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États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises

La crise de la démocratie municipale ? Le cas de Chicago

Publié le 04/12/2015
Auteur(s) : Thomas Le Cour Grandmaison, Master de géographie, ENS de Lyon, Université de Lyon, UMR 5600 Environnement Ville Société

« C’est pourtant dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l’usage paisible et l’habituent à s’en servir. Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, elle n’a pas l’esprit de la liberté » [1]. Lorsqu’Alexis de Tocqueville analyse avec minutie la démocratie américaine, il insiste sur l’échelon municipal, garant des libertés, vecteur de vitalité démocratique et gage de puissance et de stabilité politiques aux États-Unis.
L’échelon local a une importance déterminante aux États-Unis ; il est celui où se territorialise l’action publique (Gibbins, 2001). La municipalité est l’échelon qui affecte le plus la vie quotidienne des habitants, en raison de ses larges prérogatives dans les domaines des services urbains comme la police, les pompiers, les ordures, l’eau ou encore les transports. Cette proximité du gouvernement urbain avec ses administrés serait ainsi devenue un « synonyme de légitimité » (Lefebvre, 2004), dans le cadre d’une « démocratie de contact » par opposition à la politique lointaine de Washington D.C., la capitale politique du pays et siège des institutions fédérales exécutives et législatives (Jamin, 2009). L’échelon infra-urbain du quartier ou des circonscriptions locales (wards à Chicago) s’affirme comme l’unité de base de la relation entre l’individu et la ville, et le support spatial et social du développement d’une forme de citoyenneté urbaine très territorialisée (Billard, 1999). À Chicago, depuis la création de la ville, le maire et les élus locaux, les aldermen, occupent une position clef dans cette démocratie locale, comme « niveau-relais », qui permet une prise en compte efficace des exigences de la population, dans une logique de proximité politique, mais aussi « lieu privilégié du vivre-ensemble » (Lévy, 1994).
Les structures territoriales et politiques à l’échelle locale se caractérisent avant tout par leur grande diversité, dans un pays qui compte près de 90 000 gouvernements [2], parmi lesquels 19 492 municipalités (Marschall et al., 2011). Cette hétérogénéité se retrouve en matière de représentation municipale : si le système de représentation par circonscription s’applique dans la majorité des gouvernements urbains, les wards de Chicago constituent une exception par leur nombre (50) (Hulbert, 2007). Aux États-Unis, seule New York, trois fois plus peuplée, en compte davantage (55).

La représentation politique dans les grandes villes américaines
 
Ville Population Nombre de représentants Nombre d'habitants représentés par élu
New York 8 200 000 51 159 000
Los Angeles 3 800 000 15 253 000
Chicago 2 700 000 50 54 000
Houston 2 100 000 14 150 000
Philadelphie 1 500 000 17 88 000
Phoenix 1 400 000 8 175 000
San Antonio 1 300 000 10 130 000
San Diego 1 300 000 8 162 000
Dallas 1 200 000 14 86 000

Sources : U.S. Census Bureau, 2010 ; François Hulbert (2007)

 

