Vous êtes ici : Accueil Informations scientifiques Dossiers régionaux Les espaces ruraux et périurbains en France : populations, activités, mobilités Articles scientifiques La gentrification rurale, un regard critique sur les évolutions des campagnes françaises

(Dossier) Les espaces ruraux et périurbains en France : populations, activités, mobilités

La gentrification rurale, un regard critique sur les évolutions des campagnes françaises

Publié le 27/04/2018
Auteur(s) : Greta Tommasi, Maîtresse de conférences en géographie - Université de Limoges
La gentrification est une grille de lecture qui a surtout été appliquée aux espaces urbains. Or, en Angleterre d'abord, et plus récemment en France, elle est pertinente pour comprendre les mutations qui touchent certains espaces ruraux. L'arrivée de nouveaux habitants dotés d'un fort capital économique ou culturel a des effets importants sur les prix du foncier, l'offre commerciale, la transformation des paysages, ce qui peut déboucher sur un accroissement des inégalités sociales et des processus d'exclusion.

Bibliographie | citer cet article

Le regard porté sur les espaces ruraux français de la part de géographes et sociologues a beaucoup évolué au cours des dernières décennies. Les relations avec la ville, les modes de vie, la périurbanisation, ont fait que les espaces ruraux ((L’expression « espace rural » est relativement récente et s’est progressivement imposée sur « campagne », terme qui, pendant longtemps, a fait essentiellement référence à la dimension agricole de ces espaces. « Campagne » est un terme aujourd’hui couramment utilisé en géographie et renvoie aussi aux représentations et aux imaginaires associés à l’espace rural.)), longtemps considérés essentiellement comme agricoles et peu dynamiques, sont progressivement devenus des espaces attractifs et porteurs de nouvelles dynamiques. Si un premier tournant de ce changement peut être identifié dans les années 1970 avec les installations de néo-ruraux dans certaines campagnes du Sud de la France, c’est à partir des années 1990 que les données des recensements et les enquêtes de terrain montrent un renouveau, à la fois démographique, social et économique. La « renaissance rurale », titre du livre de Bernard Kayser (1990), devient alors l’expression emblématique des nouvelles dynamiques des campagnes françaises. Dans les décennies suivantes, les études ont ainsi souligné les initiatives économiques, culturelles, sociales qui animaient ces territoires en recomposition, avec une attention particulière aux processus migratoires : même si tous les territoires ne sont pas concernés de la même manière, c’est bien l’installation de nouveaux habitants qui permet une reprise démographique, et qui souvent donne l’impulsion à des initiatives socio-économiques. Les nouveaux habitants sont ainsi devenus des acteurs importants des espaces ruraux et leur rôle est généralement décrit de manière positive, malgré quelques tensions locales liées à l’accueil ou aux conflits d’usage.

 
Encadré 1. Néo-ruraux ou nouveaux habitants ?


Si les deux expressions sont parfois utilisées comme synonymes, « néo-ruraux » fait le plus souvent référence aux populations, pour la plupart jeunes, diplômées, d’origine urbaine qui, entre la fin des années 1960 et les années 1970, s’installent dans des espaces ruraux, notamment dans la moitié sud de la France (parmi les territoires investis, l’arrière- pays provençal, les Cévennes, le Plateau de Millevaches). Leur installation, parfois en communauté, est marquée par une volonté d’expérimentation de nouvelles formes sociales et un esprit utopique. Elle s’inscrit également dans le mouvement contestataire de la période. Statistiquement peu significatif et avec un taux d’échec important, ce mouvement de retour – ou « recours » – à la terre a néanmoins montré la nouvelle attractivité des espaces ruraux (Hervieu et Léger 1979).

« Nouveaux habitants » est un terme plus large, faisant référence aux populations qui, à partir des années 1980-90, s’installent dans les espaces ruraux. L’expression fait référence à des profils très hétérogènes (jeunes ménages, retraités, populations étrangères, etc.), ayant en commun le fait de ne pas être originaires du lieu d’installation. Leurs projets personnels et professionnels sont également variés et pas forcément liés à l’agriculture. L’expression a été utilisée dans le cadre des politiques locales d’aménagement, notamment les politiques d’accueil, qui visaient justement à accueillir et accompagner l’installation de nouvelles populations.

