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Séisme et tsunami à Sumatra, 2004 - 2010 : de la catastrophe environnementale et humaine de décembre 2004 à la reconstruction
(Christopher Gomez, Franck Lavigne, Raphaël Paris et Sylviane Tabarly)
Les grands barrages au Japon, enjeux sociétaux et environnementaux
(Chrisopher Gomez)
Risques "naturels" et territoires en
France (Vincent Clément, Emmanuel Jaurand)
L’infection à VIH/sida, image de
la fracture Nord-sud ? (Jeanne-Marie Amat-Roze)
Les bassins du risque industriel : l'exemple de
la vallée du Rhône (Jacques Donze)
Plusieurs articles indépendants de ce dossier (nouvelles fenêtres) :
Brève,
7/2004 - Une saison cyclonique dévastatrice
sur l'Atlantique Nord : Charley, Frances, Ivan,
Jeanne ... et les autres (Sylviane Tabarly,
Vincent Clément)
Brève, 6/2004
- Une vague de chaleur meurtrière : les
enseignements de l'été 2003 en France
(Jean-Pierre Besancenot)
Brève, 5/2004
- La France méditerranéenne en feu
: retour sur les incendies de forêts de
l'été 2003 (Vincent Clément)
Brève, 1/2004
- Une société face au risque naturel
majeur - Séisme meurtrier en Iran : Bam,
26 décembre 2003 (Sylviane Tabarly)
Brève, 1/2003
- Méditerranée : rivages à
risques - Le risque sismique et volcanique (Vincent
Clément)
Risques "naturels" et
territoires en France (Vincent Clément,
Emmanuel Jaurand)
L’actualité récente
est jalonnée par de multiples catastrophes
naturelles qui ont affecté aussi bien la
France métropolitaine que l’outre-mer
: le séisme de Guadeloupe en novembre 2004
(magnitude de 6,3), la canicule de l’été
2003, les inondations de la Somme au printemps
2001, les tempêtes de Noël 1999, en
sont quelques exemples. La médiatisation
de ces événements a nourri un discours
tantôt catastrophiste ("C’est
Verdun", à propos des tempêtes
de Noël 1999), tantôt fataliste (la
petitesse de l’homme face à la nature
déchaînée), tantôt accusateur
(c’est la faute des hommes). Au-delà
de ces images trop réductrices, essayons
d’analyser plus sereinement la question
des risques naturels en France, en prenant en
compte les caractéristiques majeures de
notre territoire, à la fois assez densément
peuplé, urbanisé, économiquement
développé et encore largement centralisé.
La notion de "risque" recouvre à
la fois le danger potentiel de catastrophe et
la perception de la société par
rapport à celui-ci. En ce sens, le risque
précède la catastrophe. Mais dans
les faits, le risque est souvent ressenti par
les populations à la suite d’un événement
catastrophique. La catastrophe révèle
en quelque sorte le risque. Mais "risque"
et "catastrophe" ne sont pas synonymes.
L’idée de risque plonge les sociétés
dans un rapport à l’incertain, au
probable, à une temporalité qui
n’est pas prédéterminée.
À la différence du risque subi,
il faut aussi envisager le risque affronté,
calculé, celui qui est pris en connaissance
de cause, lorsqu’un promoteur choisit par
exemple d’urbaniser un secteur soumis à
des aléas naturels. Les risques "naturels"
se rapportent à des aléas qui font
intervenir des processus naturels variés
: atmosphériques, hydrologiques, géologiques
ou géomorphologiques. Le risque naturel
se situe à la croisée entre, d’une
part, un ou plusieurs aléas et, d’autre
part, la vulnérabilité d’une
société et du territoire qu’elle
occupe. La question des risques "naturels"
permet ainsi de revisiter un vieux paradigme de
la géographie, celui des rapports entre
la société et la nature.
Le risque
"naturel" : une notion pertinente ?
La
notion de risque naturel a-t-elle un sens ?
La question mérite d’être posée
dans la mesure où le risque est toujours
relatif à une société potentiellement
mise en danger. L’expression "risques
naturels" est-elle une simple commodité
de langage ou est-ce une notion scientifiquement
fondée ?
