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Les espaces littoraux : gestion, protection, aménagement

Gestion locale d'une préoccupation internationale : les sites de ponte des tortues marines en Guyane de la protection à l'attraction touristique

Publié le 02/12/2003
Auteur(s) : Judith Klein, ENS LSH, Laboratoire "Espace et culture" - Paris IV Sorbonne

1. Une richesse menacée ... par des dynamiques naturelles et des prédateurs

2. … ainsi que du fait d'actions anthropiques licites et illicites

3. La réserve naturelle de l'Amana : zonage et limites

Les articles d'information scientifique de ce dossier s'appuient en large partie sur la thèse de Judith Klein "Protéger le littoral dans les départements français d'outre-mer" (dirigée par Jean-Robert Pitte et soutenue le 6 janvier 2003). Elles abordent plus particulièrement les problèmes liés à l'environnement sur la bande littorale dans les DOM. Ils sont multiples : squattérisation de la bande littorale, recrudescence de l'habitat insalubre et/ou non conforme aux règles de l'urbanisme, superposition de réglementations, etc. La réponse des autorités locales est hésitante car la préservation de l'environnement est perçue comme un luxe, le développement touristique souvent une priorité, et la répression est quasiment inexistante. Nombre de décrets d'application de lois de portée générale n'ont pas encore été édictés.

Mise en perspective du thème proposée par Jean-Louis Carnat, IA-IPR d'histoire et géographie (pop-up)

La Basse Mana, à proximité de la frontière nord-ouest de la Guyane et du Surinam voisin, compte des écosystèmes d'importance biologique de niveau international ce qui contribue à l'attractivité touristique du département. Cette zone humide est inscrite à ce titre depuis 1993 sur la liste des sites RAMSAR : les plages du littoral occidental de la Guyane, entre l'embouchure du Maroni et la ville de Mana, sont en effet des sites de ponte de trois espèces de tortues marines, principalement : les tortues luth (Dermochelys coriacea), les tortues vertes (Chelonia mydas) et les tortues olivâtres (Lepidochelys olivacea). Ce sont les tortues luth qui font la célébrité du site, 40% de l'effectif mondial de femelles de cette espèce revenant chaque année entre mars et juillet sur les plages guyanaises, notamment aux Hattes dans le village amérindien de Yalimapo, et dans une moindre mesure sur les plages du Surinam, au-delà du Maroni. La plage des Hattes est aujourd'hui un passage obligé des touristes en Guyane qui s'y observent des pontes ou l'éclosion des œufs et le trajet des petites tortues jusqu'à la mer.

La richesse du site est connue depuis le début des années 1970 et les premières missions de comptage datent de 1977. Si, jusqu'au début des années 1990, la population de tortues femelles venant pondre sur ces plages n'a cessé de croître, on observe depuis une baisse de la fréquentation de ces sites, à lier à une chute de l'effectif mondial des luths. Des facteurs naturels et anthropiques en sont responsables, mettant en péril d'une part la survie de l'espèce, d'autre part la pérennité d'un tourisme de nature qui s'est largement développé sur cette partie du littoral guyanais la plus éloignée de Cayenne. Malgré le travail de sensibilisation de la population – notamment les Amérindiens du littoral consommateurs de la chair et surtout des œufs de tortues –, sensibilisation fondée notamment sur une très grande médiatisation des travaux des scientifiques, les projets de protection n'ont abouti que lentement : un arrêté préfectoral de protection partielle des tortues marines a été pris en 1975, un décret ministériel concernant toutes les tortues marines de Guyane française en 1991, mais il a fallu attendre vingt ans entre les premières propositions de préservation du site et la création de la réserve naturelle de l'Amana en 1998.