 

Cependant, dans certains espaces ruraux, l’arrivée de ces nouvelles populations a également été associée à l’émergence d’inégalités socio-environnementales (liées par exemple au choix du lieu de résidence, à la relation à la mobilité, à la possibilité ou non d’avoir accès à des aménités environnementales) et des formes d’entre-soi jusque-là peu présentes dans ces espaces. Afin d’expliquer les logiques de domination, les rapports de force, les inégalités, certains chercheurs mobilisent de nouveaux outils, tels que la gentrification rurale, qui permet de considérer différemment les dynamiques d’une partie des espaces ruraux. Le concept est encore discret dans la géographie française, ce champ d’étude étant en construction et les questionnements encore nombreux. Il s’agira ici de présenter les principaux traits qui caractérisent ce processus, en montrant d’abord son émergence et ensuite les transformations spatiales et sociales dont il est à l’origine.

 

1. La gentrification, envers du décor du renouveau rural

En France, les études sur les processus de gentrification ont essentiellement porté sur les espaces urbains. Les recherches menées dans des espaces ruraux sont encore peu nombreuses, et mettent en lumière un processus qui prends des formes et des intensités variées. Un détour par les campagnes anglaises, où la gentrification a été observée à partir de la fin des années 1970, permettra d'en identifier les modalités. 

1.1. Un processus d’appropriation matérielle et symbolique

La gentrification est une grille d’analyse qui permet d’appréhender les évolutions sociales (recompositions, installations de classes sociales moyennes et supérieures au détriment des classes populaires) et spatiales (rénovation, reconversion du bâti, embellissement des espaces publics, changement de la typologie et de l’esthétique des commerces…), en lien avec les politiques publiques. Appliquée d’abord aux villes des pays anglo-saxons, elle a également été mobilisée, à partir des années 2000, pour rendre compte des évolutions urbaines des villes françaises (Clerval, 2008 ; Chabrol, 2011). Les approches et les définitions sont multiples, mais de manière générale il s’agit d’un processus qui, inscrit dans les transformations économiques et politiques des sociétés occidentales, conduit à des recompositions socio-spatiales des espaces concernés, en faveur des groupes sociaux les plus aisés. En ce sens, elle est l’expression d’une domination et implique des processus d’exclusion.

De nombreux travaux ont été menés dans des contextes urbains((Voir par exemple, pour la France, le numéro de la revue Espaces et Sociétés consacré à la « Gentrification urbaine » (n° 132–133, 2008), ou l’ouvrage Gentrifications (Chabrol et al. 2016))), où les effets d’exclusion peuvent être plus visibles et ont sans doute été plus médiatisés. Pourtant, les espaces ruraux peuvent aussi être concernés par des processus de gentrification. D’ailleurs, les premiers travaux faisant explicitement référence à la gentrification rurale en Angleterre datent de la fin des années 1970 (Cloke, 1979 ; Parsons, 1980), période à laquelle se développent les études sur la gentrification urbaine. En ce sens, le concept de gentrification appliqué aux espaces ruraux est à peu près concomitant à l’étude de la gentrification dans les villes (Richard, 2017). Si les spécificités des espaces ruraux font que les formes et les dynamiques dans lesquelles ce processus se manifeste peuvent être différentes de ses manifestations dans les contextes urbains, dans les deux espaces le terme vise à montrer, expliquer, dénoncer des formes de domination et les inégalités. Ainsi, la gentrification rurale peut être définie comme un processus sociospatial lié à l’arrivée sur un territoire de populations mieux dotées en capital (économique, culturel, social) que les populations précédemment installées. Par des processus d’appropriation matérielle et symbolique, l’installation de ces nouvelles populations conduit, progressivement, à une exclusion des populations plus modestes ou moins favorisées, ou rend difficile leur installation. C’est ainsi un processus qui a des conséquences sociales (changement des profils démographiques, homogénéisation, entre-soi) et spatiales (évolutions du bâti, mutations paysagères, nouvelles pratiques environnementales). Dans ce cadre, l’environnement a un rôle clé : il représente un des moteurs de la mobilité des ménages vers ces espaces et, par les modifications et les investissements dont il fait ensuite objet, c’est un des révélateurs des changements en cours.

