La Basse Mana, à proximité de la frontière
nord-ouest de la Guyane et du Surinam voisin,
compte des écosystèmes d’importance
biologique de niveau international ce qui
contribue à l'attractivité
touristique du département. Cette
zone humide est inscrite à ce titre
depuis 1993 sur la liste des
sites RAMSAR
: les plages du littoral occidental de la
Guyane, entre l’embouchure du Maroni
et la ville de Mana, sont en effet des sites
de ponte de trois espèces de tortues
marines, principalement : les tortues luth
(Dermochelys coriacea), les tortues
vertes
(Chelonia mydas) et les
tortues olivâtres
(Lepidochelys
olivacea). Ce sont les tortues luth
qui font la célébrité
du site, 40% de l’effectif mondial
de femelles de cette espèce revenant
chaque année entre mars et juillet
sur les plages guyanaises, notamment aux
Hattes dans le village amérindien
de Yalimapo, et dans une moindre mesure
sur les plages du Surinam, au-delà
du Maroni. La plage des Hattes est aujourd’hui
un passage obligé des touristes en
Guyane qui s'y observent des pontes ou l’éclosion
des œufs et le trajet des petites tortues
jusqu’à la mer.
La richesse du site est connue depuis le
début des années 1970 et les
premières missions de comptage datent
de 1977. Si, jusqu’au début
des années 1990, la population de
tortues femelles venant pondre sur ces plages
n’a cessé de croître,
on observe depuis une baisse de la fréquentation
de ces sites, à lier à une
chute de l’effectif mondial des luths.
Des facteurs naturels et anthropiques en
sont responsables, mettant en péril
d’une part la survie de l’espèce,
d’autre part la pérennité
d’un tourisme de nature qui s’est
largement développé sur cette
partie du littoral guyanais la plus éloignée
de Cayenne. Malgré le travail de
sensibilisation de la population –
notamment les Amérindiens du littoral
consommateurs de la chair et surtout des
œufs de tortues –, sensibilisation
fondée notamment sur une très
grande médiatisation des travaux
des scientifiques, les projets de protection
n’ont abouti que lentement : un arrêté
préfectoral de protection partielle
des tortues marines a été
pris en 1975, un décret ministériel
concernant toutes les tortues marines de
Guyane française en 1991, mais il
a fallu attendre vingt ans entre les premières
propositions de préservation du site
et la création de la réserve
naturelle de l’Amana en 1998.
Une
richesse menacée ... par des dynamiques
naturelles et des prédateurs
Le
littoral guyanais est soumis à
une succession de périodes d’érosion
et de progradation qui mettent en péril
l’équilibre des plages, notamment
celles où viennent pondre les tortues
luths. Lorsque des scientifiques du Museum
national d’histoire naturelle
firent les premières missions de
comptage, à la fin des années
1970, ils s’installèrent
sur la plage de Kawana, face à
celle des Hattes. L’érosion
de la pointe Isère les a contraint
à quitter ce camp de base, les
tortues s’y faisant plus rares et
se reportant sur les Hattes.
Si l’érosion
marine est à l’origine de
la destruction de nids – il n’est
pas rare qu’ils soient simplement
inondés –, ceux-ci sont aussi
souvent endommagés par d'autres
femelles qui viennent pondre sur les nids
de leurs congénères : des
observations effectuées en juillet
1979 ont par exemple montré que
10% des femelles avaient détruit
un nid en creusant le leur.
Voir en annexe
ci-dessous : l'écloserie
de la plage des Hattes
…
ainsi que du fait d’actions anthropiques
licites et illicites
Les
causes anthropiques de la diminution actuellement
observée de la population de tortues
luths sur les plages de l’est du
Surinam et de l’ouest de la Guyane
sont multiples. Il est difficile d’évaluer
la part du braconnage et les publications
les plus récentes mettent l’accent
sur le fait que très peu de femelles
sont tuées sur la plage et que
le prélèvement des œufs
en Guyane française serait marginal,
alors que 25 à 75% des nids seraient
braconnés au Surinam. Les pontes
étant bien moins importantes dans
l’ancienne colonie néerlandaise,
ce fait n’expliquerait pas la baisse
de la population guyano-surinamienne de
luths. À en croire au contraire
le personnel de la réserve naturelle
de l’Amana, les pratiques de braconnage
et notamment le pillage des nids sont
chose fréquente et sont surtout
le fait de ressortissants du Surinam passant
la frontière pour s’approvisionner
en œufs de tortues revendus sur la
rive gauche du Maroni.
