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(Dossier) La France : des territoires en mutation

Les pôles de compétitivité : d’une géographie de l’innovation à une géographie de la production

Publié le 01/12/2020
Auteur(s) : Antoine Grandclement, docteur en géographie - Aix-Marseille Université
Les pôles de compétitivité sont des réseaux d'entreprises et d'organismes de recherche labellisés par l'État et encouragés à obtenir des financements via leur participation à des projets communs dans les secteurs de l'innovation et des technologies de pointe. Depuis leur création qui a marqué un tournant de l'aménagement du territoire, leur géographie s'est fortement recomposée, notamment par une forte réduction de leur nombre initial. L'article montre ces recompositions à l'échelle nationale puis à celle de la région PACA.

Bibliographie | glossaireciter cet article

Lancée en 2005, la politique des pôles de compétitivité a créé 71 pôles (il en reste 55 en décembre 2020) répartis sur l’ensemble du territoire français, pour promouvoir l’innovation en développant les relations entre entreprises et laboratoires de recherche. Cette « nouvelle politique industrielle » (Cohen, 2007) est souvent envisagée par le prisme des ruptures qu’elle aurait introduites (Daviet, Fache, 2008). La première de ces ruptures concerne la place qu’occupent dans les politiques territoriales de développement économique des concepts macro-économiques discutés comme la compétitivité (Delaplace, 2011) ou l’innovation. La politique des pôles s’inscrit ainsi dans les débats sur les effets de la mondialisation et de la mise en concurrence des économies et des territoires qui redéfinissent les objectifs de l’action publique. Cette politique marque également une évolution des outils et modalités de mise en œuvre des politiques industrielles et d’aménagement (Pecqueur, 2008). Loin du « colbertisme high tech » (Cohen, 2007) des politiques de grands projets des années 1960 et 1970 et de l’État interventionniste, l’État entend n’être qu’un facilitateur, promouvant une approche bottom-up. Le lancement de la politique des pôles prend ainsi la forme d’un appel à projet qui laisse aux acteurs industriels et scientifiques locaux et régionaux la responsabilité d’élaborer un projet répondant au cahier des charges définis par l’État.

 
Encadré 1. Qu’est-ce qu’un pôle de compétitivité ?

« Un pôle de compétitivité se définit comme la combinaison, sur un espace géographique donné, d’entreprises, de centres de formation et d’unités de recherche publiques ou privées, engagés dans une démarche partenariale destinée à engager des synergies autour de projets communs au caractère innovant. Ce partenariat s’organisera autour d’un marché et d’un domaine technologique et scientifique qui lui est attaché et devra rechercher la masse critique pour atteindre une compétitivité mais aussi une visibilité internationale » (Cahier des charges de l’appel à projet, 2004).

Chaque pôle est représenté et animé par une entité juridique propre, le plus souvent une association. Il rassemble des adhérents parmi l’ensemble des acteurs industriels, scientifiques ou associatifs intéressés à ses actions (start-up, PME et grands groupes industriels, universités et/ou laboratoires publics…).

Le pôle est dirigé par des instances chargées de représenter les adhérents et de définir la stratégie du pôle (conseil d’administration, président, conseil scientifique…). Cette structure de gouvernance accorde une place prépondérante aux acteurs industriels, scientifiques et universitaires dans ses instances dirigeantes tout en permettant la représentation des collectivités territoriales intéressées. L’association dispose d’une équipe permanente de salariés qui portent les missions quotidiennes du pôle (accompagnement des entreprises, suivi des projets de recherche…).

Le fonctionnement des pôles est financé par les cotisations des adhérents et par des subventions publiques de l’État ou des collectivités territoriales.

Les missions principales de l’association chargée de l’animation d’un pôle sont :

  • l’élaboration et la mise en œuvre de la stratégie générale du pôle,
  • la coordination et la sélection (« labellisation ») des projets de recherche candidats à un soutien de la part des financements publics dédiés spécifiquement à la politique des pôles,
  • la communication du pôle, notamment à l’international,
  • la mise en place de coopérations avec d’autres clusters, français et étrangers,
  • l’évaluation des projets de recherche.

Un contrat cadre régit les relations entre le pôle, l’État et les collectivités territoriales impliquées.


 

La politique des pôles de compétitivité est ainsi traversée par une série d’ambiguïtés, dans ses objectifs comme dans sa mise en œuvre, et a suscité de multiples débats et critiques. La promotion du concept de compétitivité et la concentration des politiques sur les territoires les plus dynamiques a parfois été analysée comme une remise en cause de l’objectif de correction des inégalités territoriales des politiques d’aménagement. L’accent mis sur l’innovation, les flux de connaissances et l’inscription dans des réseaux scientifiques et de recherche pose également la question de la place de territoires et de secteurs moins innovants dans les politiques nationales d’aménagement. Plus largement, la prise en compte de la diversité des systèmes productifs régionaux et de leurs trajectoires récentes apparait comme un défi pour la politique des pôles. Le nombre des pôles n’a d’ailleurs cessé de varier au gré de l’évolution des objectifs et des outils d’intervention publique mis en œuvre par l'État lors des différentes phases de cette politique : les 71 pôles initiaux ne sont plus que 55 en 2020.

