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Le développement durable, approches géographiques

Le développement durable : un concept géographique ?

Publié le 26/07/2004
Auteur(s) : Vincent Clément, 'maître de conférences à l’ENS de Lyon, Laboratoire de BioGéo'

Adulé ou rejeté, le concept de développement durable soulève des réactions contradictoires dans le monde scientifique. On assiste souvent à une confrontation de points de vue entre les pour et les contre, sans qu'il y ait de réel débat. La difficulté d'instaurer un dialogue provient de la nature même de ce concept qui navigue entre différents champs de pensée et de savoir (éthique, politique, médiatique, scientifique, écologiste), champs dans lesquels il peut recouvrir des significations changeantes. Ce nomadisme conceptuel est souvent perçu par certains chercheurs comme une sorte de tare génétique, alors que d'autres y voient une possibilité de renouvellement des approches et des problématiques. En tant que géographes, quelle position devons-nous adopter ? Le nomadisme conceptuel du développement durable peut-il s'avérer être un outil efficace pour la géographie, en offrant des angles d'approche multiples et novateurs ? Ou cette itinérance sémantique nous conduit-elle inexorablement vers un vagabondage des idées, à l'issue incertaine ?

 

L'odyssée d'un concept nomade

Le rapport Brundtland est l'acte de naissance du concept de développement durable. Sous le titre "Notre avenir à tous", il a été présenté aux Nations Unies en 1987 par Mme Gro Harlem Brundtland, alors premier ministre de la Norvège et présidente de la Commission Mondiale pour l'Environnement et le Développement de l'ONU (CMED, 1989). Il a été ensuite médiatisé et popularisé lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992 (Ducroux, 2002). De façon sommaire, les auteurs du rapport Brundtland préconisent un développement permettant de satisfaire les besoins du présent, sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs. Souvent présenté sous les atours attrayants de la nouveauté, on peut légitimement s'interroger sur l'origine du concept de développement durable. Est-il à ce point si novateur et, contrairement à la plupart des concepts, orphelin de toute filiation intellectuelle à travers le temps ?

L'idée de préserver les ressources pour les générations futures est en réalité une idée ancienne. Dans le domaine forestier par exemple, dès le Moyen Âge, le pouvoir royal avait compris l'importance de préserver les ressources forestières. L'Ordonnance de Brunoy, promulguée sous Philippe VI le 29 mai 1346, en est une parfaite illustration. Dans son article 4, il y est écrit que "les maîtres des eaux et forêts enquerront et visiteront toutes les forez et bois et feront les ventes qui y sont, en regard de ce que lesdites forez se puissent perpétuellement soustenir en bon estat". La Grande réformation des forêts, lancée par Colbert en 1669, réaffirmait sans ambiguïté ce principe, au nom des générations futures. Les auteurs du rapport Brundtland ne sont pas donc les "inventeurs" de la durabilité, ils l'ont redécouverte 650 ans après l'Ordonnance de Brunoy.

Plus récemment, le concept de développement durable s'inscrit aussi dans le prolongement des réflexions de certains économistes qui, dès les années 1970, préconisaient une croissance zéro pour remédier au maldéveloppement (Meadows, 1972). Cette thèse était largement relayée par le mouvement écologiste qui s'inquiétait de la raréfaction des ressources naturelles, et en particulier de l'exploitation de vastes étendues de forêts tropicales. Les grandes causes mondiales, telles que la lutte contre la pollution, la désertification ou la déforestation, la lutte contre les gaz à effets de serre et les débats sur les choix énergétiques, ont émergé à cette époque, sur fond de prévisions catastrophistes et en s'appuyant sur le mythe du village planétaire. Face à un modèle de développement dilapidateur des ressources naturelles, l'économiste Ignacy Sachs opposait un contre-modèle, celui de l'éco-développement ainsi défini : "À la croissance mimétique, inégalitaire et destructrice du milieu et des ressources, il faut opposer le développement endogène, axé sur la satisfaction des besoins fondamentaux de toute population, s'efforçant de ménager les ressources et l'environnement" (Sachs, 1977). Les chocs pétroliers des années 1970 ont donné crédit à cette nouvelle vision du rapport entre économie et environnement, sans pour autant permettre une remise en cause effective du modèle développement dominant (Vivien, 2001).

