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(Dossier) L'Asie du Sud-Est, carrefours et confins

L’industrialisation de l’élevage au Vietnam, entre marginalisation et spécialisation de la paysannerie

Publié le 09/11/2020
Auteur(s) : Jean-Daniel Cesaro, géographe, chercheur - Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD)
Il y a trente ans, l’élevage vietnamien reposait sur un modèle paysan fait d'une complémentarité avec l'agriculture dans le cadre d’exploitations familiales. Aujourd’hui, les très grandes exploitations industrielles insérées dans les marchés mondiaux dominent. Entre temps, les productions ont fortement augmenté, mais les limites sociales et environnementales de cette transition rapide commencent à se faire sentir.

Bibliographie | citer cet article

En trente ans, le secteur de l’élevage vietnamien s’est profondément restructuré autour d’un tissu industriel, pourvoyeur d’intrants et de services, qui tente d’imposer sa domination sur les filières de commercialisation. L’élevage vivrier, fait d’une petite paysannerie, s’effondre, entraînant avec lui toute une forme d’agriculture intensive basée sur l’intégration agriculture-élevage. La complémentarité entre exploitations spécialisées devient une nouvelle norme.

L’étude géographique de l’industrialisation de l’élevage prend ses racines en Europe et en Amérique du Nord lors de la grande révolution agricole post-seconde guerre mondiale (Frémont, 1967 ; Diry, 1985). La géographie rurale s’interroge à l’époque sur la manière de qualifier ces changements et leurs possibles implications dans les pays de ce qu’on appelle alors le Tiers-Monde (Diry, 1988). En Asie, cette industrialisation de l’élevage s’est longtemps limitée à quelques pays alliés des États-Unis ; mais avec l’effondrement du bloc soviétique, les pays communistes d’Asie se sont intégrés au cours de la mondialisation. Ce faisant, l’industrialisation de l’élevage s’est accélérée au travers d’alliances entre États communistes et firmes agro-industrielles au profit des consommateurs (Jakobsen, 2019). Dans cette transition géographique des productions animales, le Vietnam est un cas intéressant par la rapidité à laquelle son secteur se transforme.

→ Pour une étude à l’échelle de l’Asie du Sud-Est, lire (du même auteur) : « Transformation des agricultures en Asie du Sud-Est : la paysannerie face aux défis de la mondialisation »

En devenant membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2007, le Vietnam ouvre son marché à la concurrence internationale. Son secteur agricole est profondément marqué par cette décision. L’État privilégie l’industrialisation de l’élevage afin de maintenir la compétitivité de sa production intérieure. La petite paysannerie vietnamienne, alors majoritaire au niveau des productions animales, se voit dépassée par la construction de nouvelles fermes intensives. Celles-ci, ayant le soutien de l’État et l’appui technique des firmes agro-industrielles, gagnent en parts de marché. Marginalisées, les exploitations familiales se détournent des productions animales, rompant avec un modèle d’agriculture intensive fondé sur l’intégration entre agriculture et élevage (Dufumier, 2000). Cependant, la régionalisation des concentrations animales et la spécialisation des exploitations ont des limites techniques, économiques, environnementales et sanitaires. La stratégie d’industrialisation de l’élevage, prônée par l’État aménageur, cherche maintenant un nouvel équilibre en termes de durabilité et de diversité des systèmes de production.

 
Encadré 1. Méthodologie

Cet article est issu des travaux de la thèse Une croissance sans limite ? Vers une nouvelle géographie de l’élevage au Vietnam (Cesaro, 2016), effectuée entre 2013 et 2016 au sein l’Institute for Policy and Strategy for Agriculture and Rural Development (IPSARD) du Ministère de l’agriculture et du développement rural (MARD). Pour quantifier le processus d’industrialisation, quatre recensements agricoles réalisés entre 1994 et 2011 ont été utilisés. Les résultats du cinquième recensement de 2016 n’étaient pas encore publiés mais confortent les résultats. Pour les enquêtes, le gouvernement m’a autorisé à conduire des enquêtes dans trois régions : le delta du fleuve Rouge, la région Nord-Ouest à la frontière avec le Laos et la région Sud-Est en périphérie d’Hô Chi Minh-Ville.