Document 1. La carte des 55 pôles par secteur d'activité en 2020

Antoine Grandclement — carte JBB pôles de compétitivité en France avec secteurs d'activité

NB. Un même pôle peut avoir des établissements membres dans plusieurs régions. Chaque pôle est localisé là où se concentrent le plus grand nombre de ses membres. Voir la carte en très grand : cliquez ici.

 
Document 2. Nombre de pôles de compétitivité par région
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Auvergne-Rhône-Alpes;Hauts-de-France;Provence-Alpes-Côte d'Azur;Île-de-France;Bourgogne-Franche-Comté;Centre-Val de Loire;Grand Est;Nouvelle-Aquitaine;Occitanie;Paysde la Loire;Bretagne;Normandie;France d’Outre-Mer;Corse

Régions administratives;Nombre de pôles (en 2020)

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8;7;6;5;4;4;4;4;4;4;3;2;2;1

 

#EE7168

 

NB. Un même pôle peut avoir des établissements membres dans plusieurs régions. Sauf les pôles Filières de l'eau et Capénergies qui ont été comptés dans plusieurs régions différentes, chaque pôle est localisé là où se concentrent le plus grand nombre de ses membres.

On ne peut enfin saisir la genèse et le fonctionnement de cette politique nationale ou apprécier la portée des ruptures dont elle est porteuse sans la confronter à la diversité des systèmes productifs locaux et régionaux. À des échelles plus fines, la création des pôles éclaire – et est éclairée par – les transformations récentes ou plus anciennes des tissus productifs et de leur géographie (crises ou reconversion, métropolisation, essor de nouvelles activités ou entreprises…). Pour comprendre comment la géographie de l’innovation ne peut être séparée d’une géographie de la production, il faut donc interroger les objectifs de la politique nationale et sa mise en œuvre (première partie), mais aussi analyser le fonctionnement des pôles à l’échelle locale et régionale (seconde partie).

 

1. Les ambiguïtés de la politique des pôles de compétitivité

Les débats politiques et théoriques suscités par la politique des pôles révèlent l’importance des ruptures introduites dans la définition des objectifs mais aussi dans les formes et les outils de l’action publique dans le champ de l’aménagement et du développement économique. Ils tiennent aussi aux multiples évolutions survenues depuis son lancement.

1.1. Innovation et développement territorial

Lors de son lancement en 2005, la politique des pôles de compétitivité se distingue des politiques précédentes par la place centrale de l’innovation et plus spécifiquement de l’innovation partenariale. La capacité des entreprises à innover est considérée comme un levier fondamental pour enrayer le processus de désindustrialisation et répondre à ce qui est perçu comme un décrochage industriel et scientifique de l’économie française. Pour ce faire, les pôles doivent stimuler l’innovation technologique en renforçant les liens entre recherche privée et recherche publique et en favorisant la diffusion des connaissances et découvertes des laboratoires de recherche publics. La plus grande partie des fonds de la politique nationale est dédiée au financement de projets de recherche collaborative (PRC) associant des industriels et des universités et organismes de recherche publics autour de défis technologiques. Le label obtenu de l’État par les pôles ne leur offre de fait que des financements directs très limités mais permet à leurs adhérents de soumettre leurs projets de recherche auprès de guichets de financements nationaux ou régionaux tels que le Fonds Unique Interministériel ou l’Agence Nationale de la Recherche. Les pôles ont ainsi parfois été accusés d’être avant tout des « usines à projets de recherche ».

 
Encadré 2. Les projets de recherche collaborative

Un projet de recherche collaborative associe une ou plusieurs entreprises (grandes entreprises, PME ou start-up) et des organismes de recherche publique (laboratoires des universités ou de grands organismes comme le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, l’Inra ou encore l’Inserm). Ces acteurs mettent en commun des compétences et savoir-faire et des moyens humains et matériels pour dépasser un verrou technologique. Il peut s’agir de concevoir un nouveau produit ou un nouveau procédé (innovation radicale), d’appliquer une technologie ou un procédé dans un nouveau domaine ou d’améliorer un produit ou procédé existant (innovation incrémentale).

Le projet est cofinancé par l’État et/ou les collectivités territoriales qui complètent les financements privés. Un accord de consortium définit le partage des retombées éventuelles (publications scientifiques, brevets…). Un projet peut associer des entreprises par ailleurs concurrentes mais qui coopèrent autour d’un problème technologique qu’elles ne pourraient résoudre seules (on parle de « coo-pétition »).

Un exemple de projet de recherche collaborative : « MELIES, la microbatterie, une nouvelle solution de stockage d’électricité », labellisé par le pôle S2E2 dans la région Centre Val-de-Loire

Le projet visait à développer des microbatteries rechargeables et très fines. Trois familles d’applications industrielles existent : les dispositifs d’assistance médicale comme les sonotones (pour réduire leur taille en remplaçant les piles actuelles), la sécurité numérique en permettant d’intégrer et d’alimenter des écrans dans les nouvelles cartes de crédit, les capteurs dans le bâtiment qui surveillent les ponts ou les façades, dont il faut aujourd’hui remplacer régulièrement les piles dans des sites difficiles d’accès.