Le concept de développement durable est donc l'héritier de ces analyses visant à une meilleure adéquation entre économie et préservation des ressources. Cependant, ce n'est pas une simple reformulation des réflexions nées dans les années 1970, en grande partie fondées sur une approche quantitative. Le développement durable suggère une vision beaucoup plus globale des problèmes. Il se situe dans une approche qualitative, et introduit une dimension éthique qui n'apparaissait qu'en filigrane dans le concept d'éco-développement (Camerini, 2001). Le flou conceptuel du développement durable tient en grande partie à son caractère globalisant. Cela entraîne inévitablement un certain nomadisme dans le sens donné à ce concept par ses différents utilisateurs. Les responsables politiques y voient plutôt la dimension éthique et la possibilité de faire émerger une nouvelle conscience citoyenne (éco-citoyen). Pour les économistes, il est surtout compris comme un modèle de développement alternatif. Pour le mouvement écologiste, il est perçu comme un slogan efficace pour défendre la conservation de la nature et la préservation des ressources de la planète. La pluralité de ces conceptions, largement superposables, explique les réticences d'une partie de la communauté scientifique. Faut-il rejeter ce concept fourre-tout et ambigu ? Ou bien doit-on le considérer comme un outil potentiellement riche de sens ? La première solution serait sans doute la plus éloignée du monde de la recherche, dont la volonté affichée est de se rendre utile auprès de la société. La seconde option, à nos yeux préférable, suppose une large mobilisation des chercheurs pour nourrir de leurs réflexions un concept qui reste encore largement à définir.

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D'évidentes filiations géographiques

Au-delà des réserves que l'on peut émettre à l'encontre du concept de développement durable, on ne peut pas ignorer qu'il existe une filiation évidente entre l'idée de durabilité et la pensée géographique (Robic et al., 2002). Les thèmes les plus classiques de notre discipline insistent en effet sur les relations les plus durables entre les sociétés et leur environnement (cadre de vie, habitabilité de l'écoumène, paysages, humanisation des milieux par exemple). Cette filiation n'est pas l'apanage de la géographie. D'autres disciplines revendiquent aussi des liens de parenté anciens avec la durabilité (économie et écologie, entre autres). Ce n'est pas surprenant car la géographie partage déjà d'autres concepts avec des disciplines voisines (paysage par exemple). D'autre part, le fait que plusieurs disciplines utilisent un panel de concepts communs permet une confrontation saine entre différents champs du savoir et favorise l'inter-disciplinarité.

C'est sans doute dans le domaine de la géographie environnementale que se trouve la filiation la plus évidente avec le développement durable. Ce concept prend naturellement sa place dans l'évolution des recherches sur le rapport entre les sociétés et leur environnement. L'approche géographique s'est fondée sur des concepts qui reposent sur différentes façons d'aborder le rapport entre les sociétés et l'environnement. Le concept classique de milieu est longtemps resté celui d'une géographie naturaliste, dans laquelle l'homme n'est pris en compte qu'a posteriori, et souvent comme élément perturbateur d'un système défini surtout par des lois naturelles. À partir des années 1970, les concepts d'environnement et de géosystème marquent un tournant important car ils resituent l'analyse des milieux dans leur contexte social et historique (Bertrand, 2002). Avec le concept de développement durable, l'approche géographique pourrait franchir un pas supplémentaire. Les sociétés, placées au cœur de l'analyse, devraient constituer le point de départ des études environnementales.

Pour que cette évolution puisse pleinement s'opérer, il semble nécessaire de soulever un certain nombre d'interrogations qui permettront de mieux cerner le concept de développement durable et de le rendre plus opérationnel en géographie. Les définitions du concept de développement durable sont souvent trop générales ou trop vagues. Pour les géographes, la faiblesse de ces définitions découle de l'absence de réelles réflexions sur le temps et sur l'espace. Loin de pouvoir apporter des réponses, ce qui suppose une large mobilisation de la communauté des géographes, essayons de formuler clairement les problèmes posés par cette curieuse omission.

La question des temporalités est au cœur même de la notion de durabilité. Pourtant, de façon surprenante, elle est le plus souvent éludée dans les réflexions sur le développement durable. En effet, ce concept implique une responsabilité morale vis-à-vis des générations futures, mais sans que l'on sache très bien qu'elles sont les échelles de temps concernées. De quelles générations futures s'agit-il : celles de 2025, de 2050, de 2100, au-delà ? Autre difficulté, le concept de développement durable impose de façon dogmatique un axe du temps en sens unique et linéaire, orienté vers l'avenir. À cela, plusieurs interrogations majeures. Peut-on réellement anticiper sur l'avenir, sans tenir compte des relations passées entre les sociétés et leur environnement ? Comment prendre en compte des phénomènes qui évoluent sur des pas de temps différents (les temps des sociétés, du politique, de l'environnement, de l'économie (Barrué-Pastor et al., 2000) ? Comment intégrer dans cette vision linéaire du temps les dynamiques environnementales non-linéaires (phénomènes cycliques, rôle des crises et des perturbations, aléas climatiques) ? Enfin, peut-on sincèrement anticiper sur les besoins et les attentes des générations futures ? N'est-ce pas une façon de nier, consciemment ou non, leur capacité d'invention ?