Les illustrations utilisées dans cet article ont été tirées de l’« Atlas des transitions de l’élevage au Vietnam (1986-2016) » (Cesaro, 2020). 


 

1. L’élevage au Vietnam : une mutation en trois phases

La mutation du secteur de l’élevage au Vietnam intervient dans une évolution plus globale de son secteur agricole et de sa ruralité depuis l’ouverture économique du pays dès la fin des années 1980.

1.1.1954-1980 : de l’économie de guerre à l’effondrement du collectivisme

L’agriculture vietnamienne a cette particularité d’avoir été fortement bouleversée par trente ans de guerres (1945-1975) et une division politique radicale entre le Nord communiste et le Sud capitaliste (Brocheux, 2011).

Document 1. L’élevage au Vietnam pendant la guerre

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Source : U.S. Information Agency (1954). Traduction : « Aller au Sud pour échapper au Communisme » (haut) ; « La population du Vietnam du Sud accueille la population du Nord à bras ouvert » (bas).

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Fermes expérimentales du Vietnam du Sud financée par l'aide américaine. Source : USAID (1959).

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Localisation des fermes d'État instaurées par l'armée du Vietnam du Nord. Source : Võ Trường Sơn (1989).

Au Nord, après une réforme agraire de type soviétique (1954-1960), le secteur agricole a été totalement collectivisé en 1960. Les anciennes concessions agricoles coloniales ont été transformées en fermes d’État spécialisées dans différentes productions. Des coopératives ont été créées. Chaque paysan était rattaché à une coopérative ou à une ferme pour laquelle il devait travailler. À titre privé, les familles avaient le droit de cultiver des petits jardins et de garder quelques animaux de basse-cour. L’élevage familial était toutefois considéré par l’administration communiste comme le maintien d’une économie capitaliste au sein de la population prolétaire paysanne. 

Document 2. Encourager l’élevage dans le Vietnam communiste

Affiche

Quế Bình (1978).

Affiche

Thái Sơn (1979).

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Trần Lâm (1980).

Au Sud, les grandes exploitations terriennes se sont maintenues tout au long de la guerre, avec le soutien d’un gouvernement composé de grands propriétaires malgré des réformes foncières imposées par les États-Unis. Lors de la réunification du pays en 1976, le système agricole collectiviste s’est généralisé. Les tentatives de collectivisation au Sud ont néanmoins abouti à des émeutes paysannes (1978-1979) et à une grave crise alimentaire dans un contexte de conflit larvé avec la Chine. Le système collectiviste était en grande difficulté et a commencé à contractualiser avec la force de travail paysanne.

1.2. 1980-2000 : l’ère de l’économie paysanne

L’avènement des contrats entre paysans et coopératives ouvre la voie à une privatisation progressive de l’économie agricole. Ces contrats sont entérinés par le Doi Moi,  « grande réforme du renouveau », qui signe le début de la conversion à l’économie de marché en 1986. En 1993, l’État refonde le droit foncier agricole en donnant des droits d’usage à la petite agriculture familiale. Chaque paysan est autorisé à conduire ses cultures et ses élevages selon ses propres pratiques et objectifs dans le cadre d’un marché agricole privatisé. Les paysans ont un peu moins d’un demi-hectare de terres pour cultiver quelques ares de riz, maïs, manioc et de légumes. Les données agricoles montrent alors une forte hausse des productions agricoles qui elles-mêmes supportent une augmentation des productions animales.

Document 3. Augmentation des productions agricoles et des produits alimentaires d'origine animale
 

FAOStat — productions agricoles et calories animales

 

Au recensement agricole de 1994, trois ménages ruraux sur quatre avaient une petite activité d’élevage. Les résidus de cultures, le son de riz et quelques plantes aquatiques étaient valorisés pour nourrir ce bétail de basse-cour. L’élevage représentait moins de 20 % des revenus d’un ménage. La paysannerie restait la principale force de production. Les exploitations porcines ayant plus de dix porcs à l’engrais ne représentent même pas 1 % de la production.

