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Les nouvelles dynamiques du tourisme dans le monde

Touristes dans les bidonvilles : après la télé réalité, le "tourisme réalité"

Publié le 04/02/2011
Auteur(s) : Rémy Knafou, université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne [1]

Conseil aux voyageurs du ministère des Affaires étrangères "Il est rappelé qu'il est extrêmement dangereux de s'aventurer dans les favelas ou de s'en approcher." [2]

De L'homme de Rio à Slumdog Millionaire

1964, dans le film de Philippe de Broca, L'homme de Rio, Jean-Paul Belmondo trouvait refuge dans une baraque en tôle, évidemment celle située au sommet de la favela, avec vue sur la mer et sur l'agglomération : la pauvreté en technicolor sous le soleil, au milieu des enfants jouant au cerf-volant, préfigurait, avec trois décennies d'avance, le tourisme contemporain dans les favelas.

2008, Slumdog Millionaire, du britannique Danny Boyle, met en scène Jamal, issu d'un bidonville de Mumbay, Dharavi, et rencontre un succès quasi mondial, sauf en … Inde où certains y ont vu une "Inde imaginée par les Blancs", tandis qu'une association d'habitants de Dharavi portait plainte pour "atteinte à la dignité humaine", n'ayant apprécié ni la vision stéréotypée de leur lieu de vie ni le titre, "chien des bidonvilles".

L'une des conséquences en est le surgissement d'un "slum tourism" (tourisme des bidonvilles), qui confirme qu'en dépit de la difficulté de faire venir des touristes dans un lieu de misère et de saleté, deux ressorts plaidaient en faveur de ce mouvement : d'une part, la fréquentation touristique des lieux évoqués dans des romans et des films au succès mondial (le filon du Da Vinci Code a été bien exploité par des agences parisiennes), d'autre part, la demande, de la part d'une minorité de touristes, de voir le Monde tel qu'il est, dans sa diversité et sa complexité, non réduit à ses sites touristiques étoilés par les guides.

On sait, de plus, qu'il existe une catégorie de touristes qui entendent être présents partout dans le Monde où il se passe quelque chose, quels que soient les risques. Il existe une clientèle pour aller visiter la zone désertée de Tchernobyl [3], pour se rendre à Sarajevo en 1995, à Bagdad en 2002 ou à Kaboul aujourd'hui.

La mise en tourisme de Rocinha et de Dharavi

La fréquentation touristique organisée des bidonvilles est née à Rio de Janeiro, au début des années 1990, lorsqu'un professionnel du tourisme, Marcelo Armstrong, créa Favela Tour, agence dédiée à la visite touristique des favelas et, plus précisément, de la plus grande d'entre elles, Rocinha (entre 60 000 et 100 000 habitants, selon les sources).

Source :  www.favelatour.com.br

La mise en tourisme de Dharavi, au centre de Mumbay, qui serait le plus grand bidonville d'Asie avec son million d'habitants concentré sur 175 hectares, est une manifestation tangible de la mondialisation des acteurs du tourisme : en effet, elle résulte d'une visite de la Rocinha par Chris Way, alors directeur d'une agence de voyages de Mumbay. Baptisée "Reality tours and travel", cette agence proposa dès 1994 une visite de Dharavi. Le succès récent de Slumdog Millionaire est venu donner un coup de fouet à cette fréquentation qui, cependant, demeure, comme à Rio, une forme de tourisme d'une petite minorité (moins de 5% des touristes fréquentant ces villes).

À Rio comme à Mumbay, ce tourisme est très encadré : en très petits groupes, il est d'autant plus accepté par les populations visitées que les agences reversent une partie importante du prix de la visite à divers corps intermédiaires, associations, administrations, ONG et gangs vivant du trafic de drogue.