  • Porteur du projet : l’entreprise multinationale ST Microelectronics (site de Tours, 1 400 employés)
  • Partenaires industriels : Ciretec (PME du Loiret, 90 salariés) qui a démontré la faisabilité des systèmes à microbatterie embarquée pour l’électronique et Alpha Test (PME de l’agglomération de Tours, 18 salariés) qui a apporté ses compétences dans le test et la caractérisation des micro-batteries
  • Partenaire scientifique : laboratoire Liten du CEA, basé à Grenoble qui a développé des équipements pour une fabrication préindustrielle de ces microbatteries
  • Résultats et retombées : les membres du projet sont parvenus à miniaturiser les microbatteries en passant de 50 batteries sur un support de diamètre 150 mm à 5200 batteries avec une plaquette de diamètre 200 mm
  • 11 brevets, 44 publications scientifiques, une centaine d’emplois espérés à terme.
Document 3. Carte du projet de recherche collaborative autour de la mise au point de microbatteries

Antoine Grandclement — carte JBB MELIES microbatterie carte du projet

Sources de l'encadré et de la carte : pôle S2E2 et https://competitivite.gouv.fr

Pour compléter : une liste de fiches de présentation de projets terminés issus de différents pôles de compétitivité et de leurs retombées 


 

Les pôles portent toutefois des initiatives et actions qui dépassent le seul champ de l’innovation. Parmi celles-ci, on peut citer l’accompagnement des PME (recherche de financements, mise en relation avec de grandes entreprises donneuses d’ordres), la conquête de marchés notamment à l’étranger (participations à des salons internationaux, organisation de missions de prospection dans d’autres pays), le financement d’infrastructures et d’équipements mutualisés destinés aux adhérents. Ces actions de coopération et mutualisation de moyens se situent en aval de l’innovation proprement dite et relèvent davantage du développement industriel et commercial. Les pôles jouent ainsi un rôle plus large d’organisation du tissu industriel et scientifique et de définition de stratégies collectives dans un champ donné.

 
Encadré 3. L’exemple du pôle Axelera

Axelera est un pôle de compétitivité chimie et environnement de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Il rassemble 367 entreprises et organismes de recherche publics et s’appuie sur la spécialisation ancienne du territoire lyonnais dans le domaine de la chimie. Les grands acteurs industriels de la Vallée de la Chimie au sud de Lyon et de l’environnement que sont Arkema, Engie, Ifp Energies Nouvelles, Solvay et Suez sont membres fondateurs du pôle.

Document 4. Le pôle Axelera en Auvergne-Rhône-Alpes

Axelera

Source : Pôle Axelera

La stratégie du pôle révèle l’accent mis sur l’innovation et sur les enjeux de durabilité pour adapter ces industries traditionnelles à une concurrence internationale et à la montée des préoccupations environnementales.

Document 5. Les cinq axes stratégiques du pôle en lien avec le développement durable

Axelera 5 axes

Source : Pôle Axelera

L’innovation est au cœur de l’action du pôle. Entre 2005 et 2018, il a labellisé 345 projets de recherche et développement, financés pour un montant global de 925 M€ et a porté la création de 6 plateformes technologiques labellisées, dont la plateforme chimie-environnement Axel’One.

Il participe plus largement au développement du tissu industriel et scientifique en proposant des services à ses membres ou en portant des actions communes : communication et recherche de nouveaux marchés, y compris à l’international, accompagnement des start-up et PME dans la recherche de financements ou de nouveaux clients, partenariats avec des organismes de formation pour une main d’œuvre qualifiée répondant aux besoins des entreprises.

Document 6. La dimension internationale du pôle
  • 100 entreprises accompagnées à l'étranger à travers 15 actions collectives
  • Participation d'adhérents à 5 congrès scientifiques et trois congrès d'affaires
  • 4 missions techniques ou commerciales organisées à l'étranger
  • 6 stands collectifs Axelera organisés dans des salons internationaux

Source de l'encadré : www.axelera.org.

→ Pour un autre exemple sous forme de vidéo : le pôle Mont Blanc Industries https://www.montblancindustries.com/decouvrir-le-pole/mont-blanc-industries/


 

Même si l’innovation reste centrale, la politique nationale a d’ailleurs vu ses objectifs se diversifier. Quatre phases se sont succédé et ont fait émerger des objectifs et instruments nouveaux. La deuxième et la troisième phase (2009-2012 et 2013-2018) ont notamment accompagné la maturité des pôles en accordant une attention croissante aux retombées des projets d’innovation. L’État a progressivement mis l’accent sur la transformation des projets de recherche en innovations et sur leur traduction en emplois et en produits et services mis sur les marchés. Accusés d’être des « usines à projets », les pôles devaient ainsi devenir des « usines à produits d’avenir ».

1.2. Clusters et réseaux sectoriels

Le caractère hybride de la politique des pôles est aussi sensible dans l’imbrication des logiques sectorielles et territoriales dans la construction des pôles.