1.2. Les campagnes anglaises, territoires pour les middle classes

Si en France le concept de gentrification rurale est encore peu mobilisé, les espaces ruraux anglo-saxons, plus particulièrement britanniques, ont offert un terrain propice pour cette approche. Dans les années 1960, Raymond Edward Pahl (1965) observe les conséquences socio-économiques liées à l’implantation des middle classes et les polarisations sociales dont elles sont à l’origine. À cette période en effet, les classes moyennes urbaines quittent les villes pour s’installer dans des communes périphériques ou rurales, attirées par le cadre de vie social et environnemental. Quelques années plus tard, Paul Cloke (1979) puis David Parsons (1979) introduisent le terme de gentrification pour décrire les changements des espaces ruraux, sous l’impulsion de l’arrivée de populations plus aisées. Dans les années 1990, Martin Phillips (1993) approfondit le concept, évoquant entre autres une « colonisation » des campagnes de la part des classes moyennes et supérieures. Il décrit comment ces populations n’ont pas seulement recomposé socialement les espaces ruraux, mais les ont également façonnées à leur image, entraînant des évolutions foncières, paysagères et esthétiques : les plans d’urbanisme sont plus stricts, les paysages entretenus, les maisons sont rénovées, les jardins « embellis »((Ces modifications peuvent être lues comme l’expression du « capital environnemental » : cet actif social, inégalement réparti, permet d’appréhender les pratiques et les valeurs environnementales en tant que leviers dont les acteurs sociaux peuvent se servir pour afficher et affirmer leur position dominante au sein d’un territoire (Richard et al., 2017)))

Figure 1. Résidence dans la campagne du Leicestershire

Greta Tommasi : cottage dans la campagne anglaise

Dans cette partie de la campagne anglaise, à proximité de la ville de Leicester, les maisons sont rénovées dans le respect du style et des matériaux traditionnels. Les extérieurs font l’objet de beaucoup de soins, les jardins sont précautionneusement entretenus : cela relève d’un investissement individuel, mais les efforts de chacun contribuent à créer un cadre collectif qui met en évidence le partage de codes culturels et sociaux entre les membres des middle classes. Cliché : Greta Tommasi, 2015.

Plus de cinquante ans après le début de ce processus, les campagnes anglaises, notamment celles où la gentrification est plus intense, sont ainsi profondément liées à l’identité des classes moyennes et supérieures, et correspondent à un rural idyll, un imaginaire rural composé de valeurs, d’ambiances, de pratiques sociales et spatiales. Cela a entraîné des effets pervers : l’investissement de ces territoires par les nouvelles populations et les restrictions en termes d’urbanisme ont entraîné une hausse des prix fonciers et immobiliers, qui rend les campagnes quasiment inaccessibles aux working classes (classes populaires) ou aux populations plus modestes, qui n’ont plus les moyens d’y rester ou de s’y installer. Au-delà de la dimension économique, l’exclusion se joue également sur le plan symbolique : certains groupes sociaux ne partageant pas les valeurs ou pratiques désormais légitimes et dominantes, la perception d’un territoire « qui n’est pas fait pour eux » contribue ainsi à leur marginalisation.

Encadré 2. Une œuvre de fiction pour comprendre la gentrification rurale


Les médias ou les productions de fiction reflètent parfois bien les logiques de divisions socio-spatiales à l’œuvre dans les territoires concernés. C’est le cas de Tamara Drewe, bande-dessinée de Posy Simmonds adaptée au cinéma par Stephen Frears. Jeune et charmante journaliste vivant à Londres, Tamara s’installe dans la maison familiale dans la campagne du Dorset suite au décès de sa mère. Son arrivée sème le trouble au sein de la communauté locale, que ce soit parmi les « locaux », appartenant plutôt aux classes populaires, ou parmi les anciens Londoniens ou les étrangers venus s’installer ou passer des séjours à la recherche du calme de la vie rurale. À côté de Tamara, un autre personnage tient un rôle important dans la fiction : la campagne, omniprésente dans la bande-dessinée comme dans le film, n’est pas seulement un cadre de l’action mais elle exprime les divisions sociales qui la traversent. D’un côté, paysages verdoyants entrecoupés de haies, jolies bâtisses rénovées, jardins paysagers et potagers soigneusement entretenus, style de vie « rural » fait d’interconnaissance et de proximité : contexte dans lequel évoluent écrivains, journalistes et artistes londoniens qui exprime la domination économique et symbolique des nouvelles populations. En regard de cette situation, des « locaux » vivent dans le tout autre décor des maisons mitoyennes ou des logements sociaux qui se trouvent dans le bourg ou ses marges, exclus des aménités paysagères dont les premiers profitent. Cette fiction traduit ainsi en image quelques aspects de gentrification rurale en Angleterre, permettant notamment d’exprimer le sentiment de dépossession de la part des anciens habitants face à une campagne qui semble désormais au service des middle classes.

