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Dossier : Les mondes arctiques, espaces, milieux, sociétés

La politique de « danisation » des populations locales groenlandaises et ses effets à travers la mémoire des habitants d’Ilulissat

Publié le 29/01/2021
Auteur(s) : Andréa Poiret, indépendante, formation en géographie et en patrimoine et musées - université Paris I Panthéon-Sorbonne
L'acculturation de la colonie danoise du Groenland, au cours du XXe siècle, fut moins brutale que sous d'autres latitudes. Pourtant, sous les traits d'une modernisation et d'une rationalisation du bâti, l'urbanisation imposée par Copenhague a profondément bouleversé les modes de vie. À partir de leurs albums de famille, ce texte donne la parole aux Groenlandais eux-mêmes pour tenter de dessiner les contours d'une mémoire collective de la danisation.

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La période post-coloniale danoise au Groenland permet de s’interroger sur les propos de Paul-Émile Victor dans Banquise lorsqu’il qualifie la période coloniale de « philanthropique ». Selon ses propos, « elle est faite dans l’intérêt des colonisés et non au bénéfice des colonisateurs ». Nous étudierons par la suite en quoi l’objectif « philanthropique » de « modernisation » du Groenland de période post-coloniale est en fait utilisé comme prétexte pour sédentariser la population dans des villes afin de permettre aux Danois de mieux la contrôler et l’acculturer. Nous tâcherons de décomposer la complexité des relations entre Danois et Groenlandais, entre incompréhension des deux cultures et création d’une modernité née du croisement culturel. Cette étude s’appuie principalement sur le cas d’Ilulissat, petite agglomération de quatre milliers d’habitants située sur le littoral centre-occidental de l’île.

Le Groenland a été une colonie danoise de 1721 à 1741. La colonisation d’Ilulissat a commencé en 1741 avec l’établissement d’une colonie d’origine danoise (Voigt Andersen, 1988 et 1991). À partir de 1850, les derniers habitants du site de Sermermiut, l’un des deux premiers établissements humains près d’Ilulissat (avec le site de Qajaa), se sont établis en ville (Ilulissat Icefjord Office, 2013). Ils abandonnèrent ainsi leurs habitations d’hiver (« turf-house » ((« Huttes » faites de grosses pierres, de poutre de bois et de gazon)) (Mikkelsen, Ingerslev, 2008). Le colonialisme danois au Groenland (1721-1953) est qualifié de « néo-colonialisme » voire même de « colonialisme pacifique » (Petersen, 1995) car il n’y a pas eu d’oppression par la force, le pouvoir économique a prévalu par l’établissement de la Société Royale Groenlandaise de Commerce (Gad, 2014), tandis que le pouvoir militaire n’a jamais été utilisé. Les colons n’ont pas interféré dans la vie des chasseurs groenlandais lors de la période coloniale. En revanche des stations commerciales ont été installées pour concurrencer les Néerlandais qui opéraient dans les eaux groenlandaises (Petersen, 1995). Le commerce traditionnel des produits de la chasse a fait place à une « relation d'échange précapitaliste » (Petersen, 1995), réglementée par un monopole d’État (Dunbar, 1947) et caractérisée par des exportations de produits au Danemark.

En 1953, le statut de colonie a pris fin, le Groenland devenant une province du Danemark (Petersen, 2003). Le Groenland a continué d’être gouverné politiquement, économiquement, intellectuellement et physiquement par le Danemark (Nielsen, 1975), et sa situation de dépendance vis-à-vis du Danemark s’est même renforcée (Petersen, 1995 ; Maegaard, Køhler Mortense, 2018). Les conséquences du passage du statut de colonie à celui de province ont consisté en la mise place d’une politique dite de « danisation », c’est-à-dire de « modernisation » (du point de vue danois) du Groenland suivant le modèle danois par le biais de l’urbanisation et de l’éducation, financée par l’état danois et réalisée par une main-d’œuvre danoise (Sorensen 1983 et 2007 ; Petersen, 1995). Cette urbanisation avait pour objectif de mettre fin à l’éparpillement de la population au Groenland qui était devenue un problème pour l’administration danoise et l’économie de la pêche du fait du coût des transports (Dunbar, 1947). Le monopole commercial danois a été aboli dans les années 1950, les entreprises piscicoles danoises privées ont été autorisées à opérer au Groenland sous le contrôle du gouvernement danois.

