "productive" regroupant les activités marchandes inscrites dans un cadre concurrentiel, et une économie "résidentielle" rassemblant la production des biens et des services dispensés localement. Avec l'arrivée d'entreprises de petite taille, l'essaimage dans des services immatériels et des réseaux de sous-traitance, on assiste à des différenciations fines de l'espace intra-métropolitain et à la diffusion de micro-systèmes productifs qui fonctionnent en vase clos au niveau local, tout en étant par ailleurs largement mondialisés. Ces systèmes occultent les lieux réels du pouvoir et diluent les sources de conflit ; ils profitent peu à la population locale, réduisant les possibilités de rencontre qui devraient pourtant être le point d'orgue de la sociabilité urbaine.

Sur un même territoire, le rapprochement du "social" et de "l'économique" ne produit pas de miracle. Un emploi sur deux, à peine, est occupé par un actif résidant dans le département. Les nouveaux salariés, nettement plus qualifiés que les anciens, dépensent l'essentiel de leur revenu hors du secteur où ils travaillent et scolarisent leurs enfants à l'extérieur du département. La "bonne école" est devenu un enjeu stratégique de première importance. Parallèlement, les difficultés persistantes de nombreux enfants révèlent un cumul de problèmes économiques, de situations familiales dégradées et de misères sociales auxquelles les politiques éducatives de discrimination positives n'apportent aucune réponse satisfaisante. Les entreprises récemment implantées s'impliquent peu dans les stratégies locales de promotion sociale, limitant ainsi l'accès durable à l'emploi. Les deux tiers des nouveaux salariés entrent sur le marché du travail dans la précarité sur la base de contrats à durée déterminée, de contrats aidés ou d'interim, ou encore en situation de sous-emploi. La mondialisation, souvent invoquée comme prétexte, imposerait diplôme, flexibilité et mobilité, au risque d'entamer la sécurité de droits sociaux obtenus de haute lutte. En fait, pour de nombreux métiers, ce ne sont pas tant les qualifications que les "compétences sociales" qui sont nécessaires : respect de la hiérarchie, ponctualité, acceptation des normes en vigueur dans l'entreprise par exemple.

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Dans la vie quotidienne, la capacité à se déplacer et, plus largement, le capital "mobilité" jouent un rôle essentiel. Pour ceux qui n'ont pas de moyens de locomotion individuels, l'amélioration des conditions de transport en commun apparaît comme une priorité. Le pôle de Roissy, principal pourvoyeur d'emplois au Nord de Paris, est souvent cité pour les contraintes qu'il impose en matière horaire. Par exemple, plusieurs jeunes de Clichy-sous-Bois ont été amenés à refuser des offres d'emploi sur l'aéroport parce qu'il aurait fallu pointer avant cinq heures du matin et qu'il n'y avait pas de transport la nuit.

Pour les populations les plus modestes d'Ile-de-France, l'effet de lieu a une fonction considérable, beaucoup plus que pour les cadres qui ont complètement intégré le principe de la fréquence et de la flexibilité du déplacement. Le sentiment "d'enclavement" revient régulièrement dans les échanges. Précarisés, sans espoir de mobilité sociale, intériorisant la relégation dont ils sont l'objet malgré 25 ans de "politique de la ville" en faveur des quartiers défavorisés, la plupart des résidents ne conçoivent même pas l'idée qu'ils puissent être les acteurs d'une métropole mondiale. Ponctué de désenchantement et d'inconfort, le quotidien s'apparente ici à une galère. Il en résulte une vision très sombre de l'avenir.

Localisations et systèmes de transport en Seine - Saint - Denis

Source : Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de la région Île-de-France (Iaurif)

 

Les réunions de quartier mettent systématiquement en avant l'insécurité, le logement, l'emploi et le chômage des jeunes (plus de 40% d'entre eux en sont les victimes dans les zones urbaines sensibles). Elles soulignent aussi les démotivations de ceux que l'on voudrait faire rentrer dans le processus de "citoyenneté", tel qu'on le conçoit en France. Sans doute, l'ajustement de son comportement aux normes locales de la participation n'a-t-il pas grand intérêt quand on se sent prisonnier du chômage, captif de son logement et sans capacité réelle de consommation.

Le paradoxe actuel de la dynamique économique parisienne, c'est qu'elle renforce les inégalités et le sentiment d'exclusion alors que les univers de référence de toutes les couches sociales s'homogénéisent autour d'un marché unique et d'un modèle culturel universel. L'image forte de la capitale connectée à un espace mondial de très haute fréquence ne serait-elle qu'un miroir aux alouettes visant à occulter les poches de misère qui persistent en l'absence de connexion efficiente, mais qui se signalent aujourd'hui par des explosions de violence sans précédent ? Explosions suicidaires puisqu'elles pénalisent doublement leurs auteurs en conduisant à l'incendie d'équipements qui sont le fondement de toute vie sociale.

 

Annexe - Un exemple de partenariat entre les élus intercommunaux et les entreprises : la charte Entreprise - Territoire

En pop-up : Plaine Commune : une charte Entreprise / Territoire

Note réalisée à partir des informations contenues sur le site internet de la communauté d'agglomération Plaine Commune (www.plainecommune.fr)

Le profil statistique de la commune de Saint-Denis (RGP 1999) :

  • Population totale : 86 401
  • Population de moins de 20 ans : 28%
  • Population  de 60 ans et plus : 13,7%
  • Nombre de logements : 38 384
  • Nombre de logements vacants : 11,6%
  • 74,3% des résidences principales appartiennent au parc locatif.
  • Nombre de locataires en HLM : 55%
  • Taux d'activité (15 ans et plus) : 62,1%
  • 29% des actifs dionysiens ayant un emploi travaillent dans la commune
  • Taux de chômage en 1999 : 20,4% (contre 14% en 1990)
  • Actifs ayant un emploi : 33 346 dont 15,1% d'actifs en temps partiels et 17,2% d'actifs en emploi précaire.
  • 47% des ménages dionysiens ne possèdent pas de voiture.