L'absence de référence spatiale dans le concept de développement durable est aussi un élément de blocage pour la recherche en géographie. Le leitmotiv de l'Agenda 21, "Penser globalement, agir localement", est la seule référence, pour le moins schématique, entre l'échelle planétaire et l'échelle locale. En tant que géographes, nous ne pouvons qu'être perplexes devant ce slogan certes habile, mais qui s'émancipe allègrement du jeu complexe des échelles et qui semble imposer une pensée unique à l'ensemble du monde. À qui reviendrait le rôle de "Penser globalement" ? Les acteurs locaux deviendraient-ils de simples exécutants d'une pensée élaborée ailleurs, par les grands organismes internationaux notamment ? Même si le développement durable s'inscrit dans une prise de conscience à l'échelle planétaire, c'est probablement aux échelles locales et régionales que seront élaborées les politiques les plus efficaces. Ne faudrait-il pas renverser le slogan de l'Agenda 21, en prônant au contraire la nécessité de "Penser localement, pour agir globalement" ? Autrement-dit, ne serait-il pas souhaitable de définir des politiques et des pratiques locales du développement durable, en tenant compte des héritages, des rapports particuliers entre les sociétés et leur environnement, des besoins et des projections sur l'avenir des populations locales, tout en poursuivant un objectif commun, celui du mieux vivre sur la planète ?

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De l'utopie aux champs d'application

De la même manière qu'il existe une "écologie des écologistes", et une "écologie des écologues", il peut y avoir un développement durable appartenant à l'univers politico-médiatique et un développement durable ancré dans le monde scientifique. Qu'est-ce que la géographie, en tant que discipline de recherche, peut apporter à la réflexion émergente sur le développement durable ?

Avant toute chose, pour ne pas se laisser déborder par le concept-slogan, et pour en faire un véritable outil de science, il faut bien avoir conscience que le développement durable est une superposition de plusieurs utopies : une utopie éthique (vers une renaissance humaniste), une utopie économique (un modèle de développement alternatif), et une utopie géopolitique (établir de nouveaux rapports Nord/Sud). Le point commun entre ces utopies est une autre utopie, celle de la projection vers l'avenir et de la sauvegarde de la planète pour les générations futures. En cela, le développement durable nous plonge dans un rapport à l'incertain auxquels les chercheurs sont peu habitués. Le plus souvent, les chercheurs analysent, décrivent et interprètent des phénomènes visibles, observables, inscrits dans l'actuel ou dans le passé. La notion de durabilité nous transpose vers le futur, vers des possibles (études prospectives, modèles d'évolution), situation à la fois exaltante et inconfortable. Quel sens, en tant que géographes, devons-nous donner à ces utopies ? Un but à atteindre ? Une voie qui oriente la pensée et l'action ? Ou un Saint Graal inaccessible ? Un non-lieu (utopie vient du grec ou, non, et topos, lieu) pour la recherche ? Et plus généralement, comment intégrer le principe d'incertitude dans nos objectifs et dans nos pratiques de recherche ?

Les réponses à ces interrogations sont loin d'être évidentes. En revanche, les champs d'application possibles du développement durable en géographie sont plus clairement identifiables. La géographie est placée, depuis ses origines, à la charnière des sciences de la nature et des sciences de la société. Il existe par conséquent des compétences et des savoirs mobilisables, notamment sur les questions environnementales (Robic et al., 2002). Cependant, il ne s'agit pas de recycler des acquis ou un héritage disciplinaire, et encore moins de se réfugier derrière ce concept pour défendre une vision centrée sur la seule dimension écologique ou sur la perspective étroite de la conservation de la nature.

La problématique du développement durable, articulée autour du triptyque de la durabilité écologique, de la viabilité économique et de l'équité sociale, nous invite au contraire à repenser le rapport des sociétés à l'environnement. Face à des approches trop manichéennes, opposant une nature déifiée (Gaia) à des sociétés culpabilisées, rendues responsables de tous les maux de la planète, les géographes peuvent apporter une lecture beaucoup plus nuancée.