  • La bande dessinée : Posy Simmonds, Tamara Drewe, Denoël, Paris, 2008.
  • Écouter la version audio du Cinéma géographique de Limoges sur Tamara Drewe.
Figure 2. Tamara Drewe, ou la campagne mal partagée

Posy Simmonds, Tamara Drewe, © 2008, Editions Denoël

La bande dessinée Tamara Drewe illustre les divisions sociales de l’espace qui traversent certaines campagnes anglaises : les grandes maisons des nouveaux habitants (1) s’opposent aux maisons mitoyennes des working classes locales, aux marges des bourgs (3). Cela peut entraîner un sentiment de dépossession et marginalisation de la part des classes populaires (2).

Source : Posy Simmonds, Tamara Drewe, © 2008, Editions Denoël, pages 23, 25, 102. Avec l'aimable autorisation de l'éditeur.

1.3. En France, un processus hétérogène et diffus

Le contexte historique, géographique, social des espaces ruraux anglais présente des différences avec le contexte français : en Angleterre, le processus de renouveau a été plus précoce et, du fait d’une densité de population plus importante, la pression démographique et immobilière sur les espaces de faible densité a été plus forte. De plus, en France, les migrations vers les espaces ruraux concernent des profils de populations très divers : de jeunes néo-ruraux à la recherche d’une alternative au mode de vie dominant, des retraités à la recherche d’un cadre de vie calme, des étrangers nord-européens, ou encore des populations plus fragiles cherchant un refuge (Cognard, 2010). Ces profils de populations ont été observés notamment à partir des années 1990, mettant en évidence leurs apports à la vie socio-économique, qui ont été d’autant plus importants dans des territoires plus isolés et à la marge des dynamiques économiques dominantes. Pour les nombreux bourgs et villages qui avaient perdu une partie importante de leur population au cours du XXe siècle, les impacts positifs de ces nouvelles arrivées ne font pas de doute et ont été soulignés dans le cadre des recherches ainsi que par les acteurs territoriaux, comme en témoignent les politiques d’accueil développées dans de nombreuses collectivités locales((De nombreux territoires ruraux (régions, départements, communautés de communes) ont développé, à partir des années 2000, des politiques d’accueil visant à favoriser l’arrivée de nouvelles populations et à accompagner leur installation. Des actions variées ont été mises en place, allant des opérations de communication sur les aménités du territoire ou sur les opportunités professionnelles, à l’accompagnement à la construction du projet, jusqu’à des aides financières pour les nouveaux habitants)).

Pourtant, une des facettes de ce renouveau est justement la gentrification. Ce processus ne concerne pas l’ensemble des espaces ruraux français : même s’il paraît difficile de dresser une typologie des espaces ruraux gentrifiés ou « gentrifiables », de manière générale il s’agit de territoires riches en aménités environnementales, qui sont souvent protégés ou valorisés (périmètres de protection, patrimonialisation, mise en tourisme). De plus, il présente des intensités et des formes différentes selon les territoires : campagnes périurbaines, moyenne montagne, rural isolé ne présentent pas les mêmes évolutions et, comme l’a souligné Pierre Pistre (2012), qui a proposé une approche de la gentrification rurale à l’échelle nationale, elle cohabite souvent avec des dynamiques sociales et de logements hétérogènes. Cela tient au caractère diffus du processus, qui se manifeste souvent à des échelles très fines, et explique d’ailleurs que la plupart des analyses sur la gentrification rurale en France aient été menées avec des approches qualitatives et à une échelle locale. Ainsi, Stéphanie Raymond (2003) a questionné les impacts de l’arrivée de citadins et d’étrangers dans le pays de Grésigne et le pays des Gorges de l’Aveyron dans le Tarn ; Marc Perrenoud (2012) s’est penché sur les artisans d’art et les maçons dans les Corbières et, en Limousin, Frédéric Richard et al. (2014b) analysent les impacts sociaux et environnementaux dans la Montagne limousine. Dans ces différentes études, le positionnement distinctif des nouvelles populations sur le plan culturel et politique, comme les modes de vie et de consommation (habitats écologiques, consommation de produits locaux…), les nouvelles initiatives dont ils sont souvent à l’origine (associations, projets culturels…), montrent l’émergence de groupes sociaux qui progressivement imposent leurs codes et leurs valeurs. Les formes de domination et de rapports de force qui sont décrites ne relèvent pas toujours du capital économique : c’est souvent le capital culturel et/ou social des nouveaux habitants qui leur permet d’assoir leur position au sein du territoire.