Carte de localisation générale


D'après le Bulletin d'études de la marine édité par le Centre d'enseignement supérieur de la marine (CESM) - Dossier Amérique du sud, n°21, décembre 2001

www.defense.gouv.fr/marine/culture/cesm/bem/f_sombem.htm

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Une richesse menacée ... par des dynamiques naturelles et des prédateurs

Le littoral guyanais est soumis à une succession de périodes d'érosion et de progradation qui mettent en péril l'équilibre des plages, notamment celles où viennent pondre les tortues luths. Lorsque des scientifiques du Museum national d'histoire naturelle firent les premières missions de comptage, à la fin des années 1970, ils s'installèrent sur la plage de Kawana, face à celle des Hattes. L'érosion de la pointe Isère les a contraint à quitter ce camp de base, les tortues s'y faisant plus rares et se reportant sur les Hattes.

Le littoral nord-ouest de la Guyane - Rive droite du Maroni

Composition colorée standard - Image du satellite Spot 4 du 23 septembre 2001 Copyright CNES / distribution Spot Image

d'après les données de la banque d'images MJENR - Spot Image (pop-up)

La même image mais avec une composition colorée du type "fausses couleurs naturelles"

Compléments, commentaires :

 

Pour se procurer les cartes IGN de Guyane, voir le catalogue : www.ign.fr/affiche_rubrique.asp?rbr_id=438&lng_id=FR

Si l'érosion marine est à l'origine de la destruction de nids – il n'est pas rare qu'ils soient simplement inondés –, ceux-ci sont aussi souvent endommagés par d'autres femelles qui viennent pondre sur les nids de leurs congénères : des observations effectuées en juillet 1979 ont par exemple montré que 10% des femelles avaient détruit un nid en creusant le leur.

Voir en annexe ci-dessous : l'écloserie de la plage des Hattes

… ainsi que du fait d'actions anthropiques licites et illicites

Les causes anthropiques de la diminution actuellement observée de la population de tortues luths sur les plages de l'est du Surinam et de l'ouest de la Guyane sont multiples. Il est difficile d'évaluer la part du braconnage et les publications les plus récentes mettent l'accent sur le fait que très peu de femelles sont tuées sur la plage et que le prélèvement des œufs en Guyane française serait marginal, alors que 25 à 75% des nids seraient braconnés au Surinam. Les pontes étant bien moins importantes dans l'ancienne colonie néerlandaise, ce fait n'expliquerait pas la baisse de la population guyano-surinamienne de luths. À en croire au contraire le personnel de la réserve naturelle de l'Amana, les pratiques de braconnage et notamment le pillage des nids sont chose fréquente et sont surtout le fait de ressortissants du Surinam passant la frontière pour s'approvisionner en œufs de tortues revendus sur la rive gauche du Maroni.

La fréquentation de la plage des Hattes par les touristes a gêné, voire empêché le braconnage. Mais les sites de ponte ne se limitant pas à ce site et les gardes de la réserve naturelle étant peu nombreux, il n'a pas cessé. Il n'en reste pas moins qu'actuellement, les tortues pondent principalement aux Hattes et que le tourisme est un rempart contre les prédations anthropiques. Il n'est pas infondé de se demander si le tourisme peut avoir un impact négatif sur les tortues marines ? Le temps est révolu où les visiteurs de la plage des Hattes se faisaient photographier sur le dos des tortues luths ou braquaient des flashes puissants sur les femelles venues pondre. Une étude a été menée en 1995 et 1996 pour déterminer la sensibilité des tortues luths femelles à la présence humaine pendant leur ponte : il s'est avéré qu'elle est faible. Il importe cependant que les observations des pontes soient pratiquées en groupe d'une dizaine de personnes, accompagnées dans la mesure du possible, à plus d'un mètre de la tortue.

Les impacts de la pêche sur la diminution de la population des tortues luths semblent être autrement plus importants. Les tortues sont prises accidentellement dans les filets des pêcheurs, qu'il s'agisse de la pêche artisanale guyanaise, de la pêche crevettière ou de celle qui est pratiquée illégalement par des armements du Surinam dans les eaux françaises. Dans ce dernier cas, les filets à grande maille utilisés sont beaucoup plus dangereux pour les tortues qui s'y trouvent emprisonnées. Une meilleure connaissance du lien entre la pêche et la mortalité des tortues fait partie des objectifs de gestion à long terme de leur conservation.