Les choix d’organisation territoriale de la municipalité de Chicago témoignent de l'attention portée à une représentation politique garantissant une égalité politique entre les citoyens et une existence politique aux minorités ethniques. Il ne s’agit que de la transposition à l’échelle locale du cadre juridique imposé par la Cour Suprême. À partir des années 1960, cette dernière décide d’intervenir dans les élections locales : elle fixe de nouvelles modalités pour lutter contre les inégalités face au vote, et pour parvenir à une représentation « juste et équitable » [3]. Plusieurs décisions encadrent encore aujourd'hui le système de représentation politique de Chicago. À commencer par le principe « one man one vote », qui date de l’arrêt Baker v. Carr de 1962. Considéré comme le principe premier de la représentation aux États-Unis (Altman, 1998), il assure l’égalité démographique entre les districts électoraux délimités à l’occasion des redécoupages décennaux. Chicago ayant une population de 2 695 598 habitants au recensement de 2010, chacun des wards doit contenir selon la loi 53 912 habitants.
En 1965, le Président Johnson signe le Voting Rights Act, perçu comme une « révolution », qui met en place des outils visant à assurer la représentation politique des minorités (Baker, 1966). Le postulat est le suivant : l’avènement d’élus des minorités dans les grandes villes américaines passe par l’émergence d’un territoire ethnique, appelé circonscription « majority-minority » ; il s’agit de permettre à une minorité ethnique d’être majoritaire sur un territoire donné (Pouzoulet, 1993). L’enjeu est particulièrement important dans une grande municipalité comme Chicago, qui compte, en 2010, 32,4 % de Noirs, 31,7 % de Blancs non-Hispaniques, 28,9 % d’Hispaniques et 5,4 % d’Asiatiques-Américains. Le redécoupage décennal (le redistricting) confère ainsi au territoire une importance décisive, faisant des circonscriptions le socle de la légitimité et de la visibilité politique des minorités ethniques, et cessant par là même de considérer la ségrégation spatiale comme un élément négatif, pour en faire un support de la participation politique. Pour Cynthia Ghorra-Gobin (1997), c’est même une « démocratie des droits de minorités enracinés dans un territoire ». Depuis 1982, toutes les municipalités sont soumises à ce redistricting racial et démographique [4]. La recherche de l’égalité politique et électorale est donc au cœur des préoccupations fédérales et municipales. Pourtant, aujourd’hui encore, de profondes inégalités sociales, économiques, spatiales, ethniques, s’expriment à toutes les étapes du processus électoral qui a lieu tous les quatre ans. Les dernières élections municipales, qui se sont déroulées entre février et avril 2015, ne dérogent pas à la règle. Dans un contexte d’émergence d’une « géographie de la démocratie » (Bussi, 2007), le ward s’impose comme un objet géographique légitime pour interroger la puissance et la vitalité de la démocratie locale américaine.
Cet article entend analyser la crise du processus électoral municipal et de la représentation politique à l’échelle locale d’une ville nord-américaine, à travers les différentes étapes du processus électoral : l'inscription sur les listes électorales, la participation au scrutin puis le vote.

 

1. Le groupe ethnique, premier déterminant de l’inégale inscription sur les listes électorales

Les conditions à remplir pour voter à Chicago, déterminées par les lois fédérales et complétées par l’Election Code de l’Illinois, sont classiques : il faut être citoyen américain, âgé de plus de 18 ans et être résident local depuis plus de 30 jours au moment du scrutin. Un peu plus d’1,4 million habitants sont inscrits sur les listes électorales, soit 68,6 % de la population en âge de voter, ou 52,7 % de la population totale, un chiffre légèrement inférieur à la moyenne américaine [5]. Entre 2011 et 2015, pour la première fois depuis des décennies, un peu plus de 15 000 personnes ont rejoint le corps électoral, conséquence en partie d’un déclin démographique enrayé.

Selon le ward, le taux d’inscription sur les listes électorales s’étire de 33 à 74,6 % de la population totale. Les écarts dans les pyramides des âges constituent une première explication [6], en particulier la proportion de mineurs. Deuxièmement, les wards qui affichent les taux d’inscription les plus élevés se démarquent par leur stabilité démographique, et leur remarquable « inertie » résidentielle (Pan Ké Shon, 2004). Néanmoins, ces facteurs démographiques et résidentiels ne suffisent pas à expliquer cette géographie à eux seuls, et jouent un rôle moindre que le facteur ethnique.

Le taux d’inscription sur les listes électorales en fonction du groupe ethnique

Le taux d'inscription sur les listes électorales et les Hispaniques

Le graphique montre que plus la population hispanique est importante dans un ward, plus le taux d’inscription dans celle-ci est faible.