La fréquentation
de la plage des Hattes par les touristes
a gêné, voire empêché
le braconnage. Mais les sites de ponte
ne se limitant pas à ce site et
les gardes de la réserve naturelle
étant peu nombreux, il n’a
pas cessé. Il n’en reste
pas moins qu’actuellement, les tortues
pondent principalement aux Hattes et que
le tourisme est un rempart contre les
prédations anthropiques. Il n’est
pas infondé de se demander si le
tourisme peut avoir un impact négatif
sur les tortues marines ? Le temps est
révolu où les visiteurs
de la plage des Hattes se faisaient photographier
sur le dos des tortues luths ou braquaient
des flashes puissants sur les femelles
venues pondre. Une étude a été
menée en 1995 et 1996 pour déterminer
la sensibilité des tortues luths
femelles à la présence humaine
pendant leur ponte : il s’est avéré
qu’elle est faible. Il importe cependant
que les observations des pontes soient
pratiquées en groupe d’une
dizaine de personnes, accompagnées
dans la mesure du possible, à plus
d’un mètre de la tortue.
Les impacts de la
pêche sur la diminution de la population
des tortues luths semblent être
autrement plus importants. Les tortues
sont prises accidentellement dans les
filets des pêcheurs, qu’il
s’agisse de la pêche artisanale
guyanaise, de la pêche crevettière
ou de celle qui est pratiquée illégalement
par des armements du Surinam dans les
eaux françaises. Dans ce dernier
cas, les filets à grande maille
utilisés sont beaucoup plus dangereux
pour les tortues qui s’y trouvent
emprisonnées. Une meilleure connaissance
du lien entre la pêche et la mortalité
des tortues fait partie des objectifs
de gestion à long terme de leur
conservation.
Le développement de la riziculture
à Mana dans les années 1980,
seul projet abouti de mise en culture
de grandes surfaces en Guyane, entre aussi
en concurrence avec la protection des
espaces mis en réserve. Des traitements
intensifs contre les ravageurs du riz,
principalement contre les punaises, se
succèdent selon un calendrier préétabli,
avec des interventions supplémentaires
en cas de pullulations locales. L’utilisation
des produits n’est soumise à
aucun contrôle. Cette lutte chimique
a évidemment des conséquences
sur l’environnement qui sont encore
mal évaluées - les seuls
travaux portent sur les littoraux surinamiens,
beaucoup plus précocement et largement
mis en culture -, les tortues marines
mais aussi les poissons et crustacés
pour lesquels le marais à mangrove
est une nurserie étant menacés,
et par conséquent l’activité
de pêche dans la zone. Les digues
séparant les rizières ont
par ailleurs favorisé la chasse
facilitant l'accès à des
espaces reculés.
La
réserve naturelle de l’Amana
: zonage et limites
Depuis 1998, près de 1 500 hectares
de terrains littoraux sont protégés
sur les communes de Mana et d’Awala-Yalimapo.
Les plages de ponte d’Awala-Yalimapo
à Organabo ont toutes été
incluses dans le périmètre
de la réserve, y compris celles
qui sont aujourd’hui peu fréquentées
mais pourraient l’être à
l’avenir en raison de l’instabilité
du littoral. Pour gérer un espace
de près de 15 000 hectares et surveiller
des plages sur un linéaire de plus
de 50 km, le personnel n’est composé
que de sept personnes. C’est peu
au regard des agressions que subissent
les tortues et leurs œufs et dont
la lecture du décret de création
de la réserve laisse entrevoir
la violence (cf. encadré ci-dessous).
(Cliquer pour agrandir)
D'après les documents du site de
la réserve naturelle de l'Amana
: http://reserve.amana.free.fr
Décret
n°98-165 du 13 mars 1998 portant
création de la réserve
naturelle de l’Amana (Guyane)
- Extraits
Chapitre
IV - Réglementation de
la réserve naturelle.