 

2. Vers des campagnes de l’entre-soi ?

Les expressions de la gentrification rurale sont multiples : modifications des logements, évolutions des bourgs, impacts paysagers, nouvelles pratiques sociales et environnementales. C'est le regard porté sur l'ensemble de ces dynamiques et leurs interrelations qui permet de saisir le processus de gentrification.

2.1. L’environnement, au cœur de la gentrification rurale

La dimension spatiale de la gentrification rurale conduit logiquement à prendre en considération la place de l’environnement, dans une acception large du terme((L’environnement est ici entendu non seulement comme « nature », mais également comme tout ce qui contribue au cadre et à la qualité de vie. Il est conçu en tant que matérialité biophysique et comme construction sociale et politique)), identifié comme un des moteurs de ce processus. Le terme greentrification (Smith, 1998) souligne que la recherche d’un espace « vert », d’une proximité avec la nature est au cœur des mobilités des classes moyennes et supérieures vers les espaces ruraux. Mais, plus largement, l’environnement intervient dans les différentes étapes de la migration (Richard et al. 2014b ; et al. 2017), de l’amont à l’aval : en amont de la migration, les représentations liées à l’environnement contribuent à la construction sociale de la ruralité comme espace attractif ; ensuite, les critères environnementaux concourent au choix de la localisation résidentielle. Enfin, à l’aval de la migration, les nouveaux habitants ont également une empreinte sur l’environnement, qu’ils contribuent à modifier.

L’empreinte des gentrifieurs sur l’environnement est visible à plusieurs échelles : à l’échelle domestique d’abord, à travers la rénovation des maisons, l’entretien des jardins ou des aménagements qui contribuent à l’esthétisation de cet espace. Difficilement mesurables, ces transformations demandent une observation à une échelle fine : c’est le cas de la Montagne limousine, observée par Frédéric Richard et al. (2014b), qui se sont attachés à décrire comment de petites transformations individuelles, comme la création ou l’agrandissement d’ouvertures, le réaménagement des espaces intérieurs, l’« embellissement » des extérieurs (création de potagers, introduction de nouvelles essences...) participent, dans leur ensemble, à modifier l’environnement.

Figure 3. Le logement, manifestation de la domination

Greta Tommasi — logements et gentrification

Nouvelles constructions en bois (ci-contre en haut) ou rénovations d’anciens bâtiments (ci-contre au centre), les logements sont une des expressions les plus visibles de la domination sociale et économique, ici dans des hameaux dans le Sarladais (Dordogne), territoire investi par de nouvelles populations françaises et nord-européennes. Les matériaux utilisés, les styles adoptés, l’attention pour les détails et la mise en scène traduisent la richesse et l’appartenance sociale et culturelle des résidents. Des logements plus modestes et uniformes (ci-contre en bas) se trouvent en revanche souvent à la marge des bourgs.
Clichés : Greta Tommasi, 2015 et 2017.

Les transformations environnementales sont ensuite visibles à l’échelle des bourgs ou des villages : en témoignent les nouveaux types de commerces et services, soulignés par leurs devantures répondant à une esthétique renouvelée. Parfois, des activités en particulier révèlent ces changements, comme la présence d’ateliers d’artistes ou des galeries d’art. L’essor des ventes de produits alimentaires en circuits courts de proximité peut également être une manifestation du processus de gentrification, comme cela a été souligné dans le Limousin (Richard et al. 2014a).