Incontestablement, l’expression "risques
naturels" introduit une ambiguïté
dans la mesure où elle laisse supposer
que les phénomènes naturels exceptionnels
comportent intrinsèquement un risque. Or
l’idée de risque n’a de sens
que s’il y a mise en danger pour les biens
et les personnes. Un phénomène naturel
exceptionnel se manifestant en dehors de l’écoumène
(ce qui pour la France ne concernerait guère
que la Terre-Adélie !) n’est qu’une
curiosité de la nature.
Certes discutable, la notion de "risques
naturels" a cependant une certaine valeur
scientifique, si on considère qu’elle
permet d’insister sur des risques particuliers,
liés aux aléas naturels. D’autre
part, sans tomber dans un déterminisme
d’un autre âge, on ne peut pas nier
la puissance formidable de certains aléas
naturels (cyclones, tremblement de terre…),
sur lesquels les sociétés humaines
n’ont pas de prise directe. L’approche
classique de la géographie des risques
a été longtemps fondée sur
les aléas, plus que sur la vulnérabilité,
ce que les travaux récents des géographes
tendent à corriger en reliant les volets
naturels et sociaux dans l’analyse des risques.
Il n’y a évidemment pas toujours
de corrélation stricte entre le lieu où
se produit un aléa et l’espace de
plus forte vulnérabilité. L’exemple
le plus évident est celui des espaces montagnards,
où certains phénomènes catastrophiques
qui se déclenchent en altitude (avalanches,
glissements, débâcles glaciaires…)
ne constituent un risque que pour les espaces
situés en contrebas, dans les vallées
où se concentre l’essentiel de la
population, des activités et des aménagements.
C’est là l’illustration du
phénomène de domination caractéristique
du milieu montagnard, qui pourrait être
appliqué à plus petite échelle
à un bassin hydrographique : sur celui
de la Seine, des précipitations abondantes
en amont se traduisent par une vulnérabilité
maximale en aval (Ile-de-France).
Il faudrait cependant se garder d’envisager
le risque comme associant schématiquement
des aléas naturels supposés actifs
et des éléments de vulnérabilité
considérés comme passifs (P. Pigeon,
2003). Le degré de vulnérabilité
doit inclure les effets sur le terrain des actions
politiques qui cherchent à anticiper et
gérer l’endommagement possible (dégâts
matériels et humains). Le risque peut être
ainsi défini comme "la probabilité
d’occurrence de dommage compte tenu des
interactions entre processus physiques d’endommagement
(aléas) et facteurs de peuplement (vulnérabilité)".
"La notion de risque comporte donc une double
composante : celle de l’endommagement potentiel,
comme celle de l’endommagement effectif"
(P. Pigeon, 2003, pp. 460-461).
Les risques naturels sont rarement isolés
ou indépendants des autres types de risques,
notamment technologiques, sanitaires ou sociaux.
Par exemple, la canicule de l’été
2003, en faisant tomber le débit des fleuves
à des niveaux d’étiage exceptionnellement
bas, a eu des conséquences dangereuses
pour le fonctionnement des centrales nucléaires
(moins d’eau pour le refroidissement des
réacteurs). EDF a rapidement réagi
en arrêtant plusieurs centrales nucléaires,
notamment le long de la Loire. Autre cas de figure,
des maladies tropicales comme le paludisme (5 000
cas par an en Guyane) et la dengue (Antilles et
Guyane) se développement dans des conditions
de milieu particulières favorables à
la prolifération des moustiques qui en
sont les agents de transmission.
Des risques plus ou
moins "naturels"
La France est soumise à toute une panoplie
de risques naturels (Y. Veyret, 2004), y compris
les risques typiquement tropicaux comme les cyclones
(DOM des Antilles et de la Réunion). La
part relative de la "naturalité"
et des facteurs anthropiques dans l’origine
de ces risques est variable.
L’origine naturelle des risques comme les
séismes, les éruptions volcaniques,
les mouvements de masse sur les versants ou les
phénomènes météorologiques
exceptionnels (tempêtes, cyclones, canicules,
vagues de froid, sécheresse…) est
évidente. La répartition inégale
des risques renvoie largement à des contextes
plus ou moins favorables à l’occurrence
des aléas
Par exemple, les
séismes dépendent de l’activité
géologique profonde liée au contact
des plaques tectoniques : c’est aux Antilles
que ces risques sont les plus élevés.