Un important clivage ethnique apparaît à Chicago. Parmi les 15 wards aux taux d’inscription sur les listes électorales les plus élevés, 12 sont à majorité noire, principalement dans le sud de la ville, tandis que les 11 wards aux plus faibles taux d’inscription électorale sont tous à majorité hispanique, dans le West Side et le Northwest Side. Plus la population hispanique est importante dans une circonscription, plus le taux d’inscription dans celle-ci est faible [7].
Deux éléments, démographiques et administratifs, expliquent la faible participation politique des Hispaniques. Leur présence importante à Chicago (29 % de la population) est le fruit d’une immigration relativement récente et continue : beaucoup ne possèdent pas la nationalité américaine, indispensable pour voter, et l’âge moyen dans les wards hispaniques est en-deçà de la moyenne municipale, deux caractéristiques également observables au niveau fédéral (Vagnoux, 2013). L’exclusion des Hispaniques du jeu démocratique est à relativiser. La candidature de Jesús « Chuy » García à l’élection municipale de 2015 a accéléré le rattrapage dans les circonscriptions de l’ouest de la ville. Le taux d’inscription sur les listes électorales a ainsi bondi de 5 à 9 points depuis 2011 dans les 14e, 12e et 22e wards, ce qui a aidé le candidat hispanique à accéder au second tour face à Rahm Emanuel, le maire sortant réélu.
Les chiffres élevés d’inscription de la communauté noire reposent sur des facteurs politiques et historiques propres à la ville. La première renvoie à l’histoire des mouvements civiques, très puissants à Chicago, ainsi qu’à l’élection municipale historique de 1983, lorsque le démocrate Harold Washington devint le premier maire noir d’une grande ville américaine. À enjeux historiques, mobilisation historique : plus de 100 000 électeurs noirs s’inscrivent alors pour la première fois sur les listes électorales, et le taux de participation (82 %) atteint un record. Harold Washington l’emporte avec 51,8 % des voix, en réunissant 84,7% du vote africain-américain. Cette élection représente un moment décisif pour la mobilisation de la communauté africaine-américaine, dont les électeurs actuels sont les héritiers directs. La deuxième cause est d’ordre purement politique : le Parti démocrate, avec ses déclinaisons locales, est particulièrement implanté dans les quartiers populaires et noirs du sud de la ville, notamment depuis 1983, et joue un rôle important pour l’inscription de la population sur les listes.

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2. Participation ou abstention : enjeux politiques et fractures sociales, économiques et ethniques

2. 1. Une participation qui dépend du type d’élection

L’analyse des derniers scrutins à Chicago (2004-2015) [8] laisse clairement apparaître une hiérarchie des scrutins, avec trois niveaux de participation électorale relativement stables, en fonction des élections  [9].

C’est l’élection présidentielle qui mobilise le plus, avec une participation qui atteint les 75 %. Les enjeux régaliens tels que la sécurité et la fiscalité, l’hypermédiatisation et la personnification du scrutin peuvent expliquer cet engouement pour les présidentielles. Comme l’explique déjà Alexis de Tocqueville en 1835, « le choix du président n’importe que modérément à chaque citoyen, mais il importe à tous les citoyens », donnant à l’élection présidentielle « un grand caractère d’importance » (ibid., p. 208). Ce qui amène à nuancer l’idée selon laquelle les élections locales attirent davantage les électeurs, qui feraient confiance à leurs élus de proximité par opposition aux lointains élus de Washington (Jamin, 2009 ; Bussi, Badariotti, 2004).
En effet, la participation à Chicago augmente avec la distance : plus l’élection concerne un échelon politique élevé, plus la participation est forte. C’est ainsi que l’élection de mi-mandat, qui concerne les représentants nationaux et les autorités fédérées, se situe à un niveau intermédiaire, autour de 50 %, et les élections municipales, à un niveau inférieur, entre 30 % et 40 % sur les dix dernières années. Cette situation est loin d’être un cas isolé aux États-Unis, où la participation pour les élections municipales dans les grandes villes est même souvent bien en-deçà du cas de Chicago. Aux dernières élections municipales, la participation n’a pas dépassé 24 % à New York (en 2013), 18,6 % à Los Angeles (en 2013) ou encore 18,3 % à Philadelphie (en 2011).
 Trois niveaux de participation selon le type d’élection

Plus l’élection concerne un échelon politique élevé, plus la participation est forte.