La géographie de l’élevage reposait sur une complémentarité entre des exploitations de naisseurs dans les régions agricoles éloignées (delta et montagne) et des exploitations spécialisées dans l’embouche à proximité des grands marchés urbains comme Hanoï et Hô Chi Minh-Ville. Les villes étaient entourées de petits abattoirs opérant au plus près des marchés quotidiens pour y livrer une viande fraîche. L’alliance entre petits producteurs et petits transformateurs arrivait à alimenter les marchés (Schaeffer, 1995).

Document 3. Marché de canards dans la région du Mékong en 1995

marché canards vietnam

Cliché : T. De Reboul, 1995, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

1.3. 2000-2020 : l’accélération de l’industrialisation de l’élevage

Au tournant des années 2000, des agro-industries, le plus souvent étrangères, spécialisées dans la transformation de matière première en aliment pour bétail, sont autorisées à construire leurs usines à proximité des ports comme Haïphong, Hô-Chi-Minh-Ville et plus tardivement Vung Tau. Les plus grandes de ces compagnies sont les entreprises CP (Thaïlande), Proconco (France), Cargill (USA) et New Hope (Chine) qui totalisent plus de la moitié du marché de l’aliment pour bétail. Elles importent principalement du maïs et soja d’Amérique du Sud et des États-Unis et collectent le son de riz et la production locale de maïs auprès des producteurs et minoteries locales. Ces entreprises ont maillé le territoire avec des grossistes et détaillants diffusant à des prix raisonnables des rations alimentaires prototypées pour des élevages spécialisés.

Document 4. L’essor des aliments industriels pour le bétail

Jean-Daniel Cesaro — usines d'aliments carte

Usines d’aliment pour bétail et distances moyennes par district à une usine

Feedling 2015 — importations d'aliments pour animaux

Évolution des importations de matières premières agricoles pour les rations animales

coupure de presse

Article de presse sur la baisse de la TVA pour les ingrédients en alimentation animale (Vietnam News, 2014)

Dès le début des années 2000, le gouvernement cherche à promouvoir l’industrialisation de l’élevage malgré une paysannerie très active dans ce domaine. L’objectif stratégique est de gagner en efficacité pour baisser les coûts de production. Le Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural (MARD) fait la promotion de nouveaux modèles de production. Pour la petite paysannerie, le modèle intégré « étang, verger, élevage » (VAC) est ainsi promu lors de la réforme foncière de 2003. Ce modèle agro-écologique repose sur l’association dans une même exploitation agricole de trois ateliers s’autoalimentant aux travers de flux de matières : résidus agricoles pour les porcs, matière organique pour les poissons, fertilisation des jardins avec l’eau des étangs. Toutefois, ces systèmes utilisent des intrants industriels pour nourrir porcs et poissons (Tanguay et De Koninck, 2014).

Document 5. Le modèle intégré « étang, verger, élevage » (VAC)
Jean-Daniel Cesaro — VAC système intégré étang verger élevage

Jean-Daniel Cesaro — VAC système intégré étang verger élevage

Petit VAC : bassin piscicole, atelier avec une dizaine de porcs à l’engrais et matériel de pisciculture, rizières en arrières plan. Cliché : Jean-Daniel Cesaro.

Jean-Daniel Cesaro — VAC système intégré étang verger élevage

Un grand VAC en construction : construction d’un bassin de pisciculture avec atelier porcin et arboriculture sur une bute surélevée. Cliché : Jean-Daniel Cesaro.

Pour les investisseurs privés, l’État met en place une catégorie d’exploitation agricole dite « commerciale », avec des avantages fonciers et des subventions agricoles, grâce à l’adoption en 2008 de la « stratégie de l’élevage à l’horizon 2020 ». Ces fermes commerciales prennent leur essor avec la réforme foncière de 2013. Selon le recensement de 2016, ces nouvelles fermes représentent moins d’1 % des exploitations agricoles mais concentrent plus de la moitié des productions porcines, avicoles et laitières. En 2016, un tiers des ménages ruraux continue à pratiquer une activité d’élevage. En l’espace d’une dizaine d’années, les exploitations avec des porcs sont passées de près de 8 millions en 1994 à moins de 2,5 millions en 2016.

Les productions animales sont ainsi passées d’un système agricole paysan, principalement familial et diversifié, à un système entrepreneurial, industrialisé et spécialisé.

