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articles scientifiques
Seine-Saint-Denis, entre misère sociale et intégration économique
(Hervé Vieillard-Baron)
Les violences urbaines qui ont secoué
les quartiers défavorisés de la
Seine-Saint-Denis à l'automne
2005 rappellent, s'il en est besoin, l'inscription
des inégalités dans la géographie
de la région Île-de-France. Ce département
qui loge 38% de sa population dans le parc social,
qui connaît un taux de chômage de
15% (alors que la moyenne régionale est
de 9%) et qui ne compte pas moins de huit Zones
franches urbaines (ZFU) ne cesse d'interroger
les processus ségrégatifs qui affectent
l'agglomération parisienne. Les effets
cumulés d'une stigmatisation en triptyque
y renforcent le ressenti de l’exclusion
: il y a d’abord l’image négative
du "9-3", ensuite une méfiance
persistante vis-à-vis des jeunes, diplômés
ou non, qui sont à la recherche d'un emploi,
et enfin une peur récurrente de "l’immigré".
Les Zones
franches urbaines (ZFU) en région
Île-de-France

Source :
http://i.ville.gouv.fr/Data/zfu85.php
Le dispositif
"Zone franche urbaine" a été
introduit par la loi n°96-987 du 14
novembre 1996, relative à la mise
en œuvre du Pacte de relance pour
la ville (PRV). D’une manière
générale, cette loi a pour
objet de lutter contre les phénomènes
d’exclusion dans l’espace
urbain et de favoriser l’insertion
professionnelle sociale et culturelle
des populations habitant dans les grands
ensembles et les quartiers d’habitat
dégradé.
Pour y parvenir, le PRV s’appuie
sur une "géographie prioritaire"
à trois niveaux superposés
en reprenant les Zones urbaines sensibles
(ZUS), les Zones de redynamisation urbaine
(ZRU) et en introduisant les Zones franches
urbaines (ZFU). L’objectif est de
changer en profondeur la vie des quartiers
dits "sensibles", où
les problèmes socio-économiques
s’accumulent pour permettre : d’assurer
la paix publique ; de créer des
services de qualité (administratifs,
sociaux, culturels ou scolaires) ; de
rénover le cadre de vie ; de renforcer
les transports et redonner l’espoir
aux habitants de ces quartiers. Mais,
modifier la vie de ces quartiers nécessite
de relancer l’activité économique
et l’emploi.
Le retour de l’activité économique
et la création d’emplois
passent par l’octroi d’exonérations
fiscales et sociales, accordées
par le dispositif ZFU, aux entreprises
de moins de 50 salariés qui viennent
s’implanter sur ces quartiers.
Mise en place du dispositif et son évolution,
quelques dates :
- 14 novembre 1996 : Création du
dispositif Zone franche urbaine par la
loi relative à la mise en œuvre
du Pacte de Relance pour la Ville (n°
96 987) ;
- 1er janvier 1997 : Mise en place de
44 Zones franches urbaines au niveau national.
- 1er janvier 2003 : Relance du dispositif
Zone franche urbaine sur les 44 Zones
franches urbaines, par la loi de finances
rectificatives pour 2002 (n° 2002-1576
du 30 Décembre 2002).
- 1er janvier 2004 : Élargissement
du dispositif Zone franche urbaine à
41 nouvelles zones par la loi d'orientation
et de programmation pour la ville et la
rénovation urbaine (n° 2003-710
du 1er août 2003).
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En matière
d'activité, tout se passe comme si les
distorsions s'élargissaient entre
une économie "productive" regroupant
les activités marchandes inscrites dans
un cadre concurrentiel, et une économie
"résidentielle" rassemblant la
production des biens et des services dispensés
localement. Avec l'arrivée d'entreprises
de petite taille, l'essaimage dans des services
immatériels et des réseaux de sous-traitance,
on assiste à des différenciations
fines de l'espace intra-métropolitain et
à la diffusion de micro-systèmes
productifs qui fonctionnent en vase clos au niveau
local, tout en étant par ailleurs largement
mondialisés. Ces systèmes occultent
les lieux réels du pouvoir et diluent les
sources de conflit ; ils profitent peu à
la population locale, réduisant les possibilités
de rencontre qui devraient pourtant être
le point d'orgue de la sociabilité urbaine.
Sur un même territoire, le rapprochement
du "social" et de "l’économique"
ne produit pas de miracle. Un emploi
sur deux, à peine, est occupé par
un actif résidant dans le département.
