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Le monde indien : populations et espaces

Le système urbain indien : une construction ancienne en changement rapide

Publié le 12/05/2015
Auteur(s) : Joël Querci, doctorant en géographie à l’Université d’Aix-Marseille,
Sébastien Oliveau, maître de conférences, HDR à l’Université d’Aix-Marseille, Université de Nice Sophia Antipolis, Université d’Avignon, Université d’Aix Marseille, CNRS, UMR ESPACE 7300

Avec un taux d’urbanisation de 31,2 % en 2011, l’Inde est généralement considérée comme un pays rural. Beaucoup d'Indiens partagent encore la représentation que se faisait Gandhi des villes : des objets importés par les envahisseurs, musulmans ou occidentaux. Pourtant, l'Union indienne est un territoire qui, depuis plus de 4 500 ans, a vu se succéder de nombreuses générations de villes et qui rassemble en 2011, 377,1 millions d’urbains, soit plus que n’en comptent les États-Unis ou l’Union européenne. Ses trois plus grandes métropoles dépassent largement les 10 millions d'habitants : Mumbai (18,4 millions d'habitants), Delhi (16,3 millions), Kolkata (14,1 millions) [1]. En utilisant un autre périmètre, l'Onu les a classées au 1er juillet 2014 au 2ème rang des mégapoles mondiales pour Delhi (24,9 millions d'habitants), au 6ème rang pour Mumbai (20,7 millions d'habitants) et au 14ème rang pour Kolkata (14,7 millions) [2]. L’Inde s’impose donc aussi comme un pays urbanisé.

Les villes indiennes de plus de 100 000 h :
population en 2011 et croissance démographique de 2001 à 2011

Complément 1 : La définition de la ville en Inde

L’Inde propose une grande diversité de formes urbaines : des centres anciens aux ruelles étroites, comme dans la vieille Delhi ou à Bénarès, jusqu'au CBD hyper-moderne de Mumbai ainsi qu’à ses slums. L’Inde a été aussi un laboratoire urbain : Le Corbusier y a créé ex nihilo une ville, Chandigarh, qui dépasse aujourd’hui le million d’habitants ou dans un autre genre, Mirra Alfassa y a fondé Auroville (Tamil Nadu), utopie urbaine de 2 000 habitants. L'urbanisation du Kérala est inclassable autrement qu’en reprenant le terme de desakota.

Complément 2 : Le Kérala : une desakota

La répartition des habitants entre les villes, à l’échelle du système urbain, pose question. À la suite des travaux de Denise Pumain, nous envisageons le système urbain indien comme un système complexe (Pumain et al., 2007) composé d’un grand nombre de villes en interaction. Nous proposons ici de regarder le système urbain indien sous l’angle particulier de sa capacité à se remettre de la perturbation majeure qu’a été la colonisation britannique, autrement dit de sa résilience. Comment l'armature urbaine fragilisée par les logiques de développement colonial se reconstruit-elle ?

 

1. L’évolution de la trame urbaine indienne

1.1. L’Inde, un vieux pays urbain

On ne peut comprendre l’urbanisation et le réseau actuel des villes indiennes sans revenir sur les grandes phases de mise en place de la trame urbaine. 

Les réseaux urbains aryens et dravidiens

Le système urbain indien de la période médiévale

Les villes les plus anciennes datent d’environ 600 av. J-C, date à laquelle deux civilisations, aryenne dans la vallée du Gange (au nord) et dravidienne (au sud), fondèrent les premiers réseaux de villes fortement hiérarchisés (Erdosy, 1985). Alors que le nord s’est caractérisé par des trajectoires urbaines chaotiques, l’urbanisation du sud, plus protégée des invasions, a connu une grande continuité (Sastri, 2000).

Les différentes vagues d’envahisseurs qui ont marqué l’histoire du quasi-continent durant le dernier millénaire ont fortement modifié le réseau urbain indien. Cette nouvelle phase d’urbanisation s’amorce depuis le nord-ouest et touche tout le pays à l’exception de l’extrême sud et des espaces les plus orientaux (Panigrahi, 1973). À travers la mise en place de grands royaumes et empires musulmans contrôlant une bonne part de l’Asie du Sud, c’est toute une série de nouveaux centres urbains, relais du pouvoir central qui voit le jour. Le réseau urbain est envisagé alors comme un système de contrôle territorial efficace. Un quadrillage systématique de l’espace indien, qui perdure aujourd’hui, vient se superposer aux villes pré-existantes. L’organisation du réseau urbain mise en place par les Moghols durant la période médiévale met l’accent sur les interdépendances entre les villes, que ce soit à l’échelle de l'empire, à l'échelle régionale ou à l'échelle locale. Ainsi par ces interactions entre les villes apparaît un premier système urbain indien, où toute évolution d’une ville a des répercussions sur l’évolution des autres villes du système (Pumain et al., 2006).