Leur compétence reconnue dans l'analyse des systèmes territoriaux et dans les raisonnements fondés sur les emboîtements d'échelles, les conduit spontanément à envisager avec un certain scepticisme les solutions toutes faites, qui s'imposeraient à l'ensemble de la planète, indépendamment de la diversité des lieux et des milieux, et sans prendre en compte les relations souvent anciennes entre les sociétés locales et la nature humanisée.

Là encore, ils peuvent apporter un regard différent, notamment à travers l'étude des politiques et des pratiques locales du développement durable. Les réflexions autour de ce concept pourraient être aussi l'occasion de revisiter certaines notions classiques, comme celles de sous-peuplement ou de sur-peuplement, qui posent implicitement la question de l'équilibre entre les ressources disponibles et les besoins des sociétés.

Les thèmes de recherche envisageables, en géographie, dans le domaine du développement durable, recouvrent un très large éventail qu'il est impossible à présenter de manière exhaustive en quelques lignes. Citons, entre autres, la gestion durable des ressources (eau et forêt par exemple), la ville durable, le tourisme durable, le commerce équitable ou encore le patrimoine naturel et culturel. Au-delà de ces objets, les géographes peuvent aussi apporter des réflexions nourries sur la planification environnementale et territoriale, et plus globalement sur la représentation cartographique et sur la conception et le choix des indicateurs du développement durable. Enfin, leur connaissance fine du terrain pourrait être utilement mise à contribution dans l'analyse des jeux d'acteurs, dans la gestion des conflits environnementaux et dans l'aide à la décision. Ce ne sont là que quelques exemples. Certains sont développés plus largement dans ce dossier élaboré par Géoconfluences.

 

Bibliographie

  • Arnould Paul, Clément Vincent - "Forêts et développement durable. De l'impératif de la durabilité à la question controversée des indicateurs" - numéro spécial de la revue Historiens et Géographes consacré au développement durable (Colloque de l'UGI, Glasgow), pp. 163 à 174 - 2004
  • Barrué-Pastor Monique, Bertrand Georges (coord.) - Les temps de l'environnement, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 544 p. - 2000
  • Berdoulay Vincent, Soubeyran Olivier - Débat public et développement durable. Expériences nord-américaines, La Défense, Édition Villes et territoires - 1996
  • Bertrand Georges, Bertrand Claude - Une géographie traversière. L'environnement à travers territoires et temporalités, Paris, Arguments, 311 p. - 2002
  • Camerini Carmine - Les fondements épistémologiques du développement durable. Entre physique, philosophie et éthique, Paris, L'Harmattan, 142 p. - 2001
  • Chassagne Pierre - Développement durable. Pourquoi ? Comment ?, Aix-en-Provence, Edisud, 189 p. - 2002
  • CMED (Commission Mondiale pour l'Environnement et le Développement, 1989), Notre avenir à tous (Rapport Brundtland, 1987), Montréal, Édition du Fleuve.
  • Ducroux (coord.), Les nouveaux utopistes du développement durable, Paris, Autrement, 342 p. - 2002
  • Jollivet Marcel (coord.), Le développement durable, de l'utopie au concept. De nouveaux chantiers pour la recherche, Paris, Elsevier/Natures Sciences et Sociétés, 288 p. - 2001
  • Martin Jean-Yves (coord.), Développement durable ? Doctrines, pratiques, évaluations, Paris, IRD, 344 p. - 2002
  • Meadows D.H. et al. - Halte à la croissance ?, Paris, Flammarion - 1972
  • Purvis Martin et Grainger Alan - Exploring Sustainable Development, Geographical Perspectives - Earthscan, London - 2004
  • Robic Marie-Claire, Mathieu Nicole - "Géographie et durabilité :de redéployer une expérience et mobiliser de nouveaux savoir-faire", dans Jollivet Marcel (coord.), Le développement durable, de l'utopie au concept. De nouveaux chantiers pour la recherche, Paris, Elsevier/Natures Sciences et Sociétés, p. 167-190. - 2002
  • Sachs Ignacy - Pour une économie politique du développement, Paris, Flammarion - 1977
  • Sacquet Anne-Marie - Atlas mondial du développement durable, Paris, Autrement, 80 p. - 2002
  • Vivien Dominique-Franck - "Histoire d'un mot, histoire d'une idée : le développement durable à l'épreuve du temps", dans Jollivet Marcel (coord.), Le développement durable, de l'utopie au concept. De nouveaux chantiers pour la recherche, Paris, Elsevier/Natures Sciences et Sociétés, p. 19-60. - 2002

 

Vincent Clément, maître de Conférences à l'ENS de Lyon, Laboratoire de BioGéo,

pour Géoconfluences le 26/07/2004

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Mise à jour :   26-07-2004

 


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