La Martinique et la Guadeloupe sont les seuls
départements français à être
classés en zone III (valeur maximale) pour
les normes de construction parasismiques. En métropole,
si le risque sismique est d’ampleur modeste
par rapport à des pays comme l’Italie
et la Grèce, il est non négligeable
dans les parties sud et est du pays : le séisme
le plus meurtrier du XXe siècle a eu lieu
en Provence, à Lambesc en 1909 (49 morts).
Les
5 principales catastrophes naturelles en France
depuis 1900
Date |
Nature |
Vicitmes
(morts ou disparus) |
8 mai 1902 |
Eruption volcanique
Montagne Pelée, Martinique |
28 000 |
30 août 1902 |
Eruption volcanique
Montagne Pelée, Martinique (Morne-Rouge)
|
1 000 |
12 septembre 1928 |
Cyclone Guadeloupe |
1 200 |
26, 27-28 décembre
1999 |
Tempête
France métropolitaine |
92 pour les deux tempêtes |
1er au 20 août
2003 |
Vague de chaleur
France métropolitaine |
Environ 15 000
(près de 30 000 en Europe) |
Source : d’après "Les événements
naturels dommageables en France et dans le monde
en 2003", Ministère de l'écologie
et du développement durable (MEDD), 2004.
Consulter le rapport : 1,5 Mo : www.ladocumentationfrancaise.fr/brp/notices/054000038.shtml
L’importance de certains risques
naturels est fréquemment amplifiée
par les aménagements anthropiques. On l’a
vu au cours de la canicule de l’été
2003, où les victimes ont été
les plus nombreuses en Ile de France. Ici, l’urbanisation
et l’îlot de chaleur artificielle
qui l’accompagne expliquent que les températures
soient moins descendus qu’ailleurs durant
la nuit. Dans la nuit du 12 août 2003, Paris
était de loin la localité la plus
chaude de France (26°C de température
minimale), et l’on sait que c’est
l’absence de rafraîchissement nocturne
qui fatigue le corps jusqu’à avoir
des conséquences mortelles. C’est
encore plus évident pour les crues des
cours d’eau. Si des précipitations
prolongées ou intenses sont toujours à
l’origine des phénomènes de
crue (lentes ou brutales), les aménagements
des bassins-versants, et notamment l’urbanisation
qui se traduit par l’imperméabilisation
de vastes surfaces, peuvent accélérer
la soudaineté et la rapidité des
crues. La catastrophe de Nîmes en septembre
1998 est un prototype d’inondation urbaine
: les constructions dans les fonds de vallons
et les réseaux d’évacuation
des eaux sous-dimensionnés ont considérablement
amplifié la montée des eaux.
Enfin, certains risques d’origine anthropique
sont incontestablement aggravés par des
facteurs naturels. L’exemple le plus flagrant
est celui des incendies de forêt, qui concernent
surtout les forêts du sud du pays, des Landes
à la Méditerranée. Les causes
des éclosions d’incendies sont presque
toujours intentionnelles ou accidentelles (pyromanes,
éleveurs, touristes qui jettent un mégot
mal éteint…), très rarement
d’origine naturelle (cas exceptionnel de
la foudre). Il est aussi clair que des facteurs
climatiques sont plus ou moins favorables à
la propagation des feux, en particulier la sécheresse
estivale et la fréquence des vents violents
(mistral, tramontane) en région méditerranéenne.
Au total, si l’on peut retenir l’expression
de "risque naturel", il ne faut pas
oublier la fréquente interaction des processus
physiques, climatiques ou hydrologiques, avec
les actions anthropiques aux effets souvent amplificateurs.
Par ailleurs, les risques naturels montrent souvent
des processus en chaîne : les séismes,
les cyclones ou des averses torrentielles provoquent
une déstabilisation des versants souvent
à l’origine de risques associés
(éboulements, glissements de terrain, par
exemple). Enfin, le risque naturel, qui ne se
pose que par rapport à un territoire humanisé,
ne peut être séparé d’autres
types de risques, sociaux, technologiques ou sanitaires.
Des réalités
historiques aux perceptions contemporaines
L'historicité
des risques
Il est difficile d’appréhender
l’étude des risques en dehors du
contexte temporel dans lequel ils s’enracinent.