En quoi l’urbanisation de la ville d’Ilulissat a-t-elle été influencée par cette politique post-coloniale ? De quelle manière l’arrivée d’ouvriers danois (charpentiers, plombiers, peintres en bâtiment, etc.) venus pour mettre en place cette politique de « danisation » du Groenland après la Seconde Guerre mondiale a-t-elle influencé la vie des travailleurs et l’organisation de la ville d’Ilulissat ? Pour répondre à cette question, nous avons mené des entretiens semi-directifs grâce une Groenlandaise originaire d’Ilulissat, Klaudia Jakobsen, qui a servi de traductrice groenlandais-anglais. Nous utiliserons le terme de « groenlandais » et non celui d’ « inuit » dans cet article car c’est celui choisi par Klaudia Jakobsen lorsqu’elle traduisait le propos des personnes interrogées, elle le justifie par le fait qu’il existe des différences entre les différents Inuits (ceux du Canada, ceux du Groenland, etc.). Nous avons interrogé huit personnes ayant vécu à cette période : trois charpentiers danois, un travailleur social, politicien et chasseur groenlandais, un pêcheur et chasseur groenlandais, un plombier et chasseur groenlandais, un peintre en bâtiment groenlandais et sa femme, travailleuse sociale groenlandaise, et enfin, une Groenlandaise qui souhaite rester anonyme. Nous avons suivi le même guide d’entretiens pour l’ensemble des personnes interrogées. Le premier objectif était de rendre compte de cette histoire à travers la parole des habitants de l’époque 1950-2000, leurs souvenirs et leurs photographies. Le second était de donner la parole aux Groenlandais ayant vécu à cette époque, dans la continuité de l’exposition « Repenser le colonialisme nordique : Un projet d'exposition postcoloniale en cinq actes » organisée par les commissaires Kuratorisk Aktion  (Frederikke Hansen et Tone Olaf Nielsen) en 2006 dont l’objectif était d’ « écrire une histoire complète » des périodes coloniales. L’un d’entre eux, un peintre en bâtiment groenlandais, s’est exprimé ainsi : « Je veux raconter mon histoire parce que l'histoire du Groenland doit être racontée par les Groenlandais aussi. C'est vraiment important, parce que nous faisons partie du monde ».

 

1. La construction d’une ville « moderne » sur le modèle danois

Des architectes, des charpentiers, des peintres et des plombiers danois sont arrivés à Ilulissat pour construire de nouvelles maisons dites « modernes », suivant des plans d’architectes et d’urbanistes danois (Petersen, 1995). Au début, dans les années 1950-1960, les charpentiers danois venaient seulement l’été et vivaient tous ensemble dans des baraques (document 1), mais à partir des années 1960 certains ont commencé à s’installer définitivement au Groenland. Les journaux danois diffusaient des annonces de propositions d’emplois au Groenland. Les Danois travaillant au Groenland bénéficiaient de certains privilèges comme des salaires plus élevés et des logements gratuits (Petersen, 1995).

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Document 1. Baraquements d’été pour les artisans danois dans les années 1950

Photographie extraite de l'album personnel du charpentier danois Gunnar Skov. Elle présente les baraques où il a vécu avec d’autres Danois sur une île au sud-est du Groenland appelée « l’île du diable » (en groenlandais « Qulleq »)

Il était rare à cette époque que des Groenlandais travaillent avec les colons car la loi l’interdisait (Madsen, 1999) ; c’est devenu plus fréquent à partir des années 1970. Il a existé quelques exceptions, par exemple un plombier et chasseur groenlandais né en 1938, que nous avons interrogé, a commencé à travailler avec les Danois en 1948 au port puis il a ensuite été embauché par un Danois, et a commencé à travailler avec un groupe de plombiers. Des membres de la famille d’un peintre en bâtiment groenlandais né en 1952 travaillaient aussi avec les charpentiers. Son père était spécialiste en métallurgie, il travaillait le fer (document 2). Il a commencé à travailler avec l’un de ses grands frères, peintre en bâtiment, et gagnait 25 couronnes par heure.

