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Ville

Publié le 24/05/2019

La ville est un terme du langage courant désignant le lieu de concentration des hommes et d’accumulation historique. La citadelle d’Erbil peut-être la plus ancienne occupation humaine continue depuis 6 000 ans, illustre l’empilement historique qui définit une ville. C’est l’accumulation des vivres (ou des richesses) qui permet de dégager des surplus pour des classes sociales non productives, et donc de stimuler les échanges, l’accumulation des strates qui surélève progressivement le niveau des rues et du bâti, et l’accumulation humaine, qui contribuent à différencier la ville de la campagne, bien qu’aucune opposition nette entre les deux termes ne puisse être définitivement tranchée.

La difficulté à définir la ville provient à la fois d’une question de seuil statistique et d’un problème de limites dans l’espace. Certains pays adoptent un seuil démographique au-delà duquel un village devient une ville. Mais, outre la variabilité du seuil (200 habitants au Danemark, 50 000 au Japon), il existe un effet de seuil : y a-t-il une différence de nature entre le gros village juste inférieur à la limite et la petite ville légèrement supérieure ? D’autant qu’une petite variation de la population peut entraîner un changement de catégorie. Ce flou est d’ailleurs ancien, ce dont témoigne l’étymologie du mot (la villa latine est d’abord une exploitation agricole ou un domaine foncier, et seulement ensuite, par extension, un lieu de peuplement aggloméré). L’autre problème de définition est celui des limites spatiales : est-ce la continuité du bâti (définition morphologique) qui définit la ville, et si oui à partir de quel espacement entre les constructions estime-t-on que la continuité est rompue ? Faut-il tenir compte du maillage administratif (auquel cas par exemple seule la commune-centre a le rang de « ville ») ?

Le problème du seuil et des limites peut être contourné. Dans certains cas, la ville découle tout simplement d’un statut accordé politiquement à une municipalité, indépendamment de sa population (définition légale). Ailleurs la ville est définie par une part faible (mais pas forcément nulle) d’agriculteurs dans la population : c’est la définition fonctionnelle. L’approche marxiste propose une autre définition fonctionnelle : la ville serait « un cadre bâti, exprimant la socialisation croissante de la production et des échanges » (Bouvier-Ajam, Ibarrola et Pasquarelli, p. 704). Les définitions fonctionnelles plus récentes introduisent l’importance des fonctions de commandement et des liens avec les autres villes, y compris très éloignées. Cela dit, elles tendent à différencier nettement un petit nombre de métropoles très bien reliées entre elles au niveau mondial d’un côté, et de l’autre la multitude des petites villes restées en interaction forte avec un arrière-pays rural restreint, comme les petites villes chinoises ou indiennes.

Ces écueils de définitions font que le mot ville relève d’avantage du langage courant que du vocabulaire géographique, aussi est-il surtout employé en géographie pour faire référence à l’idée courante qu’on se fait, dans les représentations collectives, du fait urbain. C’est par l’expérience collective, par les pratiques spatiales, ou, comme l’écrit Jacques Lévy, par la coprésence, qu’un espace est identifié comme relevant de l’urbain, donc de la ville, par ses habitants (au sens géographique, des personnes qui pratiquent l’espace). L’urbanité, toujours pour Lévy, est caractérisée par un maximum d’interactions sociales, et s’affaiblit selon un gradient centre-périphérie. La ville est alors l’association de la densité et de la diversité : deux caractéristiques qu’on rencontre certes dans les espaces ruraux, mais rarement réunies et rarement autant qu’en ville.

(JBB) mai 2019


Références
  • Sur la citadelle d’Erbil : Nasa Earth observatory, History on a Hill, 2 avril 2019.
  • Maurice Bouvier-Ajam, Jésus Ibarrola et Nicolas Pasquarelli, Dictionnaires économique et social, Centre d’études et de recherches marxistes, Éditions sociales, 1975.
  • Jacques Lévy et Michel Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Belin, 2013 (1e éd. 2003), p. 1078–1081.