La définition officielle d’un pôle de compétitivité révèle l’influence du modèle du cluster ou du technopôle (Guillaume, 2008) et de territoires innovants comme la Silicon Valley. La proximité spatiale entre acteurs scientifiques et industriels est considérée comme une condition favorable sinon nécessaire au développement de relations d’échange et de confiance, indispensables pour coopérer dans le champ de l’innovation. La référence à « un espace géographique donné » reste toutefois très floue et révèle l’importance de deux autres dimensions. La politique nationale considère tout d’abord que le succès de pôles de compétitivité dépend de la formation d’une « masse critique suffisante » d’entreprises et PME et de laboratoires et organismes de formation publics. Les pôles ont ainsi vocation à rassembler ces acteurs à l’échelle régionale, ce qui induit une rupture avec le modèle spatial des clusters. Les pôles sont en outre tributaires de la géographie locale ou régionale des tissus productifs et scientifiques. Certains pôles, notamment dans les métropoles, prennent la forme de pôles technologiques localisés, même s’ils peuvent associer plusieurs clusters ou technopôles préexistants. D’autres au contraire se sont construits selon des logiques sectorielles plus que géographiques, à l’image du pôle IDforCar, dans le domaine de l’automobile et de la mobilité, qui s’étend sur l’ensemble du Grand Ouest, de la Bretagne et des Pays-de-la-Loire jusqu’à la Nouvelle-Aquitaine. Dans d’autres cas enfin, les pôles associent plusieurs territoires parfois distants et révèlent l’influence de la structure urbaine de certaines régions ou des spécialisations industrielles héritées. Le pôle Aérospace Valley s’est construit autour de la filière aéronautique et aérospatiale toulousaine mais comprend aussi des industriels et laboratoires bordelais (spécialisés notamment dans l’aéronautique militaire avec la présence de Dassault Aviation).

 
Encadré 4. La géographie de la Cosmetic Valley : des choix d’implantation des grands parfumeurs au pôle de compétitivité

A. La décentralisation de l’industrie cosmétique francilienne

La spécialisation de la région Centre dans l’industrie cosmétique date de la politique de décentralisation de l’industrie francilienne. Plusieurs grands parfumeurs et entreprises multinationales déménagent leurs sites de production de la région parisienne :

  • Guerlain et Paco Rabanne s'installent à Chartres en Eure-et-Loir ;
  • Dior et LVMH (Guerlain, Kenzo) s’installent à Orléans ;
  • Hermès et Johnson & Johnson (Roc, Neutrogena) s’installent à Val de Rueil (Eure) ;
  • Procter & Gamble (Head & Shoulders, Herbal Essence) s’installe à Blois (Loir-et-Cher).

Autour de ces grandes entreprises se développe tout un tissu de PME sous-traitantes : l’ensemble des étapes de la chaine de valeur sont alors représentées, depuis la production de matières premières (plantes à parfums, principes actifs) et la fabrication de cosmétiques jusqu’au secteur de l’emballage (flaconnerie en verre, plasturgie…).

La spécialisation croissante du territoire et les compétences qui s’y concentrent conduisent de grandes entreprises étrangères à s’y implanter (le japonais Shiseido dans le Loiret).

B. Du SPL au pôle de compétitivité

Les acteurs de la filière en Eure-et-Loir se rassemblent en 1994 dans une association Cosmetic Valley présidée par Jean-Paul Guerlain qui est labellisée comme SPL (système productif local) par la Datar en 2000. Entre 1994 et 2000, 3000 emplois sont créés dans le département.

En 2005, pour obtenir le statut de pôle de compétitivité, la Cosmetic Valley change d’échelle et s’élargit aux départements voisins et accueille des universités et laboratoires de recherche publics. Le Loiret permet d’intégrer les grands groupes qui y sont présents et l'Indre-et-Loir apporte ses compétences en matière de recherche et d’innovation (université de Tours).

Document 7. La répartition nationale et régionale des établissements membres de Cosmetic Valley

Cosmetic Valley pôle de compétitivité carte établissements

Sources de l'encadré : Cosmetic Valley, site officiel, « Historique » ; Barthet M.- F. et Thoin M., 2009, Les pôles de compétitivité, Paris, La Documentation Française, Coll. Territoires en Mouvement, p. 61 ; Barabel M. et al., 2009, « La dynamique de territoire et l’évolution d’un pôle de compétitivité : le cas de Cosmetic Valley », Revue management et avenir, n° 25, p. 156.


 

1.3. Compétitivité et aménagement du territoire

La politique des pôles marque aussi l’irruption de la notion controversée de compétitivité dans le débat public et dans le champ des politiques industrielles et d’aménagement. Au début des années 2000, plusieurs rapports comme celui de C. Blanc – Pour un écosystème de la croissance – préconisent de concentrer les financements publics sur les territoires et les pôles technologiques et scientifiques métropolitains, considérés comme seuls capables de s’imposer face à la concurrence internationale. La notion de compétitivité introduit aussi une rupture avec l’objectif traditionnel de correction des inégalités territoriales des politiques d’aménagement du territoire françaises, puisqu’il s’agit de concentrer les moyens sur les territoires et filières les plus dynamiques. Le changement de dénomination de la Datar (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) devenue un temps la Diact (Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires) en 2005 illustre bien ce changement politique (aujourd’hui ANCT, Agence nationale de la cohésion des territoires).