Andrea Poiret — photographie Groenlandais

Document 2. Niels Henningsen (né en 1952) avec une pièce en métal fabriquée par son père

Photographie Andréa Poiret, 2019.

Les Groenlandais pouvaient se procurer une maison « moderne » en envoyant une demande au gouvernement du Groenland. Ces maisons coûtaient environ 15 000 couronnes (alors que les maisons traditionnelles groenlandaises, les « turf-house », n’avaient pas de prix, elles étaient faites à partir de matériaux locaux), ils en payaient 60 % et les 40 % restants étaient payés par le Groenland. Ces nouvelles maisons consistaient en plusieurs pièces notamment une cuisine, une chambre à coucher, un salon et des toilettes. Par comparaison, les maisons traditionnelles groenlandaises comprenaient une ou deux pièces où vivaient plusieurs familles, pour préserver la chaleur, (Voigt Andersen, 1991). Selon un travailleur social, politicien et chasseur groenlandais, il était également fréquent qu’à la demande du propriétaire, le charpentier danois vienne construire les fondations et la structure de la maison puis que le propriétaire termine le travail lui-même. Il n’y avait ni l’électricité (ils utilisaient des lampes à pétrole), ni l’eau courante (ils allaient chercher l’eau à la citerne de la ville), ni radiateurs (ces maisons étant chauffées au charbon), ni réfrigérateur, avant les années 1960-1970. Dans les années 1960, les charpentiers danois ont commencé à construire des appartements sur le modèle architectural danois adapté au contexte groenlandais (document 3). Ces appartements devaient répondre à un besoin croissant de logement en ville, du fait de la fermeture de villages par les Danois.

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Document 3. Les nouveaux logements construits par les Danois au Groenland dans les années 1960

Photographie extraite de l'album personnel de Paul Petersen, pêcheur et chasseur groenlandais, présentant les appartements construits par les danois à Ilulissat à partir des années 1960.

Conjointement à cette politique de logement, l’État a mené une politique d’équipement et de construction d’infrastructures. L’hôpital a été agrandi et l’aéroport et le Musée d’Ilulissat ont été construits dans les années 1970-1980 (Voigt Andersen, 1991). Un système de canalisations a été installé dans la ville et dans les maisons, pour l’adduction d’eau et l’évacuation des eaux usées. Les conditions de travail étaient difficiles : les pompes étaient lourdes et mesuraient six mètres de long, et les plombiers n’avaient pas d’équipement adapté (document 4).

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Document 4. La difficulté du travail de plombier dans les années 1960-1980 au Groenland

Photographie extraite de l’album photographique personnel d'Hendrik Petersen, plombier et chasseur groenlandais.

 

2. Vivre la modernisation : les pratiques quotidiennes des Groenlandais face à l’influence danoise

La modernisation s’est déroulée extrêmement rapidement. Selon un charpentier danois, ce qui a pris plusieurs centaines d’années au Danemark s’est passé en quelques dizaines d’années au Groenland. Un Groenlandais se souvient : « Il y a eu beaucoup de changements depuis 1953, date à laquelle les dirigeants du pays ont changé : la façon dont ils géraient l'argent, les bâtiments, l'organisation de la ville, etc. ». Des charpentiers danois de l’époque que nous avons interrogés ont également la même impression d’avoir dû travailler dur et rapidement : « Je travaillais beaucoup, je planifiais le travail pendant la nuit et ne dormais que trois heures par jour. Mes collègues buvaient beaucoup pendant que je jouais au football et au badminton après le travail. J'étais leur baby-sitter car je devais toujours veiller sur eux. Pour vingt hommes, quatre ou cinq d'entre eux étaient manquants. Il s’agissait des Danois et des Groenlandais qui ne se présentaient pas ». La transformation du bâti s’est accompagnée d’une restructuration économique. L’exportation des poissons s’est développée à cette même période autour de la pêche industrielle de crevettes (document 5) et de flétans de l’Atlantique (Hippoglossus vulgaris) (Dunbar, 1947), avec l’ouverture de l’entreprise industrielle danoise Royal Greenland en 1961 (Petersen, 1995 ; Nielsen, 2015). À l’ouverture de ces industries, de nombreux paysans sont venus s’installer en ville. Cette modernisation de l’économie a entraîné des problèmes d’emploi. Il n’était plus possible de vivre uniquement de la chasse puisque désormais les besoins avaient augmenté : il fallait pouvoir s’acheter une maison moderne, payer l’eau courante et l’électricité (Dybbroe & Moller, 1981). Quelques années plus tard, les chiens de traîneaux, utilisés pour la chasse et la pêche en hiver (document 6) ont été interdits en ville. Ils vivent maintenant attachés en périphérie de la ville.