La phase d’urbanisation suivante (création de villes et transformation des logiques urbaines) a modelé la trame pour lui donner son aspect actuel. Elle est liée à la période coloniale britannique. En effet, si les premiers comptoirs européens sont portugais et datent du XVIe siècle, ils ont laissé peu de traces, à l’exception notable de Goa, Daman & Diu et Bassein (actuelle Vasai-Virar) (Alpers, 1976). Il en est de même pour les autres établissements européens (allemands, danois, hollandais) en Inde. Les Français ont, eux aussi, laissé quelques comptoirs, dont le plus gros – Pondichéry – dépasse aujourd’hui les 500 000 habitants.
L’occupation britannique a modifié durablement l’équilibre du système urbain indien. En instaurant une logique d’abord tournée vers le commerce international et les exportations, elle a restructuré la trame urbaine. Les Britanniques ont développé trois grands ports-capitales : Madras (actuellement Chennai), Bombay (aujourd’hui Mumbai) et Calcutta (Kolkata). Secondairement, la colonisation britannique fut aussi à l’origine du développement de villégiatures de montagne (Simla, Darjeeling, Ootacamund) aux aménités climatiques.
Les comptoirs européens en Inde

Le système urbain indien en 1941 et en 2001

 

Durant la première moitié du XXe siècle, Delhi reprend un statut de capitale nationale, appuyé sur le nouveau quartier planifié de New Delhi. Cette restructuration de la trame urbaine se poursuit tout au long du XXe s. et stabilise le système. Dans la seconde partie du XXe siècle, se produit un rééquilibrage progressif des sous-systèmes urbains régionaux en ce sens que les écarts entre le développement très important des plus grandes métropoles et le reste des villes indiennes se réduit. Il en résulte la forme actuelle du système urbain indien.

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1.2. La dynamique actuelle de l’urbanisation

L’Inde présente une grande gamme de villes dont 465 comptent plus de 100 000 habitants et 53 sont millionnaires en 2011. L’ensemble des villes millionnaires regroupe 42 % de la population urbaine. Les trois plus grandes mégapoles sont situées dans le nord du pays : Mumbai et ses 18,4 millions d’habitants suivie de Delhi (16,3 millions), et Calcutta (14,1 millions). L’espace sud-indien est partagé entre 3 métropoles : Chennai (8,7 milllions), Bangalore (8,5 millions) et Hyderabad (7,7 millions).

L'émergence des villes de plus de 100 000 habitants


Les classes de villes correspondant aux classes administratives définies dans le complément 1 :
la classe I en rouge correspond aux villes de plus de 100 000 h.

Les 465 villes de moins de 100 000 habitants jouent un rôle de filtre pour les migrations rurales vers les villes du haut de la hiérarchie urbaine. Les deux graphiques montrent la quasi-disparition des villes de moins de 10 000 habitants (classe V) au cours du siècle et la montée en puissance des villes de plus de 100 000 habitants (classe I) (graphique de gauche). Néanmoins, les villes moyennes (classe III) gardent la même proportion de population urbaine depuis le milieu du XXe siècle (graphique de droite) grâce à leur nombre en forte hausse (graphique de gauche). Cette situation illustre le rééquilibrage progressif de la trame urbaine avec la présence de très grandes villes, appartenant à la classe I (Delhi, Mumbai ou Kolkata), complétées régionalement par un ensemble de villes de taille moyenne dont le nombre ne cesse de croître. Ces villes possèdent les taux de croissance démographique les plus élevés. La carte du système urbain en 2001 permet de constater ces villes se situent autour des principales mégapoles du pays.