 
Document 6. Une ferme commerciale d'élevage porcin

Jean-Daniel Cesaro — ferme commerciale au vietnam

Ferme commerciale industrielle porcine au milieu de champs de riz en périphérie de Hanoï. Cliché JDC.

Jean-Daniel Cesaro — ferme commerciale au vietnam

Bâtiment d’élevage de la ferme commerciale : partie des truies avec les cages de mise bas. Cliché JDC.

Jean-Daniel Cesaro — ferme commerciale au vietnam

Bâtiment d’élevage de la ferme commerciale : partie de l’engraissage des porcs en fonction de leurs âges avec lumière, eau et ventilation. Cliché JDC.

Jean-Daniel Cesaro — ferme commerciale au vietnam

Matériel : aliment industriel prêt à l’emploi pour porc à l’engrais (marque CP) ;  le matériel est founi par l’industriel. Cliché JDC.

Document 7. Évolution du nombre d’exploitations et de la répartition du cheptel selon la concentration animale par exploitation entre 2001 et 2011
RAR — élevage porcin
Document 8. Concentration des exploitations porcines entre 2001 et 2011
RAR — élevage porcin
Document 9. Augmentation du nombre de fermes d’élevage entre 2011 et 2015

Jean-Daniel Cesaro — diminution du nombre de fermes d'élevage

Document 10. Essor de l’usage de l’aliment pour élevage et augmentation du poids moyen à l’abattage des animaux depuis 1961

USDA — élevage porcin vietnam

FAOstat— poids des animaux à l'abattage

2. La relocalisation des activités d’élevage : vers un nouveau régionalisme

Cette transformation rapide des systèmes de productions animales a des répercussions sur l’organisation spatiale du secteur et les liens traditionnels qu’entretenaient l’agriculture et l’élevage à l’échelle des territoires.

2.1. L’éclatement des ceintures vertes autour des agglomérations

En comparant les cartes des productions animales issues des données des recensements agricoles de 2001 et 2011, une « désurbanisation » de la production s’observe. Les exploitations intensives s’éloignent des villes pour se concentrer dans des régions agricoles périphériques. Cette grande tendance est à relier d’abord avec l’urbanisation. En effet, l’artificialisation du foncier agricole autour des métropoles et le faible intérêt économique des petites exploitations par rapport à d’autres activités comme l’industrie ou les services favorisent l’arrêt des activités d’élevage dans les régions périurbaines. Certains paysans avec plus de ressources optent pour un déménagement vers des régions agricoles moins menacées par la pression urbaine. Cette dynamique s’inscrit aussi dans une politique d’État qui vise à sortir les ateliers d’élevage des zones résidentielles pour des raisons environnementales et sanitaires.

Document 11. Localisation des densités porcines autour de Hanoï en 2001 et 2011

Jean-Daniel Cesaro —densité de porcs autour des agglomérations

 

Les ceintures maraîchères périurbaines se retrouvent déstabilisées par cette désurbanisation de l’élevage car elles profitaient des apports de matières organiques des ateliers d’élevage. Ces systèmes maraîchers hautement intensifs réalisent sur une même parcelle jusqu’à trois cycles de production. Leurs besoins en fertilisant sont énormes. Face à la diminution des effluents d’élevage, ces systèmes maraîchers sont en compétition pour accéder aux matières organiques et se tournent vers les engrais de synthèse au détriment de la qualité des sols (Sautier et Moustier, 2014).

Les conséquences de cette disparition des élevages périurbains se font sentir également en ville, notamment dans la gestion des déchets alimentaires. Certains éleveurs périurbains ont développé leurs activités en collectant en ville les restes de repas et les rebuts de cuisine. Ces déchets sont ensuite intégrés dans les rations animales notamment des porcs, des poulets et des poissons. Cette filière informelle de recyclage représente encore une solution importante pour le traitement des déchets même si les éleveurs-recycleurs ne peuvent absorber l'augmentation rapide des déchets alimentaires en ville (Cesaro, 2019).