Figure 4. Les commerces, marqueurs spatiaux des processus de gentrification
Greta Tommasi — commerce de décoration Greta Tommasi — fromagerie

Qu'il s'agisse de nouveaux commerces (à gauche, un atelier de décoration d'intérieur à Saint-Cyprien, en Dordogne, en 2015) ou de commerces plus traditionnels (à droite, une fromagerie à Goult, dans le Luberon, en 2017), les nouvelles activités traduisent, par leur esthétique et les services qu'ils proposent, les changements sociaux à l'œuvre. Cliché : Greta Tommasi.

Enfin, c’est aussi à l’échelle plus large des paysages que la gentrification peut avoir des effets. Dès les premiers travaux sur la gentrification rurale en Angleterre, les chercheurs ont mis en évidence l’emprise des nouvelles populations sur les plans d’urbanisme, afin de limiter les constructions et de préserver un paysage qui corresponde à leurs représentations. En France, un mécanisme proche a été décrit dans le PNR du Vexin par Didier Desponds (2007) : les réglementations environnementales introduites au sein du Parc (restriction de l’urbanisation, élaboration d’une Charte paysagère) ont d’une part préservé le paysage, limitant les nouvelles constructions, et ont d’autre part contribué à une progressive « spécialisation sociale » (Desponds, 2007 : 53) du territoire, qui se distingue par une surreprésentation de classes sociales supérieures. La protection de l’environnement, ici présentée à travers le prisme des règlementations foncières et paysagères, peut ainsi être un outil d’exclusion pour les classes populaires (ou moins favorisées) dans des espaces ruraux particulièrement convoités.

Dans le PNR du Luberon également, l’impact des nouvelles populations sur les paysages est tangible : dans la partie orientale du PNR du Luberon par exemple, autour des villages de Gordes, Roussillon, Lacoste, de nombreux nouveaux habitants fortunés se sont installés au fil des ans. Pour les nouveaux propriétaires qui achètent d’anciennes fermes ou des maisons en dehors des bourgs se pose la question de l’entretien des grands terrains qui entourent ces propriétés. Ces terrains sont souvent donnés en fermage à des agriculteurs locaux, à une condition : qu’ils soient cultivés en lavande. Emblème de la Provence, mais pas forcément typique de cette partie du Luberon, la lavande est ainsi de plus en plus présente dans le paysage : les nouveaux propriétaires s’entourent de champs de lavande, pour la dimension esthétique et symbolique de cette plante. De cette manière, ils créent autour d’eux le paysage provençal qui a nourri leurs représentations et, en retour, ce nouveau paysage alimente l’imaginaire des touristes ou d’autres nouveaux habitants. Cette transformation paysagère contribue également à modifier la structure productive agricole, les agriculteurs adaptant leurs productions et leurs pratiques à cette nouvelle demande.

Figure 5. L’impact de la gentrification sur les paysages
 

Greta Tommasi — transformation des paysages

Dans la vallée qui sépare les villages de Bonnieux et Lacoste, dans le parc naturel régional du Luberon, d’immenses champs de lavande entourent la résidence d’un célèbre styliste. Cliché : Greta Tommasi, 2017.

 

2.2. Nouvelles pratiques, nouveaux codes

La gentrification rurale est un processus profondément lié aux recompositions sociales et démographiques des espaces ruraux. Ces recompositions ne sont pas toujours aisées à mesurer ni à décrire, d’une part parce qu’il est difficile de trouver de « bons » indicateurs et, d’autre part, parce qu’il s’agit d’un processus qui s’appréhende sur un temps moyen ou long et qui est souvent combiné à d’autres phénomènes sociaux, tel l’étalement urbain, le développement touristique ou des résidences secondaires. De plus, les transformations sociales liées à la gentrification doivent également être lues à la lumière des dynamiques sociodémographiques locales, par exemple le vieillissement de la population qui concerne nombre de territoires ruraux en France.

La recherche d’indicateurs pertinents pour la gentrification a ainsi mené plusieurs chercheurs à mobiliser des données statistiques : les données sur les migrations, les évolutions des professions et catégories socio-professionnelles (PCS), des niveaux de revenu et de diplôme font partie des indicateurs qui permettent de saisir des changements sociodémographiques. En France, ces données ont été utilisées par Pierre Pistre, à l’échelle nationale, ainsi qu’à l’échelle locale dans le contexte limousin (Richard et al., 2014b). Les données relatives aux marchés immobiliers et fonciers ont également été utilisées dans des contextes locaux, par exemple dans le PNR du Vexin (Desponds 2007), pour montrer le « tri social » en faveur des catégories plus aisées. L’analyse des bases fiscales, en particulier celle relative au calcul de la taxe d’habitation, est un autre outil testé dans ce contexte (Depraz 2016 ; 2017).