Le taux d’urbanisation des districts indiens en 2011

Le rapport de la population urbaine à la population totale, c’est-à-dire le taux d’urbanisation, donne une vision bien différente de l’urbanisation indienne. Avec un taux d’urbanisation de 31 % en 2011, l’Inde figure parmi les pays les moins urbanisés du monde. On est loin des autres pays d’Asie (46 % en moyenne) ou d’Afrique (40 %). Ce taux varie, selon les États de 10 % (Himachal Pradesh) à 48 % au Tamil Nadu et 52 % au Mizoram (voire 61 % si on compte le territoire de Pondichéry). À l'échelle des districts, l'hétérogénéité est encore plus marquée. Les districts urbains (dont le taux d’urbanisation dépasse 75 % et atteint parfois 100 %) se détachent : il s'agit des villes millionnaires. Le contraste est marqué entre les espaces de forte urbanisation (Tamil Nadu, Kérala) et les espaces très faiblement urbanisés (taux inférieur à 16 %), qui peuvent toutefois compter des villes millionnaires, comme c’est le cas dans la vallée du Gange.

L’Inde reste majoritairement rurale (on y trouve plus de 600 000 villages dont la taille moyenne dépasse tout de même 1 200 habitants). On se trouve face à un apparent paradoxe : l’Inde possède un très grand nombre de villes, dont plusieurs mégapoles, une population urbaine importante, mais elle reste rurale, avec son faible taux d'urbanisation. Ce constat déjà fait il y a vingt ans par Frédéric Landy et Jean-Luc Racine (1997) reste d'actualité. Pour bien comprendre, il faut se rappeler comment se construit le taux d’urbanisation et quelle réalité il décrit. Le taux d’urbanisation est le rapport entre la population urbaine et la population totale (urbaine + rurale). Son évolution dépend donc de la croissance de chacune de ces composantes. Pour que le taux d’urbanisation augmente, il faut que la croissance de la population urbaine soit supérieure à celle de la croissance rurale. C’est le cas depuis longtemps, mais la population rurale indienne continue d’avoir une croissance soutenue : + 1,2 % par an entre 2001 et 2011, contre 2,8 % par an pour la croissance de la population urbaine durant la même période.

Pour expliquer ces différences de croissance, on mobilise trois facteurs explicatifs :
- la reclassification administrative (changement de statut des villages en villes sur des critères administratifs ou démographiques)
- les migrations (migrations du rural vers l’urbain et réciproquement)
- l’accroissement démographique naturel (différence entre natalité et mortalité dans chacun des espaces)

Le premier facteur, la reclassification administrative, interroge sur ce qui fait la ville (voir complément 1). Au cours du temps, certains villages tendent à grandir et dans le même temps à développer de nouveaux services et industries, qui attirent de nouveaux habitants et modifient sa structure économique. Les villages satisfont alors à la définition du recensement et sont intégrés administrativement dans les villes. Cela crée à la fois un recul du nombre de ruraux et une augmentation du nombre d’urbains. On estime que ces reclassifications administratives des villages en villes comptent pour environ 20 à 25 % de la croissance urbaine.
Le deuxième facteur est celui des migrations. Contrairement à beaucoup de pays, les migrations intérieures restent faibles en Inde et concernent majoritairement des migrations de campagne à campagne. Le pays n’a pas connu d’exode rural massif (Racine, 1994). On estime ainsi que le solde migratoire entre villes et campagnes ne participe que pour environ 20 % à la croissance urbaine totale. C’est très peu comparé aux processus d’urbanisation observés dans le reste du monde au cours du XXe siècle.

La croissance des villes indiennes repose donc d’abord sur leur dynamisme démographique. L’accroissement naturel des villes (le solde entre taux de natalité et taux de mortalité) explique plus de 50 % de la croissance urbaine. Mais la croissance naturelle des campagnes reste encore supérieure, et l’on peut penser qu’à ce rythme, le taux d’urbanisation n’aura pas passé les 50 % au milieu du siècle.

L’accroissement naturel en Inde en 2011
  Villes Campagnes
Accroissement naturel (en ‰) 11,9 15,7
Natalité (en ‰) 17,6 23,3
Mortalité (en ‰) 5,7 7,6

Source : Census of India, 2011

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2. La résilience du système urbain indien

2.1. Complexité et organisation du système urbain indien

Un système complexe se définit comme un ensemble d’éléments en interaction. Ces interactions peuvent se faire entre différents éléments à une même échelle géographique ou entre différentes échelles (relation de hiérarchie par exemple) (Zwirn, 2006). Ces interactions sont fondamentales puisque qu’elles sont à la base de l’évolution du système.
Dans le cas indien, le système urbain est composé d’un grand nombre de villes en interactions. Ces interactions peuvent être soit matérielles (flux de populations, de marchandises), soit immatérielles (organisation administrative, capitaux financiers). Les sous-systèmes urbains connaissent de forts déséquilibres régionaux (Querci, Oliveau, 2011) : des villes ont tendance à concentrer la majeure partie de l’activité ralentissant le développement urbain du reste du sous-système. Le système urbain de l’est du pays est un exemple de ces situations dites de « macrocéphalies urbaines » avec le poids de Kolkata (Calcutta). Cependant, l’importante superficie du sous-continent, la multiplicité des villes et la présence de plus de 50 villes dépassant le million d’habitants ne permet pas de parler de déséquilibres à l’échelle du pays.