Cette tension entre compétitivité et aménagement au sens redistributeur du terme parcourt toute la politique des pôles. La labellisation élargie de 71 pôles, loin de la quinzaine initialement envisagée, conduit à nuancer la lecture par la compétitivité. Parmi eux figurent les filières de haute technologie des territoires métropolitains (aéronautique à Toulouse, nanotechnologies à Grenoble, biotechnologies et recherche médicale à Paris, filière du numérique et des TIC à Marseille et Sophia-Antipolis), mais aussi des pôles construits dans des régions rurales autour de filières à faible intensité technologique (l’agriculture et l’agroalimentaire, la sylviculture, l’élevage équin ((Sur le pôle Hippolia, lire aussi Maie Gérardot, « Les chevaux et la Normandie, géographie d’une filière d’élevage », Géoconfluences, février 2020.)). À l’inverse, la distribution des financements publics révèle une très forte concentration sur un petit nombre de territoires et de pôles qui correspondent aux métropoles et aux secteurs à forte intensité technologique. Entre 2006 et 2016, 6 pôles seulement se sont partagés 1/3 des 6.5 milliards d’euros de financements et 12 pôles la moitié ((Lors du lancement des pôles en 2005, les pôles avaient d’ailleurs été classés en trois catégories en fonction de leur envergure et de leur rayonnement : pôles mondiaux, pôles à vocation mondiale et pôles nationaux. Les premiers cités ont reçus la majeure partie des financements. Ce classement en trois catégories a été abandonné depuis.)).

Document 8. Une concentration des financements publics dans quelques pôles

Antoine Grandclement - financements publics dans les poles

Document 9. Les 15 pôles de compétitivité ayant reçu le plus de financements publics (2005-2015)

Antoine Grandclement - financements publics dans les poles

 

À la suite des différentes évaluations individuelles des pôles, certains pôles ont même été délabellisés. En 2008, 6 pôles perdent leur label, parmi lesquels notamment des pôles de territoires ruraux (pôle Innoviandes en Auvergne) ou de filières à faible intensité technologique (pôle Génie Civil). Ces délabellisations révèlent un recentrage de la politique nationale sur les secteurs innovants et à forte intensité technologique, qui laisse de côté des pôles qui ne sont pas parvenus à faire émerger des projets correspondant à ces deux impératifs réunis. De manière révélatrice, les pôles mondiaux figurent parmi les pôles bien notés tandis que les pôles délabellisés sont tous des pôles nationaux (ce qui n’empêche pas que des pôles nationaux aient été bien évalués). À l’inverse, 6 nouveaux pôles sont créés à la suite du Grenelle de l’Environnement pour corriger la faible représentation des thématiques environnementales et des technologies vertes parmi la première génération de pôles.

La place centrale des appels à projet dans cette politique révèle ainsi un double mouvement de retrait de l’État qui laisse l’initiative aux acteurs régionaux et de recentralisation de l’allocation des financements publics (Epstein, 2005). Ces interrogations trouvent un nouvel écho avec la reconfiguration plus profonde à l’issue de la dernière évaluation en date menée en 2018. L’État a lancé un nouvel appel à projet pour sélectionner les pôles de la quatrième phase (2019-2022), à l’issue duquel seuls 56 pôles ont été retenus : 48 pour quatre ans et 8 pour un an renouvelable sous réserve d’atteindre leurs objectifs (à la suite d’une fusion, on compte 55 pôles en 2020). Parmi les critères figuraient la qualité du projet déposé mais aussi des indicateurs quantitatifs tels que le nombre d’adhérents et son évolution depuis 2013, le montant des financements publics obtenus depuis 2013 (signe du succès des projets de recherche du pôle) et la part des financements privés (signe de l’investissement des entreprises privées). Outre la volonté de concentrer les moyens sur les pôles les plus dynamiques et ayant une taille suffisante, cette nouvelle phase marque un désengagement de l’État. Jugeant que les pôles arrivent à maturité, il réduit fortement les financements des projets de recherche (50 millions d’euros seulement distribués par le Fonds unique interministériel en 2019 contre 200 millions en 2016) ainsi que ceux des structures d’animation : les pôles doivent se tourner vers des financements privés et européens. L’accompagnement des pôles est transféré aux Régions, que l’Acte III de la décentralisation a érigées en chef de file des politiques de développement économique.