Cependant, ces indicateurs ne répondent pas toujours aux exigences des chercheurs, car dans la plupart des cas étudiés, la gentrification se manifeste de manière diffuse, ou par « poches » (Richard et al., 2014) et est appréhendée à travers des pratiques distinctives en termes d’habiter, d’engagement local, de relation à l’environnement ou encore de pratiques culturelles. Ainsi, les nouveaux codes culturels (Raymond 2003), l’émergence de nouvelles pratiques de l’environnement (Bachimon et al., 2014), l’engagement politique et associatif avec des orientations différentes de celles locales((La progressive insertion des nouvelles populations au sein des conseils municipaux ou leur engagement dans des groupes de pression locaux sont un des éléments qui montre de manière concrète leur capacité d’influence et d’action sur les territoires où ils sont installés.)) (Cognard, 2012 ; Richard et al., 2014b) sont autant d’éléments qui montrent des évolutions sociales en faveur de populations qui disposent de leviers culturels, sociaux, économiques, pour agir, modifier leur cadre de vie et donner de nouvelles impulsions à la société locale.

 
Encadré 3. Une fleur au service de l’entre-soi dans le Périgord


La capacité d’action des nouveaux arrivants les plus favorisés sur leur cadre de vie peut être illustrée à travers une mobilisation collective qui a eu lieu dans un hameau d’une commune proche de Sarlat, en Dordogne. À l’écart du bourg, un hameau est investi par des nouveaux habitants depuis une vingtaine d’années : progressivement, Britanniques, Américains, Français se sont installés, pour la plupart de manière permanente. Ingénieurs, architectes, anciens cadres d’entreprises reconvertis en gérants de gîte, ils ont acheté et rénové les maisons en pierre, converti d’anciennes granges en habitations, embelli les jardins, investi les espaces communs, réaménageant par exemple les chemins internes au hameau. Quelques ménages issus des classes populaires y demeurent encore. Unis par la proximité résidentielle, mais surtout culturelle et sociale, les nouveaux habitants sont aussi prêts à défendre le cadre de vie qu’ils ont choisi et progressivement façonné. Ainsi, quand la mairie a avancé un projet de lotissement en contrebas du hameau, qui bénéficie d’une vue panoramique sur la vallée, les habitants se sont mobilisés. Par des alliances locales (entre tous les habitants du hameau) et le recours à des acteurs extérieurs, comme la Direction départementale de l’équipement et une association environnementale, ils ont réussi à bloquer le projet grâce à… une fleur. Un biologiste sollicité par les habitants a en effet identifié une fleur protégée dans le terrain pressenti pour le lotissement. Cela a donc permis d’interdire toute construction. Ainsi, le capital social et culturel mobilisé montre comment ces nouveaux groupes sociaux disposent de leviers pour faire entendre leur voix et pour que leur cadre de vie corresponde à leur imaginaire rural. Dans le même temps, leur action a pour conséquence directe de bloquer la construction d’un lotissement destiné à des populations plus modestes, qui sont dans l’impossibilité d’accéder à un logement dans cette partie de la campagne sarladaise.

 

2.3. Une exclusion parfois matérielle, souvent symbolique

Les transformations sociales des espaces ruraux en faveur des classes sociales plus aisées sont parfois vues de manière positive, tout comme dans les espaces urbains. Les politiques d’accueil de nouveaux habitants reconnaissent justement ces apports. Néanmoins, ce regard ne doit pas faire oublier que la gentrification est un processus inégalitaire qui crée ou alimente des rapports de force sur les territoires, allant jusqu’à l’exclusion de certains groupes sociaux. L’installation de cadres, professions intellectuelles supérieures, ou de professions intermédiaires, peuvent produire un « tri social », qui conduit progressivement à l’affirmation de ces groupes sociaux au sein d’un territoire. En conséquence, les espaces ruraux gentrifiés peuvent présenter des dynamiques d’entre-soi et devenir des territoires d’exclusion pour des populations moins aisées. Cette exclusion peut prendre la forme d’une inaccessibilité au logement, résultant de la hausse des prix immobiliers, donc de la carence de logements abordables.