Document 12. Filière de traitement des déchets alimentaires d’Hanoï par des éleveurs périurbains
Jean-Daniel Cesaro — filière recyclage économie circulaire déchets alimentaires
 

2.2. L’aménagement de l’élevage intensif : zoner pour mieux contrôler

Parallèlement à la désurbanisation de l’élevage, les statistiques montrent une augmentation des concentrations animales dans des régions agricoles périphériques. Ces nouvelles régions d’élevage s’observent de façon plus nette dans le Sud du pays que dans le Nord car la paysannerie y est encore nettement plus dense pour des raisons historiques. Les provinces situées entre 50 et 100 kilomètres de Hô Chi Minh-Ville ont vu leurs densités d’élevages porcins et avicoles fortement augmenter. L’État, en partenariat avec la Banque Mondiale, a mis en place des zones de développement de l’élevage (ZDE) (Dinh Tung Xuan, 2018). Ces ZDE sont administrées au niveau des districts qui doivent rendre compte au niveau provincial du nombre d’installations de nouvelles exploitations et des investissements réalisés (construction de routes et électrification). Avec la loi foncière de 2013, des terres ont été dédiées aux fermes commerciales. Afin de sécuriser les investissements privés, l’État a organisé un encadrement du foncier agricole dans certaines zones pour faciliter la construction d’exploitations intensives (Cesaro, 2016).

Document 13. Part des élevages porcin industrialisés par district entre 2001 et 2011

Jean-Daniel Cesaro — part des systèmes intensifs hors sol

Document 14. Le directeur du département agricole du district de Thong Nhat présente les Zones de développement de l’élevage

Jean-Daniel Cesaro — zones de développement de l'élevage

Cliché : Jean-Daniel Cesaro.

 

Les Zones de développement de l’élevage accueillent en priorité les fermes commerciales mais aussi les exploitations entrepreneuriales et les coopératives. Selon les profils agro-écologiques des régions, les fermes commerciales développent une activité d’élevage avec des cultures pérennes (café, cacao, fruits tropicaux), de la pisciculture ou des cultures annuelles (riz, maïs, manioc). Cependant, les superficies de ces fermes sont restreintes et les concentrations animales dépassent les règles de soutenabilité environnementale (Cesaro et al., 2018). En l’absence de contrôle, ces fermes déversent les effluents directement dans le milieu environnant. Des stations de biogaz, privées, sont utilisées pour produire de l’électricité mais ces systèmes sont souvent défectueux.

Document 15. Zones de développement de l’élevage : un exemple
Jean-Daniel Cesaro — zones de développement de l'élevage

↑ Les zones de développement de l’élevage dans le district de Thong Nhat à 100 kilomètres à l’est de Hô Chi Minh-Ville.

Jean-Daniel Cesaro — articficialisation

Évolution des bâtiments entre une zone d’élevage avant et après la création de la zone d’élevage en 2008.

 

Pour gérer cette grande concentration d’effluents, les fermes commerciales font appel à des négociants spécialisés dans la collecte des matières organiques d’origine animale. Ces collecteurs récupèrent des sacs d’excréments et les transfèrent au niveau des routes. Ils sont alors entreposés en attendant de potentiels acheteurs. La demande en fertilisants est telle que des transporteurs viennent charger des camions en sacs de lisier pour les revendre à des paysans vivant dans des régions d’altitude. Une filière informelle distribue les sacs en fonction de leur qualité agronomique pour la production de café, de ramboutan ou de bananes. Malgré ces transferts de matières organiques, certaines fermes trop éloignées du réseau routier ne sont pas desservies par les collecteurs. Des mesures de la qualité de l’eau sont effectuées et montrent des taux inappropriés de nitrates, une contamination bactériologique élevée de l’eau. La pollution atteint localement des niveaux à risque pour les populations de la province de Hô Chi Minh-Ville en aval  (Dinh Tung Xuan, 2017).

Document 16. Exemple d’une filière d’élevage industriel dans la région Sud-Est en périphérie d’Hô Chi Minh-Ville

Jean-Daniel Cesaro — système d'élevage porcin filière

 

Parmi les plus grands investissements dans l’industrialisation de l’élevage, le cas de la filière laitière est particulièrement intéressant par la radicalité du processus de transformation. La production laitière était, jusque dans les années 2010, cantonnée à 150 000 vaches laitières dans une dizaine de milliers d’exploitations principalement concentrées autour d’Hô Chi Minh-Ville et dans des petits bassins de production restreints au nord. La production d’environ 338 000 tonnes de lait couvrait à peine un quart des besoins du pays. En 2018, le cheptel était estimé à 322 000 têtes pour une production avoisinant 960 000 tonnes. Le pays couvre désormais près des deux tiers de sa demande intérieure. Cette spectaculaire montée en production et en productivité est principalement liée à la multiplication des méga-fermes laitières (Duteurtre et al., 2015 ; 2019).