L’organisation complexe du système urbain indien


Le réseau urbain, c'est l’ensemble des villes reliées les unes aux autres.
Le système urbain met en avant les rapports scalaires et les interactions entre les villes.

Le modèle général d’organisation du système urbain indien, tel que nous pouvons le comprendre à l’heure actuelle, est composé d’un grand nombre de villes en interactions, différentes selon le niveau d’observation géographique choisi. Ces interactions sont à considérer à trois échelles : l’échelle locale (en définissant « la ville comme un système au sein d’un système de villes » Berry, 1964) ; l’échelle régionale des sous-systèmes urbains qui connaissent des situations de macrocéphalie urbaine ; l’échelle du système national où les interactions entre les principales métropoles indiennes maintiennent la structure fédérale du système.

2.2. Résilience et stabilité du système urbain indien

La résilience correspond à la capacité d’un système à intégrer dans son fonctionnement une perturbation sans pour autant changer de nature (Holling, 1973). Adaptée à la géographie urbaine, cette notion exprime la capacité d’un système urbain ayant subi une perturbation à retrouver son état d’équilibre structurel (de type christallerien par exemple) (Aschan-Leygonie, 2000).

Complément 3 : La résilience d’un système spatial, d'après Christina Aschan-Leygonie (2000)

L’analyse des sous-systèmes urbains (Querci, Oliveau, 2011) a permis de montrer que depuis les années 1950 et plus nettement encore depuis les années 1970, le système urbain indien tend à retrouver une forme d’équilibre structurel par la résorption progressive des différentes situations de macrocéphalies urbaines régionales. Cela se traduit sur les cartes du système urbain indien en 1940 et en 2001 par des taux de croissance démographique maximaux pour les villes ne dépassant pas 100 000 habitants. Depuis les années 1970, les logiques de développement urbain ont changé. Les moyennes et petites villes ont été favorisées de manière à développer les campagnes tout en filtrant les migrants vers les plus grandes villes. Nous pouvons alors poser l’hypothèse selon laquelle l’arrivée des colons britanniques a causé une perturbation de la trame urbaine historique et que leur départ a mis en avant la capacité de résilience du système.
De même, l’ouverture économique de l'Union indienne à partir des années 1980-90 constitue une nouvelle perturbation entraînant, entre autres, l’apparition de phénomènes de métropolisation et de modernisation. En faisant le pari de l'ouverture à l'économie mondiale, l’Union Indienne participe de nouvelles logiques urbaines répondant aux attentes de la mondialisation. C’est en ce sens que furent développées de nombreuses villes industrielles et/ou commerciales telle que Bangalore, surnommée la « Sillicon Valley indienne » [3].

Au-delà des rythmes de croissance des villes, il faut, pour démontrer la résilience d’un système urbain prendre en compte les six caractéristiques évoquées plus haut. Plus que sa capacité d’adaptation, c’est bien la stabilité du système qui permet le mieux d’étudier sa force de résilience. En effet, lorsqu’il y a perturbation et que le système tend à l’intégrer dans son fonctionnement, il cherche ainsi à retourner vers un état de stabilité, qu’elle dépende de son organisation ou des processus nécessaires à son fonctionnement. Il reste donc à questionner la stabilité du système urbain indien car si le système est nationalement stable, qu'en est-il des situations de déséquilibres régionaux observées ?
Être stable ne signifie pas forcément que le sujet étudié reste identique dans le temps. Ainsi, en cherchant à retourner à l’équilibre, un système perturbé peut bifurquer et changer de nature, si son maintien en dépend. Dans le cas du système urbain indien, le départ des Britanniques a mis fin à la perturbation engendrée dans l’évolution de la trame urbaine par le passage d’un développement urbain intérieur à un développement urbain le long des côtes. Dès lors, deux trajectoires d’évolution étaient possibles pour le système urbain indien : la poursuite du développement urbain selon les logiques des Britanniques ou un retour progressif à un développement urbain intérieur (situation initiale du système). Les résultats obtenus précédemment sur l’évolution des taux de croissance démographiques des villes indiennes tout au long du XXe siècle ainsi que l’organisation du système urbain nous amènent à constater une re-stabilisation progressive du système. En effet, depuis les années 1970, ce sont les villes ne dépassant pas les 100 000 habitants qui ont les rythmes de croissance les plus élevés.