 

Pour en savoir plus sur ces collectivités :

Bibliographie indicative

De l'auteur :
  • "La politique de la ville" (en collaboration avec A. Anderson), Editions Actualités sociales hebdomadaires, Collection A.S.H. étudiants, août 2000, 160 p ; Deuxième édition revue et corrigée (octobre 2003).
  • Les banlieues, des singularités françaises aux réalités mondiales - Carré Géographie, Hachette Supérieur, 2001
  • "Les banlieues", 1997, Paris, Flammarion, Collection Dominos, N° 121, 127 p
  • "Les banlieues françaises ou le ghetto impossible", 1994, Éditions de l'aube, Série "Monde en cours", 153 p ; Réédition en livre de poche (augmentée d'une postface), 1996, 169 p
Derniers articles de recherche :
  • "Quartiers sensibles et politique de la ville : bilan d'une recherche" - L'Espace géographique, N° 3, p 237- 254, septembre 2000
  • "Le XXème siècle : de l'effroi technique à la peur des banlieues", revue Histoire urbaine, sous la direction d'Annie Fourcaut, N°2, p171-187, déc. 2000
  • "Sarcelles : un cas toujours exemplaire ?", in "Le grand ensemble, histoire et devenir" - revue Urbanisme, n°322, p 53-56, janv-fév. 2002
  • "Sur l'origine des grands ensembles", in "Le monde des grands ensembles", (dir. A. Fourcaut, F. Dufaux) - Paris, Éditions Créaphis, p 45-61, 200
  • "Des pauvres aux lieux de pauvreté, modes de classification et types de localisation"- Annales de la Recherche urbaine, n °93, pp 107-116 - février 2003
  • Article repris dans l'ouvrage collectif "Les politiques sociales en France et en Allemagne" (dir. Vincent Viet et Hans Palm) - ministère de la Cohésion sociale, DREES-MIRE, Documentation Française, pp 118-132, 2004
  • "Les risques sociaux" - Chapitre dans l'ouvrage collectif intitulé "Les risques" (dir. Y. Veyret), SEDES, p 221-252, 2003
  • "De l'objet invisible à la présence ostensible, l'islam dans les banlieues françaises", n° 96, "Urbanités et liens religieux" - Annales de la Recherche urbaine, p 91-102, octobre 2004
  • "De la difficulté à cerner les territoires du religieux : le cas de l'islam en France" - Annales de Géographie, n° 640, p 563-587, nov-décembre 2004
  • "Le concept de ségrégation", n° 139, "La ville et l'école : les nouvelles formes de ségrégation" - Ville, École, Intégration, Diversité, Centre National de Documentation pédagogique, p 52-56, décembre 2004
  • "Quel avenir pour les habitants des marges ?" - Revue "Techni.cités", document introductif au 26ème congrès des agences d'urbanisme, p 58-60, 23 octobre 2005
  • "Entre proximité et distance, quelle place pour le terrain ?" - Cahiers de Géographie du Québec, Vol. 49, n°138, déc. 2005-janvier 2006
Pour compléter, pour prolonger

 

"S'il ne faut retenir qu'une leçon, la voici : il y a deux mondes, un de chaque côté du périphérique. Paris, siège du pouvoir, silo des élites, carrousel lumineux, convergence de toutes les voies de chemin de fer, de toutes les carrières, de toutes les ambitions françaises. Banlieue, territoire ignoré, mal aimé, rivage ingrat où s'échouent certaines trajectoires, d'où ne décollent jamais d'autres. Les habitants de banlieue que l'on croise à Paris se justifient sans cesse : "Ce n'est pas si loin, j'habite à deux pas du RER."

Osons la comparaison : c'est Berlin-Ouest contre Berlin-Est, avec le périph' dans le rôle du Mur. À l'Ouest, une société de consommation qui se donne des airs enjoués, où personne n'a le temps de tenir ses promesses, où le moindre talent se fait surexploiter à l'instar de ces actrices à qui l'on demande aussi de chanter quand elles n'écrivent pas de livre. À l'Est, les cafés ferment tôt et il n'y a rien à faire ensuite que traîner au bas de l'immeuble ou rentrer chez soi. Dans les magasins, les produits sont de moindre qualité. On ressent comme un manque de liberté. Un contrôle social pesant remplace l'État, peu présent ou défaillant. Tout le monde a trop de temps, et les talents, nombreux, sont ignorés. Entre ces deux mondes, le trafic n'est pas beaucoup plus chargé qu'à Check Point Charlie. En décembre, l'un des jeunes chômeurs qui gravitaient autour du local que nous occupions, prêté par le football club du RC Blanqui, nous avouait n'avoir pas mis les pieds à Paris depuis plus de deux ans. (...)

(...) Je suis resté coi lorsque Nordine Nabili, qui mène un grand projet d'agence de presse des banlieues, m'a dit l'autre jour : "Bondy, c'est l'Amérique." Et puis j'ai compris. Les banlieues, voilà où la France trouvera son dernier territoire de croissance, puisque tout y est à développer ! Voilà son réservoir intact de compétences, de courage et de loyauté entrepreneuriale."

Propos de Serge Michel, "Au-delà du périph', c'est l'Amérique", Le Monde du 29 avril 2006

 

Hervé Vieillard-Baron, Université de Paris 8-UMR LOUEST,

pour Géoconfluences le 15 mai 2006

Mise en page web : Sylviane Tabarly

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Mise à jour :   15-05-2006


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