Document 10. Les pôles de compétitivité en 2012 et en 2019
carte des poles de compétitivité disparus 2012 carte des poles de compétitivité disparus 2019

Source : https://competitivite.gouv.fr/

2. Les pôles de compétitivité au prisme des mutations des systèmes productifs régionaux : le cas de PACA

Au-delà de la définition par l’État de la politique nationale et de ses objectifs, la création des pôles doit aussi être replacée dans la trajectoire des systèmes productifs régionaux. Loin d’être des créations ex nihilo, les pôles sont en effet la traduction des configurations géographiques et socio-économiques du tissu industriel et scientifique des territoires. Grâce à ses 9 pôles labellisés en 2005 et 2007, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur permet une lecture comparative qui éclaire le rôle des injonctions nationales d’une part et de la diversité des systèmes productifs régionaux d’autre part.

2.1. La réorganisation des systèmes productifs locaux autour des pôles

La liste des 9 pôles de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur témoigne des spécialisations industrielles régionales mais aussi des réorganisations suscitées par le lancement de la politique nationale. L’accent mis sur l’innovation dans la politique nationale remet en effet en cause les découpages sectoriels classiques au profit d’une approche en chaînes de valeur que les pôles cherchent à intégrer depuis l’amont et la recherche fondamentale, jusqu’à l’aval et les usages et applications nouvelles des technologies. L’injonction à la constitution d’une masse critique suffisante (quel que soit le flou de cette notion jamais explicitée) a aussi influencé les choix stratégiques des acteurs industriels et scientifiques et des collectivités territoriales. Le périmètre des pôles témoigne d’un changement d’échelle par rapport aux formes d’organisation collective préexistantes afin de rassembler suffisamment d’entreprises et de laboratoires.

Seuls quelques pôles se sont ainsi constitués selon des logiques sectorielles classiques, à l’image du pôle Optitec dans le secteur de l’optique-photonique ou du pôle aéronautique Pégase constitué autour des grandes entreprises Airbus Hélicoptères et Thales Alenia Space. D’autres pôles relèvent d’une logique agrégative et se sont constitués en regroupant plusieurs filières ou territoires. Le pôle Eurobiomed met ainsi en réseau deux clusters biomédicaux préexistants à Marseille et Montpellier. Dans le cas du pôle Parfums Arômes Saveurs Senteurs, il s’agit d’intégrer l’amont de la filière (la production de plantes à parfums) et l’aval (les industries cosmétiques) par le rapprochement de deux systèmes productifs locaux déjà constitués, l’un en Haute Provence autour de Manosque, le pôle Saveurs Senteurs, l’autre autour de Grasse, le pôle Arômes et Parfums. D’autres pôles enfin se sont constitués selon des logiques thématiques qui marquent une rupture avec les découpages sectoriels traditionnels. C’est le cas des pôles Mer et Risques qui rassemblent des entreprises et laboratoires de secteurs très différents autour d’enjeux ou de défis émergents. Il s’agit ainsi de favoriser l’innovation en créant des synergies entre des acteurs qui ne travaillaient pas ou peu ensemble. L’axe thématique Ports du Futur du pôle Mer porte sur des thèmes tels que l’efficacité des chaines logistiques, la sécurité face aux risques géopolitiques ou la protection des écosystèmes littoraux. La transition numérique (« smart port ») et énergétique (« green port ») des ports suppose, pour proposer des solutions innovantes, de mobiliser des entreprises et laboratoires de multiples domaines tels que la construction navale, les TIC et capteurs (suivi des conteneurs avec des étiquettes RFID, détection de pollution…), les énergies vertes… Le pôle SCS intègre les filières de la microélectronique du logiciel et des TIC le long d’une chaine de valeur qui va « du silicium aux usages », le pôle agroalimentaire PEIFL se positionne « de la fourche à la fourchette », le pôle Capénergies « de la production à la consommation d’énergie ».

Les récentes phases d’évaluation des pôles ont conduit à de nouvelles reconfigurations des pôles et de leurs périmètres, notamment par le rapprochement de certains d'entre eux. C’est par exemple le cas de la fusion du pôle aéronautique Pégase et du pôle Risques au sein du nouveau pôle SafeCluster.

Document 11. Pôles de compétitivité en PACA, secteurs et réorganisations
 
 
Pôles Secteurs Fusions ou réorganisations
Solutions Communicantes Sécurisées (SCS)
TIC, microélectronique, logiciel et multimédia
 
 
Pôle Mer Énergie, TIC, robotique et électronique embarquée, biotechnologies, construction navale, technologies sous-marines…  
Capénergies
Énergies non émettrices de gaz à effet de serre
(nucléaire, biocarburants, solaire, géothermie…)
 
Eurobiomed Biotechnologies, industrie pharmaceutique, équipement médical Fusion avec le pôle Cancer Bio Santé en Midi-Pyrénées
Optitec Optique, photonique  
Pôle Pégase Aéronautique, matériaux, énergies Fusion au sein du pôle SafeCluster (Security and Aerospace actors for the Future of Earth) : solutions de sécurité et de management des risques, des nouveaux usages aérospatiaux et technologies de défense
Pôle Risques Application à la gestion des risques naturels et technologiques de technologies variées (environnement, TIC, optique, systèmes embarqués…)
Pôle Européen d’Innovation
Fruits et Légumes
Agriculture et agroalimentaire, emballages, logistique, grande distribution Fusion avec le pôle languedocien Terralia pour former le pôle Terralia-PASS, pôle de compétitivité du végétal sur les filières agricoles, agro-alimentaires et technologiques, cosmétique, arômes et parfums du grand Sud Est
Parfums Arômes Saveurs Senteurs (PASS) Production de plantes à parfum, bioressources, cosmétique, chimie fine, agroalimentaire