Il y a là un paradoxe : alors que l’échelon municipal est considéré comme la base de la démocratie américaine et le reflet de sa puissance, les élections locales mobilisent peu les électeurs. Cette tendance très anglo-saxonne (Lévy, Lussault, 2013) a néanmoins son exception à Chicago. Le scrutin de 2011, qui marque un renouvellement politique important avec la retraite annoncée de Richard M. Daley, après 22 ans de mandat, en fait partie. La participation électorale a alors atteint 42 %. Les élections municipales de 2015 représentent un retour aux standards, et la participation électorale plafonne à 34 % au premier tour. C’est néanmoins une année historique : c’est la première fois qu’a lieu un deuxième tour [10], car le maire sortant, Rahm Emanuel, n'est pas parvenu à recueillir la majorité absolue au premier tour (45,6 %). Ce duel inédit entre Rahm Emanuel et Jesús « Chuy »  García a davantage mobilisé que le premier tour, avec une participation en hausse à 40,5 %.

Municipales 2015 à Chicago : le duel du second tour

Le maire de Chicago, Rahm Emanuel, élu en 2011 et réélu en 2015
Source : portrait officiel, City of Chicago

Le candidat à la mairie de Chicago, Jesús « Chuy » García, en campagne en 2015
Source : site de campagne 2015 ChicagoForChuy.com

2.2. L’abstention, reflet des inégalités sociales, économiques et culturelles

L’analyse de la participation électorale de 2002 à 2012, soit un cycle électoral complet et sans modification des limites des circonscriptions, permet d’isoler plus spécifiquement certains territoires ainsi que les variables de la participation.

Avec 38,9 % de participation moyenne sur l’ensemble des scrutins, la 22e circonscription apparaît comme le mauvais élève, près de 15 points en dessous de la moyenne municipale sur la période, et symbolise à elle seule la faible participation politique du West Side, déjà identifié comme un espace de faible inscription sur les listes électorales. Au contraire, un ward sort du lot avec une participation très nettement supérieure au reste de la ville : le 19e ward, à l’extrême sud-ouest, avec une moyenne de 74,7 %.

Cette analyse met en lumière les logiques socio-économiques qui sous-tendent les chiffres de la participation électorale, parmi lesquelles se trouvent les inégalités de revenus et de diplômes [11], miroirs de la participation électorale. Les wards qui participent le moins, comme le 22e, le 12e, le 16e, correspondent ainsi aux espaces les plus pauvres de la ville (24 000 dollars annuels environ pour les deux premiers, moins de 20 000 dollars pour le troisième). Au contraire, le 19e ward couvre une des zones les plus aisées de Chicago. Quant au nord de la ville, qui a un taux de participation également élevé, ce sont globalement des quartiers de classes moyennes, au sens économique du terme, voire aisées. La répartition spatiale des diplômés d’un bachelor [12] ou plus épouse également celle de la participation électorale. Le North Lakefront, et plus largement le tiers nord, se détachent, avec un capital scolaire bien supérieur à la moyenne, de même que l’extrême sud-ouest, véritable enclave. Les variables socio-économiques influencent directement la participation politique, et la géographie des inégalités sociales se superpose à la géographie de la crise de la représentation politique.

La participation moyenne par ward

La répartition des revenus à Chicago
Le capital scolaire, une géographie des inégalités