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Document 5. La pêche industrielle de crevettes dans les années 1970-1990 au Groenland

Photographie extraite de l'album personnel de Paul Petersen.

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Document 6. L'utilisation des chiens de traineaux pour chasser ou pêcher durant l'hiver au Groenland

Photographie extraite de l'album de Paul Petersen.

La modernisation a participé à la marginalisation économique des Groenlandais. Un peintre en bâtiment groenlandais et sa femme, travailleuse sociale groenlandaise, regrettent le fait que les Groenlandais n’étaient pas payés correctement pour leur travail. Il existait une différence de salaire entre Groenlandais et Danois, qui se maintient aujourd’hui par exemple pour les salaires des policiers. Les Danois vivant au Groenland n’ont pas payé d’impôts avant 1975. D’après les personnes interrogées, le travail traditionnel des Groenlandais n’était pas reconnu à sa juste valeur, et le prix des peaux n’était pas assez élevé comparé au travail fourni. Il est devenu de plus en plus difficile de vivre uniquement de la chasse. Avec l’arrivée des grandes industries du poisson dans les villes, les pêcheurs des villages ont connu des difficultés économiques. Les Danois ont également fait fermer un village entier – Qullissat – au motif qu’il n’était pas viable économiquement. L’ensemble des habitants a été forcé de déménager dans les nouveaux appartements construits à Ilulissat. Toutefois, la construction de nouveaux équipements a contribué à améliorer les conditions de vie. La modernisation du Groenland a ainsi permis de réduire le nombre de malades de la tuberculose (Petersen, 1995), notamment parce que les nouvelles maisons « modernes » construites par les Danois étaient plus hygiéniques (Petersen, 1995).

2.1. Des relations étroites entre Danois et Groenlandais

La « modernisation » a également été mise en place par le biais de l’éducation : le système scolaire a été séparé de l’Église protestante luthérienne, l’enseignement à la danoise a été établi tout en conservant l’enseignement du groenlandais dans les écoles (Petersen, 1995 ; Blanc-Noël, 2010). De plus, nombreux sont les enfants groenlandais qui ont suivi une éducation au Danemark à cette période (1950-2000). C’est le cas d’un peintre en bâtiment groenlandais, qui est d’abord allé à l’école au Danemark, puis est revenu au Groenland, avant de retourner au Danemark pour poursuivre un apprentissage professionnel de 1972 à 1976. Il rapporte que c’était difficile au début puisqu’il ne parlait pas couramment danois. Un plombier et chasseur groenlandais y est allé aussi pour poursuivre un apprentissage professionnel en plomberie, sur recommandation de son ami danois (document 7). Tous les deux ont eu une relation sentimentale avec une femme danoise. L’un a été renvoyé au Groenland pour cela, car à cette époque, les relations intimes entre Groenlandais et Danois étaient interdites. Le second a pu poursuivre sa relation jusqu’à ce que sa mère lui demande de retourner au Groenland et qu’il se sépare en bons termes de son amie, se souvenant simplement d’avoir reçu quelques remarques mais aucune interdiction.

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Document 7. Un Groenlandais en formation professionnelle au Danemark dans les années 1960-1970

Photographie d'Hendrik Petersen (à droite) lors de ses études professionnelles de plomberie au Danemark, extraite de son album personnel.