Figure 6. Agences immobilières dans le Luberon
 

Greta Tommasi — agences immobilières dans le Luberon

Dans le Luberon, les agences immobilières traduisent l’enjeu du marché foncier et immobilier local : leur nombre, leur localisation souvent au cœur des villages, leurs devantures soignées et les résidences de luxe qu’elles proposent en vitrine contribuent à construire un imaginaire de territoire excluant. Clichés : Greta Tommasi, 2017.

 

L’exclusion peut également prendre une forme plus immatérielle et se jouer sur le plan symbolique : les nouveaux marqueurs spatiaux, les pratiques de l’environnement, les activités culturelles sont autant de signaux qui, d’une part, permettent aux résidents de se reconnaître en tant que groupe et de lier leur identité au territoire et, d’autre part, excluent les groupes sociaux qui ne se reconnaissent pas dans ces codes. Cela peut concerner des populations déjà résidentes, qui vivent parfois un sentiment de dépossession, mais également des individus ou groupes sociaux qui ne peuvent pas s’installer sur le territoire. Les processus et les formes d’appropriations varient également selon le profil des acteurs de la gentrification : certains territoires sont par exemple investis par des populations identifiées en tant qu’« altergentrifieurs » (Richard 2014b), expression d’une « gentrification marginale » (Raymond 2003). Mieux dotées en capital culturel et social qu’économique, ces populations s’installent dans espaces ruraux où le foncier est encore accessible et sont souvent à l’origine de modes de vie et d’habiter alternatifs, qui s’expriment par des pratiques écologiques et un mode de consommation local. Le processus d’appropriation se joue ici clairement sur le plan symbolique. Ainsi, dans les espaces ruraux gentrifiés – comme en ville d’ailleurs – on assiste rarement à des processus d’éviction directe des populations plus modestes. Le plus souvent, il s’agit d’un changement ou d’un remplacement progressif de la population. Certains auteurs observent même une coprésence, ou une « coexistence » (Perrenoud, 2012 : 3) de populations hétérogènes sur un territoire, notamment en raison des spécificités du peuplement des espaces ruraux (habitat peu dense, parfois dispersé).

Conclusion

La gentrification rurale est un processus aux multiples facettes, qui se manifeste avec des intensités, des rythmes, des acteurs différents selon les espaces concernés. Il s’agit d’un outil permettant d’appréhender l’essor des inégalités socio-environnementales et les dynamiques d’appropriation matérielle et symbolique de la part de groupes sociaux favorisés, dans des espaces souvent considérés comme peu concernés par ces problématiques.

La gentrification n’est jamais la seule dynamique à l’œuvre sur un territoire, et elle est souvent imbriquée avec des processus qui se jouent à une échelle nationale (renouveau des espaces ruraux, politiques de développement rural, évolution démographique et des PCS...) et locale (mise en tourisme, patrimonialisation, politiques d’accueil de nouvelles populations…). Par ailleurs, les espaces ruraux concernés par ce processus sont également hétérogènes, d’un point de vue social ou économique, ce qui produit des expressions différentes de la gentrification : les formes, l’intensité, les acteurs de la gentrification qu’on observe dans le Luberon ne sont pas les mêmes qu’en Dordogne ou sur le Plateau de Millevaches. Il est donc important de prendre en compte la diversité de ces dynamiques, expression de la diversité des espaces ruraux. Néanmoins, le fil rouge entre les différentes manifestations est l’environnement : si les espaces ruraux gentrifiés sont ceux où les aménités environnementales sont le plus valorisées, l’environnement – et les politiques environnementales – est à la fois moteur d’attractivité et d’installation pour les ménages, et ensuite outil de domination socio-spatiale.

 


Bibliographie

 

 

 

Greta TOMMASI
Maîtresse de conférence, GEOLAB - UMR 6042 CNRS, Département de Géographie, Université de Limoges

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

 

Pour citer cet article :

Greta Tommasi, « La gentrification rurale, un regard critique sur les évolutions des campagnes françaises », Géoconfluences, avril 2018.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/france-espaces-ruraux-periurbains/articles-scientifiques/gentrification-rurale

 

Actions sur le document