Article 8 - Il est interdit :
[…] 2° De détruire
ou d’enlever des œufs
ou des nids, de mutiler, de détruire,
de capturer ou d’enlever
des animaux d’espèces
non domestiques, sauf à
des fins de protection des espèces,
sous réserve d’autorisations
délivrées à
des fins scientifiques par le
préfet après avis
du comité consultatif de
gestion, et sous réserve
de l’exercice de la chasse
et de la pêche dans les
conditions définies à
l’article 11 du présent
décret ;
3° De troubler ou de déranger
les animaux, sous réserve
d’autorisations délivrées
à des fins scientifiques
par le préfet après
avis du comité consultatif
de gestion, ou sous réserve
de l’exercice de la chasse
et de la pêche dans les
conditions définies à
l’article 11 du présent
décret. Sur les lieux de
ponte des tortues et pendant toute
la période de pontes, les
éclairages sous quelques
formes que ce soit y compris les
flashes ainsi que les éclairages
de la plage, des rues et des bâtiments
sont interdits. Le préfet
arrête, après avis
du comité consultatif de
gestion, la période et
les modalités de ces interdictions
;
4° De détruire, d’altérer
ou de dégrader des milieux
particuliers aux animaux d’espèces
non domestiques présents
dans la réserve.
|
Bien que le braconnage ne soit pas la
principale cause de diminution de la population
de tortues luths femelles venant pondre,
sa pratique ne manque pas de poser des
problèmes. Son existence montre
que la réglementation, notamment
le découpage de la réserve
en zones dans lesquelles les interdictions
revêtent des degrés divers,
ne met pas fin à des pratiques
du jour au lendemain. Une tolérance
est accordée jusqu’à
présent lorsque les prélèvements
d’œufs sont réduits,
la vente de quelques œufs procurant
une ressource aux plus démunis.
Le trafic qui existe avec le Surinam et
le grand banditisme qui y est associé
sont en revanche au centre des préoccupations
des gestionnaires, qui disposent de moyens
très réduits pour résister,
et cela semble en outre impossible, aux
incursions sur la réserve de groupes
armés et déterminés
à piller le plus grand nombre de
nids. Les agressions de gardes de la réserve
sont rares mais l’un d’entre
eux a été presque battu
à mort en 1999. Frontière
facile à franchir, le Maroni est
le lieu de nombreux trafics illégaux,
y compris de ceux qui mettent en péril
la conservation du patrimoine naturel.
Les braconniers n’opérant
en général pas sur la principale
plage de ponte, en arrière de laquelle
se trouve la Maison de la Réserve
et l’écloserie, la population
de tortues ne semble pas menacée
à court terme. Mais la très
grande instabilité des accumulations
sableuses, dans ce secteur comme sur le
reste du littoral guyanais, pourrait néanmoins
avoir comme conséquence l’abandon
de ce site de ponte par les tortues -
c’est la raison pour laquelle un
aussi grand linéaire côtier
a été inclus dans la réserve,
qui répond à la mobilité
du littoral - ; dans ce cas, il faut espérer
que les plages de ponte les plus accueillantes
pour les tortues pourront être soigneusement
gardées.
Les tortues ne constituent pas un cas
particulier en Guyane : la chasse n’obéit
pas aux mêmes règles qu’en
métropole (le permis de chasse
n’y est pas nécessaire),
le braconnage est une pratique courante.
La situation frontalière de la
Basse-Mana, les échanges avec le
Surinam, renforcent certes la difficulté
d’un contrôle dans un département
dont l’immensité et la faiblesse
du peuplement sont des caractéristiques
majeures.
Annexe
Garantir
la survie des tortues luths : un
défi à relever |
L’écloserie
de la plage des Hattes
Les œufs,
pendant la période d’incubation,
et les nouveaux-nés, vulnérables
pendant leur trajet du nid de sable
à la mer, ont des prédateurs
animaux, qu’il s’agissent
d’oiseaux (par exemple l’urubu
noir, Coragyps atratus,
le bihoreau violet, Nyctanassa
ou le grand duc de Virginie, Bubo
virginianus), des chiens des
villages amérindiens, de
loin les plus dangereux, des crabes
ou des poissons.