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L'attrait des favelas de la "zona sul"

Les favelas de la "zona sul" (la zone sud) se sont développées, surtout à partir des années 1960, sur des espaces inconstructibles et/ou interdits à la construction, parce que situés sur des pentes fortes et boisées. Régulièrement, des catastrophes s'y produisent lorsque de très fortes pluies s'abattent, la dernière en date remontant à avril 2010, avec 250 morts [4]. Les pouvoirs publics ont, jusqu'à présent, fermé les yeux sur ces urbanisations illégales, tout le monde trouvant un avantage au statu quo en dehors des rappels à l'ordre que constituent les catastrophes récurrentes : en effet, les favelados trouvent à se loger – mal – mais au moindre coût et à proximité des quartiers centraux ou résidentiels où se trouvent les emplois ; entreprises et particuliers aisés apprécient d'avoir sous la main mais dans des quartiers distincts une main d'œuvre, le prix à payer au fil du temps étant le développement des activités illégales et la montée liée de l'insécurité.

Dominant la ville, ces favelas de la zone sud bénéficient de vues sur un site extraordinaire avec, parfois, l'océan en toile de fond. En retour, les favelas font partie du paysage de Rio : où que l'on s'y trouve, on ne peut les ignorer, que ce soit depuis les belvédères que fréquentent les touristes (le Corcovado et le Pain de Sucre) ou bien depuis les plages. Dans un site tout en creux et bosses, au détour d'une rue, les favelas apparaissent, comme une confirmation pour le visiteur étranger qui, en arrivant à Rio, porte en lui toute une série d'images parmi lesquelles ces favelas que le nom même rend déjà plus acceptables que "slum" ou "bidonville", voire pour certains fréquentables (cf. le succès d'une marque telle que "Favela Chic", à Paris ou à Londres).

La favela de Santa Marta au-dessus de Botafogo : l'imbrication des espaces

La condition de la "pacification" de la favela de Santa Marta : une présence policière constante.

Clichés : R. Knafou, avril 2010

Si Rocinha a ouvert la voie via un tourisme de petits groupes encadrés, là comme ailleurs, le touriste individuel pousse ses avantages. À proximité immédiate du quartier aisé de Botafogo, la favela de Santa Marta (ci-dessus à gauche), surnommée localement "Vietnam", en raison des violents affrontements entre narco-trafiquants et policiers et dont témoignent encore des impacts de balles sur les murs, a été récemment "pacifiée" du fait d'une politique mêlant la légalisation des occupations, des dépenses d'infrastructures (escaliers en dur, télévision par câble et, surtout mise en service d'un funiculaire en mai 2008 permettant d'épargner aux habitants du haut de gravir les 788 marches…) et une occupation policière 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 (ci-dessus à droite) [5]. En 1996, le tournage du clip de Michael Jackson, au titre évocateur, "They Don't Care About Us" ("Ils n'ont rien à foutre de nous") sur la terrasse qui, désormais, porte son nom, avait été un élément avant-coureur de l'ouverture du lieu. Aujourd'hui, la favela, repeinte de frais, accueille des courses de VTT et, de temps en temps, des touristes individuels qui profitent du funiculaire gratuit et de la tranquillité apparente des lieux (photographies ci-dessous).

Deux touristes brésiliens à Santa Marta. À gauche, le funiculaire, gratuit, récemment mis en service.

Le bas de la favela de Santa Marta repeint de frais ; la climatisation fait son apparition.

Clichés : R. Knafou, avril 2010

À Vidigal, sur les pentes situées en contrebas du célèbre relief des Dois Irmãos (les deux frères) qui clôt les plages d'Ipanema et de Leblon, une favela s'est développée à la faveur d'occupations illégales (environ 60 000 habitants, aujourd'hui). Là encore, la politique de légalisation de ces occupations a jeté les bases d'une nouvelle phase marquée en particulier par l'intervention d'une ONG "Feliz Vidigal" ayant un ambitieux projet éducatif unissant formation et tourisme (il s'agit de dispenser des formations générales et professionnelles à la population locale, avec l'aide d'étrangers venant résider sur place, l'ONG favorisant le développement de chambres d'hôtes, mises en ligne sur Internet, avec vue sur la mer, sur Leblon et sur le Sheraton voisin (ci-dessous à gauche) !

La favela Vidigal surplombe le Sheraton

Ci-contre, localisations :

  • en haut, cart Google Map
  • en bas, image Google Earth

     

Pointeur kmz sur l'image Google Earth du relief des Dois Irmãos surplombant les plages d'Ipanema et de Leblon. Sur ses pentes se sont développés les favelas Vidigal (au sud) et Rocinha (au nord).