L'émergence de couronnes métropolitaines

Nous ne devons pas oublier que nous étudions un système complexe et qu’en son sein, peuvent se développer des phénomènes d’auto-organisation et l’apparition de structures émergentes (Ferber, 1995). Les figures ci-dessus permettent de visualiser la trame urbaine indienne en trois dimensions en 1901, en 1961 et en 2001.
En 1901, nous avons un système urbain qui a été développé par les Britanniques et qui s’organise autour de quatre grandes villes : Bombay, Calcutta, Madras et Hyderabad. À l’exception de cette dernière qui est un véritable pilier de l’urbanisation historique du sud du pays, les trois autres ont été créées et développées par les Britanniques. Bien que la structure soit nationalement stable, ces quatre « piliers » étant répartis sur tout le territoire, la figure permet de montrer la très grande inégalité de taille entre ces villes et les autres villes du système.
En 1961, une première couronne de villes a émergé et est visible autour des principales villes (Delhi, Bombay, Calcutta et Madras). Ce phénomène de rattrapage des plus grandes métropoles montre des situations de rééquilibrages régionaux. Les villes millionnaires continuent de croître mais sont néanmoins contrebalancées par cette première couronne urbaine. Elle se compose de villes secondaires développées par les Britanniques ou raccordées au système ferroviaire durant la période coloniale et d’anciennes villes historiques. Alors qu’en 1931, Delhi est redevenue la capitale du pays (ce qui explique un rééquilibrage de la trame vers le nord entre 1901 et 1961), de nouvelles villes sont développées afin de stabiliser régionalement la trame urbaine. C’est par exemple le cas de la ville de Bangalore durant les années 1950.
En 2001, une seconde couronne urbaine s’est développée autour des villes de la première couronne dont les villes-centres sont désormais millionnaires. Nous assistons ainsi à une complexification de la trame urbaine à l’échelle des sous-systèmes qui stabilise régionalement le système urbain. Cette recherche de la stabilité montre la force de résilience du système urbain indien. Ces villes émergentes dépassent aujourd’hui le million d’habitants (Surat, Pune...) et entrent en concurrence directe avec les principales métropoles indiennes. Concurrence économique mais également démographique nécessaire à la re-stabilisation des sous-systèmes régionaux. Comme la carte de 2001 le montre, les plus forts taux de croissance annuels moyens de la population urbaine se trouvent au sein des moyennes et petites villes indiennes. Cette situation favorise l’émergence d’importantes villes périphériques capables de capter une partie de la croissance en direction des plus grandes métropoles. L’analyse croisée des rythmes de croissance des villes indiennes et de l’évolution structurelle du système urbain permet de mettre en évidence ce processus de résilience spatiale. Il correspond dans ce cas à un rééquilibrage progressif des hiérarchies urbaines régionales du système urbain indien.
 

Conclusion

Malgré une urbanisation indienne qui remonte à 4 500 ans, le pays reste encore majoritairement rural. Le premier réseau urbain date de la période aryenne et dravidienne mais ce sont les Moghols, durant la période médiévale, qui en ont fait un système urbain sur les trois quarts de l’espace indien. L’espace et le système urbain sont alors perçus comme de puissants outils de maîtrise du territoire. Lorsque les Britanniques prennent le contrôle du sous-continent, leur administration continue de s’appuyer sur les différents centres déjà en place et développe trois grandes métropoles portuaires, capitales de leur empire indien, Madras, Bombay et Calcutta, au détriment des autres villes du système. Depuis l’accès à l'Indépendance, et plus encore à partir des années 1970, émergent une multitude de villes ne dépassant les 100 000 habitants. Le rééquilibrage progressif de la trame urbaine au long du XXe siècle illustre la résilience du système urbain indien. L’émergence de couronnes métropolitaines autour des métropoles régionales contrebalance la croissance des mégapoles du pays et contribue à stabiliser à son tour les sous-systèmes urbains au sein desquelles elles jouent un rôle déterminant.

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Notes

[1] Census of India : liste des villes millionnaires

[2] ONU, World Urbanization Prospects, the 2014 Revision : Population size and ranking of urban agglomerations with more than 5 million inhabitants as of 1 July 2014.