Pour multiplier les chances
de réussite d’incubation,
une écloserie a été
créée afin que la
population de tortues luths retrouve
un équilibre. Les premiers
œufs ont été
mis en incubation en 1981.
Comment fonctionne une écloserie
? Les œufs récoltés
sont ceux pondus trop près
de l’eau ou déterrés
pendant une ponte. Ils sont alors
placés dans des boîtes
en polystyrène entre deux
couches de sable humide. Celle du
dessus, retenue par un voile de
gaze, peut ainsi être soulevée
facilement. Peu de temps avant la
date d’éclosion prévue,
les œufs sont placés
dans des bacs à sable, l’éclosion
et le départ vers la mer
se faisant dans des conditions presque
naturelles. L’écloserie
compte deux salles dont les températures
sont différentes, celles-ci
ayant un effet sur la différenciation
des sexes qui a lieu pendant l’incubation.
Tous les individus présentent
un phénotype mâle quand
ils proviennent d’œufs
incubés à 29,25 +/-0,5°C
et un phénotype femelle quand
l’incubation est à
29,75+/-0,2°C ; la température
critique ou pivot est de 29,5°C.
Alors que la réussite d’incubation
sur la plage est inférieure
à 5%, les résultats
en couveuse sont bien meilleurs,
estimés entre 45 et 65% ils
peuvent s’élever jusqu’à
75%.
Ci-contre à droite : sur
la plage des Hattes
- en haut : les traces, dans le
sable, du passage des tortues luths
venues pondre pendant la nuit,
- en bas : descente vers la mer
des jeunes tortues venant d'éclore.
Photographies Sylviane Tabarly
(juillet 1999) |

|
Pour
compléter, pour prolonger, quelques
ressources :
- Fretey J. et Lescure J. - Les tortues
marines en Guyane française. Bilan
de vingt ans de recherche et de conservation
- et
- Cazelles B., Chevalier J. et Girondot,
M. - Apports scientifiques à
la stratégie de conservation des
tortues luths en Guyane française
- dans JATBA, vol. 40 (1-2), pp.
219-238 et 485-507 - 1998
- Centre d'Ecologie et de Physiologie
Energétiques (CEPE) :
www.cepe.c-strasbourg.fr/pages/recherches/guyane/guyane1.html
- Satellites, balises et petits chercheurs
(Université Louis Pasteur - Strasbourg)
:
http://suivi-animal.u-strasbg.fr/index.htm
- La tortue luth :
http://suivi-animal.u-strasbg.fr/luth.htm
- La Convention sur le commerce international
des espèces (CITES) : www.cites.org/fra/index.shtml
- Site de la réserve naturelle
de l'Amana (Guyane) : http://reserve.amana.free.fr/
- Sur le site éducatif des Sciences
de la Vie et de la Terre de l'académie
de Guyane,
> les tortues luths :
www.guyane-education.org/webdisciplinaires/svt/ressourceslocales/luth/index.htm
> les risques naturels, le littoral
:
www.guyane-education.org/webdisciplinaires/svt/ressourceslocales/risquesnaturels/intro.htm
- Sur le site du WWF :
> La coopération régionale
autour du Plateau des Guyanes :
www.wwf.fr/outre_mer/missions.php?mission_id=5
> La campagne Kawana de protection
des tortues de mer : www.campagnekawana.com/
- Kwata, une association agréée
et membre de l'Union Mondiale pour
la Nature (World Conservation Union
- IUCN -www.iucn.org).
Créée en 1994, elle est
ouverte à toute personne concernée
par l'avenir du patrimoine naturel de
la Guyane. www.kwata.org/
- Sur Terres de Guyane, www.terresdeguyane.fr/index.asp
- un site privé dédié
à la découverte de la Guyane,
des articles, par exemple :
> Frontières de Guyane, Guyane
des frontières :
www.terresdeguyane.fr/articles/frontieres/default.asp#sommaire
> Les tortues marines : www.terresdeguyane.fr/articles/CPO_0004/default.asp