Malgré les tensions entre Groenlandais et Danois, notamment du fait des différences culturelles, certains se souviennent avoir entretenu dans l’ensemble de bonnes relations, notamment avec ceux qui avaient fait le choix de s’installer définitivement au Groenland. Les Groenlandais distinguent différents types de Danois de l’époque : ceux qui ont décidé de rester, en cherchant à s’intégrer et à comprendre la culture groenlandaise, et ceux qui sont venus uniquement pour gagner de l’argent et sont repartis. Les trois Danois que nous avons interrogés sont venus s’établir au Groenland par goût pour ce territoire et ses paysages (document 8). Les représentations danoises du Groenland s’appuyaient notamment sur les images véhiculées par l’école et par le film Qivittoq ((Docu-fiction d’Erik Balling, qui présente le Groenland durant la colonisation, les paysages et les rapports entre les Danois et les Groenlandais à partir des périples d'un village groenlandais, présentant différents rôles : le directeur du comptoir, les chasseurs, la « kiffa » (la domestique groenlandaise au service du danois).)) sorti en salle en 1956 (document 9) (Voigt Andersen, 1991 ; Jensen, 2015). Une fois sur place, ces immigrants danois n’ont plus voulu quitter le Groenland, ils se sont mariés avec des femmes groenlandaises et ont fondé leur famille (document 10).

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Document 8. Les paysages groenlandais vus par un Danois

Photographie extraite de l'album de Gunnar Skov, présentant un paysage et les couleurs du Groenland qu’il rêvait de voir depuis qu’il en avait entendu parler à l’école.

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Document 9. Qivittoq (1956)

Photographie provenant des archives du musée d'Ilulissat présentant un extrait du film Qivittoq sorti en salle en 1956.

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Document 10. Un couple dano-groenlandais

Photographie extraite de l'album de Gunnar Skov, présentant son insertion dans la société groenlandaise : lui et sa femme cuisinant un plat groenlandais en pleine nature

Malgré l’écart de richesse entre Danois et Groenlandais, notamment les écarts de salaire évoqués précédemment, certaines amitiés se sont nouées entre Danois et Groenlandais, offrant à certains Groenlandais d’accéder à quelques avantages. Un charpentier et chasseur groenlandais raconte comment son amitié avec un Danois lui a ouvert des opportunités : « C'était vraiment bien car mon ami danois a pris soin de moi. J'ai perdu mon père très jeune et je n'avais donc pas de matériel pour naviguer. Je n'ai pas navigué, j'ai juste regardé l'océan parce que mon père voulait que je devienne le chasseur de la famille. J'étais vraiment heureux de commencer à travailler avec mon ami danois parce qu'il m'a emmené naviguer avec lui. J'ai commencé à naviguer avec lui sur un bateau et nous avons ramé et capturé des oiseaux ensemble. À l'époque, il n'y avait pas beaucoup de bateaux, certains utilisaient encore des kayaks pour naviguer, mais je n'en avais pas. Mon ami a emprunté un bateau pour que nous puissions naviguer, vraiment peu de gens avaient un bateau. Il m'a offert des possibilités que je n'avais pas. J'étais vraiment heureux de travailler avec lui. Il a aussi acheté un groupe de onze chiens de traîneau et s'est occupé d'eux. Nous sommes allés à Oqaatsut (Rodebay) avec le traîneau à chiens » (document 11).

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Document 11. Scène de chasse d’un groupe d’amis dano-groenlandais

Photographie d'Hendrik Petersen (à gauche) et de son ami danois Henning (au centre), extraite de l'album d'Hendrik Petersen.

Mais un charpentier groenlandais qui a suivi une éducation professionnelle au Danemark reconnait qu’il avait trouvé plus simple de vivre au Danemark après avoir fait des progrès en langue danoise. Il y ressentait alors le sentiment de faire partie de la société et il ne s'en est jamais senti exclu. Ainsi, par ses échanges amicaux avec des Danois, il s’est senti bien accueilli au Danemark.