La perception des risques est indissociable des
représentations culturelles qui se modifient
au fil du temps. L’évaluation des
risques présents et à venir doit
tenir compte des événements passés.
Pour reconstituer les événements
catastrophiques anciens, les sources historiques
sont incontournables (R. Favier et Granet-Abisset,
2000 et R. Favier, 2002). Mais elles sont souvent
lacunaires, car tributaires de la perception des
risques à un moment donné de l’histoire.

Port de St Pierre le 8 mai 1902 après
le passage de la nuée ardente issue
de l'irruption de la montagne Pelée.
Extrêmement dévastatrice, la
nuée ardente a atteint la ville de
Saint-Pierre en moins de 2 minutes et a
fait 28 000 victimes. Crédit photographique
Prof. A.Lacroix (Mâcon, 1863-Paris,
1948 - MNHM de Paris)
www.brgm.fr/risques/Antilles/mart/v1902.htm
|
Certains événements ont
frappé l’imagination des contemporains,
comme le raz-de-marée de Nice en
1564, évoqué par Nostradamus.
D’autres phénomènes
ont été occultés dans
le passé parce qu’ils n’étaient
pas considérés comme catastrophiques
(tempêtes de neige par exemple). Sans
remonter très loin dans le temps,
quelques exemples suffisent à se
convaincre de l’existence, dans l’histoire
récente, des mêmes catastrophes
naturelles que celles que nous connaissons
aujourd’hui. En 1902 en Martinique,
l’éruption de la Montagne Pelée
accompagnée de nuées ardentes
brûlantes et asphyxiantes, a détruit
la capitale Saint-Pierre, déclassée
au profit de Fort-de-France. Cette catastrophe
a laissé des traces persistentes
dans la mémoire collective nationale.
Les crues ont constitué un fléau
majeur tout au long de l’histoire
: celle de la Seine en janvier 1910 à
Paris a conduit à l’inondation
de quartiers entiers. Mais celle du Tarn,
en 1930, reste la plus meurtrière
du XXe siècle, avec 200 morts, 10
000 sinistrés et une hauteur de submersion
de 7 m dans Montauban.
|
La recension des catastrophes historiques présente
un intérêt réel, quoique à
relativiser, pour l’évaluation des
risques actuels. Cela permet de cerner les zones
les plus fortement exposées, en vertu du
principe selon lequel un lieu touché par
un séisme ou une crue est susceptible de
l’être à nouveau. L’importance
des aléas peut aussi être évaluée
par rapport aux seuils d’intensité
historiques atteints : les événements
paroxysmaux, qui se produisent sur une échelle
centennale ou millénaire, permettent de
caler les dispositifs de prévention et
de protection. C’est ainsi que la crue de
1910 sert de référence pour la prévention
de ce risque à Paris.
L’ancienneté et la répétition
des catastrophes invitent à ne pas sous-estimer
la conscience des risques dans les sociétés
traditionnelles, enracinées dans un territoire.
L’aménagement des espaces ruraux
témoigne de la prise en compte ancienne
des risques : les terrasses avec des murs en pierres
sèches permettant l’évacuation
de l’eau pour limiter les risques de glissements
de terrain, ou l’habitat perché au-dessus
des lits d’inondation, en témoignent.
Ces aménagements traditionnels de l’espace
géographique, au prix d’un travail
laborieux réalisé souvent avec peu
de moyens, visaient à réduire la
vulnérabilité des populations et
de leur habitat.
Une perception contemporaine paradoxale
du risque
Le cas de la France contemporaine
permet de s’interroger sur la perception
des risques naturels dans un pays développé.
Celle-ci s’avère pour le moins paradoxale.
Dans notre société, largement urbanisée,
il n’y a pas de véritable mémoire
du risque. C’est pourquoi le retour sur
les temps historiques est salvateur pour nuancer
la perception actuelle des risques.
Les inondations en France de 1982
à 2003
(cliquer
pour agrandir)
|
Ainsi,
les risques d’inondation dans la France
méditerranéenne ne sont en
rien une nouveauté : dans les Pyrénées
catalanes, soumises aux "aiguats"
(pluies diluviennes suivies de crues catastrophiques),
les témoignages les plus anciens
remontent au Moyen-Âge (N. Meschinet
de Richemond, 1997). Par ailleurs, la sur-médiatisation
de certains risques conduit à une
perception très sélective
de la population. Les crues sont considérées
aujourd’hui en France comme un risque
majeur, alors qu’elles font infiniment
moins de morts que les accidents de la route
ou que les noyades en mer !