Les nouveaux salariés, nettement plus qualifiés
que les anciens, dépensent l’essentiel
de leur revenu hors du secteur où ils travaillent
et scolarisent leurs enfants à l’extérieur
du département. La "bonne école"
est devenu un enjeu stratégique de première
importance. Parallèlement, les difficultés
persistantes de nombreux enfants révèlent
un cumul de problèmes économiques,
de situations familiales dégradées
et de misères sociales auxquelles les politiques
éducatives de discrimination positives
n'apportent aucune réponse satisfaisante.
Les entreprises récemment implantées
s’impliquent peu dans les stratégies
locales de promotion sociale, limitant ainsi l’accès
durable à l’emploi. Les deux tiers
des nouveaux salariés entrent sur le marché
du travail dans la précarité sur
la base de contrats à durée déterminée,
de contrats aidés ou d’interim, ou
encore en situation de sous-emploi. La mondialisation,
souvent invoquée comme prétexte,
imposerait diplôme, flexibilité et
mobilité, au risque d'entamer la sécurité
de droits sociaux obtenus de haute lutte. En fait,
pour de nombreux métiers, ce ne sont pas
tant les qualifications que les "compétences
sociales" qui sont nécessaires : respect
de la hiérarchie, ponctualité, acceptation
des normes en vigueur dans l’entreprise
par exemple.
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Dans la vie quotidienne, la capacité à
se déplacer et, plus largement, le
capital "mobilité"
jouent un rôle essentiel. Pour ceux
qui n’ont pas de moyens de locomotion
individuels, l’amélioration
des conditions de transport en commun apparaît
comme une priorité. Le pôle
de Roissy, principal pourvoyeur d'emplois
au Nord de Paris, est souvent cité
pour les contraintes qu'il impose en matière
horaire. Par exemple, plusieurs jeunes de
Clichy-sous-Bois ont été amenés
à refuser des offres d'emploi sur
l'aéroport parce qu'il aurait fallu
pointer avant cinq heures du matin et qu'il
n'y avait pas de transport la nuit.
Pour les populations les plus modestes d’Ile-de-France,
l'effet de lieu a une fonction considérable,
beaucoup plus que pour les cadres qui ont
complètement intégré
le principe de la fréquence et de
la flexibilité du déplacement.
Le sentiment "d’enclavement"
revient régulièrement dans
les échanges. Précarisés,
sans espoir de mobilité sociale,
intériorisant la relégation
dont ils sont l'objet malgré 25 ans
de "politique de la ville" en
faveur des quartiers défavorisés,
la plupart des résidents ne conçoivent
même pas l’idée qu’ils
puissent être les acteurs d'une métropole
mondiale. Ponctué de désenchantement
et d'inconfort, le quotidien s’apparente
ici à une galère. Il en résulte
une vision très sombre de l’avenir. |
Localisations
et systèmes de transport
en Seine - Saint - Denis
(Cliquer
pour agrandir)
Source : Institut
d'Aménagement et d'Urbanisme de
la région Île-de-France (Iaurif)
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Les réunions
de quartier mettent systématiquement en
avant l'insécurité, le logement,
l’emploi et le chômage des jeunes
(plus de 40% d'entre eux en sont les
victimes dans les zones urbaines sensibles). Elles
soulignent aussi les démotivations de ceux
que l'on voudrait faire rentrer dans le processus
de "citoyenneté", tel qu'on le
conçoit en France. Sans doute, l'ajustement
de son comportement aux normes locales de la participation
n'a-t-il pas grand intérêt quand
on se sent prisonnier du chômage, captif
de son logement et sans capacité réelle
de consommation.
Le paradoxe actuel de la dynamique économique
parisienne, c'est qu'elle renforce les inégalités
et le sentiment d'exclusion alors que
les univers de référence de toutes
les couches sociales s'homogénéisent
autour d'un marché unique et d'un modèle
culturel universel. L'image forte de la capitale
connectée à un espace mondial de
très haute fréquence ne serait-elle
qu'un miroir aux alouettes visant à occulter
les poches de misère qui persistent en
l'absence de connexion efficiente, mais qui se
signalent aujourd'hui par des explosions de violence
sans précédent ? Explosions suicidaires
puisqu'elles pénalisent doublement leurs
auteurs en conduisant à l'incendie d'équipements
qui sont le fondement de toute vie sociale.
Annexe - Un exemple de partenariat entre les élus intercommunaux et les entreprises : la charte Entreprise - Territoire
Le profil statistique de la commune de Saint-Denis (RGP 1999) :
- Population totale : 86 401
- Population de moins de 20 ans : 28%
- Population de 60 ans et plus : 13,7%
- Nombre de logements : 38 384
- Nombre de logements vacants : 11,6%
- 74,3% des résidences principales appartiennent au parc locatif.