2.2. La chasse et la pêche, marqueurs d’un mode de vie groenlandais ancestral ?

L’urbanisation a transformé les modes de vie qui étaient davantage organisés à l’échelle villageoise (document 12). Dans les villages, la plupart des hommes étaient chasseurs et pêcheurs, il y avait un prêtre, un professeur et un « trading manager » (directeur d’un comptoir colonial). Avant 1960, la fin de la période de « danisation », les habitants des villages étaient, selon une travailleuse sociale groenlandaise, solidaires entre eux, ils suivaient une règle orale qui consistait à s’entraider afin que personne ne soit en détresse. Lorsque les chasseurs revenaient avec une proie, ils la partageaient avec l’ensemble du village.

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Document 12. Souvenirs d’enfance

Photographie extraite de l'album d'Ellen Kruse Henningsen, travailleuse sociale groenlandaise, présentant son village d’enfance au Groenland.

Leurs parents leur avaient appris la vie de chasseur : les fils savent chasser (document 9) et les filles savent préparer la viande et la peau. Un travailleur social, politicien et chasseur groenlandais, né aussi dans un village, se souvient de son père pagayant dans son kayak, et du fait qu’à cette époque, ils utilisaient tous les éléments d’un phoque chassé : la viande, le gras, la peau, etc. Après avoir attrapé un phoque, il fallait le transporter en le tirant avec une corde et ses bras. Aujourd’hui, ils sont parfois trainés derrière les voitures, ce qu’il a du mal à supporter : « Je respecte vraiment les phoques, en particulier les phoques du Groenland. De nos jours, je vois parfois des phoques attachés derrière une voiture, cela me fait mal parce qu'à mon époque, nous utilisions nos propres mains pour les tirer. Vous devez respecter les phoques ».

Andrea Poiret — photographie Groenlandaise

Document 13. Ellen Kruse Henningsen explique le travail de chasseur de son père

Photographie d’Andréa Poiret, 2019.

Avant la colonisation danoise du milieu du XVIIIe siècle, la population du Groenland était nomade et vivait de la chasse et de la pêche (Mikkelsen, Ingerslev, 2008). Les techniques de ces activités ont évolué avec l’arrivée des Européens. Les chasseurs ont commencé à utiliser des armes à feu et les pêcheurs, plus tard, des filets de pêche en nylon. Cette évolution technique a eu pour effet une augmentation de la pression sur le milieu naturel. Les échanges avec les Européens ont également rendu la vie nomade de moins en moins praticable, car les Groenlandais se sont de plus en plus sédentarisés. Pour autant, nombre d’entre eux ont continué à chasser et à pêcher, durant et après la modernisation d’Ilulissat dans les années 1950. Certains même sont devenus pêcheurs à plein temps. D’autres chassaient après leur travail ou durant leur temps libre. Le plombier et chasseur groenlandais décrit sa situation ainsi : « J’ai vécu comme ça toute ma vie : travailler et aller à la chasse. Je ne peux pas vivre sans aller à la chasse, alors je suis toujours à la chasse après le travail. J’utilisais l'argent de la chasse comme argent supplémentaire ». Il était important pour lui de chasser car son père lui avait toujours répété qu’il serait le « chasseur de la famille ». Quand il avait le temps pendant son travail, il courait au bord du Fjord d’Ilulissat pour observer la glace afin de savoir s’il était possible de chasser (document 14).  

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Document 14. Hendrik Petersen devant le fjord d'Ilulissat avec son fusil de chasse

Photographie extraite de son album personnel.

Il se perçoit comme chasseur, son travail en tant que plombier ne lui servant « qu’à gagner de l’argent », ce qui est différent à ses yeux. Être « chasseur » est pour lui une façon de vivre : « Je me sens en paix quand je chasse. Je me rappelle que je me changeais directement pendant le dîner. Je suais tellement j'étais excité à l’idée d'aller à la chasse. J'avais hâte d'aller chasser ». C’était également une façon de gagner un peu d’argent supplémentaire en vendant la peau des animaux chassés que sa femme préparait à l’aide d’un couteau appelé oulu (document 15). Un autre chasseur groenlandais témoigne : « nous avons ça dans le sang d'aller à l'océan. J'ai toujours eu un bateau, quand je quittais le travail après 18 heures, je me dépêchais pour aller chasser et je revenais vers 21 heures avec des phoques ou des oiseaux ». La chasse est d’ailleurs encore aujourd’hui une activité culturelle revendiquée comme identitaire, elle fait partie des activités autorisées sur le site du fjord d’Ilulissat maintenant classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

? Sur la patrimonialisation de la chasse, lire : Fabien Pouillon et Lionel Laslaz, « Le grindadráp aux Îles Féroé : approche géographique d’une controverse environnementale », Géoconfluences, avril 2019.