Le développement de la riziculture à Mana dans les années 1980, seul projet abouti de mise en culture de grandes surfaces en Guyane, entre aussi en concurrence avec la protection des espaces mis en réserve. Des traitements intensifs contre les ravageurs du riz, principalement contre les punaises, se succèdent selon un calendrier préétabli, avec des interventions supplémentaires en cas de pullulations locales. L'utilisation des produits n'est soumise à aucun contrôle. Cette lutte chimique a évidemment des conséquences sur l'environnement qui sont encore mal évaluées - les seuls travaux portent sur les littoraux surinamiens, beaucoup plus précocement et largement mis en culture -, les tortues marines mais aussi les poissons et crustacés pour lesquels le marais à mangrove est une nurserie étant menacés, et par conséquent l'activité de pêche dans la zone. Les digues séparant les rizières ont par ailleurs favorisé la chasse facilitant l'accès à des espaces reculés.

La réserve naturelle de l'Amana : zonage et limites

Depuis 1998, près de 1 500 hectares de terrains littoraux sont protégés sur les communes de Mana et d'Awala-Yalimapo. Les plages de ponte d'Awala-Yalimapo à Organabo ont toutes été incluses dans le périmètre de la réserve, y compris celles qui sont aujourd'hui peu fréquentées mais pourraient l'être à l'avenir en raison de l'instabilité du littoral. Pour gérer un espace de près de 15 000 hectares et surveiller des plages sur un linéaire de plus de 50 km, le personnel n'est composé que de sept personnes. C'est peu au regard des agressions que subissent les tortues et leurs œufs et dont la lecture du décret de création de la réserve laisse entrevoir la violence (cf. encadré ci-dessous).


D'après les documents du site de la réserve naturelle de l'Amana : http://reserve.amana.free.fr

Décret n°98-165 du 13 mars 1998 portant création de la réserve naturelle de l'Amana (Guyane) - Extraits

Chapitre IV - Réglementation de la réserve naturelle.

Article 8 - Il est interdit :

[…] 2° De détruire ou d'enlever des œufs ou des nids, de mutiler, de détruire, de capturer ou d'enlever des animaux d'espèces non domestiques, sauf à des fins de protection des espèces, sous réserve d'autorisations délivrées à des fins scientifiques par le préfet après avis du comité consultatif de gestion, et sous réserve de l'exercice de la chasse et de la pêche dans les conditions définies à l'article 11 du présent décret ;

3° De troubler ou de déranger les animaux, sous réserve d'autorisations délivrées à des fins scientifiques par le préfet après avis du comité consultatif de gestion, ou sous réserve de l'exercice de la chasse et de la pêche dans les conditions définies à l'article 11 du présent décret. Sur les lieux de ponte des tortues et pendant toute la période de pontes, les éclairages sous quelques formes que ce soit y compris les flashes ainsi que les éclairages de la plage, des rues et des bâtiments sont interdits. Le préfet arrête, après avis du comité consultatif de gestion, la période et les modalités de ces interdictions ;

4° De détruire, d'altérer ou de dégrader des milieux particuliers aux animaux d'espèces non domestiques présents dans la réserve.