On observe également une érosion de la participation en fonction de l’échelle d’intervention de l’élu, y compris à l’échelle locale. En 2015, au premier tour, la participation pour l’élection du maire de Chicago est ainsi de 33,6 % ; pour les conseillers municipaux, elle est de 32,3 %. Enfin, pour le vote sur la composition des school boards, sujet ô combien sensible à Chicago après la fermeture de 50 écoles publiques en 2013, la participation est de 30,8 %. Cette érosion, bien que légère, est révélatrice du comportement des électeurs : plus l’échelle d’intervention d’un élu est importante, plus la participation est forte. Les quelques expériences de budget participatif, comme dans le 47e ward, révèlent également la difficulté de mobiliser les citoyens sur des sujets de la vie quotidienne, très concrets, parfois triviaux : seuls 4,7 % des habitants du 47e ward se sont prononcés sur l’allocation des 900 000 dollars de budget du ward dédiés à la réalisation de projets de quartiers, comme la rénovation d’un trottoir ou la généralisation de l’éclairage public. Pourtant, ces scrutins très locaux visent à dépasser les barrières démographiques et civiques, en donnant la possibilité de voter aux résidents, sans limite d’âge, sans condition de nationalité. Ces niveaux de participation dégressifs témoignent d’un désintérêt certain d’une majorité de la population pour le vote, à l’échelle locale et micro-locale.

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3. Le vote : la persistance d’un vote communautaire

Les facteurs socio-économiques et ethniques qui structurent l’inscription sur les listes électorales et la participation se retrouvent également dans le vote.

3.1. La tension entre la représentation « descriptive » et la représentation « substantive »

Aux États-Unis, il est commun de distinguer deux types de représentation : la représentation « descriptive » et la représentation « substantive ». La première renvoie à l’idée qu’un représentant doit exprimer à la fois les opinions de ses administrés, mais aussi leur ressembler, ethniquement, physiquement, socialement. La seconde au contraire exprime l’idée que les ressemblances entre l’électorat et l’élu importent moins que les opinions, les combats et le programme du représentant (Hayes, McKee, 2012). Selon la typologie développée par Olivier Ihl, qui fait référence en la matière, le « vote communautaire » répond à une logique de représentation descriptive, tandis que le « vote d’opinion » est associé à la représentation substantive (Ihl, 1996). Le vote d’opinion est un vote pour lequel l’électeur décide en fonction de son ultime « conviction », libéré des pressions collectives et communautaires, tandis que le vote communautaire est un vote où l’intérêt du groupe, où « l’appartenance » communautaire et/ou ethnique, priment sur l’individu.
À Chicago, le fort ancrage territorial des communautés ethniques, renforcé par les lois fédérales, accompagne un vote largement communautaire. Aux élections municipales de 2015, 44 circonscriptions ont élu un représentant appartenant au groupe ethnique majoritaire : les 18 wards à majorité noire sont tous représentés par un élu africain-américain, 9 des 14 wards hispaniques et 13 des 14 wards blancs sont respectivement représentés par un Hispanique et un Blanc. L’analyse du vote à Chicago amène donc à nuancer la thèse qui soutient que la démocratie occidentale produit une individualisation de l’opinion et du vote (Bussi, Badariotti, 2004). La division de l’espace politique témoigne ainsi de l’importance du fait ethnique aux États-Unis, qui se substitue souvent aux enjeux idéologiques, économiques et sociaux.
L’élection municipale de 2015 à Chicago illustre la tension entre vote communautaire et vote d’opinion. Se sont affrontés au second tour deux candidats certes démocrates, mais au positionnement politique distinct. Rahm Emanuel assume une ligne centriste, insistant avant tout sur l’attractivité économique de la ville. En décidant en 2013 la fermeture brutale de 50 écoles publiques, principalement dans les quartiers populaires du sud et de l’ouest de la ville, il s’est aliéné la frange « progressiste » du Parti démocrate, et de nombreux acteurs syndicaux. Jesús « Chuy » García, né au Mexique, a précisément fait campagne sur les inégalités et les fractures sociospatiales de Chicago, en dénonçant le « maire des 1 % », en une référence transparente au mouvement populaire Occupy Wall Street [13]. García s’est inspiré de la campagne victorieuse de Bill de Blasio à New York, en reprenant notamment le slogan « A tale of two cities » [14], « un conte de deux villes », pour mieux souligner l’opposition entre les quartiers aisés du centre et du nord de Chicago, toujours plus prospères, et les quartiers populaires du sud et de l’ouest, qui concentrent les problèmes sociaux. Mais si ces positionnements politiques influent sur le vote, y compris au sein des différentes communautés, les résultats soulignent surtout la persistance d’un vote communautaire.
L’analyse des résultats montre une forte polarisation ethnique des votes : Jesús « Chuy » García, qui a recueilli 33,5 % des voix au premier tour, obtient ses dix meilleurs résultats dans des circonscriptions à majorité hispanique. Il réalise, en toute logique, son meilleur résultat (69,7 %) dans son fief, le 22ème ward, circonscription qui compte le plus d’Hispaniques (87,1 %). La corrélation existe : plus une circonscription compte d’habitants hispaniques, plus les résultats de García sont élevés (R² = 0,77) [15]. La candidature de Willie Wilson, qui a recueilli 10,7 % des voix au premier tour, renforce la thèse d’un vote qui fait la part belle au critère ethnique. À une exception près, toutes les circonscriptions dans lesquelles le candidat noir dépasse les 10 % sont des wards à majorité africaine-américaine. La corrélation est d’ailleurs statistiquement encore plus forte (R² = 0,92). La géographie politique et électorale de Chicago est ainsi largement dominée par les enjeux ethniques, aussi bien à l’échelle locale des wards qu’à l’échelle de la ville toute entière.