Document 17. Vaches laitières dans les exploitations familiales et dans les méga-fermes

Jean-Daniel Cesaro — part des vaches laitières dans les exploitations familiales et industrielles

 

L’État avait tenté dans les années 1990-2000 de créer des bassins laitiers fondés sur une agriculture familiale en lien avec des entreprises laitières nationales et internationales. Les résultats techniques et économiques étaient limités. Le morcellement foncier et le manque de crédit empêchaient une forte croissance de ce secteur économique qui aurait permis de réduire les importations.

 
Encadré 2. Qu’est-ce qu’une méga-ferme ?

Il n’existe pas de définition internationale précise pour circonscrire le concept de « méga-fermes », cependant il recouvre une réalité spécifique dans le secteur agricole mondialisé. Ce sont des unités de production concentrant plusieurs dizaines, voire centaines, de milliers d’animaux sur un même site. La construction et le fonctionnement de ce genre d’exploitation nécessitent des capitaux financiers importants, souvent liés à des groupements d’investisseurs via des banques privées. Ces fermes sont pilotées par des ingénieurs et des techniciens via des hautes technologies : suivi individualisé des animaux par puce ou collier, présence de robotique et d’intelligence artificielle pour la traite, la fourniture d’aliment, la gestion du climat dans les ateliers (température, humidité).


 

À partir de 2007 et jusqu’en 2013, sous l’influence de l’État, la compagnie Vinamilk, leader national dans le secteur laitier, a développé 5 fermes de plus d’un millier de vaches. En 2013-2014, une compagnie concurrente, TH Milk, a mis en fonctionnement l’une des plus grandes fermes laitières au monde avec plus de 45 000 vaches. Cette ferme est le résultat d’un partenariat public-privé entre le Vietnam et Israël. L’État vietnamien a octroyé un bail foncier à la compagnie TH sur une ancienne ferme d’État. La compagnie israélienne AfiMilk a fourni les technologies et l’accompagnement. Face à son compétiteur, Vinamilk a développé en 2015 et 2018 trois nouvelles méga-fermes pour un total de 12 000 vaches laitières ((Voir le site de Vinamilk : https://www.vinamilk.com.vn/.)). Le mécanisme de création de ces géants réside avant tout dans la mobilisation par le secteur privé d’un foncier d’État.

Document 18. Les méga-fermes laitières

Jean-Daniel Cesaro — intérieur TH Milk méga ferme laitière

Une étable de TH Milk au lancement de la ferme.

Jean-Daniel Cesaro —méga ferme laitière plan de l'exploitation

Le plan type d’une ferme AfiMilk. Voir l'image en très grand pour lire la légende.

Jean-Daniel Cesaro — vue aérienne ferme laitière géante

Les méga-fermes de TH Milk vues de l’espace, avec zoom sur une ferme de plus de 10 000 vaches laitières. Coordonnées 19°24'01.5"N 105°28'31.8"E.

Ces méga-fermes existent aussi dans les autres secteurs comme l’aviculture (poulet d’un jour, poule pondeuse) et l’élevage porcin, notamment dans la multiplication génétique au sein des « fermes nucléaires » (nucleus farms). Celles-ci sont détenues principalement par les grandes entreprises d’aliments pour animaux (CP, Deus, Cargill, New Hope) qui diffusent, auprès des fermes commerciales, une génétique animale améliorée répondant à des rations alimentaires dont les formules sont la propriété des géants de l’alimentation.

Le grand public vietnamien peut assez facilement visiter certaines parties des installations. Ces méga-fermes ont aussi vocation à être des parcs d’attraction et de villégiature. L’État a mis à disposition les chaînes de télévision nationale pour médiatiser cette « modernisation de l’élevage » et vanter la qualité sanitaire des produits issus des méga-fermes. L’État les utilise comme une représentation physique d’une projection politique de la modernité technoscientifique.