? Par l'autrice de cet article, sur la patrimonialisation du fjord d'Ilulissat, lire : Andréa Poiret, « Le fjord d’Ilulissat (Groenland), site classé patrimoine mondial de l’UNESCO, étude de cas d’une patrimonialisation », Géoconfluences, février 2020.

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Document 15. Préparation de la viande avec un oulu, couteau traditionnel

Photographie extraite de l’album personnel d'Hendrik Petersen.

 

Conclusion

L’article montre comment les témoignages et la mémoire des habitants d’Ilulissat reflètent la « danisation » de la société groenlandaise dans le cadre de l’annexion du territoire groenlandais devenu province danoise. Pour autant ce processus n’a pas empêché un mouvement contraire de « groenlandisation », d’une part en valorisant la culture et la langue groenlandaises et d’autre part en s’appropriant les pouvoirs législatifs et exécutifs en matière de gestion interne et de questions économiques (chasse, pêche, élevage), d'éducation, d’environnement, de culture, etc. (Blanc-Noël, 2010). À partir du moment où le Danemark a rejoint la Communauté économique européenne (CEE) en 1972, les Groenlandais ont commencé à contester le pouvoir danois et un mouvement nationaliste est apparu (ibid.). En parallèle, la Conférence circumpolaire inuit (CCI) a été créée en 1977. En 1979 le Groenland a obtenu un statut d’autonomie interne (Körber, Volquardsen, 2014 ; Maegaard, Køhler Mortense, 2018) puis il s’est retiré de la CEE en 1985 afin de protéger ses ressources piscicoles face à la concurrence européenne (Gad, 2014), premier cas de sortie d’un territoire de l’union économique avant le Brexit en 2019. Le Groenland est désormais un territoire autonome au sein de la « Communauté du Royaume danois », et un pays et territoire d’outre-mer de l’Union européenne (PTOM), un statut correspondant aux territoires autonomes dépendant d’États de l’UE. Depuis le vote du 21 juin 2009, le statut d’autonomie renforcée du Groenland est entré en vigueur, reconnaissant au Groenland un droit à l'autodétermination (Blanc-Noël, 2010). En 2013, le gouvernement autonome groenlandais a créé une commission de réconciliation chargée d’enquêter sur les effets de la colonisation au Groenland (Jacobsen, 2014). Il s’agit de trouver à l’échelle du Groenland un équivalent politique aux formes d’hybridation qui ont déjà cours dans le quotidien des habitants d’Ilulissat, alliant des pratiques danoises, telles que la vie en appartement, et des pratiques groenlandaises ancestrales, telles que la chasse au phoque.

 


Bibliographie

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  • Sørensen A. K. 2007, "Denmark-Greenland in the Twentieth Century", Monographs on Greenland, Man & Society nr. 34., København. 
  • Voigt Andersen M., 1988, Ilulissat Katersugaasiviat, Jakobshavn museum, Ilulissat museum, ed. Jakobshavn museum.
  • Voigt Andersen M., 1991, Jakobshavn, Ilulissat, 1741-1991, ed. Ilulissat museum

Glossaire

Cet article contextualise les entrées de glossaire suivantes : acculturation | urbanisation.

 

 

L'autrice tient à remercier toutes les personnes qui ont accepté de répondre à ses questions et de lui ouvrir leurs albums de famille.

Andréa POIRET
Indépendante, formation en géographie et en patrimoine et musées, université Paris I Panthéon-Sorbonne

 

 

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Andréa Poiret, « La politique de « danisation » des populations locales groenlandaises et ses effets à travers la mémoire des habitants d’Ilulissat », Géoconfluences, janvier 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/arctique/etudes-de-cas/danisation-groenland-memoire

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