3.2. Le vote communautaire, un enjeu de pouvoir

Il existe néanmoins quelques exceptions à cette logique de vote. Un jeune élu asiatique-américain incarne tout particulièrement cet effacement du critère ethnique : Ameya Pawar, élu du 47ème ward, à majorité blanche depuis 2011. Selon son équipe, le groupe ethnique de l’alderman est un débat secondaire, et la question n’a même jamais été abordée avec les habitants. En 2015, Ameya Pawar a non seulement été réélu dès le premier tour, mais il est aussi symboliquement le candidat qui a réalisé le meilleur score de tous les wards (82,8 %). Ponctuellement, la dimension ethnique recule, mais de manière trop isolée pour remettre en question la prédominance de la représentation descriptive. Ameya Pawar est ainsi davantage l’exception qui confirme la règle, plutôt que le signe annonciateur d’un bouleversement politico-ethnique.

Ameya Pawar, alderman du 47e ward

 Ameya Pawar devant son local d'alderman. Source : Chicago47.org

Dans une ville de très forte immigration comme Chicago, plus encore que le vote, c’est la vie politique toute entière qui est profondément polarisée par les enjeux ethniques. Les associations communautaires nationales et locales jouent un rôle déterminant dans l’identification identitaire commune (Célestine, 2013). Par exemple, l’ONG National Council of La Raza [16], œuvre pour la défense des intérêts des Hispaniques et contribue ainsi à leur unité politique. En effet, le groupe « Hispaniques » est un exemple révélateur car il présente une profonde hétérogénéité sociale, culturelle, politique. Pour Emmanuelle Le Texier, ce « label ethnique » repose sur l’essentialisation de populations diverses autour de trois traits communs que sont la langue espagnole, la religion catholique et l’expérience coloniale (Le Texier, 2003). Cette catégorie administrative répond avant tout au besoin d’uniformisation propre au recensement américain et à la représentation politique qui en découle, bien plus qu’à une réalité politique ou historique.
C’est cette unité, y compris de façade, qui permet de peser sur les grandes orientations politiques. Le conseil municipal de Chicago s’est aussi doté d’un groupe de pression, l’Hispanic Caucus, qui fait notamment entendre sa voix lors du très stratégique redécoupage décennal des circonscriptions, pour obtenir le plus possible de circonscriptions à majorité hispanique, au regard de la composition ethnique de la ville. Depuis le redécoupage de 2012, la nouvelle carte des wards présente 14 circonscriptions à majorité hispanique, contre 11 auparavant, pour refléter et donner une réalité politique aux évolutions démographiques des Hispaniques. Dans ce contexte, les associations de quartier sont des leviers indispensables de mobilisation des minorités à l’échelle locale, et des alliés décisifs des candidats issus des minorités. Cette polarisation ethnique de la vie politique se nourrit donc à la fois des mécanismes institutionnels d’intégration et de participation, comme le redistricting, et d’intérêts politiques et électoraux très puissants qui valorisent la représentation descriptive.