[3] Voir l'article d'Hortense Rouannet et Aurélie Varrel, De Bangalore à Whitefield : trajectoire et paysages d’une région urbaine en Inde, Géoconfluences, 2015

 

Pour compléter

Ressources bibliographiques :
  • Alpers E. A., 1976, « Gujarat and the Trade of East Africa, c. 1500-1800 », in The International Journal of African Historical Studies, Vol. 9, n°1, pp.22-44.
  • Aschan-Leygonie C., 2000, « Vers une analyse de la résilience des systèmes spatiaux », L’Espace Géographique, n°1, pp. 64-77.
  • Berry, Brian J. L., 1964, « Cities as systems within system of cities », Papers in regional science, vol. 13, pp. 147-163.
  • Denis E., Marius-Gnanou K., « Toward a better appraisal of urbanization in India », Cybergeo, mis en ligne le 28 novembre 2011.
  • Erdosy G., 1985, « The Origin of Cities in Ganges Valley », Journal of the Economic and Social History of the Orient, Vol. 28, n°1, pp. 81-109.
  • Ferber J., 1995, Les systèmes multi-agents, vers une intelligence collective, Paris, InterEditions, 513 p.
  • Glansdorff P., Prigogine I., 1971, Structure, stabilité et fluctuations, Ed. Masson et Cie, Paris, 288 p.
  • Holling, C. S., 1973, « Resilience and stability of ecological systems », Annual Review of Ecology and Systematics 4, pp. 1-23.
  • Kenny J. T., 1995, « Climate, Race and Imperial Authority : The Symbolic Landscape of the British Hill Station in India », in Annals of the Association of American Geographers, Vol. 85, n°4, pp. 694-714.
  • Landy F., Racine, J.-L., 1997, « Croissance urbaine et enracinement villageois en Inde », Espace, populations, sociétés, Vol. 15, pp 173-184,
  • LewandowskiI S. J., 1975, « Urban Growth and Municipal Development in the Colonial City of Madras, 1860-1900 », in The Journal of Asian Studies, Vol. 34, n° 2, pp. 341-360.
  • Moriconi-Ebrard F., Denis E., Marius-Gnanou K., 2010, « Repenser la géographie économique ». Les arrangements du rapport de la Banque Mondiale avec les sciences géographiques urbaines », Cybergeo
  • Ramachandran R., 1989, Urbanization and urban systems in India, Oxford India Paperbacks, 364 p.
  • Panigrahi L., 1973, The City in India, Council for Intercultural Studies and Programs, New York, 101 p.
  • Pumain D., Bretagnolle A., Vacchianii-Marcuzzo C., 2007, « Les formes des systèmes de villes dans le monde », in MATTEI M.-F., PUMAIN D. (dir), Données urbaines, Paris, Anthropos, chap. 5, pp. 301-314.
  • Pumain D. (dir.), Kleinschmager R., Paquot T., 2006, Dictionnaire La ville et l’urbain, Collections Villes, éd. Anthropos, Economica, Paris, 320 p.
  • Querci J., Oliveau S., 2013, « La "complexe" organisation du système urbain indien », 11ème colloque Théoquant, Besançon.
  • Racine J.L., (1994), Les attaches de l’homme. Enracinement paysan et logiques migratoires en Inde du Sud, Institut Français de Pondichéry / Maison des Sciences de l’Homme, 400 p.
  • Sastri K. A. Nilakanta, 2000, 1ère éd. 1955, A history of South India, Oxford University Press, New Delhi, 481 p.
  • Zwirn H., 2006, Les systèmes complexes : Mathématiques et biologie, Éditions Odile Jacob, coll. « Sciences », 219 p.
Ressources webographiques :

 

Joël QUERCI,
doctorant en géographie à l’Université d’Aix-Marseille
,
joel.querci@univ-amu.fr,

Sébastien OLIVEAU,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
Université de Nice Sophia Antipolis, Université d’Avignon, Université d’Aix Marseille, CNRS, UMR ESPACE 7300,
sebastien.oliveau@univ-amu.fr
,

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 7 mai 2015

Pour citer cet article :
Joël Querci & Sébastien Oliveau, « Le système urbain indien : une construction ancienne en changement rapide », Géoconfluences, 2015, mis en ligne le 12 mai 2015
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/le-monde-indien-populations-et-espaces/corpus-documentaire/le-systeme-urbain-indien-une-construction-ancienne-en-changement-rapide

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