- Nombre de locataires en HLM : 55%
- Taux d'activité (15 ans et plus) : 62,1%
- 29% des actifs dionysiens ayant un emploi travaillent dans la commune
- Taux de chômage en 1999 : 20,4% (contre 14% en 1990)
- Actifs ayant un emploi : 33 346 dont 15,1% d'actifs en temps partiels et 17,2% d'actifs en emploi précaire.
- 47% des ménages dionysiens ne possèdent pas de voiture.
Pour en savoir plus sur ces collectivités :
- Saint-Denis : www.ville-saint-denis.fr/jsp/site/Portal.jsp
-
Plaine Commune Promotion, une association regroupant des entreprises et collectivités territoriales de la communauté d'agglomération francilienne : www.plainecommune.fr
Bibliographie
indicative
De l'auteur :
- "La politique de la ville" (en collaboration
avec A. Anderson), Editions Actualités
sociales hebdomadaires, Collection A.S.H.
étudiants, août 2000, 160 p ;
Deuxième édition revue et corrigée
(octobre 2003).
- Les banlieues, des singularités françaises
aux réalités mondiales - Carré
Géographie, Hachette Supérieur,
2001
- "Les banlieues", 1997, Paris, Flammarion, Collection Dominos, N° 121, 127 p
- "Les banlieues françaises ou le
ghetto impossible", 1994, Éditions
de l'aube, Série "Monde en cours",
153 p ; Réédition en livre
de poche (augmentée d'une postface), 1996,
169 p
Derniers articles de recherche
:
- "Quartiers sensibles et politique de la
ville : bilan d'une recherche" - L'Espace
géographique, N° 3, p 237- 254, septembre
2000
- "Le XXème siècle : de l'effroi
technique à la peur des banlieues", revue Histoire urbaine, sous la direction
d'Annie Fourcaut, N°2, p171-187, déc. 2000
- "Sarcelles : un cas toujours exemplaire
?", in "Le grand ensemble, histoire
et devenir" - revue Urbanisme, n°322,
p 53-56, janv-fév. 2002
- "Sur l'origine des grands ensembles",
in "Le monde des grands ensembles",
(dir. A. Fourcaut, F. Dufaux) - Paris, Éditions
Créaphis, p 45-61, 2004
-"Des pauvres aux lieux de pauvreté,
modes de classification et types de localisation"- Annales de la Recherche urbaine, n °93,
pp 107-116 - février 2003
- Article repris dans l'ouvrage collectif "Les
politiques sociales en France et en Allemagne"
(dir. Vincent Viet et Hans Palm) - ministère
de la Cohésion sociale, DREES-MIRE, Documentation
Française, pp 118-132, 2004
- "Les risques sociaux" - Chapitre dans
l’ouvrage collectif intitulé "Les
risques" (dir. Y. Veyret), SEDES, p 221-252, 2003
- "De l'objet invisible à la présence
ostensible, l'islam dans les banlieues françaises",
n° 96, "Urbanités et liens religieux" - Annales de la Recherche urbaine,
p 91-102, octobre 2004
- "De la difficulté à cerner
les territoires du religieux : le cas de l'islam
en France" - Annales
de Géographie, n° 640, p 563-587, nov-décembre 2004
- "Le concept de ségrégation",
n° 139, "La ville et l'école :
les nouvelles formes de ségrégation" - Ville, École,
Intégration, Diversité, Centre
National de Documentation pédagogique,
p 52-56, décembre 2004
- "Quel avenir pour les habitants des marges
?" - Revue "Techni.cités",
document introductif au 26ème congrès
des agences d'urbanisme, p 58-60, 23 octobre 2005
- "Entre proximité et distance, quelle
place pour le terrain ?" - Cahiers de
Géographie du Québec, Vol.