 

2.2. La géographie des réseaux d’innovation

Les pôles de compétitivité se révèlent être des objets géographiques complexes. La logique agrégative décrite plus haut s’accompagne d’un changement d’échelle sur le plan spatial. Loin d’être des clusters (ou des pôles au sens spatial du terme), les pôles de compétitivité mettent en réseau des territoires parfois éloignés à l’échelle régionale voire au-delà. La cartographie des adhérents des pôles ou des réseaux d’acteurs qui se forment au sein des projets de recherche collaborative fait apparaitre à la fois les recompositions spatiales récentes des systèmes productifs régionaux et le changement d’échelle introduit par la politique nationale.

Document 12. Les adhérents du pôle Solutions Communicantes Sécurisées (SCS) en 2015

Solutions communicantes sécurisées SCS pôle de compétitivité carte établissements

Le pôle SCS met en réseau trois territoires aux spécialisations complémentaires : la technopole de Sophia-Antipolis (Alpes-Maritimes) et ses entreprises et centres de recherche spécialisés dans les TIC, le pôle de la microélectronique de Rousset-Gémenos autour de ST Microelectronics et Gemalto et un tissu plus diffus de PME du multimédia et du logiciel implantées à Marseille et Sophia. (pour compléter : une carte interactive et par secteurs d’activité : https://www.pole-scs.org/annuaire-des-membres/)

 

À l’échelle régionale, les réseaux des pôles sont marqués par la structure bipolaire du réseau urbain régional, autour des métropoles de Nice-Sophia-Antipolis (Grondeau, 2018) d’une part et d’Aix-Marseille d’autre part. Seuls les pôles PASS et PEIFL intègrent des territoires non métropolitains, autour des plantes à parfums à proximité de Manosque en Haute Provence et du tissu agricole et agroalimentaire de la huerta comtadine et de la Basse Provence. À plus grande échelle, la géographie des pôles met en lumière les mutations spatiales des tissus productifs infra-métropolitains. La crise des systèmes productifs traditionnels intra-urbains (activités portuaires à Marseille) dans la seconde moitié du XXe siècle s’est accompagnée d’un processus de desserrement industriel au profit des périphéries proches des agglomérations concomitant de la périurbanisation résidentielle. Bernard Morel parle des « 5 événements fondateurs de la métropole marseillaise (Morel, 1999) qui ont fait apparaitre des polarités technologiques ou scientifiques nouvelles depuis une quarantaine d’années sous l’effet de politiques d’aménagement locales (technopôle de Château-Gombert à Marseille) ou nationales (technopole de Sophia-Antipolis) ou encore de grands programmes industriels ou scientifiques (centre d’études nucléaires de Cadarache, zone microélectronique de Rousset-Gémenos entre Aix et Marseille). Souvent organisées à l’origine autour de grandes entreprises françaises (ST Microelectronics à Rousset, Airbus Hélicoptères à Marignane) ou étrangères (Philips ou IBM à Sophia), ces territoires accueillent aujourd’hui un dense tissu de PME et start-up mais aussi de grandes écoles et laboratoires publics, issu d’un lent processus d’ancrage et de formation de relations de coopération locales.

Document 13. Le pôle SCS dans l'espace productif de la métropole d'Aix-Marseille

Antoine Grandclement — PACA Marseille Aix espace productif clusters pôles système productif

 

2.3. L’ancrage territorial des pôles de compétitivité

L’action des pôles de compétitivité ne se limite pas à la mise en réseau d’entreprises et de laboratoires de recherche au sein de projets de recherche. La plupart d’entre eux participent à la structuration des écosystèmes industriels et scientifiques et à l’approfondissement des actions collectives autour d’enjeux relevant plus directement de la production. Ils participent ainsi à l’attractivité de leur territoire et à l’ancrage des activités, en valorisant les ressources régionales. Du fait de la diversité des secteurs représentés, ces priorités diffèrent d’un pôle à l’autre.

Une grande partie des pôles coordonne une politique de maillage de leur territoire par des plateformes technologiques mutualisées qui permettent à leurs membres d'accéder à des équipements et machines qu’ils ne pourraient financer seuls, notamment pour les PME et start-up. Dans d’autres pôles, la question de la formation et de la GPEC (gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences) occupe une place importante du fait des difficultés de certaines entreprises à recruter (ou renouveler) une main d’œuvre qualifiée. Les pôles sont alors à l’origine de conventions avec des organismes de formation qui adaptent leurs cursus aux besoins des industriels, ou même de création de nouveaux diplômes. Le pôle SCS travaille ainsi étroitement avec l’antenne de l’École des mines de Saint-Etienne à Gardanne, tandis que le pôle Mer a participé à l’ouverture d’un MBA Maritime (maîtrise en administration des affaires) par l’École de commerce de Toulon et d’une formation de chaudronnier.