 
Conclusion

La vitalité démocratique de l’échelon local et l’enthousiasme des citoyens face à la chose publique relevés par Alexis de Tocqueville semblent, près de deux siècles plus tard, beaucoup moins perceptibles. Si l’engagement des citoyens à l’échelle locale peut prendre différentes formes, la participation électorale aux élections municipales témoigne d’un certain désintérêt pour le gouvernement local. Plus grave encore, la vie politique de Chicago reflète les profondes inégalités de la ville : selon sa position sociale et son groupe ethnique, un habitant a plus ou moins de chances d’être inscrit sur les listes électorales et de voter. S’appuyant à la fois sur des décisions juridiques, une forte territorialisation et une habile instrumentalisation politique, la polarisation ethnique de la vie politique de Chicago éclate au grand jour lors des élections, année après année, loin de l’idée erronée d’une société qui serait devenue subitement post-raciale avec de l’élection de Barack Obama en 2008 [17]. Les fractures demeurent profondes et structurent la vie politique de la troisième ville américaine, alors qu’une majorité de la population se détourne des processus électoraux traditionnels, fragilisant la démocratie locale.

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Notes

[2] Les échelons territoriaux locaux sont administrés par des gouvernements, des exécutifs locaux : l’État fédéré, le comté, la municipalité.note10

[3] « Fair and effective », arrêt Allen v. Board of Elections 393 US 544, 1969.

[4] Pour une étude exhaustive sur les lois et les arrêts de la Cour Suprême à propos du redistricting, voir l’article de Jean-François Mignot (2005).

[5] À titre de comparaison, 70,1 % de la population américaine en âge de voter était inscrite sur les listes électorales américaines en 2012 (U.S. Census Bureau) ; en France, pour la même année, 93 % de la population en âge de voter était inscrite sur les listes électorales (INSEE).

[6] Le 34e ward affiche une moyenne de 39 ans, tandis que l’âge moyen du 14e ward n’excède pas 28 ans.

[7] Le coefficient de corrélation linéaire (R) mesure à quel point deux variables sont corrélées. Compris entre 1 et –1, il correspond à une corrélation nullelorsqu'il vaut 0 , lorsqu'il s'approche de -1 ou 1,   il correspond à une corrélation parfaite positive ou négative

[8] Nous analysons trois types d’élections : les General Elections avec scrutin présidentiel, les Mid-Term General Elections avec vote pour le gouverneur de l’Illinois et les élections municipales.

[9] Nous calculons ici la participation électorale selon la méthode appliquée en France : le ratio votants sur électeurs inscrits. Aux États-Unis, la participation électorale se calcule non pas à partir des inscrits, mais des électeurs potentiels.

[10] Jusqu’en 1995, l’élection municipale était un scrutin uninominal majoritaire à un tour, dans lequel s’affrontaient les candidats qui avaient remporté les primaires partisanes. Depuis la réforme électorale de 1995, c’est un scrutin non-partisan uninominal majoritaire à deux tours ; néanmoins, lors des cinq dernières élections, Richard M. Daley puis Rahm Emanuel avaient toujours eu la majorité absolue au premier tour.

[11] Les données économiques et scolaires ne sont pas disponibles à l’échelle des wards. Les cartes présentent donc les données dans les community areas, une maille plus fine que le ward.

[12] Le bachelor est l’équivalent d’une licence en France et en Europe.

[13] Le mouvement "Occupy Wall Street", né en 2011, affirme que "la chose que nous avons tous en commun est que nous sommes les 99 % qui ne tolèreront plus la rapacité et la corruption du 1 % restant".

[14] Les candidats démocrates reprennent le titre du roman historique de Charles Dickens, publié en 1859.

[15] Le coefficient de détermination (R²) est un indicateur qui permet de juger la qualité d’une régression linéaire d'une variable Y par une variable X. D’une valeur comprise entre 0 et 1, il mesure l’adéquation entre le modèle et les données observées. Exprimé en %, il donne la part de la variabilité de Y dont le modèle linéaire rend compte.