49, n°138, déc. 2005-janvier 2006
Hervé
Vieillard-Baron, Université de
Paris 8-UMR LOUEST,
pour Géoconfluences le 15 mai 2006
Pour
compléter, pour prolonger
- Pour une mise en perspective des aspects et
de effets de la métropolisation, le dossier
:
"
De villes en métropoles "
- Sur site ministériel, les Zones franches
urbaines en région Ile-de-France :
http://i.ville.gouv.fr/Data/zfu85.php#
- INSEE Ile-de-France, n° 190 - Youssef Boudra et Marie-Odile Liagre, "Population, logement, activité en Seine-Saint-Denis" octobre 2000 : www.insee.fr/fr/insee_regions/idf/home/home_page.asp
- Les collectivités territoriales :
> Système d'information géographique
régional (SIGR) de l'IAURIF : www.iaurif.org/fr/sig/cartes/index.htm
dont les fiches communales d'occupation du sol
1999 :
www.iaurif.org/fr/sig/fichescom/mos99/fic100/f100i8j11.html
> Note rapide n° 408 de l'IAURIF (thème Population / Mode de vie) : Les territoires de pauvreté en Île-de-France (Typologie des territoires / Etat des lieux) - février 2006 :
www.iaurif.org/fr/ressources_doc/publications/publicationsrecentes/notesrapides/population.htm
> Le Plan de déplacement urbain (PDU)
pour la région Île-de-France : www.pduif.org
> Contrat de plan et plan régional 2000-2006
: www.iledefrance.fr/?IDINFO=1910
> Le transport en région Île-de-France
et l'Enquête globale de transport (EGT)
:
www.ile-de-france.equipement.gouv.fr/rubrique.php3?id_rubrique=18
> Préparation du futur Schéma
directeur de la région Ile-de-France (SDRIF)
: www.iledefrance.fr/sdrif
> La Communauté d'agglomération
Clichy-sous-Bois / Montfermeil : www.cacm93.com
> La ville de Clichy-sous-Bois : www.clichy-sous-bois.fr
- La Fédération nationale des agences
d'urbanisme (FNAU) : www.fnau.org/index.asp
- Profession banlieue, Centre de ressources en
Seine-Saint-Denis pour la politique de la ville
:
www.professionbanlieue.org
- Des journalistes de L'Hebdo, un quotidien suisse en ligne, se sont installés à Bondy à la suite des "événements" de l'automne 2005. Ils témoignent et reviennent sur cette expérience à travers un blog dédié - http://blogs.hebdo.ch et www.hebdo.ch/bondyblog.cfm
Voir le texte de Serge Michel "Au-delà du périph', c'est l'Amérique" (archives du blog : avril 2006) . Ce texte a été également publié le 29 avril 2006 par le journal Le Monde. À titre documentaire, extraits choisis :
"S'il ne faut retenir qu'une leçon, la voici : il y a deux mondes, un de chaque côté du périphérique. Paris, siège du pouvoir, silo des élites, carrousel lumineux, convergence de toutes les voies de chemin de fer, de toutes les carrières, de toutes les ambitions françaises. Banlieue, territoire ignoré, mal aimé, rivage ingrat où s'échouent certaines trajectoires, d'où ne décollent jamais d'autres. Les habitants de banlieue que l'on croise à Paris se justifient sans cesse : "Ce n'est pas si loin, j'habite à deux pas du RER."
Osons la comparaison : c'est Berlin-Ouest contre Berlin-Est, avec le périph' dans le rôle du Mur. À l'Ouest, une société de consommation qui se donne des airs enjoués, où personne n'a le temps de tenir ses promesses, où le moindre talent se fait surexploiter à l'instar de ces actrices à qui l'on demande aussi de chanter quand elles n'écrivent pas de livre. À l'Est, les cafés ferment tôt et il n'y a rien à faire ensuite que traîner au bas de l'immeuble ou rentrer chez soi. Dans les magasins, les produits sont de moindre qualité. On ressent comme un manque de liberté. Un contrôle social pesant remplace l'État, peu présent ou défaillant. Tout le monde a trop de temps, et les talents, nombreux, sont ignorés. Entre ces deux mondes, le trafic n'est pas beaucoup plus chargé qu'à Check Point Charlie. En décembre, l'un des jeunes chômeurs qui gravitaient autour du local que nous occupions, prêté par le football club du RC Blanqui, nous avouait n'avoir pas mis les pieds à Paris depuis plus de deux ans. (...)
(...) Je suis resté coi lorsque Nordine Nabili, qui mène un grand projet d'agence de presse des banlieues, m'a dit l'autre jour : "Bondy, c'est l'Amérique." Et puis j'ai compris. Les banlieues, voilà où la France trouvera son dernier territoire de croissance, puisque tout y est à développer ! Voilà son réservoir intact de compétences, de courage et de loyauté entrepreneuriale."
Propos de Serge Michel, "Au-delà du périph', c'est l'Amérique", Le Monde du 29 avril 2006
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Mise en page web : Sylviane Tabarly
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| Mise
à jour : 15-05-2006
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