 
Encadré 3. Quelques vidéos pour saisir l’ampleur de la mise en tourisme des méga-fermes

Une vidéo promotionnelle de Vinamilk avec surtitrage en anglais (ci-dessous). On y lit que les vaches sont importées des États-Unis, d’Australie et de Nouvelle-Zélande, sans hormones de croissance et disposant d’informations génétiques sur trois générations. Vues de l’ensemble de l’exploitation par drone, et du resort touristique, à 1’24.

 

D’autres liens :


 

3. La difficile équation territoriale de la durabilité en élevage

La trajectoire d’industrialisation de l’élevage au Vietnam met en tension les territoires ruraux car l’agriculture paysanne est fortement remise en cause.

3.1. L’inconnue sociale et environnementale

L’émergence des fermes commerciales et des méga-fermes génère une certaine crainte au sein de la société rurale vietnamienne.  D’abord, dans de nombreux cas, l’apparition de ces exploitations intensives se fait dans des contextes souvent litigieux entre petits exploitants, autorités locales et investisseurs privés (Gironde, 2008).  Les investisseurs privés sont rarement originaires des villages environnant l’opération. De plus, la redistribution des titres fonciers par l’administration avant la définition des zones d’élevage s’apparente parfois à un délit d’initié. Construire des fermes d’élevage permet d’artificialiser les sols sans transformer le statut juridique de la terre agricole. C’est un avantage pour ensuite faire passer la ferme en terrain résidentiel.

La principale tension observée entre exploitations intensives et communautés locales porte sur les conséquences environnementales de l’élevage intensif. Le Vietnam n’a pas de législation restrictive ni de contrôle réellement coercitif. Avant l’industrialisation, les villageois étaient tous éleveurs et étaient habitués à gérer des conflits de voisinage. Cette façon de gérer les conflits n’a plus lieu d’être entre des éleveurs professionnels et des ruraux.

 
Encadré 4. Les conflits autour des méga-fermes

Malgré l'autoritarisme du régime, la presse locale se fait parfois l'échos des cas de conflits avérés entre population paysanne et grandes fermes. À chaque fois, la population se plaignait des rejets, d’une pollution de l’eau et de l’air ainsi que d’un manque de traitement des déchets. Les manifestations locales au Vietnam sont rares car le parti communiste limite cette forme d’expression. Cependant, parfois, le conflit est tel que la population ose s’exprimer avec le soutien, direct ou indirect, visible ou invisible, d’associations ou même des comités de populations. En 2013, une ferme de 30 000 porcs dans le centre du pays fait l’objet d’un mécontentement croissant des villageois. Les installations sont vétustes et la ferme se situe à proximité de la seule réserve d’eau du village. Lors d’une manifestation, les villageois vont jusqu’à s’introduire dans l’exploitation pour relâcher les porcs. En 2014, dans un village à cinquante kilomètres de Hanoï, des villageois forment un blocus à l’entrée d’une méga-ferme pour interdire l’entrée de l’aliment industriel. La police est envoyée pour réprimer la manifestation. Des actions collectives de ce type sont nombreuses et démontrent l’écart entre les populations locales et le processus d’industrialisation.

Quelques exemples de documents :

→ Sur la gestion des conflits locaux par les autorités vietnamiennes, lire aussi : Yves Duchère, « La République Socialiste du Vietnam est-elle autoritaire ? », Géoconfluences, 2017.

 
Document 19. Densité de population, densité d’élevage porcin, et concentration de fumiers par hectare


Jean-Daniel Cesaro — densité population vietnam + élevage porcin + pollution des sols

 
 

3.2. La nouvelle loi sur l’élevage : pour une alliance entre méga-ferme et agriculture familiale et le développement d’un marketing territorial des productions animales

Face à la multiplication des conflits en milieu rural, les controverses scientifiques sur la radicalité du processus d’industrialisation ont fait ressortir un nouveau discours de l’État. Lors de la loi sur l’élevage de 2018, l’État a pris l’engagement de mettre en œuvre une politique de reconnaissance des exploitations familiales et même d’obliger les entreprises à développer des alliances entre méga-fermes et petites exploitations. Cette loi a pris effet au 1er janvier 2020 et pose une nouvelle ambition dans la protection de l’agriculture et de la ruralité vietnamienne face une économie agro-industrielle de plus en plus dominante ((Vietnam National Assembly passes the Animal Husbandry Law (rapport US Department of Agriculture, 2019).)).