22°59'26.26"S / 43°14'18.38"O

Pointeur Google Map : http://maps.google.fr/?ie=/...

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Voyeurisme ? Misérabilisme ? Désir facile d'aventure ? Achat de bonne conscience ?

L'argent des touristes les rend donc acceptables et acceptés dans des sociétés souvent présentées de l'extérieur comme peu accessibles et dangereuses. Les promoteurs de ce tourisme ont mis au point un discours efficace pour le rendre admissible : pour les touristes, il s'agit de se placer dans une perspective d'un tourisme qui serait "intelligent", "social", voire "authentique", en voulant voir toute la réalité sociale des pays qu'ils visitent. Encore que dans la majorité des pays pauvres, pour voir la misère et les bidonvilles, il suffit de ne pas détourner le regard, tant cette réalité est omniprésente, dès la sortie de l'aéroport international, le Maroc, qui érige des murs pour dissimuler cette misère étant plutôt une exception.

Les observateurs de ce type de tourisme – universitaires, journalistes, responsables d'associations œuvrant en faveur du développement – sont souvent réservés dans leur appréciation : certains y voient un voyeurisme déplacé, un goût malsain pour la misère des autres, ou un nouveau conformisme qui consiste à vouloir approcher la totalité de la réalité sociale des pays visités. On peut aussi penser que ces visites touristiques seraient, dans leur dimension furtive et éphémère, ce qu'est la télévision à la réalité dans des émissions de "télé réalité".

Au-delà de ces jugements de valeur, une chose est sûre : ce type de curiosité et ce type de produit touristique permet d'intégrer à l'espace touristique des lieux qui lui étaient étrangers. Des espaces polaires et désertiques jusqu'au cœur des mégapoles des pays en développement, il n'y a plus guère de lieux qui résistent à la mise en tourisme du Monde.

Notes et ressources

[1] Rémy Knafou, université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne,

[2] Conseil aux voyageurs du ministère des Affaires étrangères "Il est rappelé qu'il est extrêmement dangereux de s'aventurer dans les favelas ou de s'en approcher." www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs_909/pays_12191/bresil_12219/index.html (mise à jour du 24 février 2010)

[3] Les autorités ukrainiennes ont, en décembre 2010, décidé d'ouvrir la zone interdite, d'un rayon de 30 km autour de la centrale de Tchernobyl, au tourisme. Le ministère des Situations d'urgence a présenté une carte du site comportant des itinéraires sans risques. Le secrétariat d'État aux Stations balnéaires et au Tourisme va ainsi pouvoir proposer des parcours aux visiteurs attendus lorsque le pays accueillera l'Euro 2012 de football.

[4] Documentation sur les inondations et coulées de boue d'avril 2010 à Rio :

[5] Les narcotrafiquants de Rio basés dans les favelas, essentiellement dans celles du Nord, nuisent à l'image de la métropole et à la sérénité des habitants. Pour tenter de les maîtriser, le pouvoir a créé en 2007 des "Unités de police pacificatrices" chargées de rétablir l'ordre et les services publics dans ces zones. Une opération d'envergure a été organisée en novembre 2010, avec des moyens lourds (blindés, hélicoptères) et l'intervention, c'est une première, de l'armée fédérale. Environ 2 600 parachutistes, fusiliers marins, membres des forces d'élite de la police et policiers militaires ont pris d'assaut le Complexo do Alemão, un ensemble d'une douzaine de favelas et d'environ 400 000 habitants au Nord de Rio.

Dans les faits, les favelas de cette partie de la métropole sont interdites aux visiteurs, a fortiori aux touristes étrangers. Le bilan de l'opération reste à établir mais de nombreux observateurs y ont vu le désir des autorités fédérales de rassurer la communauté internationale en prévision de la Coupe du Monde de football de 2014 et des Jeux Olympiques de 2016.

 

Rémy Knafou, université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

pour Géoconfluences le 4 février 2011

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Mise à jour :   04-02-2011

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