[16] L'ONG National Council of La Raza, fondée en 1968, s'est donné pour objectif de défendre les droits des Hispaniques installés aux États-Unis. Ses actions se situent aussi bien à l'échelle fédérale qu'à l'échelle locale. Voir le site de l'organisation NCLR.

[17] Lire à ce sujet la méticuleuse déconstruction d’un mythe électoral par Thomas Ogorzalek (2011). Voir aussi dans Géoconfluences l’article de Charlotte Recoquillon (2015).

Cet article fait suite à un travail de recherche de Master 1 mené à Chicago entre février et mai 2014, consacré aux  "Territoires de la démocratie municipale : les wards à Chicago".

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Pour compléter :

Ressources bibliographiques :
Ressources webographiques :
  • Chicago Board of Elections Commissioners, site institutionnel du Chicago Board of Elections, commission indépendante qui organise, supervise et contrôle le processus électoral à Chicago. Le site internet propose les textes de lois qui statuent sur les élections, ainsi que l’intégralité des résultats des élections depuis 2002, circonscription par circonscription. En anglais, espagnol, polonais, chinois et hindi.
  • City of Chicago, site institutionnel de la Ville de Chicago, qui met à disposition de nombreux fichiers SIG sur la ville de Chicago (circonscriptions et autres découpages politiques ou administratifs), des informations sur les élus, et qui relaie les actualités politiques de la ville. En anglais, espagnol, polonais, chinois et arabe.
  • Illinois General Assembly, site institutionnel de l’Assemblée Législative de l’État de l’Illinois. Il propose la liste des élus de l’Etat, ainsi que l’intégralité des textes de lois et la Constitution en vigueur dans l’Illinois. Il est particulièrement utile pour consulter les statuts de la municipalité de Chicago, notamment le Revised Cities and Villages Act de 1941, qui statut sur l’organisation politique et électorale de la ville.
  • United States Census Bureau, site institutionnel du Bureau du Recensement américain. Il propose un contenu d’une richesse exceptionnelle, avec des données statistiques à toutes les échelles administratives et statistiques des États-Unis, sur des thèmes aussi variés que la démographie, l’économie, l’éducation ou encore le logement. Il réalise tous les dix ans un recensement fédéral, sur lequel s’appuient les procédures de redistricting des différentes circonscriptions politiques.
  • Department of Justice, site institutionnel du Département de la Justice des États-Unis. Il propose les textes de lois relatifs aux élections, ainsi que de nombreuses archives politiques. Il est particulièrement utile pour l’analyse du Voting Rights Act.
  • Encyclopedia of Chicago, encyclopédie en ligne dont le contenu est proposé par le Chicago History Museum, la Newberry Library, l’Université Northwestern et la Chicago Historical Society. Son contenu est riche et précis, notamment pour les entrées historiques. Les articles constituent d’excellentes introductions aux problématiques de Chicago.
  • Chicago Tribune, site du Chicago Tribune, quotidien de référence à Chicago, fondé en 1847. Journal le plus lu à Chicago, il fait encore partie des 10 quotidiens les plus importants des États-Unis. Il assure une couverture politique très nourrie, et propose des analyses cartographiques de qualité lors des élections.


Thomas LE COUR GRANDMAISON,
master de géographie, ENS de Lyon, Université de Lyon, UMR 5600 Environnement Ville Société,
avec la contribution d'Antoine LAPORTE,
maître de conférences en géographie, ENS de Lyon, Université de Lyon, UMR 5600 Environnement Ville Société,
et de Christian MONTÈS,
professeur de géographie, Université de Lyon (Lyon 2), UMR 5600, Environnement Ville Société.

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 11 novembre 2015

Pour citer cet article :
Thomas Le Cour Grandmaison, « La crise de la démocratie municipale ? Le cas de Chicago », Géoconfluences, 2015, mis en ligne le 4 décembre 2015
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises/articles-scientifiques/la-crise-de-la-democratie-municipale-chicago

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