La loi reconnaît le besoin de protéger les races locales, de développer des produits avec des indications géographiques (bœufs du Ha Giang, porcs noirs, fromage de Moc Chau), de défendre les cultures culinaires Thaï et H’Mong, de développer des gammes biologiques. Il y a une volonté de diversifier les gammes de produits et de mieux les ancrer dans les territoires afin d’anticiper des mutations en termes d’emplois agricoles qui ne répondent pas à des exigences de productivité mais de qualité.

3.3. Augmentation du risque épidémiologique et sanitaire : un contexte favorable pour l’industrie ? 

Au-delà des aspects de valorisation territoriale et de protection de l’emploi agricole, le secteur de l’élevage et son industrie doivent faire face à deux grands risques systémiques : le risque épidémiologique et le risque sanitaire.

Le risque épidémiologique est déjà très élevé dans la région. La grippe aviaire (H5N1) en 2008 a fortement frappé la production, impliquant dans certaines régions une baisse de moitié du cheptel de volailles. Le nouveau virus emblématique est la peste porcine africaine, arrivée de Chine en 2019. Le pays a été contraint d’abattre systématiquement près de 6 millions de têtes sur une année soit 10 % de la production totale.

Ces maladies font souvent l’objet d’une politisation par les institutions étatiques au profit des élevages industriels qui offriraient plus de garanties en termes de « biosécurité ». Or les grandes fermes sont tout autant touchées par ces épidémies extrêmement contagieuses. La quête génétique de la productivité va de pair avec un affaiblissement immunitaire des animaux (FAO, 2019).

Document 20. Diffusion de la « peste porcine africaine » jusqu’en octobre 2019

FAO — peste porcine

Source : FAO, octobre 2019.

 

Pour encadrer les risques liés à la sécurité sanitaire des aliments, des procédures de suivi et évaluation des productions agro-industrielles sont mise en place. Les normes GobalGAP, VietGAP ou l’ISO 22000, sont inscrites sur l’emballage des produits pour permettre aux consommateurs d’acheter des produits dits sûrs. Ces produits peuvent ainsi être vendus en supermarchés ou même exportés à l’étranger. Toutefois, seules les grandes industries ou les fermes commerciales sous contrat industriel sont capables d’investir dans ces certifications et ont donc un accès exclusif au supermarché (Hansen et al., 2020). Les autres productions non certifiées issues des élevages familiaux continuent d’être commercialisées sur les marchés du quotidien (Pulliat, 2012). La multiplication des crises liées à l’industrialisation de l’élevage semble paradoxalement conforter aux yeux de l’État la position des industriels, comme les garants de la sécurité, contre celle de l’artisanat et du modèle paysan.

Conclusion

La mutation du secteur de l’élevage au Vietnam s’inscrit dans une transformation économique et démographique nationale. Le secteur agricole emploie, au moins partiellement à côté d’une autre activité, un grand nombre de Vietnamiens mais les marges sont moins intéressantes que dans d’autres secteurs. Le nombre d’agriculteurs décroît. Dans le secteur de l’élevage, la compétition entre l’élevage familial et l’élevage industriel est tellement radicale qu’elle contraint de nombreux paysans à abandonner et à se tourner vers d’autres activités. L’industrialisation de l’élevage, autour d’un complexe État – firmes industrielles – investisseurs privés, est en soi une opportunité pour les consommateurs, mais elle a créé un schisme important au sein du monde rural et sa croissance rapide présente des risques sociaux, sanitaires et environnementaux.

→ Pour une étude à l’échelle de l’Asie du Sud-Est, lire (du même auteur) : « Transformation des agricultures en Asie du Sud-Est : la paysannerie face aux défis de la mondialisation »

 

Bibliographie

 

 

Jean-Daniel CESARO
Géographe, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD)

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Jean-Daniel Cesaro, « L’industrialisation de l’élevage au Vietnam, entre marginalisation et spécialisation de la paysannerie », Géoconfluences, octobre 2020.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/asie-du-sud-est/articles-scientifiques/elevage-vietnam

 

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