Face aux aléas naturels, le seuil
d’acceptabilité du risque par
la société est très
bas. Les pouvoirs publics sont poussés
par l’opinion à œuvrer
pour tendre vers un risque zéro.
Dans notre société ultra-sécuritaire,
tout événement non contrôlé
par l’homme et qui entrave le cours
normal des choses est perçu comme
un danger. Cela découle en partie
du succès sans précédent
dans l’histoire du rôle des
assurances. La loi du 13 juillet 1982 a
rendu obligatoire l’inclusion d’une
garantie contre les catastrophes naturelles
dans chaque contrat d’assurance habitation.
Les Français sont assurés
contre tout. Mais curieusement, la recherche
de protection systématique est la
source de nouvelles angoisses, et la moindre
alerte est ressentie comme une menace difficilement
acceptable. Paradoxalement, le sentiment
de vulnérabilité se nourrit
des progrès même de la sécurité
(Veyret, 2001) |
Dans
un pays développé comme la France,
la société et l’économie
sont fondées sur les échanges et
les mobilités, et sont donc particulièrement
vulnérables aux aléas naturels.
À Paris, une crue centennale, comparable
à celle de 1910, provoquerait non seulement
des dégâts considérables,
mais surtout paralyserait l’Ile-de-France
durant de longs mois (Faytre, 2003) en
endommageant tous les circuits électriques
et électroniques enfouis, sans lesquels
les communications (métro, RER, etc.) ne
sont pas possibles. Il faudrait attendre la décrue
pour commencer une remise en état qui nécessiterait
des investissements considérables. C’est
en quelque sorte le revers de la modernité.
En France, et dans les pays riches en général,
la vulnérabilité ne repose donc
pas tant sur le nombre de morts potentiels que
provoquerait un aléa naturel, mais plutôt
sur les conséquences désastreuses
pour les communications, ainsi que sur les implications
financières d’une catastrophe majeure
(remise en état des bâtiments, des
réseaux, coût de l’arrêt
de l’activité économique,
désorganisation des services de l’État…).
Territoire
du risque : dynamiques et acteurs
Dynamiques
spatiales et accroissement de la vulnérabilité
La vulnérabilité
aux aléas naturels a été
renforcée au cours du XXe siècle
en liaison avec certaines dynamiques spatiales
et avec la réalisation de certains aménagements.
La croissance urbaine et péri-urbaine durant
la seconde moitié du siècle s’est
largement effectuée dans des secteurs à
risques, soit dans des espaces inondables, soit
en montagne (développement des stations
de ski) et sur des littoraux abrupts soumis à
des mouvements de terrain.
|
Il est frappant de constater qu’en
octobre 2000, un survol du Nord-Pas-de-Calais
montrait que les secteurs inondés
incluaient fréquemment les lotissements
et les zones d’activités récentes,
alors que les quartiers anciens étaient
davantage épargnés. L’urbanisation
récente a donc eu une double conséquence
: une exposition directe aux risques dans
des lits majeurs, et plus généralement
un accroissement de l’aléa
inondation dans la mesure où l’imperméabilisation
des surfaces favorise une concentration
rapide des eaux de ruissellement dans les
talwegs.
Le développement de l’urbanisation
dans les secteurs à risque est évidemment
explicable par la disponibilité et
le moindre coût des terrains. Cela
concerne non seulement les particuliers
désireux d’accéder à
la propriété individuelle,
mais implique aussi la responsabilité
des collectivités territoriales,
peu regardantes sur l’attribution
des permis de construire. Plus surprenant,
l’État a réalisé
de grands travaux d’aménagement
dans des secteurs à risques. À
Paris, le ministère des Finances
(Bercy), ou l’Hôpital G. Pompidou,
ont été construits en zone
inondable. Citons aussi l’exemple
dramatiquement comique de la caserne des
pompiers d’Arles, construite en zone
inondable, et par conséquent non
opérationnelle en cas d’inondations
importantes !
Dans les espaces ruraux, les opérations
de restructuration agraires (remembrement,
simplification du parcellaire, arrachage
des haies) ont eu pour effet d’augmenter
la fréquence et la violence des crues.