Bien que le braconnage ne soit pas la principale cause de diminution de la population de tortues luths femelles venant pondre, sa pratique ne manque pas de poser des problèmes. Son existence montre que la réglementation, notamment le découpage de la réserve en zones dans lesquelles les interdictions revêtent des degrés divers, ne met pas fin à des pratiques du jour au lendemain. Une tolérance est accordée jusqu'à présent lorsque les prélèvements d'œufs sont réduits, la vente de quelques œufs procurant une ressource aux plus démunis. Le trafic qui existe avec le Surinam et le grand banditisme qui y est associé sont en revanche au centre des préoccupations des gestionnaires, qui disposent de moyens très réduits pour résister, et cela semble en outre impossible, aux incursions sur la réserve de groupes armés et déterminés à piller le plus grand nombre de nids. Les agressions de gardes de la réserve sont rares mais l'un d'entre eux a été presque battu à mort en 1999. Frontière facile à franchir, le Maroni est le lieu de nombreux trafics illégaux, y compris de ceux qui mettent en péril la conservation du patrimoine naturel. Les braconniers n'opérant en général pas sur la principale plage de ponte, en arrière de laquelle se trouve la Maison de la Réserve et l'écloserie, la population de tortues ne semble pas menacée à court terme. Mais la très grande instabilité des accumulations sableuses, dans ce secteur comme sur le reste du littoral guyanais, pourrait néanmoins avoir comme conséquence l'abandon de ce site de ponte par les tortues - c'est la raison pour laquelle un aussi grand linéaire côtier a été inclus dans la réserve, qui répond à la mobilité du littoral - ; dans ce cas, il faut espérer que les plages de ponte les plus accueillantes pour les tortues pourront être soigneusement gardées.

Les tortues ne constituent pas un cas particulier en Guyane : la chasse n'obéit pas aux mêmes règles qu'en métropole (le permis de chasse n'y est pas nécessaire), le braconnage est une pratique courante. La situation frontalière de la Basse-Mana, les échanges avec le Surinam, renforcent certes la difficulté d'un contrôle dans un département dont l'immensité et la faiblesse du peuplement sont des caractéristiques majeures.

Annexe

Garantir la survie des tortues luths : un défi à relever

L'écloserie de la plage des Hattes

Les œufs, pendant la période d'incubation, et les nouveaux-nés, vulnérables pendant leur trajet du nid de sable à la mer, ont des prédateurs animaux, qu'il s'agissent d'oiseaux (par exemple l'urubu noir, Coragyps atratus, le bihoreau violet, Nyctanassa ou le grand duc de Virginie, Bubo virginianus), des chiens des villages amérindiens, de loin les plus dangereux, des crabes ou des poissons.

Pour multiplier les chances de réussite d'incubation, une écloserie a été créée afin que la population de tortues luths retrouve un équilibre. Les premiers œufs ont été mis en incubation en 1981.

Comment fonctionne une écloserie ? Les œufs récoltés sont ceux pondus trop près de l'eau ou déterrés pendant une ponte. Ils sont alors placés dans des boîtes en polystyrène entre deux couches de sable humide. Celle du dessus, retenue par un voile de gaze, peut ainsi être soulevée facilement. Peu de temps avant la date d'éclosion prévue, les œufs sont placés dans des bacs à sable, l'éclosion et le départ vers la mer se faisant dans des conditions presque naturelles. L'écloserie compte deux salles dont les températures sont différentes, celles-ci ayant un effet sur la différenciation des sexes qui a lieu pendant l'incubation. Tous les individus présentent un phénotype mâle quand ils proviennent d'œufs incubés à 29,25 +/-0,5°C et un phénotype femelle quand l'incubation est à 29,75+/-0,2°C ; la température critique ou pivot est de 29,5°C.

Alors que la réussite d'incubation sur la plage est inférieure à 5%, les résultats en couveuse sont bien meilleurs, estimés entre 45 et 65% ils peuvent s'élever jusqu'à 75%.


Ci-contre à droite : sur la plage des Hattes

- en haut : les traces, dans le sable, du passage des tortues luths venues pondre pendant la nuit,

- en bas : descente vers la mer des jeunes tortues venant d'éclore.

Photographies Sylviane Tabarly (juillet 1999)

Pour compléter, pour prolonger, quelques ressources :

 


Judith Klein, d'après la thèse "Protéger le littoral dans les départements français d'outre-mer",

le 01/12/2003

Mise en page web et compléments : Sylviane Tabarly

 

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Mise à jour :   01-12-2003

 


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