Loin de se limiter au champ de la recherche technologique, les pôles s’intéressent même dans certains cas au fonctionnement des filières de production. La filière aéronautique souffrait par exemple de la fragilité du tissu industriel local, du fait de l’absence aux côtés d’Airbus Hélicoptères d’un vivier suffisant de PME. Le pôle Pégase a alors porté le programme Strat’Aéro pour aider les PME locales à monter en compétence pour gagner des marchés de sous-traitance en s’adaptant aux exigences des grandes entreprises donneuses d’ordres. Le projet « Université des Petits Maîtres d’œuvre » accompagne quant à lui les jeunes entreprises depuis leur création pour leur faire atteindre une taille critique et la capacité de porter des projets industriels autonomes.

Si ces actions contribuent à rendre le territoire attractif pour de nouvelles PME ou grandes entreprises (Houiller-Guibert, 2019), le développement des filières productives se heurte aussi à la pénurie foncière et immobilière sur des littoraux urbanisés. Selon les besoins de leurs filières respectives, les pôles travaillent en lien étroit avec les collectivités territoriales pour créer des pépinières d’entreprises dédiées aux start-up ou des zones d’activités susceptibles d’accueillir de nouvelles entreprises. Le pôle Optitec qui fédère une filière de l’optique photonique encore émergente a ainsi participé à la création de l’Hôtel Technoptic, un incubateur dédié aux start-up et jeunes entreprises. Pour le pôle Pégase, l’enjeu était d’offrir du foncier pour permettre l’installation de nouvelles entreprises et sous-traitants : il a ainsi porté la création d’une zone d’activités de 17 ha dédiée à l’aéronautique en périphérie de l’aéroport d’Avignon. À Toulon, la création du pôle Mer a permis de relancer et de concrétiser le projet ancien de Technopôle de la Mer qui doit accompagner la reconversion de l’industrie locale à la suite de la restructuration du complexe militaro-industriel public (Direction des Chantiers Navals devenue Naval Group, une entreprise privée).

Document 14. Le technopôle de la Mer à Toulon, brochure de présentation

Présentation pôle de la mer Toulon

Source : Toulon Provence Métropole, 2018. Afficher l'image en grand cliquez iciPour compléter : Présentation (avec une courte vidéo) sur le site de Toulon Provence Métropole. 

 

Conclusion

La politique des pôles de compétitivité constitue un exemple de la reconfiguration des objectifs et des modalités de l’action publique dans le champ du développement économique et de l’aménagement, mais l’ampleur de cette rupture doit être nuancée. Pierre Veltz estime par exemple que, si « l’équation solidarité-compétitivité n’est pas simple », « l’idée reçue selon laquelle il faudrait désormais arbitrer entre deux objectifs opposés est absurde » (Veltz, 2005, p. 268). Les objectifs formulés à l’échelle nationale doivent aussi être confrontés à la diversité des systèmes productifs régionaux. L’analyse du fonctionnement des pôles à l’échelle locale et régionale montre en effet l’acuité des questionnements classiques de la géographie économique. Le potentiel d’innovation d’un territoire et l’aptitude de ses entreprises à s’insérer dans des réseaux de recherche sont étroitement liés à la capacité de ce territoire à attirer et ancrer durablement des activités scientifiques et industrielles. Les politiques d’innovation sont donc inséparables des politiques locales et régionales de développement économique et d’aménagement des zones d’activités, des incubateurs et des infrastructures et équipements indispensables au développement du tissu productif.

Cette géographie de la production est d’ailleurs un des impensés de l’évaluation des politiques d’innovation, qu’il s’agisse des pôles de compétitivité ou du Crédit Impôt Recherche. Si l’impact réel des financements publics en matière de dépôts de brevets, de création de nouveaux produits ou emplois est abondamment discuté, la géographie de ces retombées est encore plus incertaine. Sous l’effet de la mondialisation des chaînes de production, on observe une disjonction spatiale toujours plus grande entre les fonctions de recherche et développement (les laboratoires publics et privés) et les fonctions de productions (les usines). Rien n’assure donc que la mise au point d’un produit ou d’un procédé innovant créera des activités ou des emplois de production dans le territoire ou même le pays où ils ont été conçus. Penser conjointement la géographie de l’innovation et la géographie des activités productives constitue un des défis majeurs pour les politiques publiques comme pour la géographie économique.

 


Bibliographie

Référence citées
Ressources complémentaires

Glossaire

Cet article contextualise les entrées de glossaire suivantes : aménagement | bottom-up | cluster | compétitivité | espace productif | innovation | PME, TPEpôles | pôles de compétitivité | start-up | smart port | systèmes productifs | SPLtechnopôle.

 

 

 

Antoine GRANDCLEMENT
Docteur en géographie, Aix-Marseille Université, UMR7303 TELEMMe.

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Antoine Grandclement, « Les pôles de compétitivité : d’une géographie de l’innovation à une géographie de la production », Géoconfluences, décembre 2020.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-france-des-territoires-en-mutation/articles-scientifiques/poles-de-competitivite

 

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