La débocagisation, qui a touché
de façon spectaculaire les campagnes
de l’ouest après la seconde
guerre mondiale, a conduit à l’arrachage
des haies qui limitaient le ruissellement
et facilitaient l’infiltration des
eaux pluviales. |

Voir en page de corpus
documentaire :
Arles sous les eaux du Rhône : la
crue de décembre 2003
(Emmanuelle Delahaye)
|
La
conquête des zones humides au bord des cours
d’eau, où les eaux pouvaient s’étaler
en cas de crues, favorise aussi la concentration
et la montée des eaux. Autre exemple, à
la charnière des dynamiques rurales et
urbaines, le mitage des forêts méditerranéennes
par des résidences secondaires a largement
augmenté le risque d’incendies. Les
néo-ruraux, pour lesquels la forêt
est avant tout un écrin paysager, n’ont
souvent qu’une vague conscience du risque.
Leurs vies et leurs habitations sont pourtant
grandement menacées en cas de graves incendies.
Enfin, la forte mobilité touristique et
la multiplication des infrastructures de transport
est un grand vecteur d’augmentation des
risques. Les grandes transhumances hivernales
et estivales, qui concernent simultanément
des centaines de milliers de voyageurs, peuvent
tourner à la paralysie en cas de tempête
de neige, d’inondation ou d’incendie
de forêt. En outre, ces populations citadines
se déplacent dans des milieux naturels
fragiles et mobiles qu’elles assimilent
trop souvent à un terrain de jeux, et dont
elles méconnaissent les dangers. L’urbanisation
et la réalisation de grands aménagements
de transport ont considérablement augmenté
la vulnérabilité aux risques naturels.
Ainsi, si un séisme analogue à celui
de 1909 se reproduisait en Provence, il pourrait
endommager au moins 20 000 habitations, affecter
deux lignes ferroviaires, dont celle du TGV Paris-Marseille,
l’"autoroute du soleil" (coupée
par effondrement de ponts), le canal de Provence,
deux pipe-lines, avec un montant de dégâts
estimé à un milliard d’euros
minimum (B. Ledoux, 1992).
La gestion des risques à la française
: le rôle déterminant de l’État
Si l’État et d’autres
acteurs territoriaux ont pu contribuer à
une hausse de la vulnérabilité,
il convient d’insister aussi sur les mesures
anciennes de prévention des risques et
de protection des populations, en particulier
contre les inondations.
L’État
a développé, depuis quelques dizaines
d’années, une véritable politique
de gestion des risques en France, organisée
de façon spécifique. En effet, par
rapport à l’Espagne, à l’Allemagne
ou à la Suisse, pays dans lesquels le système
des acteurs est beaucoup plus horizontal (avec
un rôle essentiel de l’échelon
régional), le système français
se caractérise par un rôle central
de l’État. Cela permet une plus grande
cohérence, à l’échelle
nationale, de la politique de prévention
des risques. Mais en revanche, le système
apparaît beaucoup plus rigide et moins adapté
aux réalités régionales que
chez nos voisins européens.
Aux différents échelons administratifs,
il existe un partage et une hiérarchie
des responsabilités. L’État
est le seul maître en matière législative
(loi Barnier de 1995, loi Bachelot de 2003). Il
développe la politique de connaissance
des risques et il est responsable des dispositifs
de surveillance, d’alerte et de secours.
Via les préfets, il contrôle l’élaboration
et la validation des PPR (Plans de prévention
des risques). Les régions et les départements
ont peu de pouvoir décisionnel dans le
système d’acteurs actuel. Les collectivités
territoriales interviennent cependant dans le
financement des travaux de réduction de
la vulnérabilité, et peuvent aussi
être impliquées dans des actions
de surveillance et d’éducation de
la population. À l’échelle
des communes ou des groupements de communes, les
maires sont responsables du respect des règles
d’urbanisme et doivent s’impliquer
dans la réalisation de PPR. Ils ont aussi
des responsabilités de police et d’organisation
des secours, en liaison avec les préfectures.
On peut identifier d’autres acteurs concernés
aussi par la gestion des risques :
- Les établissements publics (MétéoFrance,
BRGM, CEMAGREF…) qui jouent un rôle
essentiel dans l’étude et la connaissance
des risques, et dans l’élaboration
des cartes d’aléas et de vulnérabilité.
Ils sont placés sous la tutelle de l’État.
- Les maîtres d’ouvrages qui sont,
soit des responsables d’entités publiques
(ex. DDE, DDA), soit des responsables d’entreprises
industrielles ou commerciales. Ils ont la responsabilité
des travaux visant à réduire la
vulnérabilité, ou des travaux de
mises aux normes dans les secteurs à risques
(en zone bleue dans les PPR).
- La société civile enfin, qui est
représentée par les associations
écologistes, les groupements de victimes,
les médias… Ils ont un rôle
limité dans le système d’acteurs
français. Ils agissent comme défenseurs
des victimes de catastrophes, ou bien dans l’information
et l’éducation du public.
Conclusion
Au terme de cette brève
analyse, il convient de relativiser l’importance
des risques naturels en France, notamment par
rapport à d’autres régions
dans le monde. La perception du risque varie selon
le niveau de développement et la sensibilité
de l’opinion publique du pays concerné.
Vues de l’Asie, où le tsunami de
décembre 2004 a fait des centaines de milliers
de victimes, les dernières inondations
de la Somme ne sont qu’un épi-phénomène
! De plus, la richesse d’un pays comme la
France lui garantit une bonne capacité
de résilience, c’est-à-dire
de retour à l’état initial
à la suite d’une catastrophe, ce
qui est loin d’être le cas dans les
pays en développement.
Le cas français est assez spécifique,
à la fois dans la perception du risque
(soit défaillante, soit exagérée),
dans le paradoxe entre les progrès de la
prévention des risques et l’augmentation
parallèle de la vulnérabilité,
et aussi dans le système d’acteurs
très pyramidal, produit d’une longue
tradition jacobine. On peut souligner enfin les
insuffisances de la politique de prévention
des risques, notamment sur le volet essentiel
de l’information et de l’éducation
de la population. À la différence
du Japon ou des États-Unis, il n’y
a pas ou peu de véritable culture du risque
dans notre pays.
Références
bibliographiques
-
Collectif - Éduquer pour prévenir
les risques majeurs. Aléas et enjeux
- Ministère de l'écologie et du
développement durable/CNDP
- 2003 :
www.cndp.fr/eedd/AleasEnjeux/ouvrage.htm
- Dauphiné A.
- Risques et catastrophes. Observer, spatialiser,
comprendre, gérer - A. Colin - 2003
- Faytre L. (coord.) - Les risques majeurs
en Ile-de-France - Cahiers de l'IAURIF, n°
138, 2003
- Favier R. (dir.) - Les pouvoirs publics
face aux risques naturels dans l’histoire
- Grenoble, Maison des Sciences
de l’Homme-Alpes - 2002
- Favier R. et Granet-Abrisset (dir.) - Histoire
et mémoire des risques naturels -
Grenoble, Maison des Sciences de l’Homme-Alpes
- 2000
- Ledoux B. - Les catastrophes naturelles
en France - Payot - 1995
- Leguay J.P. - Les catastrophes au Moyen-Âge
- Gisserot Édit. - 2005
- Meschinet de Richemond N. – Les inondations
catastrophiques sur la bordure montagneuse du
Roussillon : dégâts et
sinistrés. Thèse de doctorat
inédite de l’Université de
Paris X. - 1997
- Pagney Fr., Léone Fr. (coord.) - Les
Antilles, terres à risques - Karthala,
1999.
- Pigeon P. – "Réflexions sur
les notions et les méthodes en géographie
des risques dits naturels" - Annales
de Géographie, n°627-628,
pp.452-470 - 2003
- Veyret Y. - Géographie des risques
naturels en France - Hatier - 2004
- Veyret Y. (coord.)
- Risques naturels et territoires - Bulletin
de l'Association des Géographes Français,
n°1, mars 2005
- Veyret Y. - Géographie
des risques naturels - La Doucmentation Photographique,
n°8023 - 2001.
Vincent
Clément, maître de conférences
de géographie,
École Normale Supérieure Lettres et Sciences
Humaines, Lyon et
Emmanuel Jaurand, maître de conférences
de géographie,
Université de Paris-Val-de-Marne, Créteil
Pour Géoconfluences, le
13 mai 2005

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à jour : 13-05-2005
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